Part 12
Dans la galerie déserte, elle se pressa contre Noël, et, sûre de n'être point surprise, lui tendit sa bouche.
--A demain, veux-tu?...
Il répondit:
--Oui... peut-être... mais je ne suis pas certain d'être libre... Je vous écrirai...
XXII
Par les jardins du Trocadéro, où des animaux de bronze accroupis, couchés, dressés sur leurs socles, semblent adorer le soleil qui meurt, Noël descend, joyeux, vers la rivière.
Un grand ciel fauve et bleu, tourmenté de nuages et de rayons, embellit de ses prestiges le paysage démesuré... Une vapeur violette noie la Galerie des Machines, qui barre l'horizon du Champ-de-Mars. A travers les quatre jambes arc-boutées de la Tour, un peuple de fourmilière circule. L'énormité des choses devient grandeur. Une sensation de vie colossale saisit Noël, l'émeut, lui soulève l'âme, le rend aux enthousiasmes délicieux de l'adolescence. Il se sent si fort et si jeune qu'il a envie de rire, de chanter, de tendre les bras, d'étreindre le monde...
Toutes les médiocrités, toutes les tristesses charnelles, guenilles du passé qu'il traîne après lui, tombent d'un seul coup. Il ne sait plus que Renée Moriceau existe. Il va, par les rampes de pierre, par les allées tournantes, vers la Seine étalée en bas, vers la rivière qui emporte, dans sa chevelure d'argent, les roses du jour effeuillé, l'or de la lune épanouie... Un vent faible qui fleure le feuillage humide, la terre mouillée et remuée, les vertes sèves, touche le front du jeune homme... Noël respire, largement. Sa poitrine se dilate. Il aime la saison, l'heure, le lieu, la nuit... L'odeur de ses vingt ans refleuris l'enivre... Et il appelle, tout haut:
--Josanne...
Le nom chéri lui vient aux lèvres, comme si ce nom seul contenait toute la douceur du monde, toute la douceur de la jeunesse, de la nuit et du printemps. Noël ne regarde pas en arrière... Il voit, en esprit, dans sa maison de la place des Vosges, sur son bureau, la lettre quotidienne qui l'attend,--la lettre écrite par Josanne, et qui est un peu de Josanne elle-même.
Sur le quai, il arrête un fiacre, se fait conduire au plus proche restaurant, dîne et repart, vite, vite... Paris défile: les arbres ont des feuilles neuves, d'un vert excessif et faux que le gaz éclaire à rebours. Les tables des cafés encombrent les trottoirs. C'est presque un soir d'été, et c'est vraiment un soir de fête...
Dans l'appartement vaste et vide, au second étage d'une vieille maison, l'odeur du «maryland» imprègne les tentures. Des faïences, des panoplies luisent confusément. Le domestique vient d'allumer la lampe. La lumière, rabattue par l'abat-jour de porcelaine, éclaire à peine le cabinet de travail, et se concentre sur la table, sur le tas mêlé des journaux et des enveloppes...
La lettre de Josanne est là...
Chartres, 15 mai, 19..
«Mon ami, je pense à vous, avec une inquiétude singulière. Votre lettre d'hier était un peu mélancolique. Vous parliez d'«heures gâchées» et de «sottes faiblesses», et j'en ai conclu que vous ne travaillez guère, que vous perdez votre temps et que vous êtes mécontent de vous-même. Si j'osais, je vous gronderais! Non, je vous dirai seulement que je suis très sensible à ce qui vous touche, que je fais ma joie de votre joie et ma peine de votre peine, et que je ne serais jamais heureuse si vous étiez malheureux... N'est-ce pas tout naturel, mon ami, puisque vous souhaitez que nous vivions dans la même pensée?... Je ne fais que répéter vos paroles...
»Vous voyez que je suis en confiance avec vous, et que cette confiance, encore un peu surprise et tremblante, s'enhardit dans chaque lettre, de chaque jour... Il m'est venu des scrupules, depuis ces deux semaines que nous sommes séparés: j'ai songé que vous me connaissiez trop peu, par ma faute, et que votre incomparable amitié méritait que j'y répondisse par une entière et simple franchise de cœur. Mais ne vous récriez pas trop vite, si je vous dis, pour commencer les confidences futures, que vous m'intimidez quelquefois terriblement!... Vous avez une nervosité de geste et de ton qui révèle une âme peu patiente, et votre regard clair n'est pas toujours des plus doux... Et moi, qui suis une personne assez hardie avec les autres, je me trouve, souvent, toute gauche et sotte devant vous, qui êtes mon seul ami!... C'est ridicule, j'en conviens... Ne vous moquez pas de moi! Je sentirais votre ironie, à distance, et je ne vous écrirais pas, demain soir, pour vous punir...
