La puritaine et l'amour

Part 13

Chapter 133,731 wordsPublic domain

Pendant la journée le souvenir de Laurent tint compagnie à Clarisse. Elle était inquiète de l’avoir froissé. S’il allait montrer au retour un visage plus fermé encore que d’habitude!... Ensuite, elle songea qu’elle oubliait toujours la différence d’âge qui les séparait. Parce qu’elle pensait constamment à lui, elle finissait par le concevoir comme son contemporain et son égal. Mais lui n’avait aucune raison d’envisager ainsi leurs relations. Au contraire. Elle l’intimidait peut-être, et il la respectait assurément. Il la mettait à côté de ses parents, de ses maîtres. Elle avait dix ans de plus que lui, et dix ans, pour un tout jeune homme, c’est incalculable! Elle était à ses yeux une grande personne--de même qu’il lui paraissait un enfant.

Cette situation ne contristait pas Clarisse; elle y voyait le motif principal de s’occuper de Laurent. S’il avait eu le même âge qu’elle, jamais elle ne l’aurait considéré avec cette tendre familiarité, avec cette autorité affectueuse. Jamais elle n’aurait osé lui faire la leçon. Or, elle y comptait. Il n’était pas un homme qui agit en connaissance de cause, et avec lequel il serait choquant de discuter certains sujets. Il était un adolescent qui, mal surveillé, avait commis quelques erreurs. Elle trouvait tout naturel de le mettre en garde, et de lui montrer les imprudences de sa conduite. Elle se jugeait plus expérimentée que lui et apte à ce qu’elle appelait une «tâche de relèvement».

Sans doute n’aurait-elle pas grand’peine à ramener Laurent à des sentiments meilleurs. Si vite intimidé, il s’empresserait d’obéir. Et maintenant qu’il était revenu près d’elle, Clarisse sentit s’apaiser sa jalousie, qu’avaient stimulée l’absence et l’impossibilité de rivaliser avec des inconnues. Elle pensa qu’elle reprendrait bien des avantages au contraire, puisqu’elle allait, en lui faisant de la morale, le connaître davantage et l’influencer. Il serait touché de sa sollicitude; il comprendrait combien elle était attentive et bienveillante. Peut-être sentirait-il, sans en deviner le foyer, la chaleur de son sentiment... Elle le verrait tous les jours, l’écouterait, lui parlerait, le tiendrait dans son intimité comme un enfant qu’on tient dans les plis de sa jupe.--Clarisse ne demandait rien de plus.

XV

Vers le soir, ils revinrent.

Autour de la maison, les rosiers qui s’étaient appesantis sous la chaleur monotone de l’après-midi, semblaient se redresser, s’étirer dans l’air plus éventé. Clarisse regarda le jardinier inonder les plates-bandes et crut revivre à son tour, comme une rose rafraîchie, dans la langueur murmurante et apaisée du jardin.

Laurent parut sur la terrasse et s’avança vers elle. Elle n’était plus gênée comme la veille. Peu spontanée, défiante d’elle-même, il lui fallait toujours s’habituer aux choses pour les goûter. Maintenant le bonheur ne l’effrayait plus, et son plaisir se répandit en elle sans contrainte. Quand elle vit le jeune homme à ses côtés, là, vivant, avec son regard et son souffle, elle oublia tout ce qui n’était pas lui. Il parla, sur le ton de politesse un peu obséquieuse qu’il affectait, et elle l’écouta. La tête baissée, elle respira sa présence. Elle fût demeurée longtemps ainsi, sans rien demander d’autre.

De la salle à manger, Hubert les héla. Ils dînèrent avec plus d’entrain, déjà apprivoisés les uns aux autres. Clarisse, qui n’avait rien à raconter de sa journée oisive, questionna les deux hommes. Hubert se plaignit de la chaleur qui régnait dans les bureaux, puis il commença une ou deux phrases qu’il n’acheva pas, les yeux vagues, et comme inquiet de se compromettre. Laurent avait déjeuné avec Desnouettes: celui-ci annonçait sa prochaine visite à la Cômerie... Tout de suite, Clarisse se demanda si Desnouettes avait parlé d’elle. Mais comment savoir les détails de cette conversation? Elle envia les gens que rencontrait Laurent, avec lesquels il bavardait à son aise.

--Vous connaissez Desnouettes? demanda Hubert.

--Oui, nous sortons quelquefois ensemble...

