La Rebelle

Part 14

Chapter 143,867 wordsPublic domain

--Non, la vôtre... Tout vous réussit. Partout où nous allons, les gens et les choses vous font accueil. D'un mot, vous imposez votre volonté, vous dissipez la méfiance, vous éveillez la sympathie, vous créez le bonheur. Les filles d'auberge sourient en vous servant; les cochers vous adorent... Tenez, ce vieux qui nous a conduits, dès la première minute vous avez fait sa conquête: j'ai vu ça...

--Vous avez vu ça!... Comme c'est gentil!... Je le couvrirai d'or, ce vieux! Il a une si bonne figure!... D'abord, tout me semble beau et bon, aujourd'hui.

--Mais moi, je suis bien ennuyeuse... Une femme, c'est toujours détraqué.

--Une femme, c'est fait pour être protégé, soigné, aimé... Soyez femme, sans honte, soyez faible, soyez même un peu douillette. Vous dépenserez votre énergie avec les autres. Avec moi, vous vous reposerez, vous vous laisserez vivre... comme ça!... Vous êtes bien?... Vous n'avez pas trop chaud?... Pas mal à la tête?... Vous riez!... Tant mieux!... Je suis bête avec mes questions!

--Vous êtes... Ah! il n'y a pas de mots pour dire ce que vous êtes... bon, tendre, exquis... Devenez un peu méchant, dites!...

--Pourquoi?

--Parce que je vais faire comme le vieux cocher, comme tout le monde... Je vais vous adorer!

--Je l'espère bien!... Ce serait réciproque, car, moi, je vous adore depuis longtemps, vous le savez!

--Non, je ne le sais pas.

--Pas du tout?

--Pas assez.

Il avait parlé en riant,--d'un rire qui n'était pas très sincère, qui s'attendrissait. Et Josanne avait répondu si gravement qu'il en eut l'âme remuée. Le matin même, il s'était répété ce qu'il se disait depuis le retour de Josanne: «Je suis sûr de moi, mais je ne serai pas sûr d'elle tant qu'elle ne m'aura pas ouvert tout son cœur... Qu'elle parle d'abord. Qu'elle me donne cette preuve de confiance...»

Elle avait repris sa pose lassée. Sa tête penchait sur l'épaule de Noël. Il contemplait la frange noire des cils, la ligne nacrée des dents et le cou nu, et la gorge qui gonflait la mousseline,--une gorge très jeune, libre au-dessus du corset bas. Des carrés de dentelle incrustée révélaient la chair mate et blanche qui devait être douce au toucher comme la pulpe des fleurs... Et cette vision, ce contact imaginé, la ligne si jolie du corps de Josanne, troublaient Noël malgré lui. L'amie, l'amante idéale, que ses rêves les plus ardents effleuraient à peine, devenait une femme,--la femme...

Et ce trouble, encore chaste, qui n'était pas le désir d'une caresse, mais le besoin d'être près, tout près de ce qu'on admire et de ce qu'on aime, ce trouble grandissant gagnait Josanne... Et il s'y mêlait l'effroi sacré du mot que Josanne ne voulait pas dire, que Noël ne voulait pas dire, et qui était dans leur esprit à tous deux, sur leurs lèvres à tous deux... l'effroi du mot qui, prononcé, allait changer deux existences!

Mais une force irrésistible fut en eux... La main de l'homme chercha la main de la femme, le front de la femme s'inclina sur la poitrine de l'homme... Josanne se sentit rouler dans le grand torrent de l'instinct, dans le courant de la vie universelle... Elle eut peur, encore... puis, du tourbillon de ses pensées et de ses désirs obscurs, émergea le souvenir lumineux d'un rêve: le jardin fleuri, les violettes, Noël sur le banc, et l'étreinte et le baiser...

--Josanne!

--Non!

--Josanne!... Je le veux!... Regardez-moi!

Le cocher se retourne, à demi:

--Nous y v'là!

--Où donc?

--A Cernay. Vous voulez-t-y pas voir les cascades? Y a un sentier, à droite, tout le long de l'eau... Et puis, y a le moulin, et l'auberge à Léopold... Moi, j'irai jusqu'à l'auberge à Léopold...

--Descendons!

--Ce n'est pas très prudent, Josanne... Vous êtes fatiguée...

