La puritaine et l'amour

Part 14

Chapter 143,741 wordsPublic domain

--Vous étiez avec des amis?

--Oui.

--Des amis de passage. Des Français?

--Oui... Non...

Il reposa son verre, prit un air dur, baissa les yeux. Elle vit qu’elle l’importunait, qu’elle ferait mieux de le laisser tranquille. Mais elle ne put s’empêcher de continuer, tant elle avait besoin d’être renseignée.

--Où était-ce?

--Quoi?

--Votre dîner.

--A Bellerive.

--C’est charmant de dîner au bord du lac. On respire mieux après la journée passée en ville... Il y avait du monde dans le restaurant?

--Je n’ai pas remarqué.

Son ton à chaque réponse devenait plus irrité. Clarisse de nouveau discerna chez lui un entêtement sournois, de la dissimulation toujours mais plus agressive, et quelque chose dans le ton de sardonique et de désenchanté. Elle lui posa encore quelques questions, et sous chacune de ses phrases brèves, elle découvrit, comme s’il le lui avait dit en face, que ce dîner «d’amis» était un prétexte. Cette évidence la meurtrissait, mais au lieu de s’en détourner, elle revenait dessus pour souffrir davantage.

Il se leva, désireux de rompre l’entretien. Clarisse contempla ce beau visage fermé sur son secret et que sa mauvaise humeur lui rendit plus séduisant que jamais. Elle songea que, ce soir même d’autres femmes l’avaient vu empressé, amoureux peut-être, et alors, maladroite et sans fierté, elle reprit en essayant de sourire:

--Brune, blonde? Jolie? Toute jeune?

Il parut choqué d’une indiscrétion si gênante. Il faillit répondre trop vite, puis se domina, et d’un ton sec:

--Vous voulez me faire encore de la morale?

--Pourquoi pas?

--Il est bien tard...

Clarisse sentit qu’il était plus fort qu’elle. Il conservait son sang-froid tandis qu’elle accumulait les fautes. Pour protéger sa retraite, elle murmura:

--Vous êtes injuste... Vous n’avez pas confiance en une amie...

--Si ces petites histoires vous intéressent, je vous les raconterai quand vous voudrez.

Elle sentit le dédain, fit un geste pour indiquer que tout cela lui était égal, et, voulant reprendre son autorité en terminant elle-même l’entretien, elle tendit la main à Laurent.

--Bonsoir.

Il prit sa main et se pencha. Mais comme il était penché, Clarisse revit sur son cou le signe brun qu’elle avait découvert un jour par hasard; et parce qu’elle vit ce signe, le baiser sur les doigts lui parut audacieux, presque impudique, et elle retira sa main de ses lèvres... Laurent se redressa, quitta cérémonieusement le salon sans ajouter un mot. Quand il fut parti, elle s’approcha de la fenêtre, tourmentée, frottant ses doigts baisés comme pour effacer une trace. Dehors, sous la lune paisible, les prés s’étendaient mollement; des oiseaux se réveillaient dans les feuillages pour écouter le rossignol éperdu de tous les soirs. L’air était imprégné de l’odeur sèche et brûlée du foin... Clarisse se laissa tomber sur une chaise. Elle avait le sentiment d’être coupable sans bien savoir quel était son péché.

* * * * *

Clarisse le reconnut avec franchise: chaque fois qu’elle s’approchait de Laurent pour le conquérir,--par ses remontrances ou par sa sollicitude,--chaque fois il lui échappait, avec une souplesse qu’elle n’était pas capable de réduire. Et, par ses manières presque insolentes, il l’empêchait de se duper elle-même. L’insensibilité de Laurent, son cynisme la démasquaient et l’obligeaient à battre en retraite de position en position successives. Elle ne pouvait plus entretenir des illusions sur elle, pas plus que sur lui. Quand elle lui demandait l’emploi d’une soirée, son émotion lui faisait bien comprendre qu’elle n’obéissait pas à des motifs désintéressés.

Elle se retrouva donc au point où elle était avant de venir à la Cômerie: jalouse et sans espoir. Mais naguère, elle souffrait en silence et loin de Laurent. Maintenant il était sous son toit, sa présence quotidienne ravivait constamment sa susceptibilité. Sans doute d’ici quelques jours, il s’en irait, et elle en aurait quelque répit... Cependant cette pensée la bouleversait. Ah! qu’il ne s’en aille pas, qu’il demeure! Même si chacun de ses regards était dédaigneux et chacune de ses paroles cruelle, elle préférait qu’il fût là. Malgré ses tentatives infructueuses pour le joindre et le dominer, elle ne voulait pas que tout fût fini entre eux. Et elle chercha déjà par quels moyens le retenir, quand il annoncerait son départ.