»Voici l'heure du dîner. Ma tante me réclame. Je reprendrai ma lettre avant d'aller dormir...»
Dix heures.
«... Je m'étais assise, tout à l'heure, devant le bureau d'acajou qui contient ce que j'ai de plus précieux:--quelques souvenirs de famille et notre correspondance. (J'ai emporté vos lettres avec moi, toutes, celles de Florence, de Rome, de Naples et de Paris...) Et j'allais vous écrire je ne sais plus quoi de très gentil quand mon petit garçon m'a appelée... Je me suis approchée de son lit; j'ai mis ma main sur ses cheveux et je l'ai vu se rendormir. J'étais, en le regardant, tout émue et pourtant mon âme, le fond de mon âme était paisible... Comme ils sont loin les jours où je pleurais près du berceau de Claude!... Tout est changé...
»Dix heures sonnent, et j'entends que monsieur le chanoine s'en va... Ma tante lui demande s'il veut une lanterne pour descendre les «tertres», ces ruelles en pente raide qui conduisent les gens distraits--les ivrognes et les amoureux--droit à la rivière. Le chanoine refuse: «J'ai la lanterne de la sainte Vierge, au ciel...» Et il part, enchanté de son mot, guidé par la lanterne blanche de la pleine lune.
»Et maintenant, c'est le silence. Je suis toute seule avec vous.
»Il faut que je vous confie une impression étrange que j'ai, depuis quelques jours... Je ne me reconnais plus moi-même!... C'est très difficile à expliquer... Ainsi j'éprouve un sentiment nouveau devant les choses qui me rappellent ma vie passée... Je les aime, je les respecte, mais elles ne font plus partie de moi: elles se détachent, elle s'éloignent!... Est-ce une illusion de ma conscience? Est-ce l'œuvre inévitable du temps?... J'ai des heures de brusque rajeunissement où je retrouve les sensations de ma quinzième année. Je découvre l'univers, et j'en suis toute ravie... Vraiment, je ne savais pas que le mois de mai fût si beau, et que le rosier qui grimpe autour de ma fenêtre pût me mettre le cœur en joie par la vertu de son parfum...
»Ne riez pas trop de ces extravagances de pensionnaire. A qui les dirais-je, sinon à vous?... Vous me retrouverez, sans doute, à Paris, telle que vous m'avez connue,--un peu moins pâle, un peu plus gaie, seulement.
»A Paris! Dans trois jours... Je vous présenterai mon petit Claude. Aimez-le, je vous en prie. Je voudrais tant que sa grâce et son innocence pussent vous toucher le cœur!...
»Où êtes-vous, à cette heure-ci?... Avez-vous dîné, ce soir, chez Mariette?... Dites-moi tout ce que vous faites, puisque je vous dis tout ce que je fais. Quand je ne vous vois pas vivre, nettement, il se creuse un trou noir dans ma pensée, et je suis triste jusqu'à ce qu'il m'arrive une lettre de vous.
»Bonsoir, mon cher ami.
»JOSANNE.»
Noël relit la lettre deux fois, trois fois: il ne se lasse pas de la relire. Des larmes montent à ses yeux. Son cœur bat à grands coups profonds.
Il veut répondre, tout de suite! et que sa lettre, cette même nuit, s'en aille vers Josanne, comme un appel, comme un cri qu'elle entendra, dont elle tressaillira toute...
Il veut lui dire, dès maintenant, ce qu'il rêvait de lui dire plus tard, les voiles de deuil tombés, l'âme guérie lentement, et lentement conquise. Il veut lui dire qu'il l'aime, de tout son cœur, de tout son instinct, de toute sa volonté, pour toujours.
Il l'a aimée sans la connaître, et, quand il l'a connue, il l'a aimée plus encore: avec tant de ferveur, de respect et de pitié! Il l'a aimée pour son corps fragile et pour son âme vaillante, pour sa force héroïque et sa tendre faiblesse, pour tout ce qu'il sait de sa vie et pour tout ce qu'il pressent...