Clarisse dressa l’oreille. Si Desnouettes paraissait bien informé sur le compte du jeune homme, était-ce parce qu’il l’entraînait dans ses aventures? Léger comme toujours, avait-il contribué à le dévoyer? D’un ton presque agressif, elle dit:

--Prenez garde, Desnouettes n’est pas bien sérieux!

--Oh! madame, répliqua Laurent, ne soyez pas sévère: il a tant d’admiration pour vous.

Il s’arrêta, gêné, comme s’il en avait trop dit. Mais elle abandonna du coup son ressentiment et trouva Desnouettes charmant d’avoir fait son éloge au jeune homme.

Ils gagnèrent la terrasse. Sous le ciel pur et vaste il faisait clair. C’était encore le jour, mais un jour sans soleil et comme condamné. Déjà Hubert s’installait, étendait ses jambes. Clarisse songea à la mission qu’elle s’était assignée: il fallait l’entreprendre le soir même, combiner un tête-à-tête pour s’expliquer avec Laurent. Elle proposa de lui montrer le jardin potager qui se trouvait de l’autre côté de la route.

--Ma foi, dit Hubert, je vous laisse aller.

Clarisse et Laurent firent le tour de la maison, traversèrent la cour aux marronniers. Assis sur un banc devant la ferme, un valet et une servante se levèrent pour leur souhaiter bonsoir.

--Bonsoir, répondit Clarisse.

Elle se pencha vers Laurent et murmura:

--Ils sont fiancés.

Ce n’était pas vrai: elle venait de l’inventer pour le lui dire.

La route passée, ils pénétrèrent dans le jardin potager, très ancien et entouré de hauts murs comme un jardin de couvent. Le long des allées qu’ils suivirent, des poiriers étendaient leurs branches sur des fils de fer. Un buis vénérable et touffu entourait les légumes, mêlé par places de plants de verveine et d’estragon. Comme la veille, une chauve-souris voleta dans l’air, devant eux, mais ils firent semblant de ne pas la voir. Ils marchèrent avec lenteur, sans parler, et, dans le jour finissant, devinèrent à l’odeur les bordures d’œillets blanc et les carrés de fraises.

«Quand nous serons arrivés au puits, se dit Clarisse, je parlerai...»

Au moment d’entamer son sujet, elle éprouvait la crainte sourde de commettre une maladresse. Mais elle était certaine d’obéir à son devoir, aussi, à la hauteur du puits, elle commença:

--Vous savez, cher monsieur, j’ai des reproches à vous faire.

--Lesquels?

Comme il était difficile de s’exprimer! Les phrases qu’elle avait préparées l’abandonnèrent. Cette conversation lui parut soudain d’une extrême inconvenance... Il redemanda:

--Quels reproches?

Elle recommença avec lenteur:

--On m’a raconté sur vous des choses... qui m’ont ennuyée; des choses... que je n’ai cru qu’à moitié... Néanmoins, je crois devoir...

--Quoi donc?

--Qui sont ces deux Argentines avec qui vous causiez l’autre jour, au tennis?

Elle comptait l’interloquer par une question directe, et en prendre avantage pour poursuivre. Mais il répondit avec son rire bref:

--Ce sont des personnes de petite vertu!

--Alors, c’est donc vrai?

Et elle répéta naïvement, mais sans le nommer, ce que Desnouettes lui avait laissé entrevoir sur Laurent. Celui-ci écouta, puis, avec le même ton persifleur:

--On vous a bien renseignée. Tout cela est vrai.

Clarisse eut les larmes aux yeux. Elle avait toujours espéré que Desnouettes mentait, ou exagérait; elle avait même pensé que Laurent allait protester contre ces accusations, et avec tant de sincérité et de noblesse, qu’elle n’aurait plus qu’à lui demander pardon, confuse et heureuse... Mais non: Laurent proclamait en quelques mots qu’il n’était pas l’être différent des autres qu’elle avait cru. Pourquoi était-ce lui, précisément, et non pas n’importe quel jeune homme auquel elle ne s’intéressait pas, Nicolas Bourgueil, par exemple, son petit cousin. Mais voilà, c’était de Laurent Fabre-Gilles qu’il s’agissait.

Enhardi par l’espèce de trouble où il la voyait, Laurent lui demanda:

--Pourquoi me posez-vous ces questions, madame?

