La puritaine et l'amour

Part 12

Chapter 123,641 wordsPublic domain

Car sa tristesse n’était pas continue. Elle n’avait pas à se répéter que tel événement s’était produit, et garder constamment à l’esprit la notion de cet événement, jusqu’à en amortir la pointe. Il s’agissait de choses qu’elle n’avait pas vues, et d’une situation qui ne se résumait pas en un mot. Elle n’en prenait pleine conscience que par à-coups. Et ces projections inattendues, grâce à leur effet de surprise, et aussi à leur caractère hypothétique, étaient d’autant plus douloureuses. Toutefois elle ne pouvait s’empêcher de les susciter à nouveau. Obligée d’inventer les circonstances de son chagrin pour le concevoir, elle en était de la sorte le propre artisan, Ainsi, petit à petit, elle se perfectionna dans l’art de se tourmenter. Elle qui était si franche, si optimiste, elle sut de mieux en mieux comment se faire sournoisement mal.

Sa pensée, devenue plus ingénieuse, revint aux petits Argentines de l’autre jour. Elle n’avait gardé d’elles qu’un souvenir presque effacé, qu’elle compléta hâtivement et injustement. «Petites exotiques prétentieuses, songea-t-elle, bêtes et mal élevées. Ah! comme il se trompe! Pourquoi se laisse-t-il prendre à ces grâces fardées, à ces ruses animales? Il vaut tellement mieux qu’elles!»

Quand même, elles l’emportaient! L’autre jour elles riaient avec lui. Que d’intimité dans un rire partagé, dans une parole accueillie avec de la joie!... Peut-être étaient-ils rentrés ensemble. L’une, la préférée, il l’avait serrée contre lui. Ou bien toutes les deux! Peut-être leurs bouches s’étaient jointes. Et là, Clarisse, immobile mais frémissante, réussit à compléter des spectacles qu’elle ne se croyait pas capable de concevoir. Son imagination s’enhardit à la suite de son cœur, et, de tâtonnements en tâtonnements, s’effrayant elle-même mais stimulée par l’affreux désir de savoir, finit par rétablir des morceaux entiers de réalité. De jour en jour, afin de mieux comprendre, elle devint plus audacieuse. Elle s’habitua ainsi peu à peu, et sans s’en douter, à des choses qui l’auraient horriblement choquée naguère.

De ces songeries, naquit une haine véritable pour les femmes qui avaient eu quelque chose de Laurent et qui, sans le savoir, étaient ses rivales. Elle ne pouvait leur pardonner d’avoir obtenu sa préférence et de ne pas se douter, peut-être, de leur bonheur. Elle se croyait leur victime, comme si elles l’avaient élue exprès, et comme si elles n’avaient agi que pour la faire souffrir. Elle aurait voulu les connaître, jouer un rôle entre Laurent et ses complices, être trahie enfin plutôt qu’oubliée ou méconnue. Elle élargit ainsi sa souffrance jusqu’à son amour-propre, et par là se glissa un vague désir de vengeance, un vœu mal défini de reprise. Tout son être commença de s’intéresser à une revanche.

Alors elle se demanda par quels moyens les autres femmes--celles qui plaisaient à Laurent--avaient séduit sa jeunesse? Clarisse était trop peu coquette pour le pressentir avec exactitude. Et d’une manière fugitive elle se compara: ne les valait-elle pas? Ou bien n’avait-elle pas su se faire valoir? Certes elle n’entendait pas offrir à Laurent autant que ces rivales. Mais une sage amitié lui aurait peut-être suffi. Il n’aurait pas cherché ailleurs de troubles délices si elle avait consenti à lui laisser voir sa sympathie. Ah! le jour de la Cômerie, que n’avait-il pu sentir à travers ses paupières fermées l’ardente candeur de ce baiser involontaire... L’autre jour encore, peut-être qu’une simple parole l’aurait satisfait. Mais elle était partie sans rien dire. Toujours et obstinément elle avait mis de la distance entre eux... Peut-être croyait-il qu’elle le dédaignait? Et une seconde idée vague commença à ramper au fond d’elle-même, l’idée qu’elle avait été injuste envers lui, et qu’elle lui devait un dédommagement pour une froideur qu’il n’avait pas méritée.