Car il a souffert, parfois, du secret qu'il a cru lire dans les yeux tristes, sur la bouche lasse... Il a souffert du silence de cette bouche et de l'énigme de ces yeux. Mais puisque Josanne est prête à parler, Noël, soudain, s'apaise et se rassure... Il n'y a rien, en cette femme, qui ne soit noble, beau et doux. Qu'elle parle donc en toute confiance!
Noël parlera, lui aussi. Il avouera la faiblesse de ses sens, et comment, le cœur plein de Josanne, il retournait--non pas sans honte--chez madame Moriceau... Et Josanne pleurera peut-être, mais elle comprendra, elle pardonnera. Noël lui dira: «C'est fini, fini, je ne reverrai plus cette femme. Ne parlons plus d'elle, ma bien-aimée... Je suis à vous, et vous êtes à moi...» Alors elle sourira dans ses larmes, et Noël lui racontera comment il l'a chérie, gagnée peu à peu, afin qu'elle s'éveillât à l'amour nouveau avec une âme nouvelle, qu'elle fût comme une fiancée vierge, comme un jardin prêt à fleurir...
Ainsi des pensées confuses et brûlantes passent dans l'esprit de Noël.
Il essaie d'écrire. Il trace quelques mots:
«Mon amie, mon unique amie...»
Rien de plus, rien... Il ne peut pas.
Alors il pose la plume; il met sa tête entre ses mains. La lampe fait autour de lui un cercle de lumière douce. La rumeur de Paris nocturne monte, pareille au soupir de la mer. La lune blanchit les arcades où rôde l'ombre de Ninon. Les heures argentées s'en vont une à une...
Et Noël accueille en silence, dans son âme, le bonheur inconnu qui vient...
XXIII
La chambre où se tenait Josanne était une vraie chambre de province, meublée d'un lit à colonnettes et d'une armoire en noyer luisant, où se becquetaient des colombes. Quand on ouvrait l'armoire, une bonne odeur de cire et de pomme mûre s'exhalait du bois vénérable. Des rideaux de mousseline empesée, retenus par des embrasses en coton, doublaient d'autres rideaux dont la perse fanée avait passé du rouge au rose. Il y avait, près de la fenêtre, un vieux fauteuil couvert d'une tapisserie à bandes, comme on en voit dans les intérieurs de Chardin. Josanne aimait à s'asseoir dans ce fauteuil, et à regarder les branches pendantes du rosier alourdi de roses, et le jardinet, et la cathédrale...
Depuis qu'elle était revenue à Chartres, pour ces vacances printanières, elle n'avait presque pas quitté la maison. Vainement, mademoiselle Miracle l'exhortait à sortir, à voir les dames Chantoiseau et d'autres personnes amies: Josanne consentait tout juste à promener son fils sur les remparts. Une paresse invincible la dégoûtait de l'action, de la causerie vive et prolongée. Et la tante, un peu choquée et inquiète, lui disait parfois:
--Qu'avez-vous, ma nièce?... Vous êtes triste?
--Triste, moi?... Oh! non! Je me repose de Paris.
Elle se reposait; elle attendait, heureuse de lire, de coudre, de rêver, seule, attentive à sa pensée,--à la secrète et constante pensée qui était en elle comme la trame de toutes les autres.--Le bon sommeil, l'appétit revenu, la vie calme et régulière, l'avaient embellie et rajeunie en quelques jours. Elle pensait:
«C'est vrai que je ne suis plus triste, plus triste du tout!... Maurice serait bien étonné de me voir ainsi... Je n'aurais jamais cru me consoler si vite!... Comment puis-je oublier ces années terribles et embrasser Claude sans un serrement de cœur!... Ai-je donc une âme légère?... Est-ce la «force des choses» qui me détourne du passé?... Est-ce l'influence de Noël Delysle?... Je ne sais pas. Je me laisse vivre...»
Elle s'éveillait, le matin, avec un sentiment de confiance et s'endormait, le soir, avec un sentiment de gratitude envers le sort qui lui accordait cette trêve. Elle était sûre que rien de pénible n'attristerait son retour, et cependant elle ne se hâtait point de revenir à Paris. Libre de songer à Noël, ne faisant rien que d'écrire à Noël ou de relire les lettres de Noël, elle sentait son ami si proche qu'elle se surprenait à lui parler tout haut.