L’idée ne lui vint pas qu’elle était imprudente. Elle s’attrista de voir Laurent occupé d’autres femmes, mais elle n’imagina pas qu’il pût s’occuper d’elle. Elle ne pensa pas non plus qu’il pût remarquer son trouble et tirer une conclusion de son insistance. Elle se rassurait toujours en se disant: «Il n’a pour moi que de l’indifférence.» Mais elle eût été heureuse de le sentir doux, gentil, affectueux, sans rien réclamer d’autre. Ce qu’elle voulait surtout c’est qu’il n’aimât personne.

Qui aimait-il? Cette demande sans cesse lui serrait le cœur. Et elle y joignait celle-ci: Qui était-il? Elle avait beau l’interroger, elle ne le pénétrait pas. Naguère, il se taisait, maintenant il se mettait à railler. Mais il demeurait toujours distant et mystérieux. Elle lui en voulait de parer ses questions sans jamais laisser passer un aveu. Par ses interrogatoires gauches, ou, loin de lui, par ses calculs naïfs, elle s’épuisait à chercher le chemin de son âme.

Méditant encore sur ses incertitudes, elle se dirigea vers la lingerie pour donner des ordres, et passa devant la chambre vide du jeune homme. La porte était entre-bâillée: Clarisse s’arrêta. Un profond silence d’après-midi d’été régnait dans la maison. Rien ne l’empêcherait de franchir ce seuil. Peut-être apprendrait-elle ainsi quelque chose sur cet énigmatique Laurent... Mais elle se gourmanda d’une telle indiscrétion! «Cependant, pensa-t-elle, un simple regard n’est pas coupable.» Et le besoin de savoir, sur le point d’être satisfait, l’emporta. Elle entra.

La chambre était parfaitement en ordre. A droite, le lit, un lit en acajou, avec des cuivres. A gauche, une armoire cirée, le lavabo entre les deux fenêtres, puis, près de la cheminée, un petit bureau. Au milieu de la pièce, sur la table, des journaux et un livre. C’était là qu’il dormait, qu’il s’habillait. Cette chambre où avaient déjà passé tant d’amis, de parents, était la sienne pour quelques jours. A l’odeur habituelle dégagée par l’andrinople rouge des murs s’ajoutait un parfum de lavande et aussi de cigarette: voilà qui venait de lui.

Pour justifier son intrusion Clarisse s’approcha de la table de toilette, et vérifia s’il avait du savon, des serviettes. Elle regarda ses flacons, ses éponges, ses brosses: c’était des objets familiers, dont il se servait tous les jours. Devant l’armoire, elle hésita parce qu’elle savait que la porte grinçait. Elle ouvrit: en bas, des chaussures, puis des vêtements pendus et, sur le rayon supérieur, du linge. Elle jouissait, pour la première fois de sa vie, de commettre une mauvaise action: elle conquérait l’intimité--toute matérielle, il est vrai--de celui qui se dérobait. Pendu aux patères, elle reconnut le vêtement gris qu’il portait l’avant-veille; elle le frôla de la main et crut le toucher lui-même...

Les sourcils froncés, certaine qu’elle avait tort, mais anxieuse de le joindre encore mieux, elle poursuivit ses recherches. Elle vint au bureau. C’était un petit secrétaire Louis XVI, à marqueterie, et dont la planchette abaissée laissait voir les tiroirs intérieurs. «Non, pensa Clarisse, je ne puis pas regarder là.» Mais elle n’avait encore rien appris d’utile: le secret de Laurent flottait autour d’elle comme l’odeur de cigarette et de lavande. «Je vais voir s’il a suffisamment de papier à lettre... Et dans ce buvard?» Elle ouvrit le buvard. Elle trouva une carte postale préparée: _Monsieur Marey photographe, Aix-les-Bains, Haute Savoie. Monsieur, je vous prie de m’envoyer au plus tôt les photographies que je vous ai fait faire l’autre jour._ «Tiens, il a été à Aix?» Et elle fut choquée de ne pas l’avoir su... Elle tourna une page du buvard et vit une lettre commencée pour son frère: _Mon cher Daniel, je t’écris de la campagne pour te remercier des conseils que tu m’as donnés. Je ferai comme tu me le dis si l’occasion s’en présente..._ La lettre restait en suspens. Quels étaient ces conseils? De quelle occasion s’agissait-il? Elle feuilleta les dernières pages du buvard: il n’y avait rien.

