La Rebelle

Part 11

Chapter 113,807 wordsPublic domain

--Je ne sais pas, mais j'aurais fait quelque chose... J'aurais remué Paris, pour vous... Je vous aurais aidée, encouragée, consolée, sauvée de toutes ces horreurs que je devine...

Josanne murmura:

--Comme vous êtes bon!... Mais... vous n'auriez rien pu faire... rien...

--On peut tout ce qu'on veut...

Elle répéta:

--Rien.

Elle songeait à Maurice qui ne l'avait jamais aidée, encouragée ni consolée. Et elle faillit dire: «Pourquoi, ô mon ami, mon ami unique et incomparable, pourquoi venez-vous si tard?...»

Mais cette phrase, qui était presque un aveu, mourut sur ses lèvres, et Josanne tendit la main à Noël:

--Je ne doute pas de votre cœur, mon ami... mais, voulez-vous, parlons d'autre chose?

XX

--Allons, faites vous-même le menu! Dites ce que vous aimez! Je veux que ce déjeuner d'adieu vous plaise...

--Oh! un «déjeuner d'adieu»!... Pourquoi pas un repas funèbre?... Parce que je m'en vais à Chartres, demain...

--Et que vous y resterez quinze jours! Je serai triste... Et vous, vous serez heureuse de revoir votre tante et votre petit garçon...

--C'est bien naturel...

--Oui... Et quand vous reviendrez, ce sera fini de notre liberté. Vous donnerez à votre enfant toutes vos heures de loisir. Vous ne serez plus mon amie: vous serez une maman.

--Je serai une «maman» et je resterai votre amie.

--Pas comme avant... pas si bien!

--Vous êtes jaloux de mon fils!... C'est très mal...

--J'adore votre fils, sans le connaître... Mais j'ai une espèce d'appréhension... Eh bien, décidez-vous!

--Non... choisissez pour moi... Quand je suis avec vous, je vous laisse la responsabilité des décisions. Je ne fais pas d'effort de volonté, ça me repose...

Ils étaient assis à une petite table devant le Pavillon Chinois, entre des haies de fusains qui leur faisaient un paravent de verdure.

C'était un matin d'avril, un de ces matins vaporeux où s'attarde encore un peu d'aube. L'air léger baignait de bleu les cimes pressées du Bois, les allées fuyantes. Une pâle lumière dorée, diffuse dans ce bleu aérien, imprégnait les choses, qui semblaient neuves ou rajeunies.

Une bouquetière passa: Noël lui fit un signe... Que de violettes il avait données à Josanne, depuis le premier bouquet, dont une fleur, conservée comme un fétiche et un souvenir, parfumait encore une page de _Dominique_! Que de violettes pourpres, presque noires, et d'autres presque bleues, et d'autres blanches, nuancées de mauve, qui s'accordaient à la couleur joyeuse ou mélancolique d'un sentiment plus discret que leur parfum!

Il commandait le menu, qu'il voulait amusant, imprévu, pour caresser la gourmandise de la femme... Des choses légères, des choses exquises: la truite rose, le vin blond, les fraises... Mais Josanne ne mangeait guère... Accoudée, elle respirait son bouquet avec un frémissement des narines, un battement des cils, qui révélaient une paresse de femme heureuse... Le blanc pur d'un petit col éclairait sa robe de drap. Elle avait un chapeau comme on en voit aux jeunes filles de Lawrence, un grand chapeau rond et souple, tout en plissés de mousseline noire, avec un nœud plat de satin. Les touffes de ses cheveux étaient molles et lustrées comme les plumes de son écharpe. Une chaînette de jais glissait sur sa gorge... Elle souriait d'un vague sourire, et murmurait parfois:

--Il fait bon, ici!... Il fait bon!...

--C'est que le printemps est venu, dit Noël, pas celui du calendrier: le vrai printemps. Ce matin, à mon réveil, il m'est entré dans les yeux, dans les veines, dans l'âme... Un éblouissement, une onde tiède, et cette allégresse physique où l'on croit sentir, pour la première fois, la douceur de vivre...

--Comme vous aimez la vie!

--Et vous?

Elle ne répondit pas directement.

--Autrefois, je n'aimais pas le printemps... J'en avais peur.

--Peur?...

--Vous ne pouvez pas comprendre...