D’ailleurs n’avait-elle pas toute sa vie trop gardé ses distances, à cause de cet «air Bourgueil» qui la glaçait aux moments où elle aurait dû s’épanouir. Elle ne savait pas faire des avances. C’était la faute d’une susceptibilité délicate et d’un sentiment exagéré de sa dignité personnelle, mélange de faiblesse et de noblesse... A ce point de ses réflexions, Clarisse ne se borna plus à être jalouse des femmes que le jeune homme avait choisies, elle devint jalouse de lui. Lorsqu’elle le croyait chaste et sincère, elle se reconnaissait en Laurent; mais puisqu’il n’était ni chaste, ni sincère, elle en vint presque à regretter de l’être, elle, toujours. Elle commença--tellement elle était désorientée--à l’envier tout bas de mener cette existence libre qu’elle condamnait tout haut. Elle l’admira presque d’obéir à ce qu’elle appela ses passions--elle qui ne se jugeait point passionnée. Que de plaisirs il connaissait, malgré sa jeunesse, dont elle était demeurée ignorante. Tandis qu’elle écoulait une existence monotone, il remplissait la sienne de toutes sortes de choses brillantes et mal définies. Ainsi, elle avait beau vouloir le blâmer, il lui semblait qu’il avait quand même raison.

Elle repassa si souvent par les mêmes impressions successives et contradictoires qu’elle finit par leur ôter toute fraîcheur, comme le cheval qui tourne en cercle use un rond d’herbe sous ses sabots. Tantôt elle en voulait à Laurent d’être coupable--vis-à-vis de la morale ou vis-à-vis d’elle-même, elle ne distinguait plus très bien. Tantôt elle subissait son prestige d’être entreprenant et aimé. Ces contrastes embrouillaient sa pensée. Pour en sortir, pour s’affirmer à son tour elle souhaita de s’imposer à celui qui la délaissait. Mais comment? L’aimer, c’était être pareille aux autres, et demeurer son inférieure. En aimer un autre? Impossible. Elle n’aurait voulu se venger de Laurent que par Laurent lui-même. D’ailleurs elle ne prononçait pas le mot amour.

* * * * *

Modifier l’idée qu’on se fait de quelqu’un entraîne souvent à modifier l’idée qu’on se fait de soi-même. Déjà Clarisse--qui jusqu’alors avait prétendu régir son jeune ami--commençait à changer, non sous son influence puisqu’il était absent, mais sous l’influence de ce qu’elle pensait de lui. Elle ne s’étonna pas de cette transformation parce qu’elle en pressentit l’inévitable cause. C’était son âme profonde qui s’enhardissait à vivre et s’affirmait, à travers ces alarmes d’incertitude et de jalousie. Ardente et grave, elle rejetait les scrupules et les explications dont on cherchait à l’enlacer. Elle devenait plus vigoureuse à mesure qu’elle savait mieux ce qu’elle voulait. Et elle était si belle, si résolue déjà dans ses desseins que Clarisse finit par céder à la satisfaction obscure de la sentir palpiter en elle--comme une mère se réjouit que l’enfant qu’elle porte soit fort.

Pourquoi regretter que Laurent eût changé, et lui en vouloir, puisqu’elle-même était différente? Il témoignait par ses actes qu’il s’était renouvelé; elle, elle cachait dans son cœur le secret de sa renaissance. Mais ils n’étaient plus tels qu’à leur première rencontre. Leurs deux êtres de ce jour-là avaient disparu. Ils étaient neufs l’un pour l’autre, inconnus, pleins de ressource... Toutefois, Laurent n’en savait rien. Clarisse s’attrista de penser qu’il la jugeait sur son apparence périmée. Il conservait d’elle une image fausse: que dirait-il de l’image véritable? Étaient-ils destinés à se mieux comprendre maintenant qu’ils étaient devenus étrangers?

Hélas, ils ne se rencontraient pas. Si elle s’était retrouvée en sa présence, Clarisse lui aurait dissimulé ses pensées brûlantes. Mais il les ignorait. Tout le monde ignorait son secret. Alors, imprudemment, elle ne s’interdit plus d’y penser sans cesse. Elle ne comprit pas qu’elle travaillait à ruiner ses protections morales et que, par contre, elle encourageait un désir qui n’aurait plus besoin, ensuite, que d’une occasion pour se satisfaire. Elle crut avoir fait assez en faisant le silence,--mais elle renferma de la sorte l’ennemi chez elle, et il gagna de proche en proche, s’installa d’autant mieux qu’il ne communiquait plus avec le dehors.