Elle ne l'écoute pas, elle saute sur la route, pendant qu'il donne ses ordres au cocher. Elle court, elle suit la pente du ravin, parmi les châtaigniers et les chênes, blanche, dans le demi-jour glauque qui baigne les troncs trapus, les rochers gris. La mousse spongieuse, d'un vert velouté, amortit ses pas. Des racines arc-boutées contre le sol retardent sa fuite légère. Elle va, laissant traîner sa jupe, les bras étendus, longue, svelte, agile, silencieuse. Et elle s'arrête, comme une colombe se pose, dans un large creux de rocher où s'amassent des feuilles mortes.

Noël la rejoint. Elle met ses mains sur ses yeux; elle respire lentement, profondément, si oppressée!...

Noël lui dit:

--Quoi?... Vous ne voulez plus me regarder?... Regardez-moi! les yeux dans les yeux! Il le faut!... Je veux que vous me regardiez, Josanne!

Il lui saisit les poignets, la retient, fascinée, sous son regard clair.

--Oh! mon ami,... Par grâce... Croyez-moi... Je...

--Josanne!... Je voulais attendre, vous éprouver, parce que vos réserves, vos réticences avaient mis en moi un doute... Mais je suis à bout de forces!... Il faut parler maintenant... Oh! je vous en supplie, soyez clairvoyante, soyez sincère!... Cherchez en vous, cherchez bien, s'il n'y a rien... rien que...

Elle se taisait; elle se recueille. Sa pensée descend dans le mystère de l'âme, dans l'ombre, dans l'ombre... Et Noël voit cette pensée qui remonte, qui affleure au jour, dans les prunelles de Josanne.

Elle murmure:

--Rien... rien... Noël! Je vous le jure... il n'y a rien de vivant en moi que le présent... vous...

Et, dans un souffle qui expire, tout bas, elle achève:

--L'amour...

Comme ils sont pâles et tremblants! Josanne s'appuie au rocher. Ses pieds, mal assurés, foulent les feuilles sèches dont on entend le bruissement soyeux. Des taches de soleil dansent sur sa robe. Elle reprend:

--Je n'aurais pas voulu parler si tôt... Mais... j'ai été surprise... Je n'ai pas su cacher mon émotion... Pourquoi?... Je l'ignore moi-même... Ah! si près, si près de vous, comment aurais-je pu dissimuler ce que vous saviez déjà, Noël?... car vous le saviez, dites?... Et j'étais sûre de moi autant, plus que de vous...

Sa pâleur se colore un peu. Sa bouche se détend dans un sourire craintif. Mais Noël, dominé par l'idée secrète et fixe qui le torture, Noël broie les mains de Josanne, la presse contre le rocher.

--Le présent!... Je veux croire que le présent est à moi, Josanne! Je veux croire que vous m'aimez, et que vous êtes loyale... Mais il y a...

--Quoi?

--Le passé...

--Noël!

--Le passé que je devine... Hélas! je n'attendais pas de vous ces paroles d'amour, avant la confidence que vous me promettiez, que vous me deviez, que j'eusse accueillie avec douceur et tristesse, oui, quelle qu'elle fût... Et alors seulement je vous aurais dit...

Elle jette un cri:

--Mon Dieu!... Qu'ai-je fait!... Quelle imprudence affreuse!... Cet aveu d'un si grand malheur, d'un si grand mal, comment l'accueillerez-vous?... Oh! mon Dieu!... mon Dieu! qu'ai-je fait?

--Josanne, mon amie, ne tremblez pas, ne pleurez pas... Ma Josanne!

--J'étais si sensible à tout, si nerveuse, et c'était un tel bonheur d'être près de vous!... J'ai perdu la tête. Je me suis trahie... Et, tout à coup, là, vous avez montré tant de violence!

--J'ai eu tort, je vous demande pardon... Mais ne pleurez donc plus!... Cela me fait une peine affreuse... Voyez, je suis calme, maintenant... J'ai perdu la tête, moi aussi, et je n'ai pas su maîtriser mon angoisse... Voyons! calmez-vous!... Vous êtes si faible encore!... Je ne veux pas vous tourmenter en vous interrogeant... Ce soir, oui, ce soir, nous causerons... Mais ne pleurez plus, je vous le défends! Et puis venez! ne restons pas là... marchons... Nous ne savons plus ce que nous faisons, ni l'un ni l'autre...

Il l'entraîne. Elle ne cesse de gémir: «Qu'ai-je fait?» Il la voit malade d'émotion, prête à sangloter pour un mot, pour un geste de lui qui ressemblerait à un blâme.

