La puritaine et l'amour

Part 15

Chapter 153,717 wordsPublic domain

--Mais oui. Quand je suis arrivé à Genève, j’étais ignorant de toutes choses. Je ne savais rien des femmes, mais elles m’inspiraient une profonde curiosité. C’est alors que vous m’avez accueilli: j’ai immédiatement éprouvé pour vous une admiration fervente.

--Allons donc!... murmura Clarisse en faisant semblant de ne pas le croire pour l’obliger à entrer dans des détails.

--Je vous le jure. J’étais très seul. Je songeais à vous continuellement.

Il s’arrêta, il ne savait pas de quelle façon développer ce thème. Mais elle ne voulait pas qu’il s’interrompît et elle lui demanda:

--Alors, pourquoi ne veniez-vous jamais me voir?

Il parut interloqué. Elle continua:

--Je m’occupais de vous puisque vos parents le désiraient. Mais toujours vous affectiez une mine sauvage. A toutes mes invites vous vous dérobiez.

Ayant trouvé que répondre, il dit:

--Votre bienveillance me paraissait cruelle parce que j’étais sûr que vous ne m’accorderiez rien de plus. Qu’y avait-il de commun entre Mme Hubert Damien et ce petit étranger inconnu? Vous vous occupiez de moi, oui, comme on fait une aumône. Je connaissais votre réputation de dignité, de hauteur,--je vous avais entendu nommer par M. Desnouettes la «puritaine».

Les paroles de Laurent étaient injustes, mais Clarisse était satisfaite de lui avoir si bien dissimulé son secret. Il continua:

--Et puis, je ne vous ai plus vue pendant des semaines. Quand je vous ai rencontrée, vous avez fait semblant de ne plus me connaître. M. Damien m’invite ici, et, dès mon arrivée, vous me faites des reproches, vous vous moquez de moi...

Clarisse n’aima guère ce rappel, mais elle fut entièrement reconquise quand il ajouta, avec une naïve rouerie:

--Si j’ai cherché à me distraire, c’était pour vous oublier.

Elle ferma les yeux, un sentiment de joie lui remplit l’âme. Il vit qu’il avait touché juste et il poursuivit son avantage:

--Oui, me distraire... Mais les autres femmes ne vous valent pas. Il n’y a que vous. Vous rappelez-vous l’après-midi que nous avons passé ici, ensemble, au printemps?

--Que voulez-vous dire?

--Ces instants dans cette maison vide, seul avec vous, votre intimité, votre confiance m’ont monté la tête. Vous ne vous en êtes pas doutée. Cette journée a été pour vous pareille à toutes les autres. Pour moi, elle fut le commencement d’une vie nouvelle... Vous étiez inaccessible, j’ai tenté ailleurs...

--Et puis?

--Et puis, continua-t-il en improvisant désormais sans la moindre gêne, si j’arrivais à vous oublier, ce n’était que momentanément. J’ai fait des expériences mélancoliques. Votre image revenait me visiter à la minute où j’espérais être le plus heureux. Les folies que je disais à des femmes, c’était à vous que je les adressais. Oui, j’ai connu la pire débauche à cause de vous.

--Laurent, Laurent, pourquoi avez-vous fait cela?

--Sauvez-moi donc. Sans vous je retomberai plus bas encore. Je me perdrai...

Il ajouta, ému sur lui-même par son propre subterfuge:

--Vous m’avez fait beaucoup de mal, faites-moi un peu de bien... Vous êtes responsable...

Il s’arrêta, craignant d’avoir peut-être laissé voir qu’il mentait. La jeune femme détourna la tête. Il attendit, et se reprocha d’avoir compromis en voulant aller trop vite une tentative qui allait réussir. Mais ses paroles, au contraire, rejoignaient chez Clarisse des sentiments traditionnels et intimes. Elles associaient dans son cœur, avec une habileté extrême quoique involontaire, son désir amoureux et ses scrupules moraux. Elle se vit coupable non d’aimer, mais de n’avoir pas assez aimé. Encore une fois, elle se reprocha d’avoir préservé sa propre vertu en écartant le jeune homme, et non la sienne. Il disait juste, c’était sa faute à elle. Puisqu’elle lui avait fait du tort, elle lui devait une compensation. Il avait besoin d’une influence féminine: la lui refuser serait renouveler sa première erreur... On pouvait presque tout obtenir d’elle en invoquant sa responsabilité. Laurent Fabre-Gilles, qui l’avait deviné, venait de se montrer un profond séducteur.