Mais, ce jour-là, dans la chambre où elle travaillait en attendant le courrier, Josanne éprouvait tout à coup la détresse physique de l'exilé, une sensation d'obscurcissement et d'asphyxie. Noël n'avait pas répondu à sa dernière lettre,--à cette lettre qui annonçait, préparait une confidence devenue nécessaire!...
«Rien ce matin, rien à midi!... J'aurai un billet à six heures, peut-être... Sinon, j'enverrai un télégramme à Noël. Je ne peux pas rester sans nouvelles de lui. Est-il malade? A-t-il quelque chagrin?... Il est seul. Qui le soignerait? Un domestique. Qui le consolerait?... Personne... Mon pauvre ami!...»
Elle ne supposait pas que Noël pût avoir des peines de cœur, ou ce qu'on appelle vulgairement «des histoires de femmes»... Cette hypothèse déplaisante ne se présenta même pas à son esprit. Josanne avait l'intuition que Noël Delysle était à elle, et ne pouvait être heureux ou malheureux que par elle... Et pour s'expliquer le silence du jeune homme--ce long silence de vingt-quatre heures!--elle n'imaginait rien d'autre qu'une indisposition subite, des soucis professionnels, la maladie d'un parent.
Mais, quoi que Josanne soupçonnât, d'heure en heure son impatience devenait de l'anxiété... Elle essaya de coudre: à chaque instant elle se piquait les doigts. Elle essaya de lire: le livre glissa sur ses genoux. Alors elle se représenta Noël obligé de partir, en mission officielle, pour un pays lointain,--le Japon!--Et cette idée invraisemblable, qu'elle repoussait, la harcela, s'implanta en elle.
«C'est absurde!... Il ne peut pas être obligé de partir!... Il ne veut plus s'en aller, maintenant!... Il est libre. Il me l'a dit bien des fois... Il n'ira pas au Japon avant l'année prochaine et--qui sait?--jamais, peut-être... Je suis folle...»
Elle oubliait qu'elle avait considéré le départ de Noël, et la divergence de leurs vies, et même le mariage du jeune homme, comme des fatalités douloureuses qu'elle acceptait, bravement. Elle entrevoyait, avec épouvante, une vie où il ne serait pas. Et elle pensait encore:
«Allons donc! c'est impossible...»
Mais elle avait froid dans les veines, et, la tête renversée sur le dossier du fauteuil, elle ferma ses paupières, les crispa pour ne pas pleurer.
--C'est impossible, n'est-ce pas?... dites, mon ami, c'est impossible!... Mon ami... mon ami chéri... mon chéri...
Le mot le plus câlinement familier, le mot qu'elle disait à son enfant, lui venait aux lèvres sans qu'elle s'en aperçût. Et de l'avoir prononcé ainsi, elle demeura tout étonnée, avec un peu de honte et un si grand plaisir que tout son sang lui monta du cœur au visage... Et, sous ses mains couvrant ses yeux et sa bouche, elle répéta tout bas, si bas qu'elle ne l'entendit pas elle-même:
«Mon chéri... mon chéri... mon chéri...»
Un son de cloche tomba de la cathédrale, heurta la vitre sonore, et l'air, autour de Josanne, s'emplit de vibrations profondes. Une cloche, deux cloches... puis, plus lente, une autre cloche, conviant les fidèles au salut.
Le choc du marteau à la porte se perdit dans la clameur des cloches, et Josanne vit seulement, sur la place, la blouse du facteur qui s'éloignait.
Elle descendit l'escalier en courant, marcha sur les œillets du jardin et faillit casser la petite clef de la boîte aux lettres... Enfin!
Elle tenait l'enveloppe bleue, comme naguère, un soir d'automne, l'_Angelus_ tintant au clocher, elle avait tenu l'enveloppe bariolée de timbres italiens et marquée d'une écriture inconnue. Et ce soir-là, vraiment, quelque chose était entré dans sa vie qui avait grandi jusqu'à remplir toute sa vie,--qui était devenu sa vie même.
Elle remonta dans sa chambre et, toute haletante, elle lut:
Mercredi soir, 10 heures.
