La Rebelle

Part 13

Chapter 133,785 wordsPublic domain

Le ciel ne s'était pas obscurci. Il s'était fané comme une fleur, comme ces grandes mauves qui se décolorent doucement au soir chaud des chaudes journées. La lune n'était pas levée, mais on la devinait prête à surgir, à l'angle d'un toit, à la pointe d'un clocher, entre les ramures d'un arbre. Tout à coup, elle serait là, sans qu'on l'ait vue paraître. Elle serait là, ronde, nacrée, quasi transparente, à une place imprévue du ciel; et, l'azur se fonçant peu à peu, jusqu'au violet sombre, elle deviendrait, la blanche lune, toute d'or, puis toute d'argent...

Josanne imaginait Noël près d'elle, et s'appuyant à son bras; elle lui disait: «Mon ami...» Ensemble ils goûtaient l'heure exquise...

Rentrée au logis, elle coucha son enfant, ferma sa malle, et se coucha à son tour. Elle s'endormit, avec la lettre de Noël sur sa poitrine, sous ses mains croisées.

Elle dormit, elle rêva... Elle était dans un jardin, sur un banc rustique. Le jardin était tout blanc d'arbres en fleur; l'herbe était pleine de violettes.

Soudain Josanne aperçut Noël Delysle, assis près d'elle. Il disait:

--Le printemps est venu, le vrai printemps...

Il souriait. Elle s'appuya un peu, très peu, contre lui... Elle n'osait pas. Mais il la prit dans ses bras, et elle fut si heureuse, si heureuse, qu'elle souhaita ne plus s'en aller, jamais. Il pencha la tête vers elle; elle leva la tête vers lui, et leurs lèvres se rencontrèrent...

... La secousse du baiser réveilla Josanne. Elle cria, comme dans un cauchemar, et se dressa...

La mousseline des rideaux, les draps du lit, les linges posés sur des chaises, tout ce qui était blanc, dans la chambre, était d'un blanc miraculeux, irréel, trempé de lumière... Une poussière d'argent flottait dans une atmosphère bleuâtre et la pénombre même des coins obscurs devenait vaporeuse et semblait prête à s'éclairer.

Josanne se leva pour clore les rideaux de la fenêtre. Mais elle resta immobile, éblouie, le front contre les carreaux...

L'enchantement du clair de lune planait sur la ville assoupie. Les pignons pointus, le clocheton du patronage, les charmilles de l'Évêché, l'énorme vaisseau de Notre-Dame, n'avaient plus de couleurs ni de nuances, et ne se distinguaient que par les degrés de l'ombre qui allait du gris de cendre au noir profond. Une façade recrépie, une dalle de pierre, çà et là, étaient blanches comme des flaques de lait... Des reflets prismatiques frissonnaient sur le toit de cuivre de la cathédrale. Et les tours semblaient plus hautes, avec leurs flèches légères, grises, fines, qui s'effilaient...

Josanne, oppressée, ouvrit la fenêtre. La caresse de l'air glissa de ses paupières à sa bouche et de sa bouche à ses seins. Le rosier accrocha ses cheveux, effeuilla sur elle ses roses mûres. Et, tressaillante et défaillante, accablée par la nuit trop douce, elle se mit à pleurer...

Elle pleurait sans chagrin, éperdue, confuse, vaincue... Quoi? Elle avait rêvé _cela_? Elle avait désiré _cela_, ce baiser de Noël promis à ses lèvres!... Un jour, bientôt, Noël l'embrasserait ainsi... Comme cette pensée lui faisait peur et plaisir, cette pensée qui demeurait chaste pourtant, qui s'arrêtait au baiser et à la plus timide étreinte!

Elle ne savait comment cela arriverait, si ce serait un bonheur ou un danger pour elle, et quel serait le lendemain de ce baiser. Elle ne songeait ni au passé, ni à l'avenir, ni à rien de ce qui n'était pas son amour... Et ce mot d'«amour» elle le murmurait, avec crainte, avec respect, comme un mot magique, dont le sens nouveau l'émerveillait...

Parfois elle cachait sa tête entre ses mains. Elle était presque anéantie par une félicité inconnue, trop lourde à son âme, et elle souhaitait mourir de cette joie, fondre, se dissoudre dans les rayons de la lune, dans le parfum des roses, dans le mystère de la nuit... Elle n'avait pas sommeil; elle n'avait pas froid; elle pleurait sans s'en apercevoir les plus belles larmes de sa vie.