Ainsi donc, tout en l’écoutant, Clarisse se justifia de l’écouter. Ses raisonnements rapides, ses réactions de conscience accompagnèrent des résolutions plus obscures qui étaient la collaboration de son tempérament. Côte à côte, se soutenant les unes les autres quoique nées de sources différentes, ses réflexions et ses aspirations charnelles l’entraînèrent vers le même but. En même temps qu’elle se découvrait des obligations envers ce jeune homme, elle le trouvait de plus en plus séduisant.

La cloche du dîner sonna tout à coup et ils sursautèrent:

--Et mon mari? fit Clarisse. Pourquoi n’est-il pas là?

--M. Damien, murmura Laurent, sera peut-être en retard...

Ils se levèrent et gagnèrent la maison. Une femme de chambre parut sur la terrasse et prévint Clarisse qu’on l’appelait au téléphone.

--Qu’est-ce qui me demande?

--C’est monsieur.

Clarisse pénétra dans le vestibule et, devant l’appareil, ne put s’empêcher de rougir: Hubert était là, invisible. Jusque-là elle avait éliminé de son esprit la pensée de son mari. Pourquoi intervenait-il?

--Eh bien, c’est moi, fit-elle.

La voix d’Hubert lui parvint très distincte. Elle disait sur son ton bougon:

--Ma chérie, j’ai quelque chose d’ennuyeux à te communiquer...

Clarisse pensa instantanément que, puisque Laurent était avec elle, rien ne pouvait l’ennuyer.

--Quoi donc?

--Je suis obligé de partir cette nuit pour Zurich. Réunion d’affaires. Je ne rentrerai donc pas à la Cômerie. C’est assommant. Je ne vais pas fermer l’œil en wagon.

--Pourquoi ne pas partir demain?

--Impossible. Le rendez-vous est de bonne heure... Je suis sûr de ma migraine... Enfin, adieu, à demain. J’arriverai pour dîner comme d’habitude.

--Mais pourquoi ne m’as-tu pas prévenue plus tôt que tu ne venais pas dîner ce soir?

--Comment? J’avais chargé Fabre-Gilles de t’annoncer que je partirais peut-être.

--Ah? Je l’ai vu à peine.

Ce ne fut lorsqu’elle eut raccroché le récepteur que Clarisse comprit toute la portée de ce qu’elle venait d’entendre. Son cœur se mit à battre, d’un mouvement rapide et douloureux qui ne devait pas s’interrompre durant toute la soirée.

--Pourquoi, demanda-t-elle à Laurent qui l’attendait dans la salle à manger, ne m’avez-vous pas dit que M. Damien ne rentrerait pas?

Il balbutia. Elle insista:

--Saviez-vous qu’il devait partir pour Zurich?

Elle le dévisagea: il était revenu plus tôt, il l’avait pressée, avec l’espoir que le soir même ils allaient se trouver tête à tête. Elle s’irrita qu’il laissât voir de tels motifs. Elle lui dit presque durement, mais possédée d’une angoisse qui lui montait à la tête, comme une ivresse:

--Pourquoi ne pas l’avouer?

Il eut un petit rire satisfait, son rire brusque comme un sanglot. Ensuite, à cause du domestique qui les servait, ils n’échangèrent plus que des paroles ordinaires. Puis ils allèrent sur la terrasse, et continuèrent quelque temps dans le même ton, n’osant plus, ni l’un ni l’autre, revenir à leur intimité d’avant dîner.

--Savez-vous, dit Laurent, à votre place je ferais couper ce grand sapin triste qui est au milieu de la pelouse. Il porte tort à vos chênes.

--Couper ce sapin? Mais je l’ai toujours vu là...

--Ce n’est pas une raison... Dans ce pays on met partout des conifères. Ils jurent avec le paysage et le rendent ennuyeux.

--Ce sapin est très beau. D’ailleurs, c’est un mélèze, un mélèze argenté.

Leurs voix, sous la banalité des mots, avaient un accent hostile. Laurent se dépita. L’essentiel restait à faire, et l’essentiel lui parut compromis. Alors, par amour-propre, il voulut brusquer les choses. Il se rapprocha de Clarisse et lui saisit la main. Elle se dégagea.

--Qu’avez-vous donc? demanda-t-il, les sourcils froncés.

