Part 10
Elle l'écoutait, fascinée par la voix nette, le geste précis, les beaux yeux voilés parfois de mélancolie passagère. Et lorsqu'elle regardait les hommes assis aux tables voisines, Français nerveux et bavards, blonds Scandinaves aux larges épaules, Anglais au teint de jeune fille, elle les trouvait falots ou vulgaires, d'une force pesante ou d'une gentillesse efféminée...
C'est ainsi que Noël devint un client de Mariette. Il cessa d'aller dans le monde pour retrouver son amie, presque chaque soir... Et leur premier dîner en tête à tête fut suivi d'autres dîners et déjeuners innombrables, car Noël et Josanne ne trouvèrent aucun moyen plus simple, plus commode et plus convenable d'être ensemble sans être seuls.
Et dans la vie intérieure de Josanne, dans ces grises ténèbres où flottaient les spectres du passé, ce fut peu à peu la blancheur d'une aube.
Elle pensait:
«Je suis moins triste. Je m'habitue à vivre sans amour... Dans quelques semaines, j'irai chercher mon fils, et la tendresse maternelle, une amitié sûre, le travail, l'indépendance, cela peut faire un bonheur très suffisant. Je n'oublierai jamais Maurice, mais j'espère ne plus le revoir, et mes souvenirs perdront leur âcreté, leur forme précise... Ils me seront presque doux...»
Parfois encore, elle se reprochait ce qu'elle appelait son imprudence. Elle se disait que Noël, jeune, séduisant, ambitieux, doué par toutes les fées, serait, forcément, séparé d'elle. Elle le voyait, au loin, dans l'avenir, marchant vers le succès, la fortune, l'amour, vers tous les grands bonheurs dont il était digne et qu'il saurait conquérir... Spontanément, elle s'écartait de la route qu'il devrait suivre...
«Il n'oubliera jamais notre amitié. Ni les maîtresses, ni l'épouse, n'effaceront tout à fait le souvenir de l'amie...»
Ces pensées, qui attristaient Josanne, en même temps l'enhardissaient. Son affection croissante pour Noël lui semblait ennoblie, légitimée par ce désintéressement absolu. Elle acceptait la souffrance possible comme une rançon du bonheur présent. Et, de bonne foi, elle s'attendrissait sur elle-même, ne comprenant pas que les hypothèses douloureuses troublaient son imagination seulement... Au fond de Josanne, dans l'inconscient, il y avait une espérance, une quasi certitude, que tout s'arrangerait pour le mieux, que le malheur prévu n'arriverait pas... Qu'arriverait-il donc?... Quelque chose d'extraordinaire, de vague, d'indéfinissable, mais pas cela, pas cela...
Elle restait pourtant sur la défensive, amicale et même affectueuse, mais réservée, et tout à coup, en plein élan, en pleine effusion, fermant son âme sur des pensées, sur des images inconnues de Noël. Aussi fut-il bien étonné quand elle l'invita à venir chez elle...
--Dimanche, vers cinq heures, voulez-vous?
Il répondit:
--Oui, dimanche... Je compterai les jours. Et puis, dimanche arrivé, je compterai les heures.
Il compta si bien, dans son impatience, qu'il arriva beaucoup trop tôt. Josanne dit, en ouvrant la porte:
--Vous!... déjà!...
Ce mot fit à Noël une peine affreuse. Il voulut s'en aller. Elle le retint.
--Tant pis! vous me verrez en robe de maison... et tant mieux! nous aurons plus de temps pour causer, puisque ce soir vous ne dînez pas chez Mariette...
Elle avait une sorte de peignoir, une longue blouse de laine blanche, dont l'encolure, coupée carrément, découvrait sa nuque et un peu de sa poitrine. Elle souriait à Noël:
--Venez!
A peine entré dans la longue pièce aux boiseries grises, au papier d'un vert si doux, Noël éprouva une sensation de fraîcheur, de pureté, de joie. Les choses l'accueillaient. La belle lumière emplissait ses yeux et son âme.
Il ne se lassait pas de dire:
--Mais c'est très joli, chez vous!... c'est délicieux!