--Chut!... Chut!... dit-il. Nous rentrerons à Paris vers sept heures... Et ce soir, j'irai chez vous. Nous serons calmes, sages, doux à nous-mêmes, et vous verrez, mon amour, comme tout sera simple et facile. Est-ce que votre ami vous fait peur?... Il peut tout comprendre, tout excuser, tout,--sauf un manque de sincérité. Et vous êtes très sincère...

--Je le serai...

--La sincérité, Josanne, c'est la règle de ma vie. Je me suis imposé de ne jamais mentir, et, quand j'ai failli à ce devoir, je me suis senti humilié et diminué... Et c'est pourquoi je vous ferai, moi aussi, moi d'abord, ma confession. Vous me connaîtrez avec mes faiblesses. Oh! rien de bien grave... Et vous m'accepterez, tel que je suis, avec indulgence, puisque vous m'aimez.

--Et vous, Noël, m'accepterez-vous telle que je suis?

--Oui, d'avance, et les yeux fermés...

--Ah! comme je vous aime!

--Dites-le-moi encore!

--Je vous aime...

--Encore... encore!... toujours!...

--Je vous aime, je vous aime, je vous aime...

Apaisés, enlacés, ils vont dans l'ombre verte, sur la verte mousse. Le sentier côtoie la petite rivière qui luit et glisse, écumeuse dans les remous, argentée sur la pente des barrages, sombre comme une sombre émeraude dans la coupe noire des rochers. Le ravin s'ouvre, s'élargit en vallée pour contenir des prairies, des maisons, un étang couleur d'étain. Et le ciel reparaît, avec des trouées blanches, des flèches de rayons, des nuages en boule qui pèsent sur l'outremer des collines.

L'auberge est là. Il faut pousser la barrière, traverser le potager où fleurissent des pavots rouges et roses. Voici les tables sous les tonnelles, la maison, la salle décorée de peintures. Les mouches bourdonnent dans les rideaux. Une odeur de bière flotte...

La voiture attend dans la cour, sous les acacias poudreux.

Le cocher attelle son cheval, et le patron, qui a du flair, s'approche des jeunes gens... Il vante la beauté du pays, l'air vif, les poissons de l'étang...

--Et puis, quand on veut rester quelques jours, j'ai de gentilles chambres... Il faudra revenir, m'sieur et dame.

--Sans doute... sans doute! dit Noël...

Et il n'ose pas regarder Josanne qui rougit.

On repart. Le vieux cocher essuie son front, sifflote et prend bien soin de ne pas se retourner. Il a l'expérience de ces promenades et il a compris tout de suite que «ces deux-là, c'est deux qui s'aiment bien...»

Des champs, des prés, un plateau, des collines éventrées par des carrières jaunes, les ruines d'une abbaye, une allée entre des murs de parc, une clarté blanche et brûlante qui tombe. Mais Noël et Josanne ne voient plus, ne parlent plus. Ils ne perçoivent rien du monde que l'atmosphère embrasée, l'odeur sucrée des acacias, le roulement doux qui les emporte, aux bras l'un de l'autre... Et leur premier baiser les laisse éblouis, comme si toute la flamme du jour torride avait passé dans leur sang.

XXVI

Pendant le court trajet de Saint-Rémy à Paris, dans le wagon vide, Noël resta muet, tenant Josanne blottie au creux de son bras. Elle aussi, songeait, et, quand le train s'engouffra dans le dernier tunnel, elle parut s'éveiller, et murmura:

--Nous arrivons si vite! si vite!...

--Et je dois vous quitter?...

--Il le faut, mon ami... Je me reposerai, je me recueillerai, et vous viendrez à huit heures et demie, quand je serai seule.

Il l'embrassa longuement, caressant de ses lèvres les tempes, les joues, la bouche, et ces baisers, mieux que des paroles, les fortifièrent tous les deux. A la gare du Luxembourg, Noël descendit le premier et partit, perdu dans la foule.

Il alla jusqu'aux galeries de l'Odéon... Sous ces mêmes galeries, naguère, Josanne avait feuilleté son livre. Il était en Sicile, dans ce temps-là: il espérait que Renée Moriceau viendrait le retrouver... Et Josanne, que faisait-elle? Qui aimait-elle?