Les paupières de Josanne s'abaissaient, se fermaient nerveusement. Elle revoyait le jardinet de la rue Amyot, un arbuste en fleur, tout blanc, dans le crépuscule. Le vol sifflant des hirondelles fauchait l'air sous sa fenêtre. Le jour plus lent traînait au ciel. Déjà, les couples recommençaient leurs promenades amoureuses, dans les vieilles rues balzaciennes, derrière le Panthéon... Josanne crut respirer l'odeur de l'éther flottant par la chambre; elle crut entendre la rumeur de la maison ouvrière, la voix de la Tourette, la voix de Pierre Valentin--et elle retrouva l'atroce sensation d'attente, d'étouffement, et ce désespoir nostalgique que les printemps d'autrefois lui apportaient.

--Quoi?... Qu'avez-vous? dit Noël.

Il regarda les yeux rouverts de Josanne, ces yeux qui avaient vu des choses, des scènes, des visages que lui ne connaîtrait jamais, ces yeux mystérieux et si beaux, d'un bleu obscur, où passaient des ombres, des ombres...

Et il les regarda tant, ces yeux, que sa pensée, attirée et repoussée, vacilla, prise de vertige devant l'inconnu, et tomba tout à coup dans un abîme...

--Non, dit-il, non, je ne peux pas vous comprendre... Je suis votre ami, votre seul ami, dites-vous. Il y a deux mois que nous nous voyons, presque chaque jour. Je connais votre logis, vos livres préférés, et les fleurs qui vous plaisent, et la musique qui vous fait pleurer. Je connais le dessin de vos gestes, les modulations de votre voix, l'éclat variable de vos yeux. Je connais votre fils, que je n'ai pas vu, votre tante, vos amis de Chartres, les dames Chantoiseau, le bon chanoine et les morts mêmes qui vécurent près de vous... Mais vous, mon amie, je ne vous connais pas.

Elle ne répondit pas. Il vit qu'elle pâlissait et que les sombres fleurs de ses yeux devenaient plus sombres, presque noires au-dessus des violettes. Elle pressait le bouquet contre ses lèvres et respirait d'un souffle inégal et fort... Comme elle était émue!...

--Nous sommes jeunes, dit-il encore, et il y a tant d'années, pourtant, derrière nous... Votre vie! ma vie!...

Elle l'écoutait, inquiète.

Il reprit:

--Ma vie, à moi, c'est peu de chose, quand j'y pense! Malgré tant de travail, et tant de courses à travers le monde, je suis encore au commencement... Je n'ai pas connu les joies qui grandissent l'âme et les douleurs qui la mûrissent. Je suis seul. Je suis jeune... Le chemin est libre derrière moi, devant moi. Je vis dans le présent, pour l'avenir. Je ne suis pas le prisonnier d'un passé!... Mais vous, vous!...

Elle tressaillit:

--Moi!

--Vous êtes contemplative et repliée... J'ai envie parfois de vous dire: «Ne tournez donc pas la tête! Regardez devant vous, bien droit...»

Il avait parlé d'un ton presque rude, où il y avait de l'amertume et de la souffrance, et de la colère et de la jalousie...

Josanne eut un imperceptible mouvement en arrière:

--Comme vous êtes exigeant!

--Je vous demande pardon, madame... Je n'ai pas le droit, en effet...

--Mon ami, dit-elle avec douceur, vous avez tous les droits de l'amitié... Mais vous n'avez aucune patience... Laissons faire le temps. Vivons un peu au jour le jour. Nous nous comprendrons l'un l'autre sans nous raconter l'un à l'autre... Vous m'avez déclaré, vous-même, que vous n'étiez pas confidentiel... Est-ce que je vous demande, moi, les petits secrets de votre âme?

--C'est vrai, dit-il, et c'est ma tristesse: vous ne me demandez rien...

Et, par un de ces revirements d'humeur dont il était coutumier, il fit le geste d'effacer quelque chose, dans l'air, entre Josanne et lui. Il essaya d'être gai et il réussit à égayer Josanne.

Pendant qu'elle goûtait les «fruits rafraîchis» dans une coupe de champagne, il parla de l'Italie qu'il aimait «comme une maîtresse».