Pourquoi lui refuser la main qu’elle lui avait donnée la veille? Mais c’était par une soudaine sauvagerie. Autant, avant dîner, elle s’était montrée affectueuse, familière, confiante, autant, maintenant, elle était inquiète. Sa fièvre grandissante lui embrouillait les idées et lui montrait des dangers partout. Et la pire menace n’était-elle pas en elle-même, dans cette stupeur qui l’envahissait, désarmait sa volonté, la livrait comme une victime? Jamais elle ne s’était sentie plus incertaine et plus exposée.

C’est que naguère elle ne se doutait pas des pensées secrètes que Laurent cachait sous son silence. La veille, s’il y avait répondu, il n’avait rien ajouté à son étreinte taciturne. Tout à l’heure, elle l’avait écouté avec complaisance parce que le danger n’était qu’en conversation, et qu’elle se savait assez forte pour se défendre. Maintenant, les circonstances s’arrangeaient à la pousser vers le jeune homme: Hubert l’abandonnait pour une nuit, et Laurent voulait la prendre dans ses bras. L’aventure n’avait été jusque-là que sentimentale, hypothétique; elle devenait réelle. Quelque chose de matériel allait peut-être se passer, à la suite de toutes ces paroles. Bouleversée par la peur, mais une peur intense devant ce terme inéluctable, Clarisse se leva, partit le long de l’allée. Elle marcha à grands pas, comme poursuivie. Et Laurent la poursuivit en effet, et elle pensa à un criminel attaché à sa victime. Oui, c’était bien d’un crime qu’il s’agissait!

Elle se dit avec horreur qu’elle était sur le bord de deux mondes et que si elle quittait celui-ci, elle ne serait plus jamais une femme honnête, qu’elle ne retrouverait plus jamais cette intégrité morale qui faisait l’essentiel de sa valeur humaine. En s’abandonnant, elle perdrait tout droit à être indépendante. Son complice aurait entre les mains, afin d’en disposer à sa guise, son orgueil et sa paix. Alors, pour retarder l’événement, pour l’éviter à la dernière minute, elle fuyait, l’esprit épouvanté. Mais elle se sentit rejointe. Ce fut ce pas obstiné et cruel du jeune homme qui lui retira sa dernière force d’âme. Pourtant, Laurent était interloqué, prêt à renoncer à une entreprise qu’il jugeait maintenant impossible.

Clarisse s’arrêta et se retourna si net qu’il vint buter contre elle. Joignant les mains, elle s’écria:

--Je vous en conjure, laissez-moi, laissez-moi...

Il était tout près d’elle, il ne savait que répondre. Le mot le plus banal, mais qu’il n’avait pas encore prononcé, lui monta aux lèvres:

--Je vous aime.

On l’avait déjà dit à Clarisse ce mot, mais sans grande chaleur, et pour exprimer une chose légitime, qui allait de soi, mot naturel à certaines heures prévues, sorte de terme rituel. Cette fois-ci, il s’éleva brutal et délectable. Il fut la clef d’un monde de convoitises, le seuil même de la tentation. Parole défendue, brûlante, il exerça sur Clarisse un empire passionné. Laurent, qui s’aperçut de sa défaillance, répéta:

--Je vous aime, je vous aime.

Elle gémit comme si elle recevait autant de coups de poignard. Alors il se décida à élargir la blessure.

--Et vous, dit-il, vous m’aimez.

La tête lui tourna. Péniblement, elle s’obligea à répondre, dans une intention de noble franchise, et l’espoir peut-être de trouver son salut:

--Oui, je vous aime... Mais à cause de cet amour, respectez-moi.

Elle voyait très près d’elle ses yeux marrons, son charmant visage allongé, sa bouche étroite un peu entr’ouverte, et elle sentait grandir un besoin torturant d’embrasser ces yeux et cette bouche,--si bien que c’était à elle-même surtout qu’elle adressait ses supplications:

--Allez-vous en, allez-vous-en... je vous en supplie. N’attendez rien de moi!

Il la crut, il pensa qu’il avait l’air bête, et ce lui fut désagréable. Mais comme Clarisse, au comble de l’émotion, fléchissait, il voulut l’empêcher de tomber, il tendit les bras et elle s’abattit sur lui, incapable de résister davantage. Le visage de Laurent rapproché du sien, elle baisa sa joue tiède, sa bouche, et elle murmura, en accordant à ces mots de moins en moins de sens:

--Jamais je ne serai à vous.