Le meilleur moment de sa vie, après toutes les anxiétés du jour, c’était le soir quand elle se couchait. Bien vite, à ses côtés, son mari tombait dans le lourd sommeil qui lui était habituel. Mais elle ne pouvait dormir. Étendue dans son lit, profitant du calme de la chambre, elle se représentait Laurent, Laurent montrant des yeux sombres et tentateurs, et les dents blanches de son sourire. Comme il la regardait! Elle l’évoquait avec un effort éperdu, acharnée à remplacer ce que son souvenir avait d’incomplet, heureuse à la moindre illusion de réalité.

Le temps passait. Parfois Hubert se tournait en soupirant dans l’obscurité. Clarisse, les yeux ouverts, continuait à disputer à l’inconnu, à l’impossible, à l’absurde celui qui était toujours absent. Mais à la longue la fuyante image, trop de fois ressassée, s’évanouissait et Clarisse se rendait compte combien son effort était stérile. Tandis qu’elle veillait, toute seule, Laurent était ailleurs. Mais avec qui, et que faisait-il? Quelle anxiété que de ne pas savoir, à une minute exacte, où sont les autres. Elle souhaitait d’être omnipotente, comme Dieu, et de regarder l’humanité d’en haut, pour la connaître dans tout ce qu’elle cache. Elle enviait Dieu de savoir à l’instant même à qui pensait Laurent.

Certes, il ne pensait pas à elle. Durant ces heures de la nuit, il cherchait auprès d’une autre son plaisir, et il savait le lui rendre... Clarisse souffrait à la mort de ces baisers pressentis. L’ombre avait supprimé toute contrainte: sur un lit pareil au sien, elle voyait un couple enlacé. Elle ne pouvait distinguer sa compagne, mais elle contemplait Laurent, sa chère tête pâlie par la volupté--une volupté à laquelle elle demeurait étrangère. Elle ne se doutait pas auparavant à quel point une image inventée peut faire mal.

Une nuit, l’angoisse fut trop forte. Elle ne put admettre plus longtemps d’être seule. Pour mieux susciter sa personne et sa ressemblance, elle eut l’idée de murmurer son nom:

--Laurent...

D’abord à voix basse, à peine articulé. Elle crut qu’elle le disait à travers un demi sommeil. Puis elle le répéta un peu plus haut, avec une intonation doucement caressante:

--Laurent!...

Ce prénom prononcé était, dans cette chambre silencieuse, quelque chose de réel comme une présence. Vraiment le fantôme du jeune homme venait d’apparaître. Ce n’était plus la rêverie muette et isolée, mais le commencement d’un dialogue, un appel qui sollicitait une réponse... L’impression fut si vive que Clarisse, avide d’entendre sa voix qui allait répliquer sans doute, oublia sa prudence et redit--tout haut, cette fois, avec un accent de certitude:

--Laurent!!...

Mais rien ne répondit à son attente. Personne ne l’avait entendue. Il ignorerait toujours qu’elle l’avait appelé si ardemment du fond de sa solitude nocturne. Et des larmes lui vinrent aux yeux, un flot de larmes chaudes, des larmes désespérées.

* * * * *

Un matin à déjeuner, Hubert proposa à Clarisse:

--Le temps est beau, la saison est en avance. Si nous allions nous installer à la campagne?

D’un éclair, Clarisse, qui rapportait tout à sa préoccupation, vit la conséquence: c’était renoncer à tout espoir de rencontrer Laurent. Elle dit avec une expression indifférente, mais le cœur bouleversé:

--Déjà, crois-tu?

Hubert, qui avait été chapitré par Mme Bourgueil, inquiète de la mine de sa fille, insista:

--Oui, la campagne te fera du bien.

Il se leva, puis, se retournant, ajouta comme une chose sans importance:

--Nous oublions un peu le petit Fabre-Gilles. Je vais l’inviter à passer quelques jours à la Cômerie.