Et voilà qu'un flot d'amour montait du plus profond d'elle, gonflait son cœur douloureux, jaillissait de ses lèvres en un grand sanglot passionné:

--Je l'aime! je l'aime!... Ah! comme je l'aime!...

XXIV

Quelle journée, le lendemain!

Les adieux, les pleurs de mademoiselle Miracle, la turbulence fatigante du petit Claude, les têtes renfrognées et les niaises conversations des voyageurs, tout contrarie et disperse, à chaque instant, la pensée de Josanne. Elle voudrait faire le silence et l'ombre autour d'elle, et que personne ne la vît et que personne ne lui parlât, et qu'elle pût aller vers Noël comme voilée d'un triple voile, aveugle et sourde à tout ce qui n'est pas lui. Abîmée dans une attente contemplative, elle ne prévoit rien de l'avenir,--rien que la première rencontre des regards, et la surprise de Noël et leur trouble à tous deux...

«Ah! ses yeux clairvoyants! comme ils liront, en moi, tout de suite...»

Rambouillet. Le train s'arrête. Claude s'aplatit le nez contre la vitre et il énumère, tout haut, les objets de son admiration.

--Prends garde, mon petit!

La portière s'ouvre. Une vieille dame se hisse, péniblement. Josanne, obligeante, lui offre la main.

--Madame...

--Merci et pardon, madame!

--Claude, viens là!

--Oh! il ne me gênera pas, ce petit... Mais... mais... je ne me trompe pas... C'est vous, madame Valentin! Je ne vous reconnaissais pas, sous cette voilette. Quelle bonne chance!... Quel plaisir!...

--Madame Grancher!

--Comme on se retrouve!

Deux marchands beaucerons en blouse raide, une paysanne au profil de poule, une religieuse anémique, un soldat rouge de peau et de cheveux, approuvent, en hochant la tête, la bienveillance du hasard qui réunit la jeune dame et la vieille dame. Et tous à la fois, sauf la religieuse qui marmonne son chapelet, commencent le récit de rencontres extraordinaires qu'ils ont faites, en chemin de fer.

Madame Grancher paraît contente. C'est une femme de cinquante-cinq ans, courte, grasse, qui a de la préciosité dans les manières et dans l'accent. Et cette préciosité dissimule mal le fond vulgaire de sa physionomie. Elle est complimenteuse et doucereuse, méfiante, à l'affût de tous les secrets.

Josanne pleurerait d'agacement. Elle doit se contraindre à une joie polie, mais elle envoie au diable la vieille avare qui, malgré ses rentes, voyage en troisième classe... N'a-t-elle pas honte, vraiment!

--On est bien mal, dans ce wagon! dit Josanne en désignant, d'un coup d'œil, les banquettes couvertes de cuir, les vitres sales, le soldat qui se débraille et la paysanne qui sent la basse-cour.

--Ah! ne m'en parlez pas! La Compagnie se moque du monde.

--Si j'étais un peu plus riche, je ne mettrais pas les pieds dans ces affreux compartiments.

--Bah! dit madame Grancher, pour un si court trajet, de Rambouillet à Paris, on peut supporter ça. Je fais le voyage deux fois par semaine. Alors, au bout de l'année, ça fait une dépense... Il n'y a pas de petites économies...

Elle relève sa robe, prend une boîte dans la poche de son jupon,--un solide jupon en moire de laine.

--Et dites-moi, madame Valentin...

Elle ouvre la boîte, choisit une pastille de Vichy.

--Depuis si longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous voir, vous avez été bien éprouvée... J'ai su cela... bien éprouvée!... Ce pauvre monsieur Valentin...

--Hélas! oui...

--Ce que c'est que de nous!

Madame Granger suce la pastille et remet la boîte dans sa poche.

--Et quel âge avait-il?

--Trente-sept ans...

--Si jeune!... Comme c'est terrible!... A propos, monsieur Malivois a quitté les affaires, vendu son usine... Sa fille est mariée.

--La vôtre aussi...

--Oui... Deux enfants en deux ans...

--J'ai regretté de ne pas assister à son mariage; mais mon mari était si malade!... Nous ne sortions pas du tout.

Un silence.

--Et maintenant, vous êtes satisfaite?... J'ai entendu dire que vous avez une bonne situation!... Oui?... Allons, tant mieux!... Et ce joli petit?... Claude, n'est-ce pas? Voulez-vous m'embrasser, monsieur Claude?