Sur la table, elle aperçut un livre: _Mademoiselle Fifi_. Clarisse n’avait rien lu de Maupassant. La page où Laurent s’était arrêté était marquée d’une enveloppe à son adresse. Elle la prit: l’écriture était certainement féminine,--de grands jambages sur un papier mauve. Et voilà tout. L’enquête était terminée.

Alors, Clarisse se reprocha vivement son indiscrétion. Pourquoi était-elle entrée, pourquoi avait-elle fouillé? D’ailleurs, pour quelques jours à la Cômerie, Laurent, bien sûr, n’aurait rien apporté avec lui de révélateur, un journal, ou des papiers intimes. Rien dans cette chambre ne pouvait la renseigner. Rien... mais elle n’avait plus la même assurance qu’en y pénétrant. Venue pour espionner, elle se sentait guettée à son tour. Tous ces objets inertes, et qui appartenaient au jeune homme, la dénonceraient peut-être à son retour. Ou plutôt, ils restituaient si bien sa présence, qu’il était là, lui-même, à la regarder poursuivre son enquête. Cette odeur de lavande et de cigarettes, ces vêtements, cette lettre commencée, ce livre--et Laurent paraissait au milieu, moqueur et dissimulant toujours son arrière-pensée.

Clarisse n’osait plus s’en aller: l’hôte absent de cette chambre la tenait en son pouvoir. Elle se disait coupable envers lui, mais elle était coupable plus profondément envers elle-même. Durant le dernier quart d’heure elle venait de renoncer à une partie de sa force qui était d’être intacte et insoupçonnable. Elle s’était désarmée en franchissant ce seuil, elle s’était préparée à des faiblesses futures. Et puisqu’elle se laissait maîtriser pareillement par le souvenir du jeune homme, puisque ces témoins insensibles qui gardaient l’empreinte et l’odeur de Laurent suffisaient à influencer presque physiquement Clarisse, que serait-ce quand il reviendrait lui-même? La chambre rouge l’avait prise comme dans un piège.

Enfin elle s’arracha à cette hantise, elle quitta la pièce, mais elle baissait la tête en se sauvant.

XVII

Le soir, quand elle revit Laurent, Clarisse éprouva quelque gêne. Pour la dissimuler, elle se dépensa en frais d’amabilité. Mais, appréhendant de soutenir du même train la conversation sur la terrasse, elle proposa aux deux hommes de faire quelques pas de promenade.

Par un sentier qui serpentait à travers les prés ras, ils gagnèrent un petit chemin creux, abrité sous sa double haie. Ils marchèrent à la file indienne, à cause des ornières, et ne disant rien. Clarisse, qui était en tête, se retourna à deux ou trois reprises, et chaque fois elle rencontra le regard de Laurent posé sur elle, avec insistance. «Qu’a-t-il donc?... Sait-il que j’ai été dans sa chambre?» L’idée que désormais il pouvait lui faire un juste reproche, qu’il avait le droit de dédaigner ses conseils et ses réprimandes--cette idée la troubla profondément. Il s’agissait maintenant de compenser son indiscrétion, d’obtenir l’indulgence du jeune homme en lui faisant plaisir.

--Avez-vous de bonnes nouvelles de Nîmes? demanda-t-elle d’un air enjoué.

Le chemin devint plus large: il la rejoignit et dit:

--Ils m’écrivent toujours pour se plaindre qu’ils ne savent rien de moi.

--Eh bien! il faudra ce soir même leur envoyer une belle lettre.

Puis, s’étant aperçue que Hubert, arrêté à quelques pas, ne pouvait les entendre, elle ajouta:

--Excusez-moi, j’oubliais que vous n’aimez pas qu’on vous fasse la leçon...

Elle sourit un peu, guettant son visage. Il se mit à sourire aussi et elle se rasséréna. Elle dit encore, pour qu’il comprît bien qu’elle était son alliée:

--Si vous voulez, je vous aiderai...