XIV

Clarisse se réinstalla à la Cômerie selon les rites réguliers de son existence. Une fois de plus, elle fit ouvrir la maison, frotter les parquets, pendre les rideaux. Elle surveilla ces travaux domestiques avec le même calme autoritaire que d’habitude.

Pourtant, elle allait recevoir dans cette maison rouverte un hôte qui ne ressemblait guère à ceux des années précédentes. Mais après les regrets, les angoisses, les jalousies qu’elle venait de traverser, la campagne la fit verser dans une paix étrange et comme stagnante. Elle avait souffert de l’absence de celui auquel elle pensait toujours: sur le point de le revoir, elle s’immobilisa dans cette attente et ne souffrit plus. Elle se prépara à n’être pour le jeune homme qu’une hôtesse attentive. Sûre de ne jamais laisser voir ses sentiments, Clarisse savait bien que rien ne se passerait entre eux de coupable ou d’imprévu. Cette conviction l’enfonça de bonne foi dans sa quiétude. Ce n’était pas que vertu apprise et fierté naturelle, mais aussi naïveté, faiblesse d’imagination et manque total d’expérience. Les femmes auxquelles une aventure semble toujours possible connaissent les risques qu’elles courent et savent se défendre. Mais celles qui sont honnêtes ne se méfient ni d’elles-mêmes ni des circonstances parce que la certitude de leur honnêteté les tranquillise à l’excès.

D’un autre côté, Clarisse était décidée à réparer en quelque mesure le mal qu’elle avait laissé commettre. Elle voulait atténuer les reproches que lui avait faits sa conscience, et qui continuaient à entretenir en elle un remords latent, une confusion humiliée. Elle ne distinguait pas encore les moyens qu’elle emploierait pour sermonner le jeune homme. Mais son idée, arrêtée en principe, était de le purifier. Ses souillures ne le rendaient pas moins intéressant. Au contraire. Ce qu’il avait de mystérieux et de réprouvé augmentait ses attraits. Il ne s’agissait plus de le préserver, comme un innocent, mais de le faire revenir sur ses fautes, de les lui faire avouer pour mieux s’en repentir, et, en le ramenant au bien, de le ramener à elle. Elle n’avait jamais haï, ni méprisé les pécheurs que les hasards avaient mis en sa présence. Elle les avait plaints. Ici encore, et même avec plus de ferveur, elle s’apitoya.

Les jours passèrent. Hubert quittait la maison le matin de bonne heure pour aller prendre son train. Il déjeunait à Genève. Puis il revenait le soir, juste pour dîner. Clarisse écoulait ses heures dans la solitude. Une femme romanesque les eût consacrées à la rêverie. Elle, elle visitait la ferme, le hameau, donnait des ordres au jardinier, dressait un inventaire du linge de table... Cette année les roses étaient florissantes et tapissaient la façade grise aux volets bleus: Clarisse faisait de gros bouquets dont elle remplissait la maison, mais elle ne songeait pas à les respirer longuement. Les crépuscules descendaient avec lenteur sur les grands prés qui s’étendaient devant la terrasse, où les foins n’étaient pas fauchés encore. Clarisse ne s’attardait pas à regarder l’ombre venir, ni les grandes herbes onduler d’un seul mouvement, à peine perceptible. Elle n’était pas habile à enrichir son cœur de toutes les beautés du monde; sans se préoccuper des sollicitations du dehors, elle attendait, elle attendait.

Un soir, son mari fut en retard. Clarisse, au salon, cousait une petite robe d’enfant pour une amie qui allait être mère. Soudain elle entendit le bruit de la voiture sur le gravier. «Voilà Hubert», se dit-elle, et elle continua de coudre. Mais Hubert, au lieu de venir de suite la rejoindre, comme d’habitude, s’attarda au vestibule: une autre voix se mêla à la sienne. «C’est lui!» songea Clarisse. Elle se leva toute droite, et la petite robe tomba à ses pieds. Mais elle s’obligea à se rasseoir.

Les voix se rapprochèrent, la porte s’ouvrit.

--Passez donc.

Laurent entra. Dès l’abord Clarisse fut frappée de sa mine pâle. Elle comprit qu’il n’était plus le même. Quand elle lui donna la main, elle crut s’adresser à un étranger, ou plutôt à un frère aîné et inconnu du Laurent de naguère.