Elle reprit courage et, vite, elle lui expliqua que sur la demande de ses parents, elle s’occupait de lui plus qu’il ne le pensait. Elle ne voulait pas être indiscrète, bien sûr, mais enfin il était très jeune encore et elle souhaitait lui éviter certaines imprudences, certaines fautes... Tout en proférant ce petit sermon elle se sentit soutenue par sa conviction. Elle s’enthousiasma pour mieux le convertir. La passion qu’elle versait dans ses exhortations, et qui venait d’une autre source, allait peut-être le toucher! Jamais elle n’avait davantage désiré qu’il fût vertueux.

Il attendit qu’elle eût fini, il attendit qu’elle eût recommencé à dire plusieurs fois les mêmes choses sous d’autres formes. Puis, quand elle ne sut plus qu’ajouter, il lui rétorqua:

--Je vous remercie, madame, de votre sollicitude... Mais vous vous mettez en peine pour peu de chose...

--J’emploie ici le langage qu’emploierait votre père ou votre mère. S’ils étaient à ma place...

Il l’interrompit, et avec une aisance qu’elle ne lui connaissait pas:

--Laissons ma mère. Ses idées sont pareilles aux vôtres, et quoique je n’aie eu, de ma vie, une conversation sérieuse avec elle, je crois que nous nous entendrions fort peu... Quant à mon père, eh bien, je suppose qu’il s’est conduit à mon âge comme je le fais aujourd’hui.

Sa timidité avait disparu: il parlait avec une netteté agressive et semblait traiter d’un sujet qu’il avait médité longtemps. Clarisse murmura avec douceur, pour le calmer:

--Ne vous emportez pas à dire, par besoin de contradiction, des choses que vous ne pensez pas réellement au fond de vous-même et qui vous expriment si mal. Est-ce par modestie que vous redoutez de paraître délicat et scrupuleux?

--Mais tout le monde...

--Il ne faut pas que vous soyez comme tout le monde.

Elle souhaitait d’autant plus le convaincre qu’en se dérobant il discréditait l’idéal moral auquel elle était fidèle, et ébranlait ainsi sa propre fidélité.

--Croyez bien, reprit-elle--car tout en le blâmant elle voulait encore le louer--que je vous excuse sur quelques points. Vous êtes jeune, plein d’ardeur et vous plaisez. Mais ne serait-il pas beau de résister à ces entraînements, d’attendre celle qui serait votre égale, je veux dire la jeune fille que vous épouserez?

Cette jeune fille hypothétique, Clarisse, qui ne la craignait pas, la para de qualités nombreuses. Mais Laurent ne fit que ricaner. La veille, Clarisse l’avait agacé en se moquant de lui, maintenant la situation était renversée; il plaisanta et elle finit par se froisser de cette raillerie.

--Pourquoi rire? dit-elle. Êtes-vous donc si fier de vous?

--Comment ne le serais-je pas, à voir qu’on étudie avec un tel zèle ma vie privée?

--Mais enfin, c’est mon devoir de vous avertir, de vous réprimander même.

--Merci bien, fit-il sur un ton presque malhonnête, je n’ai besoin de personne pour me conduire.

Et s’adressant à lui-même, le regard en avant, il ajouta:

--Je suis un homme.

Le ton aurait dû la fâcher: elle n’y fit presque pas attention. Ce qu’elle retint ce fut son dernier mot. Un homme! Mais non, il n’était qu’un enfant. Elle ne voulut pas renoncer au préjugé qui l’autorisait à s’occuper de lui.

--Comprenez-moi, dit-elle. Je veux votre bien...

Il ne répondit pas. Alors, d’une voix tendre, avec la hardiesse des êtres purs, elle insista:

--J’espère que vous ne doutez pas de l’intérêt que je vous porte.

Il ne répondit pas davantage.

Cette nuit-là, Clarisse fut longue à s’endormir. Pour la première fois, un doute était entré dans sa conscience, et elle n’était plus tout à fait sûre d’avoir raison. Certes, elle continuait à condamner le libertinage, mais elle se demandait s’il ne fallait pas faire une exception pour Laurent. Elle se rendait compte que sa sévérité risquait de le perdre en l’irritant. Or ce qui l’avait surtout attristée, ce n’était pas tant que Laurent fût un débauché mais qu’il lui échappât. Elle frémit en se rappelant avec quel mépris il avait fait allusion aux idées de sa mère: mieux valait, peut-être, ne pas se solidariser avec elle, si l’on ne voulait pas encourir ce mépris-là.