--J'ai pensé à vous, là-bas, très souvent... Oh! votre première lettre! Je l'ai lue dehors, sur la place du Dôme, appuyé contre la grille du Baptistère... Je revois distinctement, au bas d'une page, votre nom: «Josanne Valentin!» J'étais content que ce nom de Josanne ne fût pas un pseudonyme... Et j'aimais ce joli nom, il était si doux à mes lèvres que je le répétais pour le savourer: «Josanne... Josanne...» Et, parce que je suis un imaginatif, et un sentimental, j'oubliais tout à fait l'article qui avait provoqué notre correspondance; j'oubliais la journaliste, la féministe!... Je voyais, sur cette place de Chartres que je connaissais, une jeune femme, en robe noire, au visage voilé... Oui, jeune, et triste, et seule, et sans amis... Et j'avais, tout à coup, un grand désir que cette femme lointaine fût heureuse...

--Elle était déjà moins malheureuse, grâce à vous!

--Il y a, sur la porte du Baptistère, une figurine de Ghiberti que j'aime entre toutes: une femme svelte, longue, qui garde aux plis de sa robe de bronze un rehaut d'or presque effacé. Elle tourne la tête, et l'on ne voit pas son visage, mais on devine le sourire délicieux... Ma rêverie romanesque s'attachait à ce sourire invisible... J'étais ému, sans raison, comme si un dieu bienveillant m'avait promis un grand bonheur... Et je me disais: «Suis-je ridicule!... suis-je bête!... Cette Josanne, si elle savait, se moquerait de moi!...» Pourtant, mon instinct ne me trompait pas: un grand bonheur venait vers moi, au son des cloches, dans ce beau soir d'automne florentin...

--Et c'était la première fois que vous étiez si... romanesque?

--Comment l'entendez-vous?

--Vous n'aviez jamais rencontré une femme digne d'être votre confidente, votre amie?...

Josanne rougissait en parlant. Noël répondit comme à regret:

--J'avais cherché...

--Souvent?

--Pas souvent... Et si mal!... Et je vous ai trouvée bien tard...

--Hélas!

--Trop tard?...

Elle murmura:

--Je ne sais pas... Non... pourquoi «trop tard»?... Nous sommes amis: c'est très bien.

--Nous serons amis.

--Nous serons?... Dites «nous sommes»... Que manque-t-il donc à notre amitié?

Noël regarda Josanne dans les yeux, et dit gravement:

--L'entière confiance...

Il était parti... Elle s'en revenait chez elle, seule, à pied, lentement, dans un grand trouble. Quelques nuages flottaient; le soleil était chaud et blanc; les fleurs des marronniers pleuvaient sur le sable.

Au rond-point des Champs-Élysées, Josanne s'arrêta, avant de traverser l'avenue, parmi les voitures. Une torsade de cheveux blonds, un manteau de drap clair, sous une ombrelle déployée, lui rappelèrent une rencontre qu'elle avait faite, un jour, dans le jardin des Tuileries, comme elle se promenait avec Noël... Elle revit une jeune fille blonde, en manteau beige,--une Américaine, sans doute,--qu'il avait admirée au passage. Et elle pensa:

«C'est singulier... Je n'ai pas le type physique qu'il aime...»

Elle éprouva un déplaisir vague, une jalousie sans objet, et, considérant les femmes riches et parées, assises dans les voitures, elle se sentit pauvre et chétive, avec sa robe noire qui n'était plus de saison...

Elle se demanda si Noël avait une maîtresse, et comment il pouvait aimer cette maîtresse, puisqu'il l'aimait, elle, de tout son esprit et de tout son cœur. Et soudain, malgré la fête charmante du déjeuner à deux, malgré les tendres paroles de son ami, elle eut envie de pleurer.

«Pourtant, pensait-elle, je ne veux pas qu'il m'aime... Et je ne peux pas l'aimer! Il y a, entre lui et moi, trop de choses... l'ancien amour, l'enfant, ce terrible secret que Noël pressent, peut-être, puisqu'il réclame _l'entière confiance_...»

Confiance ou confidence?... Certes, Josanne pourrait parler sans encourir le blâme de Noël, ou son mépris. Aucun homme n'était plus indulgent aux faiblesses, aux erreurs d'un cœur de femme. Il comprendrait tout; il aurait pitié...

Mais comment parler?... pourquoi?... Noël ne convoitait point Josanne; il ne s'était jamais permis la familiarité la plus légère, il n'avait offert et demandé que l'amitié... Respectait-il le deuil de la veuve? Aimait-il, ailleurs, une autre femme, comme font tant d'autres hommes qui séparent la joie spirituelle du plaisir des sens?... Était-il un curieux de sentiments rares, un dilettante du platonisme?... Dans tous les cas, son amitié exigeante se heurterait au silence pudique de Josanne... Elle ne lui devait pas l'aveu qu'une maîtresse peut bien faire à un amant, mais non pas une amie à un ami. Il est des voiles de l'âme qui ne tombent que pour l'amour, avec tous les autres...