D’une voix plus ennuyée que jamais, Hubert expliqua qu’il avait invité le jeune homme le matin même et qu’il l’avait décidé à venir immédiatement. Inutile d’attendre, n’est-ce pas? Il venait d’ordonner qu’on l’installe dans la chambre rouge.

--Dans la chambre rouge...

Et Clarisse se rappela que, lors de leur visite en mars, c’était dans cette même pièce tendue d’andrinople que Laurent et elle, penchés à la fenêtre, avaient regardé s’épanouir le printemps...

A cause de l’heure tardive, ils se mirent tout de suite à table. Par les baies ouvertes venait un jour verdâtre, filtré à travers les arbres voisins. Clarisse fit allumer la suspension. Sous la lumière qui le colorait, elle se réhabitua à Laurent, ce Laurent si lointain dans ses souvenirs, et dont la présence recommençait sur elle sa mystérieuse séduction. Elle détournait les yeux vers son mari, vers les fenêtres qui s’obscurcissaient, vers un tableau dans son cadre doré, puis elle revenait au jeune homme, irrésistiblement, pour l’observer, le dévisager, se repaître de lui, et chaque fois qu’elle rencontrait son regard, elle sentait un petit choc, une commotion qui descendait par degrés dans son être et la rendait heureuse.

Le voilà donc, non plus vague sur un fonds de mémoire, mais réel, avec son beau visage régulier, allongé, son teint mat, ses gestes un peu convenus de jeune homme bien élevé et qui s’applique. Il s’inclinait volontiers en parlant, dans une intention de déférence; il écoutait avec grand soin, et scandait les paroles de son interlocuteur de son petit rire brusque. Au fait, et ses mains? Clarisse se rappela sa déception de ne pouvoir s’en souvenir; elle se donna le plaisir de considérer ses doigts, longs et forts, aux ongles bombés. Il lui sembla qu’elle le possédait mieux, désormais, puisqu’elle avait complété son image. L’essentiel était de l’avoir retrouvé et de le tenir près d’elle: elle remit à plus tard de l’exhorter.

Après dîner, ils allèrent, selon l’usage, s’installer sur la terrasse devant la maison, dans des fauteuils de paille. Au delà du bassin dont le jet d’eau, en retombant, faisait valoir le calme de la soirée, les prés s’étendaient, dominés de loin en loin par les chênes magnifiques. Dans la maison, la femme de chambre faisait les couvertures, et on l’entendait, par les fenêtres ouvertes, qui passait d’une pièce à l’autre.

Hubert avait apporté une boîte de cigares.

--Fumez-vous?

Laurent dit qu’il ne fumait pas. Clarisse murmura avec une indéfinissable ironie:

--Comme vous êtes sage!

Elle ne le distinguait plus guère, dans l’ombre accrue, mais quel plaisir de l’interpeller ainsi directement, de tout près. Qu’elle était contente!

--Tiens, fit Hubert, une chauve-souris!

Ils levèrent les yeux et ils virent, contre le ciel demeuré clair, la silhouette instable et malheureuse de la bête. Laurent s’écria:

--Ah! je n’aime pas ces animaux-là! Croyez-vous qu’elle vienne sur nous?

De nouveau, sans presque le vouloir, Clarisse lui rétorqua en plaisantant:

--Mais vous êtes peureux, monsieur Fabre-Gilles! Craindre une chauve-souris, à votre âge!

Il ne répondit pas. Hubert ne dit rien non plus: c’est qu’il tirait sur son cigare dont on voyait briller le petit feu rouge. Clarisse se demanda pourquoi elle avait employé ce ton de raillerie. L’ombre était presque complète à présent, mais elle devina qu’elle l’avait fâché. Il était près d’elle, et pourtant elle venait de l’éloigner, de le repousser par l’accent involontaire de ses paroles.

Elle voulut lui parler de nouveau, plus gentiment. Elle s’adressa d’abord à son mari:

--Quand donc commencera-t-on à faire les foins?

--Demain.

--Déjà? C’est dommage; je préfère quand les prés sont hauts et remplis de fleurs...

Elle se tourna dans l’obscurité vers Laurent, et dit:

--Ne trouvez-vous pas?