Ces réflexions l’effrayèrent. Voilà donc à quelles compromissions elle parvenait! Elle s’interrogea avec inquiétude. Pourquoi ses pensées, ses jugements, prenaient-ils un autre cours, l’entraînant vers d’autres horizons? Elle espérait purifier Laurent et cette intention si louable finissait par la corrompre elle-même. Qu’arrivait-il?

Si sa démarche auprès de Laurent avait réussi, s’il s’était reconnu coupable et s’il avait déclaré se repentir--comme dans une morale en action--elle n’aurait pas mis en doute la sincérité des mobiles qu’elle invoquait. Mais elle les suspecta précisément parce qu’elle avait échoué. Le succès aveugle sur soi-même, l’insuccès renseigne. Elle s’aperçut pourquoi Laurent était sorti vainqueur de cette première conversation. Elle sentit qu’il fallait immédiatement réparer cet échec, ne pas permettre au jeune homme d’en prendre avantage.

Aussi finit-elle, durant ces heures d’insomnie, par renoncer à le catéchiser, du moins provisoirement. Dans l’intérêt même du jeune homme, elle conclut qu’elle ne devait pas se montrer intransigeante, mais chercher à sympathiser avec lui et l’attirer ensuite, petit à petit, vers un ordre de sentiments qu’il semblait détester. Elle vit qu’il était absurde d’espérer un brusque repentir. Même il fallait éviter avec grand soin de provoquer chez lui une révolte catégorique. Du moment qu’il se refusait à partager ses idées, il était plus habile d’avoir l’air--jusqu’à un certain point, naturellement--de partager les siennes: l’essentiel étant d’avoir des idées en commun. Dès qu’elle eut fait quelques pas dans cette voie, son allure s’accéléra. Tant qu’elle avait espéré ramener Laurent, elle n’avait pas demandé mieux que de blâmer sa conduite, afin de rendre plus sensible, plus éclatant son retour. Puisqu’il se dérobait au remords, mieux valait s’abstenir par politique de le juger. Elle ne chercha plus qu’à le connaître. Sa curiosité, que ne gênaient plus des considérations de principe, se donna carrière.

Une heure sonna à la pendule d’albâtre. Clarisse ne dormait toujours pas. Par les fenêtres ouvertes, mais dont les volets étaient clos, elle entendit les roulades d’un rossignol. C’était une suite de petites cascades, de trilles, de notes longuement tenues, de pluies de perles,--musique argentine que Clarisse trouva d’une insipide médiocrité. Elle n’avait aucun romantisme dans l’esprit. Elle ignorait beaucoup de choses de la vie, mais elle ne cherchait pas à remplacer ses ignorances par des subterfuges. Le rossignol l’agaça par ce qu’il déversait dans la nuit de fausse poésie et de prétentieuse banalité. Ce qu’elle éprouvait n’était ni «poétique», ni banal: c’étaient des émotions puissantes et amères qui montaient en elle comme une marée. Un être humain l’intéressait donc si prodigieusement! Elle avait donc besoin pour vivre heureuse, non seulement de le tenir à ses côtés, mais de connaître l’intérieur de son âme! Or, ses tentatives pour le pénétrer échouaient toujours. Il ne se doutait pas de son désir singulier, peut-être absurde, et il ne laissait qu’entrevoir par échappées son esprit et son existence véritables. Sous le toit de la Cômerie, il apparaissait plus étranger que jamais. Sa chambre se trouvait au bout du corridor, il dormait à quelques pas de Clarisse; il était si près--mais sa pensée si loin.

* * * * *

Clarisse s’arrêta à l’ombre des marronniers pour dire bonjour à Mme Lecerf, la fermière, dont les deux petites filles se dissimulaient derrière elle.

--Bonjour, Rosa, bonjour, Caroline, fit Clarisse.

Rosa et Caroline étouffaient de timidité. Leur mère voulut les tirer de ses jupes pour les présenter poliment. Chaque fois, c’était le même drame: les petites n’osaient jamais. Mais leur mère tenait à ce qu’elles s’exécutassent et faisait contribuer ainsi tous ses interlocuteurs à l’éducation de ses filles.

--Laissez donc, intervint Clarisse, cela me suffit.

--Non, madame, répondit la fermière irritée, cela ne suffit pas.

Elle empoigna les petites qui se débattaient en se couvrant la figure de leurs mains sales, leur infligea une semonce criarde, les poussa devant elle:

--Maintenant, dites bonjour convenablement et enlevez vos mains.