Josanne raisonnait ainsi pour s'encourager au silence, rassurée par ce mot d'«amitié». Mais elle ne savait pas que l'amour vrai,--celui qui dure,--est aussi le plus chaste amour; qu'il demande le cœur, et tout le cœur, d'abord, avec une inquiétude inapaisable, qui ne laisse point de place au désir...

XXI

La porte du salon étant mal fermée, Noël Delysle, debout près de la fenêtre, entendait encore le papotage des visiteuses, retenues dans la galerie par la maîtresse de la maison.

Elles étaient trois, qui représentaient assez bien le type conventionnel de la Parisienne, trois jeunes femmes, bien habillées et très occupées de ce qui se porte, de ce qui se dit, et de ce qui se fait... Pendant une heure, autour de la table à thé, elles avaient raconté des histoires d'enfants, de couturières, de domestiques et d'automobiles. Puis, à propos d'une comédie écrite par un amateur et représentée dans un cercle, elles avaient émis divers aphorismes touchant l'art et la littérature.

Dans la galerie, éclairée dès cinq heures, basse de plafond comme tout l'appartement, la conversation se prolongeait. A travers les carreaux voilés de soie transparente, Noël devinait la silhouette cambrée, en robe rose, la nuque fauve, trop ondulée, de madame Moriceau. Elle disait avec un petit rire:

--Mais non, ma chère... Ce n'est pas élégant...

Veuve et coquette comme Célimène, soucieuse de se pousser dans le monde où son mariage l'avait introduite, Renée Moriceau appliquait aux choses et aux gens ce même critérium: l'élégance... Noël, depuis deux ans, avait constaté bien des fois ce snobisme spécial aux parvenus, et que Renée dissimulait naguère. Il pensa:

«Comme elle a changé!... Je l'ai connue presque simple, et gentille, et spirituelle, une bonne camarade, une maîtresse amusante... Elle avait, autrefois, moins de sécheresse et de frivolité... Oui, elle a changé!... Elle est affolée par le besoin de paraître. Elle porte des robes voyantes, elle parle de tout, au hasard, et elle «gaffe»...! C'est dommage, vraiment... Je l'ai presque aimée... Et maintenant, elle m'agace... Est-ce sa faute ou la mienne?... Suis-je plus clairvoyant, ou moins indulgent?... La vérité, c'est que je ne l'aime plus... Elle le sent... Le dépit la ramène vers moi... Et, bêtement, l'ennui, la solitude, un coup de désir m'ont ramené vers elle... C'est stupide, ce que j'ai fait là!...»

Il écoutait en lui-même, la tendre, claire, fraîche modulation d'une autre voix féminine.

Renée continuait à rire. Noël, impatient de s'en aller, souleva un coin de store, regarda décliner le soleil oblique dans la rue Vineuse. Il se disait:

«A sept heures tapantes, je file...»

Mais un froufrou de soie, un parfum connu, l'avertirent que Renée Moriceau était près de lui. Il se retourna lentement:

--Bon Dieu! fit la jeune femme, que vous êtes gai, Noël, que vous êtes gai!... Vous n'êtes pas fatigué de parler?... Vous ne faites pas d'effort pour être si aimable, si aimable?... Madame Langlois en demeurait confondue, et cette petite rosse de Vernet m'a dit... Non, ne vous en allez pas, mon cher! Asseyez-vous!... Vous me devez bien ça, de m'entendre... Je vous ferai tous les reproches qu'il me plaira...

--Une scène, Renée?

Il se rassit avec une résignation boudeuse.

--La petite Vernet m'a dit...

--Si vous saviez comme les discours de la petite Vernet me laissent indifférent!...

--Elle m'a dit: «Qu'a donc ce pauvre monsieur Delysle?... On ne le voit plus nulle part, excepté chez vous... et encore!... Vient-il à vos mercredis soirs?... Pas souvent?... Oh! ma chère, méfiez-vous... vous allez perdre votre «flirt»... Quand un de mes amis disparaît et ne reparaît qu'à de longs intervalles, préoccupé, distrait et grognon, je pense: «Il a sa crise... Il est amoureux...»