«Mon amie, mon unique amie...»
Deux lignes seulement, sur la feuille de papier bleuâtre... Et sur une autre feuille:
Jeudi soir.
«J'ai voulu vous écrire, cette nuit, après avoir lu votre lettre. Je n'ai rien trouvé à vous dire que ces mots... Et je les trace encore, sur cette page, parce qu'ils contiennent tout, parce qu'ils expriment tout, ce que vous savez, ce que vous ne savez pas, tout: ma pensée, mon désir, mon rêve, ma gratitude, ma tendresse, tout!...
»Mon amie, mon unique amie!...
»Si vous les comprenez, ces mots, que j'écris d'une main tremblante, avec un voile sur les yeux, ne me laissez pas seul plus longtemps, abrégez l'attente et l'épreuve. Venez, mon amie, mon unique amie! Je suis triste et je vous attends...
»NOEL.»
Josanne ne voulut pas réfléchir... Elle mit son chapeau, courut à la poste voisine et télégraphia:
«J'arriverai demain, six heures.
»JOSANNE.»
En même temps, elle prévenait la Tourette et, revenue à la maison, commençait de faire sa malle. Quand mademoiselle Miracle rentra, Josanne dit qu'une lettre de Foucart la rappelait, et elle acheva ses préparatifs, malgré les «oh!» et les «hélas!» de la tante.
Après dîner, pour consoler un peu la bonne vieille fille, qui avait une grosse envie de pleurer, Josanne lui proposa de l'accompagner au mois de Marie.
--Ainsi nous resterons toute la soirée ensemble.
Elles allèrent donc, avec l'enfant, jusqu'à une église de la Courtille que mademoiselle Miracle affectionnait. Dans les ruelles en pente, des touffes de lilas, des ébéniers aux grappes jaunes dépassaient les murs des jardins. L'Eure luisait, au bout, sous des ponts de bois, huileuse et souillée par les teintureries. Le haut des maisons gardait les colorations blondes du jour, sur les mansardes circonflexes et les toits de tuiles; mais toute la partie inférieure était grise, d'un gris uniforme piqué de points lumineux. D'humbles boutiques, épiceries, merceries, s'éclairaient au feu rougeâtre des lampes. Et le crépuscule ne descendait pas du ciel: il semblait monter, comme une vapeur de la terre.
Mademoiselle Miracle serrait contre sa poitrine un châle de laine noire. Les brides de sa capote formaient un beau nœud sous son menton. Des gens, aux fenêtres des rez-de-chaussée, lui envoyaient un «bonsoir», au passage. Une vieille dame l'arrêta:
--Nous allons au mois de Marie, ma chère...
--Et moi aussi, ma chère, je vais au mois de Marie.
--Faisons chemin ensemble, voulez-vous?
--Avec plaisir, ma chère...
--Et madame votre nièce y vient aussi?
--Oui, ma chère. Elle part demain... Claude, ne traîne pas les pieds en marchant: tu vas user tes chaussures!
--Voilà les demoiselles Pierpont.
--Et madame Dejean, avec sa robe neuve...
--On dit que cet abbé, le jeune, le nouveau vicaire de Saint-Aignan, prêche si bien que c'est un délice de l'entendre...
--Il paraît... Claude, finiras-tu?... Josanne, tu ne vois rien, tu n'entends rien!... Ton fils abîme ses souliers neufs.
Josanne tournait la tête:
--Claude, sois sage, obéis...
Le gamin, minuscule matelot en jersey marine, la regardait de ses yeux malins avec un air d'amour et de défi. La vieille dame disait:
--Ah! les garçons!... les garçons!
--Des brise-tout, ma chère!
--Une ruine!...
Et le caquetage puéril des deux vieilles jacassait doucement.
On arriva.
L'église était petite et sombre, voûtée en berceau, parsemée d'étoiles d'or sur fond bleu. Dès l'entrée, on respirait l'odeur des roses blanches, de l'encens évaporé et des cierges éteints... Sept ou huit, seulement, brûlaient devant l'autel privilégié d'une chapelle, et la gardienne, à chaque instant, soufflait une flamme agonisante, fichait un cierge neuf sur le candélabre aux pointes de fer...
Les fidèles étaient peu nombreux, ce soir-là. Des vieillards, des servantes, quelques dames, les jeunes filles d'un pensionnat.