Josanne voulut montrer, tout de suite, ce qu'elle possédait de plus rare: le petit moulage d'une _Pleureuse_ de Bartholomé; et, debout, la gorge modelée sobrement sous la laine blanche, le cou nu, les cheveux relevés, elle avançait le bras d'un geste d'offrande et tenait la statuette comme une fleur. Puis Noël dut admirer les photographies qui ornaient les murs,--sans cadres, «parce que les cadres, c'est cher!»--et la vieille commode trouvée à Chartres, chez un menuisier, et la grosse théière de cuivre, et les chardons violets dans le vase vert, et, dans le vase jaune, les «monnaies du pape», dont les piécettes nacrées, translucides, tombaient au plus léger frôlement, comme de petites lunes mortes...
Noël feignait de s'intéresser aux meubles, aux bibelots, à tout ce que Josanne aimait. A vrai dire, il ne voyait qu'elle, Josanne. Sa pensée ravie l'enveloppait, la caressait tendrement, lui disait: «Parlez! souriez!... Parlez encore... Je vous regarde, et je ne vous reconnais pas... Est-ce bien _vous_? Est-ce votre âme vraie qui se révèle?...» Il avait cru la trouver dans un logis sombre, dans une atmosphère de deuil, vêtue de noir, un peu timide encore devant lui... Et il la sentait confiante, joyeuse de recevoir son ami dans sa maison et ne cachant plus sa joie.
--Personne n'a jamais vu tout cela; personne n'est jamais venu ici, excepté mademoiselle Bon; mais le monde visible n'existe pas pour mademoiselle Bon...
--Alors je suis le premier qui...
--Oui, le premier... Et, comme vous êtes très artiste, et très difficile, je suis bien fière que vous approuviez mon goût. J'aime tant les choses qui se mêlent à ma vie!... Ce petit vase jaune, je le touche avec tendresse... Et ce rideau, que je vois le matin, comme il me plaît!...
Elle étala, au bout de son bras levé, l'indienne fleurie d'œillets chimériques, où défilaient des éléphants. Les œillets et les éléphants étaient verts et bleus, de tous les verts, de tous les bleus, et la forme svelte de la jeune femme apparaissait comme une ombre sur la trame blanche, pénétrée de jour. Et Noël, ému d'un plaisir enfantin, songea:
«Personne n'est venu chez elle depuis qu'elle habite Paris. Elle n'a dit ce mot, elle n'a fait ce geste pour personne...»
--Oh! fit Josanne, avec humeur, vous ne regardez pas...
--Je regarde, j'admire, et je pense...
--Quoi?
--Que les antiféministes seraient bien ébahis de vous voir et de vous entendre...
--Pourquoi?
--Vous êtes tellement femme!... Oui, révoltée, oui, rebelle, ni la lutte pour la vie, ni l'indépendance, ni l'activité intellectuelle, n'ont détruit en vous les instincts de la femme, même l'instinct ménager et l'instinct de plaire... Vous aimez la parure; vous ornez votre maison, une fleur vous enchante, un bibelot vous réjouit...
--Et cela vous étonne?
--Oui et non...
--Comment! l'auteur de _la Travailleuse_!...
--Précisément... L'auteur de _la Travailleuse_ applaudit, et Noël Delysle s'étonne... Le premier était acquis d'avance à la femme nouvelle...
--Et le second...
--A la femme éternelle...
--C'est la même femme.
--Je le vois bien depuis que je vous connais... Mon féminisme était, je l'avoue, un peu théorique; et je ne croyais pas, vraiment, qu'on pût trouver, dans la même femme, tant d'intelligence, d'énergie, de courage, unis à tant de grâce et de douceur... Vous avez achevé de me convertir...
--J'en suis charmée...
--Aussi je m'appliquerai à convertir les autres... J'ai pris le parti de la femme, par un sentiment de justice et par haine du pharisaïsme masculin... Je serai plus éloquent, désormais, parce que je serai plus sincère, et que je penserai à vous... Une action commune nous rapprochera... Notre amitié deviendra toujours plus haute et plus belle... car c'est une belle chose, notre amitié, n'est-ce pas?
Josanne répondit gravement:
--Très belle...
Une grande émotion lui venait... Et pour la dominer, cette émotion qui lui mettait une chaleur inconnue dans la poitrine et des larmes dans les yeux, elle se détourna. Alors elle vit que Noël avait posé sur la table un livre et sur le livre un bouquet: des violettes de Parme, doubles et pressées, d'un mauve presque gris dans leurs feuilles tendres, les dernières de la saison. N'avait-elle pas dit, une fois, devant Noël, qu'entre toutes les fleurs elle préférait les violettes?