Noël ne répondit pas. Madame Moriceau s'installa au coin de la cheminée, dans une bergère, et, contemplant ses ongles qui miroitaient, elle affecta une dédaigneuse indifférence.

--Si vous avez votre crise, il faut le dire... Je ne suis pas jalouse et pas crampon... Mais ce que je n'admets pas, mon cher, c'est votre brusque disparition... Votre absence, que tout le monde a remarquée, me compromet autant que vos assiduités de naguère. Les gens disent: «Ils sont brouillés... Pourquoi?... Il y avait donc quelque chose entre eux?...» Je crains les potins comme la peste... Aussi je vous ai demandé, en insistant, de venir à mon jour...

--J'y suis venu, à votre jour. J'ai subi la conversation émouvante de madame Vernet, de madame Langlois!... Je sais que les chapeaux de ce printemps auront des calottes basses, que l'auto de monsieur Vernet fait du cent vingt, et qu'il n'y a plus, en France, ni cuisinières économes ni femmes de chambre vertueuses... Je sais aussi que la comédie de monsieur Privaz est un bijou, un pur bijou!... Oui, la vie est courte, j'ai beaucoup de travail, et cependant je suis là, depuis une heure. Vous me cherchez querelle au lieu de me plaindre et de me récompenser... Ce n'est pas gentil.

--On vous a récompensé d'avance...

--Comment?

--Si vous oubliez déjà...

--Oh! Renée!...

--J'ai dîné deux fois avec vous, en tête à tête, deux fois en quinze jours... et nous avons failli rencontrer mon ex beau-père...

--Rassurez-vous, femme très prudente! Votre ex beau-père ne nous a pas vus.

--Heureusement!... Vous me reprochez ma prudence?

--Au contraire...

--Tiens!

--Pourquoi «tiens»?

--Autrefois, cette même prudence vous horripilait.

--Autrefois, oui... J'étais un peu emballé... J'aurais compromis votre carrière de veuve irréprochable...

--Moquez-vous de moi!

--Pas du tout! Vous souhaitiez rester libre et ménager l'opinion... Vous m'avez enseigné qu'on peut tout faire, à la condition de «ne pas avoir l'air»... Et moi, bon élève, docile amant, je n'ai pas eu l'air de vous attendre, je n'ai pas eu l'air de vous désirer, je n'ai pas eu l'air d'être triste, je n'ai pas eu l'air d'être content... Et, à force de ne pas avoir l'air d'être ceci ou cela...

--Vous ne savez plus ce que vous êtes...

--Je suis un homme accablé de besogne et désolé de vous quitter.

--Un homme qui n'est pas amoureux!

--Qu'entendez-vous par ce mot?

Elle rit, étend les bras et laisse ses yeux luire de côté, sous les cils blonds...

--J'entends l'amoureux sentimental... Le monsieur qui a le cœur tendre et la larme toujours prête...

--Jouer ce rôle, près de vous, Renée, ce serait jouer un rôle de sot.

Elle déclare avec une ferme conviction:

--Vous le joueriez très mal. Vous êtes un sceptique sensuel.

--Et vous?

--Je ne sais pas.

--Vous êtes une prude voluptueuse!

--Merci bien. Appelez-moi donc Arsinoé!

--Vous êtes trop jeune.

--C'est la première parole un peu aimable que vous me dites aujourd'hui. Ah! vous ne m'aimez pas du tout.

--Oh! Renée... Vous me plaisez infiniment, je vous assure...

--Oui... oui... je sais... Mais, un beau matin, vous aurez votre «crise», comme dit Suzanne Vernet. Vous me direz que je ne satisfais point votre cœur, que vous avez rencontré l'ange, la Béatrice...

--Vous affirmiez, tout à l'heure, que j'étais un «sceptique sensuel»...

--Oui, mais vous avez tant d'imagination!...

Elle se leva. Appuyée au fauteuil de Noël, elle pencha vers lui sa tête blonde...

--Beaucoup d'imagination, des nerfs et pas de cœur...

--J'admire comme vous me connaissez bien.

--On retournera ensemble à Bellagio!... Ah! vous avez bien changé, depuis Bellagio! Il y avait un je ne sais quoi, dans vos lettres de Florence!... Et, depuis votre retour, je n'ai eu de vous que le... minimum!... des heures, par-ci, par-là... des billets trop spirituels pour être tendres... Nous dînons ensemble, ce soir?... J'ai envie d'aller au Pavillon Chinois...