Son mari?... Non: d'après ce que Noël savait, d'après ce qu'il devinait,--à travers les propos de Foucart et certaines phrases de Josanne--cette jeune femme d'esprit hardi, de cœur passionné, dans la force de sa jeunesse, n'avait pu aimer d'amour Pierre Valentin. Elle avait ressenti, pour ce malade, une sorte de pitié maternelle. Mais Noël ne doutait pas que Josanne n'eût fait, hors de son ménage, la secrète expérience de l'amour et de la douleur... «Et quand bien même Josanne aurait eu un amant, pensa-t-il, elle aurait usé du droit que je ne conteste point, du droit qu'a toute créature de disposer de sa personne... Et elle n'en serait pas moins ce qu'elle est, avec les mêmes qualités, les mêmes vertus,--le mot n'est pas trop fort!--bonté, désintéressement, courage... A la regarder vivre, chaque jour, je n'ai rien découvert en elle qui ne m'inspirât autant d'estime et de respect que d'affection... Alors?...» Il avait la gorge serrée. «Évidemment, je n'aurais rien à dire si cela était, mais il y a tout de même des chances, des probabilités nombreuses pour que cela ne soit pas: d'abord, le secret d'une liaison n'est jamais si bien gardé que, dans une crise de passion ou de désespoir, un des amants ne laisse deviner quelque chose... Et, dans cette pétaudière du _Monde féminin_, personne n'a soupçonné Josanne... Foucart m'a dit, maintes fois: «Elle est vraiment vertueuse, cette petite!... Et, d'ailleurs, une femme peut avoir une passion, sans avoir un amant... La Princesse de Clèves!...»

Il revit le volume de madame de Lafayette sur l'étagère de Josanne, la reliure précieuse, la date et les initiales: «Souvenir du 4 février 18... M. N.» Et il fut, à la fois, triste et rassuré: «Voilà, sans doute, le mot de l'énigme... Josanne a une conscience délicate et scrupuleuse, et ses audaces de pensée restent théoriques... Elle a aimé, et elle s'est reproché l'infidélité sentimentale qu'elle faisait à son mari. Elle a voulu revivre l'aventure platonique de la Princesse de Clèves,--mais l'homme qu'elle avait choisi n'a pas eu la constance d'un Nemours... Et c'est là «le grand malheur, le grand mal, dont elle reste endolorie...»

Noël se persuada qu'il connaissait le secret de Josanne... Puis un doute lui revint: «Quel roman fais-je là?... C'est absurde! Josanne ne m'eût pas caché, si tenacement, si pudiquement, l'histoire d'un amour platonique. Ah! je dois, je veux m'attendre à tout!... Pourquoi ne puis-je m'empêcher de souffrir?... Je n'étais pas jaloux du mari, ou si peu!... J'aimais l'enfant de ce Pierre Valentin qui est pour moi une ombre, un nom... L'enfant! Josanne l'adore, ce petit! Il l'a sauvegardée peut-être. Elle s'est sacrifiée à lui... Qui sait? l'amour maternel a triomphé de l'autre amour...»

Il sortit des galeries, erra dans les petites rues qui s'entre-croisent entre le boulevard Saint-Germain et les quais. Par moments, son inquiétude faisait trêve: il évoquait l'auberge de Cernay, la voiture, le paysage boisé dans l'or du soleil couchant, et le souvenir du baiser lui arrachait une exclamation... Il avait envie de crier tout haut: «Elle m'aime! Elle m'aime!...» Puis l'angoisse le tenaillait de nouveau, et il gémissait tout bas: «Comme je l'aime, hélas! comme je l'aime!»

Chez Mariette, il ne put manger. Les yeux fixés sur sa montre, il commençait de fumer des cigarettes qu'il laissait éteindre à tout instant.

A huit heures, il s'en alla, et à peine fut-il dans l'escalier de Josanne qu'il redevint très lucide, comme il était aux heures graves de sa vie.

Josanne elle-même lui ouvrit:

--Je suis seule.

--Et Claude?

--Il dort. Venez!

Il la suivit à travers la salle à manger sombre, jusque dans le salon. La lampe brûlait. Une porte entr'ouverte laissait voir la tenture rose du cabinet de toilette où dormait l'enfant. Parfois on entendait le petit souffle régulier, le bruissement du matelas en balle d'avoine.

--Mon amie, ma chérie!

--Ah! mon Noël!

Elle s'était jetée contre lui, les bras à son cou, et l'étreignait de toutes ses forces, comme pour le pénétrer de son amour, à elle, de sa volonté, à elle... Puis elle dit:

--Mettez-vous là!

Elle l'obligea de s'asseoir sur le divan tandis qu'elle s'asseyait à ses pieds, la tête levée d'un air d'imploration, d'humilité amoureuse. La lampe répandait un crépuscule faiblement coloré de rose. Un tramway passa.