On vit apparaître deux figures craintives, dont les bouches tordues se préparaient au sanglot. Elles essayèrent d’obéir, mais quand elles eurent levé les yeux vers Clarisse, elles s’échappèrent en poussant des cris aigus. Leur mère les rattrapa bien vite, les ramena et, les serrant par les bras:

--Caroline, dis bonjour.

Caroline, horriblement pincée, balbutia:

--Bonjour, madame.

--Et toi, Rosa!

Rosa pleurait de souffrance, de peur et de honte. Reniflant et bavant elle murmura bonjour. Alors satisfaite, leur mère les gifla toutes deux, et elles s’en allèrent, en larmes, appuyées l’une sur l’autre.

Clarisse ne put s’empêcher de dire à Mme Lecerf qu’elle la trouvait bien sévère.

--Ah! vous croyez, madame? répondit la fermière. Eh bien! j’en ai élevé quatre avant ces deux-là, quatre qui ont bien tourné, je vous le promets. Pourquoi? parce que je les ai menés raide. Les garçons et les filles, allez, c’est plein de mauvais instincts. Ils ne seront braves que si vous êtes exigeante... L’indulgence les pousse au mal.

Et elle se redressa, acariâtre et sûre d’elle-même.

Clarisse s’en alla au potager. Oui, pour les enfants Lecerf, le système était bon peut-être. Mais il existait des natures plus fines qui voulaient moins de rigueur. C’était plus adroit de paraître consentir sur certains points, afin de se concilier la confiance, d’accorder par moments et puis de réclamer plus tard. Certes, il ne fallait pas généraliser, et l’intransigeance demeurait le plus souvent nécessaire. En principe, Mme Lecerf avait raison, de même que le pasteur Lachault avait raison en principe. Mais il y avait des cas particuliers. Laurent Fabre-Gilles était un cas particulier.

XVI

Le soir, Hubert arriva tout seul au salon où attendait Clarisse.

--Mettons-nous à table, j’ai grand’faim.

--Et notre hôte?

--Il m’a chargé de l’excuser auprès de toi. Des amis de passage à Genève l’ont invité à dîner. Il rentrera par le train de onze heures.

--Ah?... Quels amis?

--Je ne sais pas.

--Mais comment s’appellent-ils?

--Ma foi, je n’ai pas pensé à lui demander.

Clarisse pendant le dîner fut muette et laissa son mari à ses monologues interrompus de silences. Au dessert, elle s’éveilla pour questionner:

--Où allait-il dîner?

--Qui ça?

--Laurent Fabre-Gilles.

--Je ne sais pas.

Elle se tut de nouveau. Hubert la regarda avec étonnement:

--Qu’est-ce que tu as?

--Rien.

Elle se demanda s’il ne serait pas bon de mettre Hubert au courant. En somme, il avait le droit d’apprendre ce qu’elle savait sur leur hôte. Il pourrait peut-être intervenir de façon plus efficace. Un homme connaît certaines choses, peut entrer dans certains détails...

Ils avaient passé sur la terrasse. Hubert, qui regardait les roses grimpantes sur la maison, s’écria que le petit Fabre-Gilles aurait pu se dispenser d’accepter cette invitation.

--Pourquoi?

--Dame, il est ici depuis deux jours et déjà il nous fait faux bond. Oh! il n’est pas très poli.

--Tu es injuste, répliqua vivement Clarisse, c’est un garçon bien élevé.

Et elle entama son éloge. Du moment qu’on l’attaquait, d’instinct elle se précipitait pour le défendre. Hubert prit un ton morose:

--Avec toi, il est aimable, c’est vrai... Mais c’est au bureau qu’il ne me plaît guère.

--Ah?

--Depuis quelques semaines il se néglige. Il répond mal aux observations qu’on lui fait. Il vient en retard. Je ne sais pas où il passe ses soirées, mais le fait est qu’il arrive tout endormi le matin.

--Ah?

--Je devrais peut-être tâcher de savoir à quoi il s’occupe durant ses heures de liberté.

Alors Clarisse, renonçant à trahir Laurent, s’efforça de protéger ses secrets:

--Tu t’exagères, dit-elle, quelques retards et quelques inattentions!

--Mais non, je t’assure. C’est comme son dîner de ce soir...

--Eh bien?

--De quels amis s’agit-il? Dieu sait! Il m’en a probablement conté.

--Ah!