L'autel s'illuminait. Le prêtre et les enfants de chœur parurent. Une religieuse s'assit à l'harmonium, donna le ton d'un cantique. Les jeunes filles du pensionnat se mirent à chanter. Le prêtre aussi chantait, et les femmes, et les vieillards, et mademoiselle Miracle. Cela faisait un chœur de voix grêles, inexpressives et cependant émouvantes, dominées par la voix puissante du prêtre et la voix nasillarde du bedeau:
De Marie Qu'on publie Et la gloire et les grandeurs...
Josanne, seule dans l'église, ne chantait pas, mais les parfums, les feux tremblants, les voix pures pénétraient son âme où, depuis la seizième année, s'étaient défleuris les lis de la foi. La tendresse profane s'imprégnait de poésie chrétienne, de chasteté suave et de tendre humilité. Et, d'un geste oublié, Josanne joignait les mains, pliait les genoux et baissait la tête... Une prière s'exhalait de son cœur, dans l'ombre, vers le Dieu inconnu--fatalité? destin?--qui l'appelait... Et, chaque fois qu'elle respirait, elle sentait la lettre de Noël, cachée au creux de son corsage et dont un angle lui meurtrissait un peu le sein... Et elle respirait plus fort, pour renouveler cette petite douleur qui lui était délicieuse...
Le chant cessa, et le prêtre se mit à parler. Il parlait de la mission de la Vierge qui renfermait aussi la mission de la femme: «Aimer et souffrir, se taire et se dévouer.» Et il louait les vierges, les épouses et les veuves qui se firent une couronne de gloire avec les épines du sacrifice...
«Ainsi, elles méritèrent la vie éternelle...»
Josanne, détournée de son rêve, écoutait cette apologie du sacrifice qui ne l'étonnait pas, prononcée en ce lieu, par un prêtre, et devant des femmes chrétiennes. Dès l'enfance, l'Église avait enseigné à ces femmes qu'elles devaient porter, plus que l'homme, le poids de la réprobation première et du péché originel. Elles étaient les résignées, les servantes, les sujettes, subordonnées au père et à l'époux, nées pour prier, souffrir et servir--et mériter ainsi la «vie éternelle»...
Et Josanne se rappelait qu'en dehors du sanctuaire, des hommes, qui n'étaient plus chrétiens, tenaient ce même langage à des femmes qui n'étaient plus chrétiennes. Leur morale rationnelle reproduisait exactement la morale religieuse, et, pour la femme en particulier, le code des droits et des devoirs demeurait le même. La société n'était pas moins exigeante et intolérante que la religion, quand elle ordonnait à la femme l'obéissance et le sacrifice--que ne récompensait plus le magnifique espoir de la vie éternelle...
Parmi les résignées, la rebelle se réveillait, demandait: «Pourquoi?... Au nom de quoi?...» Et, comme le prêtre disait: «Examinons notre conscience...», elle regardait en elle-même, avec une volonté sincère de se connaître et de se juger.
Mais elle y trouvait de la mélancolie,--pas de la haine,--du regret,--pas du remords.--Elle ne se disait point: «J'ai péché. Je suis impure, infâme, et je mérite le mépris...» Elle pensait seulement qu'entre son devoir d'assistance conjugale,--son devoir de pitié humaine,--et son droit de vivre, d'aimer, de goûter le rapide bonheur qui fait le prix de la vie mortelle, elle n'avait pas su, pas pu choisir...
Et elle pensait que la faute véritable, au point de vue de la stricte morale, n'est pas dans l'amour illégitime, mais dans le mensonge et les compromissions qu'il entraîne. Si elle avait pu quitter son mari, après une explication loyale, quelle différence dans sa vie, dans la vie de Claude!... Mais aussi, dans la vie de Pierre, quel désastre et quelles douleurs! En ce cas particulier, le mensonge était certainement le moindre mal...
«Oui, pensait-elle encore, Noël me comprendra. Il verra que je ne suis pas indigne d'être ce que je veux être pour lui: son amie, sa sœur, son âme vivante et visible. J'ai sa tendresse. J'aurai son estime, parce que je mérite cette estime, malgré tout...»
L'office achevé, Josanne et sa tante prirent le petit Claude par la main et s'en retournèrent chez elles.