Le gamin offre sa joue, de mauvaise grâce, et retourne à la vitre, que son haleine barbouille.

--Les enfants! dit madame Grancher, quel souci!... On ne les demande pas, hein?... mais, quand on les a, on ne voudrait pas les perdre...

--Évidemment!

--Il n'y a rien de triste comme un ménage sans enfants.

--C'est certain...

--Ainsi, voilà les Nattier... Vous connaissez bien monsieur Nattier?... Un blond, beau garçon, très chic. Vous l'avez rencontré chez moi...

--Oui... en effet... Je me souviens...

--Il a épousé une demoiselle très bien, jolie, d'excellente famille... une belle éducation--elle a son brevet--et une belle dot... et orpheline!... Pas de famille, rien qu'un oncle très âgé, toujours malade... Enfin ils avaient tout pour être heureux.

--Et ils sont heureux?

--Ils le seraient... mais la jeune femme vient de faire une fausse couche, et elle est restée... elle restera... Enfin, les docteurs ont dit qu'elle n'aurait jamais d'enfants.

Une lueur passe dans les yeux bleu sombre de Josanne, et c'est avec un accent indéfinissable qu'elle répond:

--Une jolie femme, une jolie dot, un vieil oncle riche et quasi moribond... C'était trop beau! monsieur Nattier ne peut pas avoir tous les bonheurs.

--Vous en avez des idées, vous! dit la vieille dame, déconcertée et choquée. Il est vrai que vous, ma pauvre madame Valentin, vous n'avez pas eu de chance... Alors...

--Je ne me plains pas. Je suis indépendante; je gagne bien ma vie, et j'ai mon fils...

Elle attire Claude, arrange son col et ses boucles châtaines, le contemple avec fierté.

C'est un charmant petit garçon, dont toute mère serait orgueilleuse... Et Josanne pense à Maurice,--le père!--qui ne pourra jamais dire: «Mon fils!» à un autre enfant. Il lui semble, tout à coup, qu'elle est vengée, au-delà même de son désir.

«Voilà donc l'explication de son silence et de son absence: la maladie de sa femme... J'espère bien qu'il ne reviendra jamais. Et pourtant, il doit penser à Claude, plus qu'autrefois, depuis cet accident...»

--Maman, tu me serres trop...

Le petit se délivre de l'étreinte.

--Il est vif! dit madame Grancher.

--Et volontaire!

--Une santé superbe!

--Et intelligent!...

--Ça se voit... Il vous ressemble, madame Valentin.

--On le dit.

--Voilà ce qu'il aurait fallu aux Nattier: un garçon comme celui-là.

--Monsieur Nattier regrette donc?...

--C'est un gros chagrin... Entre nous, je crois qu'il ne souhaitait pas un enfant, tout de suite... Mais l'idée qu'il n'en aura jamais, jamais... C'est pénible, c'est même vexant... On n'a pas l'air d'être comme les autres... Je vous assure, madame Valentin, que ce jeune ménage est bien à plaindre...

--Vous les voyez souvent?

--Très souvent. Madame Nattier est liée avec ma fille.

Josanne voudrait bien savoir si madame Grancher parlera d'elle, de Claude, à sa fille et aux Nattier... Elle voudrait bien savoir ce que pensera Maurice et s'il souffrira un peu. Elle ne l'aime plus, mais, si elle s'est détachée de lui, elle ne s'est pas encore, tout à fait, désintéressée de lui. Elle craint vaguement un retour, une visite possible...

Le train dépasse les talus des fortifications. Madame Grancher s'écrie:

--Enfin!

--Quoi donc?

--Nous arrivons.

--Déjà!

--Comment, déjà!... Je ne suis pas comme vous: le temps me dure en voyage!... Mais, avec vous, madame Valentin, c'est un plaisir...

Josanne, fébrilement, rassemble son sac, deux ou trois petits paquets. Elle éprouve une sorte de colère contre madame Grancher qui lui a gâté le charme de la rêverie et de l'attente... Hélas! depuis une heure, Josanne n'a parlé que de Maurice... Elle a volé à l'amour cette heure qu'elle lui devait. Est-ce possible?

Elle a dans les yeux des larmes de rage. Honteuse et furieuse, elle souhaite presque que Noël ne soit pas là... Mais il est là... Elle l'aperçoit sur le quai.