--Et je ne vous ai pas remercié!... Comme vous êtes aimable de penser à moi!
Et d'une voix un peu basse, plus douce, elle ajouta:
--Il n'y a que vous...
--Je l'espère bien! dit-il. Je suis très exclusif. Je voudrais être votre meilleur ami, votre seul ami... C'est de l'égoïsme, peut-être... Maintenant, regardez le livre, un très beau livre que vous n'avez pas lu, je le sais, et que vous lirez, dès ce soir, et que vous aimerez comme je l'aime...
--C'est _Dominique_? Vous me le prêtez?
--Je ne vous le prête pas, je vous le donne, en souvenir de ma première visite chez vous... J'ai inscrit la date, sur la feuille de garde: «25 mars 19...»... Et je vous ferai ainsi, de temps à autre, la surprise de quelque beau livre inconnu... C'est mon droit d'ami, mon privilège! Et je vous révélerai beaucoup, beaucoup de choses qui enchanteront vos yeux et votre cœur...
--Mon Dieu! fit Josanne, vous me gâterez!... Je n'y suis pas habituée, et cela me déconcerte encore... Une amitié si charmante, si belle! Vous croyez que cela peut durer, que je ne vous ennuierai pas?... Comment?... Cela vous paraît tout simple?... Pas à moi... Qui m'eût dit, il y a un an...
Elle n'acheva pas sa phrase... L'ombre du souvenir passait sur elle, et Noël en fut effleuré. Il regarda Josanne avec des yeux troublés tout à coup, embués d'émotion, et elle le sentit, non pas curieux, mais anxieux jusqu'à la souffrance.
Elle se leva.
--Maintenant, dit-elle, je vais préparer le thé. Mettez _Dominique_ dans la bibliothèque... C'est ça, la bibliothèque... ces deux étagères, là... Il y sera en bonne compagnie, vous verrez.
Elle passa dans la pièce voisine, et Noël l'entendit remuer des tasses et des cuillers. Pensif, il examina les livres, lisant les titres tout haut:
--_Manon Lescaut_, _les Confessions_, _Adolphe_... Et beaucoup de Balzac... Vous aimez Balzac!... _Madame Bovary_... _Notre Cœur_... _Le Lys rouge_... _Anna Karénine_, _l'Empreinte_, _le Silence_, _la Force des Choses_... et des poètes... Verlaine, Samain... Mes compliments! Vous choisissez bien vos amis... Voulez-vous me prêter _la Force des Choses_?
Il prit le roman de Paul Margueritte, l'ouvrit, le referma... Josanne rentrait, portant un plateau:
--Tout ce que vous vous voudrez... Vous n'avez pas lu _la Force des Choses_?
--Il y a longtemps!
--C'est un beau livre, triste et vrai... comme la vie. Cet homme qui perd une maîtresse aimée, et qui se console, par un caprice, d'abord, et puis par un second amour... C'est navrant!
--Pourquoi, navrant?... Parce qu'il n'y a pas de deuils éternels, et que la vie en nous, malgré nous, sans cesse, refleurit et se renouvelle?
--Vous croyez que tout passe, que tout s'efface, que tout va vers le néant, les êtres qu'on aima du plus grand amour, et l'amour même... Vous croyez cela?... Mais non, non, c'est impossible! Quand on n'a point une âme légère, on ne peut pas, on ne veut pas oublier...
--C'est la loi de la vie, pourtant! Et c'est le commandement évangélique: «Laissez les morts ensevelir leurs morts...»
Josanne ne répondit pas; Noël craignit d'avoir blessé l'âme douloureuse et pudique, tout enveloppée des crêpes du deuil récent. Il recommença de déplacer et de replacer les livres.
--Tiens! dit-il, une bien jolie édition de _la Princesse de Clèves_...
Il maniait la reliure de maroquin avec des doigts amoureux, des doigts prudents de bibliophile. Mais, sur le premier feuillet, il vit un mot, une date, des initiales: «Souvenir du 4 février 18... M. N.»
--C'est un de vos amis qui vous a donné ce livre?
--C'était un de mes amis...
Noël perçut l'hésitation imperceptible de la voix. Josanne vint à lui, offrant la tasse, le sucrier:
--Un peu de lait?... Un morceau de sucre?
--Un, je veux bien. Pas de lait... Merci...
Il remit _la Princesse de Clèves_ sur l'étagère et resta silencieux un moment.