Réconforté dans son amour-propre, et certain à présent de ce qu’il fallait faire, Laurent l’attira sur un banc, la tint contre lui, et lui donna des baisers plus nombreux que les siens. Elle était dolente et comme ahurie. Elle avait l’impression d’une chute, dont elle se relèverait courbaturée. Mais, si lasse de s’être débattue, elle consentait à tout. Depuis des mois, c’était vers cette minute qu’elle tendait; c’était à cause de cette minute qu’elle avait souffert et pleuré. Et déjà cette minute suprême de l’acceptation s’était écoulée. Tout était accompli pour son cœur comme tout allait s’accomplir pour son corps. Désormais c’était fini des duperies, des manœuvres, des fausses innocences et des mensonges. Maintenant régnait la vérité simple et cynique. Elle n’avait plus qu’à obéir à cet amour devenu si puissant en demeurant ignoré.

Rouvrant les yeux, elle vit le jeune Arabe; elle sentit sa bouche se coller délicieusement à ses lèvres; puis elle appuya sa tête contre son épaule avec des soupirs qui ressemblaient à des soupirs de mélancolie; elle se serra contre lui pour s’abriter, pour se reposer enfin... Et lui, flatté, la regardait s’émouvoir et se promettait du plaisir.

La nuit était venue, ils se levèrent. Clarisse murmura, tant son esprit était perdu:

--Où sommes-nous?

Puis reprenant un peu conscience, et fascinée par la volupté prochaine:

--Laurent, qu’allez-vous penser de moi?

Il ne répondit pas, l’entraîna vers la maison. Alors tout en marchant, elle lui demanda à voix basse:

--Êtes-vous content?

Il lui dit que oui. Elle aurait voulu lui expliquer ce qu’elle ressentait d’infini. Mais comment s’exprimer? Sûre de n’y pas parvenir, elle se consacra à l’émotion grave, qui descendait jusqu’au fond de sa chair, d’être la femme qui va donner par amour, sans rémission, son corps et son âme. Elle renonça à elle-même pour satisfaire Laurent. Il lui aurait demandé sa vie qu’elle l’aurait offerte tout de suite et dans le même silence.

Quand la soirée fut assez avancée et que le calme régna dans la maison, ils remontèrent au premier étage. Clarisse, de nouveau, franchit le seuil de la chambre rouge. Elle revit la table avec le Maupassant, le secrétaire où elle avait fouillé, et le lit--mais préparé cette fois. Elle respira l’odeur légère de tabac et de lavande. Chambre où elle était venue par curiosité, par désir, par pressentiment! Alors elle prit dans ses bras Laurent encore surpris de sa bonne fortune, et elle murmura:

--Mon petit...

XVIII

Le lendemain matin, il fallut bien, pour sauver les apparences, que Laurent allât au bureau: ses collègues se seraient étonnés de son absence. Clarisse, qui était rentrée dans sa chambre vers la fin de la nuit, s’éveilla pour le voir partir. Comme au premier matin de son séjour, elle courut à la bibliothèque, le guetter par la fenêtre entre-bâillée. Elle regretta de ne pas l’avoir prévenu: elle aurait tant voulu revoir son visage. Mais la voiture partit sans qu’il se fût retourné.

Elle revint se coucher et somnola, abandonnée à un engourdissement de bonheur. Grâce à Laurent elle avait éprouvé un transport dont elle ne se croyait pas capable. Jamais elle n’avait connu un tel ravissement de l’être total. L’amour l’avait menée au désir,--un désir naïf, nouveau, auquel le jeune homme avait si bien répondu qu’elle éprouvait pour lui une immense gratitude.

La journée entière elle demeura dans cet état, très inédit pour elle, de sensualité satisfaite. Étendue en plein air, immobile, elle se sentit en accord avec la nature qui respirait au soleil, et visitée par tous les souffles, tous les rayons du jardin. Elle n’était plus renfermée, secrète, maîtresse d’elle-même, mais épanouie, prête à vibrer et à comprendre, gorgée comme les roses de la terrasse, ouvertes et chaudes de parfum et de lumière. Elle ne se raidissait plus dans une attitude d’action et de conquête: elle gisait sans mouvement et conquise. Le voluptueux bien-être de son corps ralentit ses pensées. Son esprit ne s’occupa que de deux choses: le souvenir de la nuit précédente, et l’espoir que revînt bientôt celui qui l’avait ainsi terrassée.