Les Beaucerons et la paysanne descendent avec une lenteur gauche, des criailleries et des précautions... Le soldat, jovial, leur passe des paniers, des paniers, des paniers... Puis la sœur descend à son tour, puis le fantassin, puis madame Grancher.

--Donnez-moi l'enfant! dit-elle.

Elle attrape Claude au vol. Josanne sent que Noël se rapproche, qu'il va la voir, et elle perd la tête.

--Mon sac?... mon parapluie?... Ah! oui... là!...

Elle saute sur le quai.

Noël l'a vue. Il marche plus vite!... Josanne tâche de se débarrasser de madame Grancher.

--Au revoir et merci, madame!

--Au revoir, certainement... Je suis enchantée du hasard...

--Moi aussi...

--Vous avez un jour?

--Non, je suis trop occupée...

--Chez moi, c'est toujours le dimanche... c'était le mercredi, autrefois... Mais le dimanche, mon gendre et ma fille viennent de Rambouillet... Madeleine sera très heureuse de vous revoir...

--Excusez-moi, madame. Je ne reçois personne et ne fais point de visites... mon deuil... le travail...

Noël, tout près, a entendu la fin de la conversation. La vieille dame, en s'éloignant, tourne la tête: elle voit un jeune homme qui serre la main de Josanne et qui embrasse le petit garçon...

«Hé! hé!... pense-t-elle, cette petite madame Valentin!...»

--Vous! vous, enfin!... Vous êtes là et voilà votre fils!... Je n'en crois pas mes yeux. Parlez, parlez donc!... Dites-moi que c'est vrai...

La voiture roule dans la rue de Rennes. Claude, sur les genoux de Noël, se tient coi. Et Josanne regarde l'ami qu'elle aime, comme s'il avait un peu changé depuis qu'elle l'aime d'amour... Comme il est brusque et tendre, et impatient! Comme il lui plaît, avec ses yeux émus et sa voix impérative!... Vraiment, elle ne sait que lui dire... Elle le considère avec une sorte de crainte enfantine et de respect...

--Eh bien?... C'est tout?...

--Mon ami...

--Vous êtes contente de rentrer chez vous, avec votre Claude?...

--Et de vous revoir... Oui, je suis contente, bien contente, mais si fatiguée!...

--Très fatiguée?

--Très...

--Moi, je n'ai pas dormi... Je comptais les heures!... Vous savez, dix-sept jours d'attente, c'est terriblement long... La première semaine, je me tenais. Je me disais: «Elle a besoin de repos. Elle se soigne; on la dorlote: tant mieux! Je ne dois pas être égoïste...» Mais la seconde semaine! Ah! il était temps que vous revinssiez! J'étais un homme très malheureux.

--Vous avez travaillé?

--Mal.

--Et vu des gens?

--Trop, toujours trop... Je vous raconterai cela... plus tard... Aujourd'hui, je suis tout étourdi de vous revoir. Je ne suis pas éloquent. Je me rattraperai.

Il embrassa le petit Claude.

--Toi, mon bonhomme, tu me plais beaucoup... Tu es gentil: tu n'as pas l'air bête, et tu ressembles à ta maman... C'est vrai, mon amie, votre fils vous ressemble. Il est tout de vous; il est vous-même, et j'en suis charmé.

Il voit que Josanne a changé de couleur et il s'effraie:

--Vous êtes souffrante?

--Oui. J'ai dû prendre froid, cette nuit. Je ne pouvais pas dormir; je suis restée à la fenêtre. La nuit était si belle!...

--Très belle. Je me suis promené sur les quais. Je suis allé jusque devant votre maison... Mais vous êtes toute pâlotte, ma pauvre amie! Cela me navre.

Il regarde Josanne avec des yeux si beaux d'amour et d'inquiétude qu'elle sent toute son âme aller vers lui. Elle veut le rassurer, Noël l'interrompt:

--Vous n'êtes pas gaie, je le sens... Vous avez eu un chagrin, grand ou petit?... Dites... cette personne qui est descendue de wagon en même temps que vous, c'est une amie de votre tante?

--Non, c'est la femme d'un négociant en soieries, cousin de monsieur Malivois... Et monsieur Malivois était l'ancien patron de mon mari... J'ai donné naguère des leçons de piano à la fille de cette dame...

--Et vous la voyez encore?... Il ne me semble pas que vous m'ayez jamais parlé d'elle...

--Je l'ai rencontrée par hasard. Je ne l'avais pas vue depuis trois ans.