Le crépuscule éteignit les cuivres ardents, fana les œillets du rideau, pâlit les petites lunes nacrées dans le vase jaune. Les réverbères envoyaient un reflet au plafond de la chambre obscurcie, et Noël et Josanne furent tristes sans savoir pourquoi.
La jeune femme alla chercher une lampe; mais, quand elle revint, Noël se levait pour partir. Elle dit:
--Déjà!
Et ce mot, qui avait fait tant de peine à Noël, lui fut doux comme une caresse.
XIX
Noël pénétra la vie de Josanne, l'imprégna de sa pensée, l'anima de ses visites et de ses lettres quotidiennes.
Si, par hasard, le courrier du matin n'apportait pas l'enveloppe bleue, le tendre bonjour accoutumé, si Noël ne paraissait pas chez Mariette, la jeune femme demeurait triste et nerveuse tout le jour. Elle évitait mademoiselle Müller et le botaniste russe, et seule, dans son petit coin, regardait la place vide en face d'elle. Quand Noël ne pouvait l'accompagner vers les quartiers lointains où la conduisaient les nécessités professionnelles, elle se rappelait les bonnes promenades qu'ils avaient faites, par la banlieue ou les faubourgs, et elle cherchait, à côté d'elle, la silhouette robuste et le brun visage de son ami. Un bouquet, un livre, un bibelot, la _Pleureuse_ de Bartholomé, le reflet des réverbères sur le plafond, au crépuscule, s'associaient, dans sa mémoire, à des mots, à des gestes de Noël, et parfois elle reproduisait des expressions, des intonations qu'il avait eues.
Elle vivait ainsi dans l'atmosphère qu'il créait autour d'elle, et, par des modifications inconscientes, elle s'adaptait à des idées, à des goûts nouveaux. Convalescente du passé, elle en gardait un endolorissement vague, mais son cœur et sa chair étaient paisibles,--et les jours légers, les calmes nuits passaient sur elle sans qu'elle les sentît passer.
Maintenant les yeux clairs de Noël n'effrayaient plus Josanne. Elle éprouvait, près de cet homme, un sentiment inconnu de sécurité, de confiance. Elle aimait à lui demander conseil; elle eût aimé à lui demander protection. Tous les êtres qu'elle avait chéris avaient appuyé leur âme à son âme; pour la première fois, l'âme de Josanne retrouvait l'instinct féminin de s'appuyer.
Le printemps vint, ciels gris et bleus, nuages d'argent, pluies tièdes, le printemps humide et vert, échappé des bois, qui sent la jacinthe et le narcisse.
Le temps approchait où Josanne devait reprendre son fils. Elle se mit en quête d'une domestique qui pût tenir son petit ménage, soigner Claude, le promener, le conduire et l'aller chercher à la plus voisine école maternelle, et rester la nuit, en cas de besoin, sur un lit pliant, dans le cabinet de toilette.
Après des recherches décourageantes, Josanne se ressouvint de la Tourette, dont elle avait mesuré naguère la probité parfaite et le dévouement. La brave femme, prévenue, arriva un dimanche, coiffée d'une capote à plume et parée d'une cravate bleu de ciel. Elle pleura presque en revoyant madame et en parlant de «pauvre défunt monsieur». La distance de la rue Mouffetard au quai des Augustins ne refroidit pas son zèle, et les accords furent vite conclus.
Le lendemain, tout en frottant les meubles, dans le logement bouleversé, la Tourette informa Josanne que «la concierge de la rue Amyot avait eu un troisième gosse», que «le boucher avait fermé boutique», et que la crémière blonde, la boiteuse, «allait avec son propriétaire», un monsieur cossu, «ce qui faisait parler le monde, vu que c'était dégoûtant...» La crémière avait «de quoi» et ne méritait pas l'indulgence qu'on doit aux pauvres malheureuses. Et puis le «crémier était bel homme et solide, et sa femme, pour sûr, ne manquait de rien. Alors?... Que cherchait-elle ailleurs, la blonde?...» Le mari «ne savait rien de rien, mais, le jour où il saurait, quelle raclée pour son épouse!... Et cela ferait plaisir à toute la rue Mouffetard, vu que cette crémière était la honte du quartier et qu'elle déshonorait le mariage...» Tandis qu'Ernestine, la petite amie au typo, donnait l'exemple de la fidélité amoureuse, sinon conjugale...