Il rit tout à fait, comme un gamin ravi d’une bonne farce, et s’écria:

--Vous devez si bien savoir ce qui est convenable de dire à sa famille. Je vous avoue que je déteste écrire! Tenez, j’ai une lettre commencée pour mon frère, dans ma chambre, et...

Avait-il constaté qu’on avait ouvert son buvard? Vite elle détourna la conversation:

--Votre frère est à Paris, n’est-ce pas?

--Oui. Je serais curieux de vous voir en face l’un de l’autre. Vous ne vous ressemblez guère.

--Pourquoi?

--Vous le jugeriez sans doute dangereux et coupable. Si vous saviez tout ce qu’il m’écrit. Ah! il me donne d’autres conseils que vous.

--Que voulez-vous dire?

--Il est l’Esprit tentateur, pour prendre les expressions de mon père dans nos cultes de famille, un envoyé du Prince des ténèbres! Tandis que vous, vous voudriez sauver la brebis égarée...

--Oui, fit Clarisse en regardant en face le jeune homme.

Par extraordinaire, il soutint son regard, mais ils furent tout de suite dérangés, car Hubert, les appela:

--Rentrons par les charmilles, voulez-vous?

Il les attendit, mais les précéda pour le retour. Ils allaient l’un derrière l’autre dans le sentier quand Laurent s’arrêta au bord de la haie.

--Comment s’appelle donc cette fleur?

Clarisse se retourna et lui dit que c’était une sauge. Il la cueillit et ils la regardèrent en silence. Puis ils reprirent leur marche. Laurent jeta la fleur au bord du chemin, et, dans ce geste, sa main heurta celle de Clarisse.

--Pardon, murmura-t-il.

Clarisse pressa le pas pour donner de la place à son voisin. Cependant, il s’arrangea pour ne pas perdre sa distance, et leurs mains, une fois encore, se frôlèrent. Clarisse se demanda s’il faisait exprès, et pourquoi? Et puis elle se dit qu’elle se méprenait, mais l’idée de cet attouchement l’inquiéta, et elle demeura les yeux à terre.

Ils parvinrent à une petite porte du parc que Hubert ouvrit avec effort. Ensuite ils suivirent tous les trois, silencieux comme des gens qui n’ont rien à se dire, une allée qui, revenant vers la maison, passait sous une longue et antique charmille. Clarisse se demanda de nouveau s’il y avait eu chez le jeune homme la volonté de lui prendre la main, par on ne sait quelle familiarité déplacée, quelle folie absurde, ou bien au contraire si ce n’était qu’un hasard. En se rapprochant de la charmille, elle pensa qu’ils seraient plongés dans une demi-obscurité, et que peut-être Laurent réitérerait son geste.

Ils pénétrèrent sous la voûte de feuillage et se trouvèrent en effet dissimulés par l’ombre. Toutefois Laurent ne fit aucun mouvement vers sa voisine. Clarisse se crut soulagée. Comment d’ailleurs aurait-il osé un acte aussi inconsidéré que de porter la main sur elle! Déjà ils apercevaient l’issue de la charmille. Ils allaient quitter l’obscurité du sous-bois, échapper à l’équivoque. Encore quelques pas... Et Clarisse se dit qu’à ses côtés, tout près, marchait et respirait l’être qui était unique à ses yeux, mais qu’au bout de cette allée, elle le perdrait. Alors ce fut elle qui avança la main pour saisir celle de Laurent. Et il répondit tout de suite à cette étreinte muette: ses doigts s’agrippèrent aux siens comme pour la faire prisonnière. Clarisse pensa défaillir: un brusque contact venait de s’établir entre le sentiment qu’elle étouffait au dedans d’elle-même, sous les scrupules et les prétextes--et l’être qu’elle avait cru indifférent. Le sang tourbillonna dans son corps, lui brûla les oreilles: ses genoux s’amollirent. Elle venait de livrer son secret, mais aussi d’apprendre dans le même éblouissement que son interlocuteur n’y était pas insensible. Mieux que des mots, cette prise physique la renseigna d’un seul coup et sur elle et sur lui. Plus besoin de mensonges entre eux: ils savaient. Clarisse éprouva l’impression, après une interminable montée, de descendre une pente à toute vitesse, de s’enfoncer délicieusement vers l’espace ouvert. Ses scrupules n’avaient pas disparu--mais elle les sacrifiait, avec une sorte d’amère ivresse, un plaisir de destruction, de souillure, une jouissance toute nouvelle, violente aussi, de risque et de brutalité.