--Et vous avez parlé du passé, naturellement?

--Naturellement...

--Et cela vous a rendue triste... Ne le niez pas... Moi qui me promettais tant de joie de notre réunion, j'ai eu, en vous voyant, l'intuition, la certitude que vous étiez préoccupée d'autre chose, et que ce moment si doux était gâté... Je n'osais pas vous interroger, d'abord. Mais mon inquiétude a été plus forte que ma volonté de discrétion... Vous me comprenez, vous m'excusez, Josanne?

C'est la première fois qu'il appelle Josanne par son prénom, et cette familiarité leur paraît, à l'un comme à l'autre, toute naturelle. La jeune femme répond:

--Je ne nie pas. Vous avez bien deviné... Oui, madame Grancher m'a parlé d'un temps lointain où j'étais bien malheureuse et...

Elle achève, plus bas, comme à regret:

--Et bien folle...

Noël a un tressaillement léger.

Il fait:

--Ah!...

Ses yeux clairs se durcissent. Il tourmente sa moustache, et il murmure:

--Vous m'avez promis de me dire... bientôt... l'histoire de ce temps-là... Oh! pas maintenant... Il faut vous reposer, vous installer, reprendre votre vie... notre vie... et puis, un jour, un jour tout proche, où nous serons l'un près de l'autre, paisibles, en confiance, vous me raconterez...

--Oui... comme vous êtes délicat, Noël!... Je suis si touchée!... Bientôt, oui...

--Cela vaudra mieux... parce que... moi aussi... j'ai des choses à vous dire...

Le fiacre s'arrête quai des Augustins...

XXV

--Ces deux tours, là-haut, dans le lierre, c'est le château de Chevreuse? demanda Josanne.

Noël répondit:

--Oui... Nous descendons, voulez-vous? La voiture ira nous attendre au bout du village, et nous grimperons le coteau. La vue est merveilleuse, paraît-il... Mais vous êtes encore fatiguée...

--Pas du tout.

--Vous l'étiez, hier, avant-hier, et, ce matin même, en arrivant à la gare, vous aviez une petite figure tirée qui m'a donné des remords... J'avais envie de remettre la promenade à un autre jour.

--Ah! non, par exemple!... Descendons. Vous êtes sûr qu'il ne pleuvra pas?

--Jamais de la vie! La chance est pour nous. Les dieux nous aiment, et il nous suffit d'être ensemble pour écarter le mauvais sort... Voilà le soleil... et un coin de bleu, entre les nuages... Allons!

La voiture s'éloigna.

C'était un jour sec et brûlant qui sentait la poussière, le foin, les roses. Josanne, dès les premiers pas, sur le chemin en pente raide, fut écrasée par la chaleur. Sa jupe de toile blanche, si légère, entravait sa marche; la mousseline de sa blouse lui collait aux épaules. Elle avait un peu de vertige, à chaque mouvement.

La veille et l'avant-veille, elle avait dû garder le lit, pendant que la Tourette, en désarroi, organisait tant bien que mal la vie du petit Claude. Et Josanne, rétablie, conservait encore une courbature physique et morale qui la rendait moins résistante que de coutume à la fatigue et à l'émotion. Noël voulait-il la ménager? Voulait-il lui laisser toute l'initiative d'un entretien qu'elle avait cru facile et qui, maintenant, l'effrayait? Il avait repris, spontanément, le ton de la camaraderie fraternelle. Aucune conversation sérieuse, aucune allusion aux lettres échangées... Josanne, si brave, loin de Noël, éprouvait, devant lui, un effarement singulier, un malaise de pudeur... Il lui venait des scrupules rétrospectifs. Parfois, même, elle se défendait contre son amour, et elle souhaitait s'en tenir à l'amitié passionnée.

Ce trouble de conscience s'apaisait en ce moment, et Josanne se réjouissait d'être tranquille et gaie, comme une sœur très chérie auprès d'un grand frère. A mesure qu'ils montaient, entre les haies vives, les chaumines brunes, les bouquets de bois, la vallée de l'Yvette s'abaissait plus profondément à leur gauche. Ils apercevaient, tout en bas, les rectangles des blés jaunissants, les taches pourpres des trèfles, la houle argentée des seigles, les toits d'ardoise miroitants, l'aiguille d'un clocher et, parmi les rubans dénoués des routes, le panache floconneux d'un train qui s'en allait. Puis le sol remontait, les collines haussaient leurs croupes bleues, d'un bleu opaque, violacé par les ombres flottantes des grands nuages qui passaient lentement contre le soleil, blancs ou gris, avec des crêtes brillantes.