--Et pourtant, ma chère dame, si Ernestine se laissait aller, ça serait-il point pardonnable, vu qu'elle est jeune et bien bâtie, et qu'elle n'a pas du sang de navet sous la peau?... Et son homme, avec c'te maladie qu'il a, depuis deux ans, il n' la réveille plus que pour lui demander des remèdes...
Josanne écoutait ces propos inspirés par la morale pratique du peuple, quand Noël Delysle arriva. Il n'était pas gai. Il avait déjeuné tout seul, chez Mariette, et il voyait sans plaisir la vie de son amie se transformer. La Tourette, saisie d'admiration, devant un monsieur «si tellement bien», se fit aussitôt des idées sur les agréments du veuvage, et dans son âme simple, elle approuva cette chère dame Josanne qui avait eu bien du mérite et qui maintenant avait bien du bonheur.
--Votre cuisinière est un peu étrange, dit Noël. Elle a des sourires complices et des regards encourageants. Et quel accueil elle m'a fait! Ce n'est pas une cuisinière, c'est une mère.
Josanne raconta l'histoire de la Tourette.
--Elle n'est pas décorative, mais elle est dévouée!... Et si drôle!... Je vous assure que la psychologie de la Tourette m'intéresse infiniment. Elle a une conception des droits et des devoirs féminins qui fait penser à la morale des sauvages...
--Comment cela?
--La Tourette a le respect de l'homme fort. Quand elle dit: «Un Tel est un bon mari...», cela ne signifie pas qu'Un Tel ait des sentiments délicats et le cœur tendre. Un bon mari, c'est le garçon travailleur, sérieux, qui ne boit pas plus que son compte et rapporte tous les samedis sa paie à la maison. Sa femme ne «manque de rien», entendez qu'il lui donne la pâtée, les nippes et le reste, et même, au besoin, des claques, qu'elle reçoit sans humiliation et sans rancune comme un témoignage de la force mâle...
--Qui aime bien châtie bien.
--La Tourette, indulgente aux filles qui fautent ou aux ménages irréguliers, est impitoyable pour la femme qui a «un bon mari» et qui le trompe.
--Mais une femme peut être très malheureuse avec un honnête travailleur, sérieux, rangé, etc... Et que pense votre Tourette des femmes mal mariées qui ont des amants?
--Si le mari est paresseux, ou maladif, ou trop bête pour se faire obéir, la Tourette dit: «Tant pis!... C'est vraiment pas un homme!»
--Elle ne considère que la loi de nature, la loi de sélection et l'intérêt de l'espèce; elle fait du darwinisme sans le savoir: la plus belle au plus vaillant!... Eh! ce n'est déjà pas si bête!... Je suis presque de son avis...
--Comment?
--Ça m'irrite de voir une jeune femme liée à un vieillard, ou à un infirme, ou à un benêt. Malgré moi, je forme des vœux... immoraux... pour que la pauvre créature ait sa revanche, et sa petite part de bonheur... Aimer par devoir, être fidèle par devoir, brrr!...
Josanne demanda, d'une voix un peu émue:
--Vous pensez cela, réellement?
--Cela vous choque? Oh! rassurez-vous, je rends aux femmes vertueuses, aux résignées, aux sacrifiées, l'hommage qui leur est dû. Mais je ne condamne pas les autres. Je n'ai pas de préjugés, et très peu de principes... Et puis je suis l'ami, le chevalier, le défenseur du sexe opprimé! Je suis devenu, grâce à vous, le Don Quichotte du féminisme...
--Parlez donc sérieusement de choses sérieuses.
--Je suis très sérieux... De quel droit condamnerais-je les autres? Pourquoi leur imposerais-je des vertus que je suis incapable de pratiquer? Je ne pourrais pas rester fidèle à une femme que je n'aimerais pas... d'amour... Ma foi, non! Je me connais... Vous voyez que je suis plus modeste et meilleur que votre Tourette: j'étends ma miséricorde à toutes les pécheresses qui ne furent coupables que d'avoir aimé...
Josanne secoua la tête:
--Vous avez raison, il ne faut juger personne... Que savons-nous les uns des autres? Rien... Comment deviner l'arrière-plan d'une vie, le secret d'un cœur!... Mais vous changerez d'avis, plus tard, je le crains... quand vous serez marié...