Ils abandonnèrent leur étreinte en arrivant au bout de la charmille et continuèrent vers la maison. Clarisse était anxieuse de retrouver, au jour et sur le visage du jeune homme, la confirmation de leur entente. Cependant elle n’osait pas détacher son regard du sol. Laurent parla, pour dire n’importe quoi, à propos du temps qui était si beau, et elle crut avec emportement à ce qu’il disait, comme à une chose noble et vraie. Lorsqu’enfin, au moment de s’asseoir dans un fauteuil de paille sur la terrasse, elle dut lever les yeux, elle s’émerveilla de le revoir pareil à ce qu’il était avant cette promenade,--avec sa jeune figure d’Arabe, sa bouche étroite, ses yeux marrons dont le regard appuyé la bouleversa,--pareil, mais tout était changé.

Et dans ce tumulte d’émotion, elle reconnut tout de suite l’enthousiasme de l’âme souterraine qu’elle avait voulu mater et qui venait de resurgir. Elle se rappela avec quelle surprise inquiète elle avait découvert, au fond d’elle-même, ce désir longtemps endormi mais qui voulait vivre: il s’était manifesté la première fois pour arrêter Clarisse sur le chemin d’un renoncement, d’une abdication préalable, et voici qu’aujourd’hui il l’avait poussée vers le jeune homme. C’était lui qui avait dirigé son bras, malgré elle. La première fois, Clarisse avait constaté avec mélancolie ses ressources ignorées, puisqu’elle comptait les contraindre. Aujourd’hui, son âme réelle triomphait de son âme fabriquée. Elle avait espéré la maintenir inconnue, mais il avait suffi que Laurent lui fît signe pour qu’elle répondît à son appel, et se délivrât de ses chaînes. Trop longtemps son cœur s’était consumé sans éclat, maintenant il s’épanouissait en flammes.

Clarisse éprouva une sorte d’ivresse devant tant d’abondance. Elle ne dit rien, elle laissa les deux hommes parler à ses côtés, elle ne les écouta pas. Son bouillonnement intérieur l’intéressait plus que tout. Lorsqu’il fallut rentrer, elle se leva, monta l’escalier, la tête droite. Sur le palier elle se retourna, et elle revit Laurent. Tout son bonheur dépendait désormais de lui, et elle commença de trembler. Elle n’était plus autoritaire, ni sûre d’elle-même, ni raisonnable, mais puérile comme une esclave, et heureuse de sa servitude. Laurent s’approcha d’elle, lui baisa la main avec cérémonie comme tous les soirs--la main qui était leur complice--et elle contempla sa tête respectueusement penchée. Puis, après avoir salué Hubert, il s’en alla. Mais Clarisse ne s’attrista pas, cette fois, de le voir partir. Elle se disait avec fierté qu’un lien les unissait désormais qui le ramènerait toujours vers elle.

Ce fut en rentrant dans sa chambre qu’elle changea d’humeur. Le lit était préparé pour Hubert et pour elle; ses pantoufles l’attendaient comme d’habitude, ainsi que, dans leur cadre doré, les _Paysans de la campagne romaine_, et la pendule d’albâtre, les poufs capitonnés. Elle fut saisie de voir combien les pensées qui l’agitaient depuis une heure contredisaient ses pensées ordinaires. Son existence d’habitudes, de préjugés, de devoirs attachés les uns aux autres, retomberait toujours sur cette âme qui ne s’exaltait que par accès, et la paralyserait. Elle sentit d’une façon aiguë, à la manière de certaines douleurs intenses qui ne durent que quelques secondes, combien tout la séparait de Laurent. Mais les émotions de cette soirée l’avaient si bien rompue qu’elle s’endormit à peine couchée. Et, dans son sommeil, son visage raisonnable et doux exprimait une poignante espérance.