Il prit un temps, comme pour marquer qu’il voulait bien répondre mais sans se presser, et il raconta que, lorsqu’il était enfant, il adorait les tas de foin parce qu’il s’y roulait avec son frère et ses sœurs...

Clarisse aima tout de suite ce souvenir et elle se plut à le voir petit garçon, courant dans les prairies. Mais, pour la troisième fois, sa voix se fit moqueuse, presque dure:

--Si cela vous amuse encore, vous pourrez ici vous rouler sur les meules... comme un petit garçon!

Dès qu’elle eut prononcé ces paroles, elle l’entendit, sur le gravier, qui reculait son fauteuil. Et elle se désola d’exprimer si mal, par maladresse, par besoin de le régenter toujours, ce qu’elle éprouvait véritablement à son égard. Peut-être avait-elle obéi à un mouvement spontané de défense, et sa taquinerie n’était-elle qu’une mise en garde? Certainement elle l’avait froissé. S’il allait lui en vouloir? Vexée, elle demeura silencieuse. Elle n’avait aucun droit sur lui, il n’avait aucun motif de lui pardonner: il leur manquerait les éléments d’une réconciliation... Ah, qu’ils étaient donc séparés!

Hubert bâilla, repris par son sommeil habituel.

--Vous savez que nous devons nous lever de bonne heure, dit-il. A la campagne, on se couche tôt.

--Mais je ne demande pas mieux que de rejoindre mon lit, répliqua Laurent. Et puis j’ai ma valise à défaire.

Clarisse les précéda dans la maison.

--Prenez-vous quelque chose le soir? demanda-t-elle d’une voix qu’elle s’efforça de rendre aimable.

--Jamais, madame.

Ils montèrent l’escalier en silence. En haut, au moment de se séparer, Laurent porta la main de Clarisse à ses lèvres. Geste banal, mais qu’elle ne lui connaissait pas. Déjà, il gagnait sa chambre, sans détourner le visage. Elle se dirigea vers la sienne, suivie d’Hubert qui ne se donnait plus la peine de dissimuler ses bâillements.

Leur chambre était une vaste pièce, tendue d’une cretonne bleue et blanche, meublée de fauteuils recouverts de housses, et de poufs bas et capitonnés. Une grosse commode de l’époque Louis-Philippe supportait une pendule d’albâtre à cadran doré. Au-dessus du lit, pendait un tableau à la façon de Léopold Robert, qui représentait des paysans dans la campagne romaine; en face, il y avait des gravures anglaises de chiens et de chevaux.

Hubert ronflait déjà. Clarisse, en se déshabillant, s’étonna que la soirée se fût si vite écoulée et d’une façon si peu sensationnelle. Quoi, après tant de semaines de séparation, ils se retrouvaient ensemble, et ils n’échangeaient que des paroles banales!

Le matin, d’habitude, elle ne sortait pas d’un demi-sommeil quand s’en allait Hubert. Il l’embrassait et elle retombait à sa somnolence. Mais le lendemain elle s’éveilla en même temps que lui, elle le regarda à son insu qui allait et venait dans la chambre. Quand il s’approcha pour lui dire adieu, elle ferma les paupières et ne bougea pas.

Il partit, elle l’entendit qui descendait l’escalier. Maintenant il déjeunait avec Laurent; ensuite ils prendraient la voiture pour aller à la station.

Alors Clarisse se leva, mit ses mules, sa robe de chambre, et ouvrit la porte: le corridor était vide. Elle se hâta jusqu’à la bibliothèque, qui donnait sur la cour, elle écarta un peu le rideau, le battant de la fenêtre, et elle aperçut, à l’ombre des marronniers, la voiture découverte, le cocher sur le siège, le cheval qui avec sa queue chassait les mouches. L’air était encore frais de la nuit.

Hubert et Laurent sortirent de la maison. Clarisse les vit de dos monter dans la victoria qui s’était avancée devant le perron. Elle était contente d’apercevoir le jeune homme dès le matin, dès le départ, pour le protéger en quelque sorte et afin qu’il revînt vers elle sans encombre... Le cocher rassembla ses rênes, toucha le cheval: la voiture s’ébranla, tourna à l’entrée de la cour où les roues, un instant, étincelèrent au soleil,--puis tout disparut.