--Ah! non, pas là...

--Pourquoi?

--D'abord, ce soir, c'est impossible... J'ai trop de travail...

--Dieu! que vous êtes assommant, avec votre travail!... Mais je n'en crois rien... Vous attendez une femme... la Béatrice... l'âme sœur!

--J'attends une lettre, très importante...

--Tant que ça?... Votre avenir en dépend?...

--Qui sait?

--Zut!

--Bonsoir, ma chère... Excusez-moi...

Il lui baisa la main; mais, comme il relevait la tête, le regard hostile de Renée heurta son regard. Le jour se retirait, lentement, sous le plafond bas, comme, au déclin d'une liaison, le désir, lentement, se retire des âmes. La femme qui n'avait donné et demandé que le plaisir sentait, par une intuition jalouse, l'homme s'en aller loin d'elle vers la passion. Et le lien qu'elle avait cru si fort n'était plus qu'un fil prêt à se rompre...

Vaniteuse et vindicative, elle faillit, d'un mot, rompre ce fil... Mais Renée Moriceau, malgré sa prudence, avait la secrète lâcheté des êtres sensuels. Elle n'avait jamais aimé et n'aimerait jamais personne. Pourtant quelques hommes lui avaient plu, et Noël mieux que tous les autres. Il lui plaisait mieux encore depuis qu'il s'éloignait d'elle.

Elle était allée le retrouver, l'automne précédent, à Bellagio, et, pendant quinze jours, ils avaient fait l'expérience mélancolique du tête-à-tête. Renée n'avait pas compris que Noël pût être las de ses cheveux blonds et de ses épaules, las de ses drôleries et de ses rosseries, las de cette «élégance» qu'elle affectait... Lui, qui l'avait trouvée désirable et amusante, naguère, la considérait sans illusion, maintenant, et la désirait à peine et ne s'en amusait plus. Bien qu'il se donnât, près d'elle, les airs d'un «sceptique sensuel», il était au fond, sensible et tendre, et il avait déjà la satiété d'un amour tout physique. Cette femme égoïste et vaine, idolâtre d'elle-même, cette agréable marionnette féminine, il la maniait à sa guise, et la rejetterait sans remords, dès qu'elle aurait cessé de plaire:--il était si bien assuré de ne pas lui briser le cœur!

Quand il était revenu en France, cinq mois plus tard, leur liaison s'était renouée... Mais Noël espaçait ses visites, refusait toutes les parties, au théâtre et au restaurant, évitait les Langlois, les Vernet et les autres qui composaient la bande, la petite cour de Renée... Il disait que ces gens l'irritaient par leur médiocrité, leur pauvreté d'âme...

--Mais qu'est-ce qu'il vous prend? disait Renée, quelquefois. Vous allez tomber dans le socialisme et la philanthropie... Et cette façon que vous avez, de vanter les «intellectuelles»... Votre conversation était plus divertissante que vos livres, autrefois!... Et maintenant vous avez l'air de croire ce que vous écrivez: vous devenez féministe, vous! C'est grotesque...

Il ne discutait pas. Il haussait les épaules et sifflotait en allumant une cigarette. Son silence poli exaspérait madame Moriceau. Les rendez-vous s'achevaient sur des paroles aigres-douces.

Renée flairait un péril obscur. Il y avait une femme dans la vie de Noël. Quelle femme?... Maîtresse prochaine ou prochaine fiancée?... Noël avait horreur du mariage et il redoutait ce qu'on appelle la «liaison sérieuse»... Il n'avait jamais promis d'être fidèle et il eût avoué un caprice... Mais ce n'était pas un caprice qui le rendait si morne, et parfois si amer... Il semblait garder rancune à sa maîtresse des baisers qu'il lui donnait...

La dernière fois surtout, Renée l'avait senti lointain, absent, et si triste, dégoûté de lui-même!...

L'interroger?... Elle n'osait risquer une question précise, car il n'y avait entre elle et lui aucune intimité de cœur, rien qu'une joute de mots, et des caresses.--Et cette femme, qui n'était pas timide et que la pudeur ne gênait point, était mal à l'aise dans le rôle d'amie et de confidente...

Ce soir-là, pourtant, à la minute de l'adieu, Renée eut un vif dépit, et presque un chagrin... Elle regarda les lèvres fines et volontaires du jeune homme. Et elle le détesta tout à coup, en souhaitant le reconquérir...