--Je n'aurai plus l'esprit libre, parce que je n'aurai plus le cœur libre?... Grand merci!... Je ne suis pas une marionnette, chère madame...
Noël protestait si vivement, si franchement, regardant Josanne bien en face, de ses yeux clairs et sincères, et elle avait un si grand désir de le croire qu'elle le crut.
--Eh bien, il n'y a pas beaucoup d'hommes comme vous!
--Tant mieux! vous m'estimerez davantage.
--Vous n'avez pas de préjugés... Cependant...
--Quoi?
--L'autre jour, je vous ai raconté ma visite aux Lefebvre, ce ménage d'esthètes qui produit, en collaboration, des livres si extraordinaires...
--Ils élèvent des lézards... des lézards verts qui portent des anneaux d'or à la queue!
--Et ils habitent dans une maison de cauchemar, où la rampe de l'escalier imite le zigzag de la foudre, où les serrures représentent des têtes de diables...
--Où les meubles tiennent au mur, on les loue avec l'appartement...
--Juste! Les Lefebvre sont touchants! La femme dit: «Mon mari a du génie; je n'ai que du talent...» Et le mari répond: «C'est moi qui ai le talent, Juliette, un grand talent, je le sais. Mais tu me dépasses, comme je dépasse mes contemporains... «Madame Valentin, je vous en prie, insistez dans votre article; insistez sur ce détail essentiel que Juliette me dépasse...
--Oui, je me rappelle ce mot... La femme de génie se porte beaucoup, cette année...
--Vous m'avez répondu: «Ça doit être épouvantable d'être le Roméo de cette Juliette!... L'amour conjugal est à la mode dans le monde littéraire, mais les pauvres romanciers ne seront plus jamais tranquilles! Leurs épouses, de gré ou de force, s'associeront à leurs travaux...»
--Eh bien! cela prouve que je n'ai pas de goût pour le rôle de cornac, de barnum et de prince-consort.
--Cela prouve que vous avez un reste de préjugé contre les intellectuelles, oui, vous, Noël Delysle, vous!... Au fond, cela vous agace de voir des femmes travailler, faire, mieux que les hommes, des métiers d'homme... De même, vous vous croyez démocrate et vous êtes rempli de répugnances et de préventions aristocratiques...
--Moi?
--Vous!
--Je suis la simplicité même: un Spartiate!...
--Allons donc!... Chez Mariette, le premier soir, en lisant les prix marqués sur la carte, vous avez dit: «C'est vraiment bon marché...» et vous pensiez: «Ça doit être horrible!...» Avouez-le...
Il avoua en riant:
--Oui, je l'avoue... Mais vous étiez là et tout me sembla délicieux.
--Une autre fois, vous m'avez dit: «Vraiment, vous voyagez en troisième classe?...» Et une autre fois, vous m'avez demandé si ça ne me dégoûtait pas d'aller en omnibus...
--Ah! permettez!... Ne me prenez pas pour un snob! Vous vous êtes méprise...
--Comment?
--J'ai peut-être un faible, oh! si faible préjugé contre les omnibus, et les troisièmes classes et les petits restaurants... Mais, en vous parlant, je ne pensais pas à mes répugnances personnelles... Je pensais à vous, à vous seule... Comment exprimer toute ma pensée, sans vous froisser?... Parce que vous êtes une femme distinguée, délicate, fine, je suis agacé... navré... de vous savoir dans un sale omnibus ou dans un wagon de troisième classe où il y a des soldats, des paysans et des nourrices avec leur nourrisson!... Et cela ne me réjouit pas non plus, vos relations avec Flory, et Foucart, et tous ces gens qui vous reçoivent plus ou moins poliment... Vous n'êtes pas intrigante, pas ambitieuse, vous serez toujours exploitée!... Vous serez vouée à une vie médiocre, malgré votre intelligence et votre énergie... C'est injuste! C'est abominable!... Et je voudrais vous tirer de là...
--Ah! mon ami! je suis très touchée de votre sollicitude, mais consolez-vous: je ne me plains pas... Je suis contente de mon sort. J'ai été bien plus malheureuse... Mon pauvre mari et moi, nous avons traversé des jours terribles... La malchance, la maladie avaient changé son caractère... Oh! ne me faites point parler de ce temps-là...
--Jamais, dit Noël, violemment, jamais je ne me consolerai de ne pas vous avoir connue dans ce temps-là...
--Qu'auriez-vous fait?