--Écoutez! dit Noël.

Ils s'arrêtèrent. Dans un champ voisin, des petites filles cueillaient des fraises. La plus âgée se mit à chanter. Et sa voix grêle, qui tremblait un peu, s'envolait comme un oiseau fatigué, planait, retombait à fleur de terre.

Elle était si faible, cette voix, qu'à trois mètres de là on ne l'entendait plus, et elle semblait chanter pour les herbes modestes, les fleurs dédaignées, les vies végétales qu'une goutte de pluie ranime et qu'étouffe un petit caillou. Et, dès qu'elle s'élevait un peu, elle étendait le cercle de son humble enchantement; elle allait de Josanne à Noël, de Noël à Josanne, prenant leurs âmes au léger réseau mélodique dont chaque note tissait un fil.

On ne distinguait pas les paroles; l'air banal rappelait les cadences des vieilles rondes, mais l'air et la voix exprimaient tant de douceur! la douceur même du paysage aux lignes modérées, aux nuances amorties, baigné de bleu et somnolent sous la menace de l'orage. Noël et Josanne étaient tout imprégnés de cette douceur. Et ils avaient la sensation nouvelle et délicieuse du vrai voyage, l'illusion d'être très loin de Paris, très loin de tout et de tous,--seuls... Autour d'eux, ce n'était plus la banlieue; c'était la bonne province, la vieille France...

Quand la voix se tut, Noël était tout proche de Josanne...

--Quel dommage! dit-il...

--L'enfant nous a vus, peut-être... Elle s'est sauvée...

--Attendons!... Chut!

Ils attendirent en vain.

--Continuons notre route...

--C'est que...

--Vous êtes lasse?...

--La chaleur, je pense...

Il vit qu'elle était pâle, d'une pâleur de perle, les paupières meurtries, la bouche pareille à une rose décolorée. Elle essayait de rire:

--Je me croyais plus forte... mais je ne monterai pas jusqu'au château...

--C'est ma faute! Je n'aurais pas dû vous entraîner... Prenez mon bras... Appuyez-vous...

--Mais non... Je n'ai rien. La chaleur m'a étourdie...

Ils coupèrent par un autre sentier, moussu, ombragé de tilleuls en charmilles, et ils retrouvèrent enfin leur voiture.

Josanne murmura:

--Il était temps... Je n'en pouvais plus... Je défaillais.

--Étendez-vous, appuyez-vous... Otez votre chapeau qui vous gêne... On va rabattre la capote... Et vous, cocher, allez rondement! Nous déjeunons à Dampierre.

Les yeux fermés, elle abandonnait sa tête en arrière. Entre ses cils, elle apercevait des arbres, des maisons, un château, des murs, une grille, images fragmentaires qui défilaient, interrompues par des espaces d'ombre lorsque les paupières de Josanne s'abaissaient tout à fait.

Elle ne savait pas que Noël la tenait contre son épaule. Elle sombrait dans la douceur et la langueur, perdant toute notion du temps et de la distance. A Dampierre, elle fit un effort pour se ranimer, et, voyant la tête de Noël si près de la sienne, elle rougit et se redressa.

--Oh! pardon... Je...

Il n'écouta pas ses excuses, et ne parut soucieux que de sa santé.

Le déjeuner était prêt, dans une salle à manger pseudo-gothique. Noël parla gaiement, de choses banales, comme s'il eût désiré amuser Josanne et non pas l'émouvoir. Elle s'irritait un peu de cette réserve volontaire, et un sentiment obscur, léger dépit, coquetterie inconsciente, inquiétude amoureuse, l'enhardissait...

Elle refusa de rentrer à Paris, déclara qu'elle était tout à fait bien portante et qu'elle voulait voir les Vaux-de-Cernay.

Dans la voiture, elle s'accommoda sur les coussins, et, sans attendre le conseil de Noël, elle enleva son grand chapeau. La capote rabattue les abritait de la poussière. Le sol surchauffé réverbérait le ciel ardent.

--Mon amie?

--Mon ami?

--Ce n'est pas un mensonge? Vous êtes mieux?

--Beaucoup mieux.

--Vous ne pouviez pas être malade, aujourd'hui.

--A cause de votre chance!...

--Notre chance, Josanne!