Ce fut Noël qui parla le premier:

--Écoutez, ma chérie...

Il raconta sa vie... Il avait eu, depuis dix ans, beaucoup de liaisons passagères, plus ou moins amusantes, plus ou moins touchantes, souvent jolies, tristes parfois, mais dont aucune n'avait marqué une trace profonde sur son âme et dans sa mémoire... Bien qu'il ne fût pas méchant, ni «rosse», quelques femmes avaient souffert par lui. D'autres l'avaient fait souffrir...

--Mais tout cela, voyez-vous, c'était peu de chose, bien peu de chose!... Ivresse légère des sens, jeu d'imagination, mirage sentimental... Et, même quand je me disais: «C'est l'amour!» je ne réussissais pas à me tromper moi-même. Je n'étais pas en confiance auprès de celles que je croyais aimer... Je n'aurais jamais eu l'idée de leur confier mes projets, mes ambitions, mes déboires... Non, jamais!... Tandis que lorsqu'on aime, on se donne, on se livre, on se montre tel qu'on est, on dit tout... Ah! l'amour, la grande émotion, l'éblouissement, le vertige qui fait chavirer l'orgueil et la volonté, je n'avais jamais connu ça!

--Alors, c'est moi, la première...

--Oui, c'est vous...

--Mais pourquoi?

--Je ne sais pas... J'ai eu, à Florence, un pressentiment, le soir où j'ai reçu votre lettre... Je vous ai raconté cela, souvent... Et, plus tard, quand j'ai ouvert la porte du petit bureau où vous m'attendiez, ç'a été une des grosses émotions de ma vie.

--Vous étiez auto-suggestionné!

--Vous êtes entrée: une grande jeune femme en robe de deuil...

--Qui ne ressemblait pas à la figurine de Ghiberti!...

--Qui ne ressemblait à personne... Vous m'avez tendu la main... Vous vous êtes assise... La lampe éclairait votre corsage, votre chaîne de jais, vos mains... Vos dents brillaient... Vos joues pâles devenaient roses... Vous vous êtes penchée, et j'ai vu que vos yeux étaient bleus... Et je n'ai pas su, vraiment, si vous étiez belle ou pas belle: vous étiez vous!

--Oh! parlez-moi encore, Noël! Cela me fait tant de bien... Cela m'encourage!... Alors vous m'avez aimée tout de suite?

--Je ne me suis pas dit: «C'est le coup de foudre!» Non... mais j'étais heureux, timide, et, après, je ne faisais que penser à vous. J'inventais des prétextes pour vous revoir, et je ne craignais pas d'être importun, puisque je vous aimais... Les convenances, je les oubliais! Je vivais avec vous, dans l'extraordinaire, et cela me semblait si simple, si naturel!

Josanne murmura:

--Oui, c'était bien doux... Et, moi qui essayais de me défendre, je me prenais, peu à peu, au charme de l'amour, à votre charme...

--Pourquoi vous en défendre?

--Mais parce que... Achevez d'abord! Vous m'avez tout dit?

--Pas tout...

--Ah!

--Je veux vous dire encore que je ne suis pas...

--Le chevalier sans peur et sans reproche?...

--Oui. Je n'ai pas commis de bien grands crimes: je n'ai pas séduit des jeunes filles et abandonné des enfants naturels; je n'ai pas détourné de ses devoirs la femme de mon meilleur ami, mais... mais... j'ai été égoïste, parfois, léger, et jamais fidèle... J'ai causé des chagrins plus ou moins profonds; j'ai commis, hélas! de petites cruautés, de petites lâchetés, pour éviter l'agacement des récriminations... Il y a eu des lendemains de conquête où je n'étais pas gai; des lendemains de rupture où je n'étais pas fier de moi... Ah! comme, à le remuer devant vous, tout mon passé m'apparaît banal, médiocre... Hier encore... pendant que vous étiez à Chartres, pendant que vous m'écriviez ces lettres délicieuses, je me laissais presque reprendre... L'ennui, la solitude, l'occasion... Ah! quelle mélancolie!... J'ai revu, plusieurs fois, une femme que je n'aime pas, que je n'ai jamais aimée...

--Et qui était, cependant, votre maîtresse?

--Oui... Une liaison rompue et reprise sans bien savoir pourquoi... Je me disais: «Ça n'a pas d'importance...» Mais c'est fini, je vous jure... J'ai brisé tout net...

--Quand?

--Le lendemain de votre retour...