--Et tu as raison, j’aurais dû lui demander des détails. D’ailleurs, ce n’est pas l’essentiel. J’exige que chez moi on travaille.

--Peut-être, fit Clarisse, la banque l’ennuie-t-elle!

--L’ennuyer, comme tu dis ça! Est-ce qu’elle m’ennuie, moi?

--Il y a des caractères qui ne peuvent pas s’y habituer.

--Quel caractère a-t-il, M. Fabre-Gilles? Je n’en sais rien. Il est d’un renfermé. T’en doutes-tu?

Il s’arrêta, regarda les prés où les faucheurs tout le jour avaient couché les foins. L’espace en semblait élargi. Il respira l’odeur forte de l’herbe qui séchait.

--Ah! fit-il, les foins sont beaux à la Cômerie!

Il s’enorgueillissait de sa possession. Clarisse s’étant rapprochée, il passa son bras sous le sien.

--Regarde...

Dans le ciel encore clair, la lune avait paru. Un grand calme pacifiait les champs, au soir d’une journée de travail et de chaleur. La terre se reposait de la moisson. Les chênes, dont la longue file faisait penser à des silhouettes d’immenses bergers, frissonnaient une dernière fois avant de s’endormir. Clarisse s’appuya contre son mari: oui, ces champs, ces arbres, cette vieille et chère maison étaient à eux; c’étaient leur bien, qu’ils tenaient de leurs pères, et qui les unissait l’un à l’autre... Et puis soudain elle se redressa: là-bas, au ras du ciel nocturne et maintenant assombri, montait un vague reflet doré, le reflet de la ville. Son désir anxieux interrogea l’horizon. Tandis qu’elle était ici, dans la paix et dans l’ombre, Laurent là-bas, aux lumières... Que faisait-il? Avec qui était-il? Et son cœur, qui ne pouvait répondre, souffrit de regret, d’envie et d’ignorance.

Quand Hubert monta se coucher, Clarisse prétexta qu’elle voulait terminer des comptes. Elle resta dans le salon, les fenêtres ouvertes, à vérifier des additions en se trompant chaque fois.

Onze heures sonnèrent. L’air porta sur la campagne le sifflet affaibli d’un train. Il fallait vingt minutes à pied de la station. Elle pensa que si Laurent la trouvait sur ses cahiers de comptes, il la jugerait bien bourgeoise, surtout après la soirée qu’il venait de passer. Elle ferma son bureau. Quelle attitude adopter? Elle prit un livre qui traînait sur la table. Mais il devinerait alors qu’elle l’avait attendu. Alors elle s’approcha du plateau que le domestique préparait tous les soirs et elle se versa du sirop: c’est cela, elle dirait qu’elle était redescendue pour boire...

Onze heures vingt, onze heures et demie. Il n’arrivait pas. Clarisse comprit qu’il était resté en ville et que ce dîner n’était qu’un prétexte. L’hypothèse qui l’avait tourmentée toute la soirée se précisa, s’imposa: il passait la nuit là-bas tandis qu’elle l’attendait ici. Et quelle nuit! Elle se sentit malade de tristesse.

Tout à coup elle poussa un léger cri: dans le cadre de la fenêtre ouverte, une tête venait de surgir. Puis elle reconnut Laurent.

--Ah! dit-elle brusquement réjouie, vous m’avez fait peur!

Il s’excusa: ayant vu le rez-de-chaussée éclairé, il s’était dirigé vers la lumière.

--Entrez donc, reprit Clarisse, vous prendrez quelque chose.

Il fit le tour par le vestibule et entra dans le salon. Comme il était venu par la route, ses pieds étaient blancs de poussière. Il avait chaud. «On marche vite la nuit, dit-il. Je suis en nage.» Il s’essuya le front. A cause de la lampe après l’obscurité, il battait des paupières.

--Asseyez-vous, vous devez être fatigué. Et voici du sirop.

Elle l’installa, lui apporta son verre. Elle était contente de le servir. Elle aurait voulu sécher la sueur de son visage, effacer la poussière de ses souliers. Et puis, elle pensa expliquer sa présence au salon, à cette heure tardive, et elle dit ce qu’elle avait préparé. Il parut ne pas l’entendre et trouver tout naturel qu’elle fût là. Qu’importait à Clarisse! Il était revenu, voilà l’essentiel. Il n’était pas resté à Genève, il n’avait pas menti.

--Eh bien, demanda-t-elle, c’était amusant ce dîner?

--Oui...