* * * * *

Le lendemain après-midi, vers six heures déjà, Laurent arriva à la Cômerie. Clarisse l’aperçut tout à coup. Elle ne fut pas étonnée de le voir surgir, car sa pensée ne l’avait pas quittée. Elle ne se repentait pas de son geste irréfléchi. Elle se disait qu’il inaugurait pour eux des relations de tendre amitié, et elle se réjouissait de reprendre leurs conversations mais sur un ton maintenant sentimental. Les confidences qu’elle avait naguère si maladroitement sollicitées, Laurent n’hésiterait plus à les lui faire. Elle pourrait sans scrupule s’occuper de lui, non plus par devoir, mais par amitié. Ainsi elle le protégerait contre les embûches du mal, mieux qu’au moyen de gronderies et de reproches. Sa vertu était désormais affectueuse. Elle crut habile de s’être placée sur un terrain où Laurent se trouvait à l’aise, mais ce n’était pas l’habileté qui l’y avait conduite.

Laurent voulut expliquer pourquoi il rentrait:

--Il y avait peu de travail aujourd’hui. Alors j’ai pu prendre un train plus tôt.

Clarisse répondit:

--Voilà une bonne idée. On a été gentil de vous laisser partir.

--Non, non. J’ai filé sans prévenir personne.

Il affecta un air de collégien pris en faute, comme s’il devinait que c’était le meilleur moyen de rassurer Clarisse. Elle dit avec enjouement:

--Vous faites donc l’école buissonnière. Mais puisque c’est pour revenir ici, je vous excuse.

Il se mit à sourire d’une manière plus franche, heureux d’être encouragé. Elle reprit:

--Je suis certaine que vous vous faites une idée fausse de moi. Vous vous imaginez que je suis grondeuse, mécontente. Ne le croyez pas.

Elle ajouta rapidement:

--J’ai toujours ressenti pour vous beaucoup d’indulgence.

A vrai dire, Laurent ne comprenait guère Clarisse. Dans sa conduite il constatait quelque chose d’indéfinissable, un mélange de chaud et de froid, de trop et de trop peu, de la hauteur, un ton peu aimable, et aussi une bienveillance bizarre. Il n’avait rencontré jusque-là que des femmes beaucoup plus simples. Mme Damien lui en imposait, et il se sentait à la fois attiré par elle et repoussé. Il lui en voulait sérieusement de ses réprimandes, de ses questions indiscrètes, tout en devinant qu’elles avaient peut-être une double signification. Depuis la veille, aux incertitudes de son esprit s’était substituée une idée nette. Seulement il hésitait devant l’exécution, parce qu’il était encore très jeune et que l’hypothèse qu’il avait formée lui paraissait extraordinaire, presque insensée.

Avec des mots délicats, sur un ton doux, Clarisse s’efforça de faire sentir à Laurent qu’elle n’avait agi jusqu’alors que dans son intérêt. Il lui parut de nouveau très innocent, très peu dangereux. Ses réponses étaient modestes, sa faconde des jours précédents avait disparu. En apparence leur dialogue maladroit, où le désir réciproque hésitait, était naïf et pur.

Mais sous ces phrases, Laurent crut reconnaître une obscure sollicitation. Il décida de pousser de l’avant, selon la ruse préparée, et il dit brusquement qu’il avait pensé à elle durant la nuit entière, et qu’il avait très peur qu’elle ne le comprît pas...

--Comment, ne pas vous comprendre?

--Ne pas comprendre ce que vous êtes pour moi, combien je vous admire, je vous...

--Taisez-vous, fit-elle.

Mais il insista, à la fois volontaire et emprunté, faux et convaincu:

--Vous m’avez désespéré en ne m’accordant aucune attention. Je sais, vous me trouvez trop jeune pour avoir la moindre importance. Mais si vous pouviez regarder dans mon cœur! Je ne pense qu’à vous: au bureau on me reproche d’être distrait, c’est votre faute. Je vous imagine ici tandis que je suis là-bas. Je ne vous vois qu’à peine. Ah! je suis bien malheureux...

Il cherchait à se conduire selon ce qu’il avait calculé, et ses paroles, trop brèves, sentaient l’anxiété de commettre une maladresse. Il faisait un peu la figure d’un élève devant son examinateur, mais Clarisse, qui n’avait jamais vu personne à ses pieds, le trouvait charmant jusque dans ses hésitations.

--Vous avez chaud, dit-elle avec tendresse. Asseyons-nous.

Ils s’assirent sur le banc à l’abri du noyer, et sans qu’il se rapprochât beaucoup d’elle. Mais au bout d’une minute, il poursuivit:

--Il y a si longtemps, madame, que je voulais vous dire ce que je sens pour vous.

--Si longtemps?