Josanne murmurait:

--Pendant que j'étais à Chartres... la semaine dernière... Ah! je comprends vos lettres, maintenant!...

Et, tout à coup, elle pleura.

--Ne pleurez pas, mon aimée, ne soyez pas jalouse! Il n'y a pas de quoi...

--Je n'ai pas le droit d'être fâchée... mais cela me fait du chagrin, tout de même...

Il la consola. Il lui répéta qu'il l'avait aimée, elle, elle seule, d'un amour fervent, inquiet, jaloux, avec une simplicité d'enfant, un enthousiasme d'adolescent, une patience de sauvage... De toutes ses forces, il avait voulu conquérir l'âme qui se donnait et se dérobait! Que de ruses pour saisir la pensée de Josanne au moment même où cette pensée se formait! Que de pièges involontaires dans une question, dans une allusion banale!... Quelles alternatives de doute et de confiance!... L'inquiétude de Noël avait dompté son désir...

Cependant il avait souffert de voir son amie dans ce milieu un peu équivoque du _Monde féminin_... Elle subissait les rebuffades de madame Foucart et les familiarités de Flory; elle allait chez toutes sortes de gens qui la recevaient sans beaucoup d'égards; elle économisait sur son modeste gain, portait des robes de l'an dernier, dînait chez Mariette et voyageait en troisième classe... Et Noël ne pouvait l'aider, lui rendre la vie plus facile, ouatée de bien-être, fleurie d'un peu de luxe...

Josanne protestait. Noël l'arrêta:

--Chut!... Vous parlerez tout à l'heure...

Et il dit comment il avait eu le désir de tout partager avec elle, de l'épouser...

Elle poussa un cri:

--M'épouser!...

--Certainement... Je ne voyais pas en vous une maîtresse, je voyais ma compagne de toujours, ma femme...

Josanne resta stupéfaite... Elle n'avait songé qu'à l'amour, et les paroles de Noël, au lieu de l'emplir toute de joie et de fierté tendre, la déconcertèrent...

Elle appuyait sa joue encore humide sur une main du jeune homme. De l'autre main, Noël lui caressait les cheveux...

--Cela vous déplaît, ma chérie?

--Oh! pouvez-vous croire... Mais je n'avais pas fait de projets, moi!... Je ne considérais pas l'avenir...

--Je vous ai tout dit. A vous, maintenant... Ne me faites pas attendre davantage... J'ai un peu d'angoisse, mon amie... mais vous sentez que je vous aime et que je suis très doux...

Josanne frémit de tout son corps. Elle balbutia:

--Oh! moi... je...

Sa voix était rauque. Elle courbait les épaules comme si elle avait senti peser matériellement sur elle le regard anxieux de Noël.

--Je... je vous ai raconté comment je m'étais mariée... J'aimais mon mari... Oh! ce n'était pas une profonde passion... c'était un amour de jeune fille... Et, d'ailleurs, Pierre n'avait pas tout à fait les mêmes idées et les mêmes goûts que moi... Malgré ça, nous aurions pu être heureux, avec de la bonne volonté... mais vous savez qu'il devint malade, très malade... Et la souffrance changea son caractère...

--Je le sais... Vous me l'avez dit, et d'autres m'en ont parlé...

--D'autres?

--Foucart... Il m'a répété, plusieurs fois, que vous aviez montré un grand courage, un admirable dévouement.

Elle murmura, en cachant son visage:

--Non! non!... Ne croyez pas ça!

--Comment?

--Je n'ai pas été admirable, oh! non!... Je n'ai pas pu me dévouer entièrement, me sacrifier entièrement... J'étais jeune. J'avais besoin de bonheur... et la vie était si dure, si dure!... Alors...

--Quoi?... Parlez!... vite!...

--J'ai... j'ai aimé...

Elle attendait un cri, un soupir... Le silence tomba sur elle.

--J'ai aimé... de tout mon cœur... Oui, je croyais que j'avais le droit...

Elle s'interrompit, défaillante... Elle sentit la main de Noël se crisper sur sa tempe... Cette petite douleur, comme un appel, ranima Josanne et, bravement, elle dit:

--Je me suis donnée...

Cette fois, l'homme tressaillit tout entier:

--Ah!... Josanne!... Cela!... Cela que je craignais!... Mon Dieu!...

Et plus bas, comme une plainte:

--Je n'aurais pas cru que cela me ferait tant de mal...

Épouvantée, Josanne se redressa; elle osa regarder Noël... Il se dominait encore. Il matait sa douleur.