Dans les lettres du courrier d’onze heures, il s’en trouva une de sa tante, Mme Henri Bourgueil. Clarisse y jeta un coup d’œil indifférent. Mme Bourgueil voulait envoyer son fils Nicolas passer l’été à Penzance, en Cornouailles. On lui avait indiqué le nom d’un professeur, là-bas, qui prenait des pensionnaires. Elle pensait que sa nièce pourrait la renseigner à ce sujet. «Pourquoi?» murmura Clarisse. Alors elle se remémora vaguement qu’elle était la personne raisonnable à laquelle on s’adressait toujours.

Puis, elle se remit à penser à Laurent. Si longtemps il lui avait paru un étranger! Si longtemps elle avait constaté entre elle et lui une zone de froideur et de silence! Alors elle avait essayé de le joindre par ses conseils, affectueux ou sévères, par ses exhortations, mais il s’était toujours échappé. Elle sourit de cette curiosité opiniâtre qui, dès le début de leurs relations, et sans qu’elle pût deviner où elle la mènerait, l’avait attachée au jeune homme. Mais un être n’appartient jamais complètement à un autre être, sinon par l’amour. Il avait fallu, de toute nécessité, qu’elle se donnât pour le posséder. Elle se rappela un mot de la Bible qui l’avait intriguée comme jeune fille, et dont elle comprenait le symbolisme maintenant qu’elle «connaissait» Laurent au sens de l’Écriture.

Cependant si leurs relations étaient devenues très étroites, leur intimité n’était encore que physique. Ils avaient accordé leurs corps, mais non leurs pensées. Ce qui tentait Clarisse, à présent qu’elle avait tous les droits d’enquête et d’interrogatoire, c’était de pénétrer son âme, d’atteindre à son mystère le plus secret. Elle était insatiable de Laurent tout entier. Elle aurait voulu l’accompagner à toutes les minutes de son existence; elle souhaita ne rien ignorer de ses occupations, des gens qu’il rencontrait, des choses qu’il lisait. Près de lui, elle se dit certaine d’être heureuse. De son regard, de sa voix, de ses caresses, naissait pour elle une joie grave et sans mélange qu’elle ne rencontrerait nulle part ailleurs. Et elle jouissait de n’être plus jalouse, maintenant qu’elle était comblée. Car Laurent lui avait si bien témoigné son amour qu’elle ne se croyait plus de rivales. Comment aurait-elle douté de lui lorsqu’elle évoquait à son gré, contre le voile pourpre de ses paupières fermées, les étreintes dont elle avait gémi?

Ces récents souvenirs la renseignèrent sur un point: Laurent n’était plus pour elle l’«enfant». Naguère, afin de mieux oser le conduire, elle avait exagéré sa puérilité. Comme il se laissait faire, sans autre protestation que de baisser les yeux, elle ne l’avait jamais traité en grande personne. Et l’innocence qu’elle avait prêtée à Laurent avait causé sa perte. Il était trop tard pour résister lorsqu’elle avait découvert chez lui des appétits virils. Elle se rappela encore son étonnement--le dernier qu’elle devait éprouver à ce sujet--lorsqu’il l’avait saisie dans ses bras: au milieu de son trouble, elle avait senti, chez ce jeune garçon, la vigueur masculine de bras musclés. Le «petit» qui, lors de sa première visite, ne répondait que par monosyllabes, dont elle avait méconnu la puissance sinon la beauté, ce «petit» l’avait prise.

Vers six heures on apporta une dépêche. C’était d’Hubert, qui annonçait que, retenu par ses affaires, il reviendrait le lendemain seulement. Ce bout de papier commença à dissiper l’ivresse lourde qui stupéfiait Clarisse. Il lui fit comprendre qu’au delà de son amour le monde continuait comme auparavant. Elle n’avait pas transformé sa vie, elle n’y avait fait qu’une exception. L’extase ne durerait pas toujours.

Laurent rentra, elle lui tendit la dépêche. Son visage prit une expression vaniteuse. Ils gagnaient ainsi une nouvelle nuit de liberté. Clarisse, dans son désarroi, n’y avait pas pensé.

* * * * *

Le soir, dans la chambre de Laurent où elle était retournée, elle ne put s’empêcher, ensuite, comme ils reposaient, de murmurer:

--Qu’allons-nous faire?

--Comment?

--Oui, dès demain nous serons trois ici. De quelle façon arranger... Je ne sais...

Laurent, qui était satisfait, répondit en se moquant. Mais elle l’arrêta et, d’un ton grave, le pria d’être sérieux.

--Je pourrais peut-être, dit-elle, prétexter une cure à faire afin de m’éloigner d’ici. Où pourrions-nous nous rejoindre? Non ce n’est pas possible... Cependant quand il sera ici, je ne pourrai... Et puis, vous allez partir bientôt.

Laurent haussa les épaules comme un enfant qu’on veut priver d’un plaisir.

--N’y pensons pas, fit-il, les choses s’arrangeront.

Clarisse soupira. L’idée du lendemain ne l’avait pas arrêtée, parce que sa passion, puissante et libérée, lui faisait vivre uniquement la minute présente,--mais le lendemain pourtant allait naître. Elle avait cédé à un entraînement, et elle voyait qu’il lui faudrait calculer. Pour protéger son amour si sincère et si naïf, elle devrait suivre une politique, pratiquer des ménagements et mentir.

Son compagnon grogna:

--Il m’ennuie, cet homme!

--Laurent!

--Mais oui, je ne l’aime pas, ton mari, et j’ai des raisons personnelles. Si tu savais ce qu’il me fait enrager. Tout le temps sur mon dos, à me faire recommencer mon travail... L’autre jour, tiens, il m’a attrapé devant les employés, avec une brutalité et une sécheresse... Je ne sais pas pourquoi il m’en veut.

Soudain Laurent se calma en regardant la femme étendue près de lui, et il pensa qu’il était au moins vengé. Il n’osa pas le dire à haute voix. Néanmoins, en poursuivant ses réflexions, il reconnut que cette pensée de revanche n’avait pas été étrangère à son désir de séduire Clarisse. Outre sa fierté virile d’avoir réussi si vite son entreprise, c’était bien cette pensée qui lui enlevait tout remords de tromper son hôte: il avait l’impression d’avoir joué un bon tour au patron. Lorsqu’on «l’attraperait» encore, il n’aurait qu’à se représenter la scène qu’il avait maintenant sous les yeux... Il ajouta:

--Je suis très étonné de voir comme il est différent au bureau ou chez lui... Ici il est ralenti, endormi, bonhomme parfois. Mais là-bas!

--Là-bas?

--On ne le reconnaîtrait pas. Autant il a l’air ici paresseux, autant là-bas il est rapide et actif.

--Vraiment?

--Très dur en affaires, très âpre. Et puis, très roublard. Il paraît qu’à la Bourse on le redoute énormément, on cherche à être dans ses combinaisons parce qu’elles sont toujours avantageuses. C’est un malin. Son voyage à Zurich, s’il réussit, va lui rapporter la grosse somme.

--Je ne croyais pas...

--S’il est resté un jour de plus, c’est qu’il double son bénéfice... Mais, heureux en affaires, malheureux en amour!

Laurent ricana et voulut embrasser Clarisse. Elle l’écarta, perplexe. Elle ne reconnaissait pas ce portrait de son compagnon d’existence! Elle questionna Laurent: à travers ses réponses, elle vit, avec stupeur, apparaître un mari inconnu. C’était peut-être dans l’exercice de sa profession que Hubert déployait au mieux ses facultés et ses ressources. Voilà pourquoi il était si fort attaché à son bureau. Elle n’aurait donc eu de lui qu’un faux visage et le reste de ce qu’il donnait à autrui... Laurent, qui apercevait son trouble, céda au plaisir de la tourmenter encore. Et il pensa qu’il était fort intime dans le ménage puisqu’il renseignait la femme sur le mari, et qu’il pourrait aussi, maintenant, renseigner le mari sur la femme.

Minuit sonna à la pendule. Ici commençait la journée qui terminerait leur tête-à-tête. Clarisse frissonna. Comme les heures avaient passé vite! Et cependant, il lui semblait avoir vécu des mois depuis l’avant-veille. Ces instants hallucinés avaient suffi pour bouleverser son existence, pour faire qu’elle ne serait plus jamais, éternellement, ce qu’elle avait été. Elle se rapprocha du jeune homme, et à voix basse:

--M’aimez-vous, Laurent?

--Mais oui. Et toi?