La puritaine et l'amour

Part 11

Chapter 113,652 wordsPublic domain

Tout le monde s’arrêta de parler pour regarder Clarisse. Certains visages étaient attentifs, d’autres souriaient, tous reflétaient un mélange de confiance et d’admiration. L’oncle Henri adorait être écouté. Ravi de cette occasion de montrer sa finesse, son habitude du monde diplomatique, il reprit sur un ton légèrement apprêté:

--Nous discutons la question de savoir si une femme peut épouser un homme beaucoup plus jeune qu’elle. Moi, je prétends qu’une pareille union est absurde, parce que l’homme doit être le protecteur et le chef. Le bonheur n’existe que là où on se conforme aux conditions naturelles. Jamais une femme n’aura la considération nécessaire pour...

--Cependant..., fit quelqu’un.

--Attendez, s’écria l’oncle Henri en s’assurant d’un coup d’œil circulaire qu’on l’écoutait toujours.--Nous avons pris Clarisse pour arbitre: qu’elle décide entre nous.

Il était bien sûr de sa réponse, et il jouissait à l’avance d’entendre sa propre opinion confirmée par la personne la plus raisonnable de l’assemblée. Clarisse piqua son aiguille dans son ouvrage, mécontente d’être l’objet de l’attention unanime.

--On ne peut pas, murmura-t-elle, décider d’une façon générale. Cela dépend des personnes...

L’oncle Henri ne se contenta pas de cette défaite. Sûr de lui, il s’avança au milieu du salon:

--Clarisse, tu te dérobes. Nous réclamons un oracle, un oui ou un non. Faut-il épouser un homme plus jeune que soi, ou bien est-ce une bêtise?

De nouveau, ce silence attentif, et tous les regards convergents. Clarisse, pour se débarrasser de l’importun, dit d’une voix froide:

--Hubert a quatre ans de plus que moi.

Des rires approbateurs accueillirent cette réponse. On pensait que Clarisse voulait simplement taquiner son oncle. Mais Hubert, qui était accoudé à la cheminée, protesta d’un air boudeur:

--Je demande qu’on ne me mêle pas à l’affaire.

L’oncle Henri tourna sur lui-même pour obtenir le silence, et, l’index levé, recommença:

--Tu entends, ta réponse n’est pas jugée suffisante. Pas de faux-fuyants. Départage-nous.

Alors, d’un élan Clarisse s’écria:

--Je crois qu’on peut aimer, et passionnément, quelqu’un de plus jeune que soi... Il n’y a pas d’âge en amour...

L’oncle Henri resta la bouche ouverte, stupéfait d’être contredit par la personne «la plus raisonnable de l’assemblée». Sa mine était si drôle qu’on lui fit un triomphe, et qu’on admira, une fois de plus, Clarisse pour ce qu’on crut être une moquerie. Mme Bourgueil battit des mains afin d’approuver sa fille, le vieux Jean-Étienne daigna sourire, Hubert haussa les épaules, et, chacun voulant ensuite donner son avis, cela provoqua une rumeur générale dans laquelle on n’entendit plus que l’avocat Gouvieux qui disait: «Moi, je propose de faire un bridge», et l’oncle Amédée, la main en cornet sur l’oreille, qui demandait à Mme Henri Bourgueil:

--Qu’est-ce qu’elle a dit? Qu’est-ce qu’elle a dit?

Et la noble matrone, pour se faire entendre, dut crier à tue-tête:

--Elle a dit qu’on pouvait aimer passionnément un jeune homme!

«Ainsi, songea Clarisse, je leur ai affirmé ma pensée, mais personne ne l’a comprise! Je leur dirais en face ce que je suis qu’ils ne me croiraient pas.» Pour une fois, ils venaient d’entendre une parole sincère et ils continuaient d’en rire comme d’une bonne plaisanterie.

Un seul être l’écouterait: Laurent lui-même. Et celui-là ne saurait jamais rien. Qu’elle demeurât secrète vis-à-vis des siens, c’était possible, c’était facile. Elle ne souffrait pas de se dissimuler à eux. Mais demeurer une inconnue pour lui, voilà le sacrifice.

XIII

Clarisse savait que Fanny jouait au tennis tous les jours vers cinq heures au parc des Eaux-Vives. Certainement elle y rencontrerait Desnouettes. Elle aurait ainsi l’occasion de lui faire des remontrances puisqu’on persistait à la charger de pareilles commissions. Mais c’était une corvée bien ennuyeuse.

Elle s’achemina le long du quai vers les Eaux-Vives. Dans le port régnait un vif mouvement de bacs pressés qui croisaient leurs sillages. Des pavillons claquaient au mât d’un loueur de canots. Plus loin, des baigneurs, debout sur des pontons, poussaient des cris à l’instant de plonger. Hors de l’étreinte des jetées, le lac étalait sa nappe bleue, élargie, où le soleil traînait des filets d’argent. Et sur la route, soulevant une poussière qui n’était pas encore celle de l’été mais une poudre délicate, des autos passaient, chargées de personnes satisfaites qui, à l’heure du crépuscule, dîneraient sous des tonnelles, au bord de l’eau.

Quittant ce paysage lumineux, Clarisse pénétra dans le parc. Là, les arbres, des buissons de toute espèce étouffaient le promeneur et l’on ne voyait plus que par éclaircies, où à travers des branches retombantes, les pelouses d’un vert cru rutiler au soleil. Le long des allées, faisant des taches blanches ou roses, jouaient des enfants. Clarisse ralentit sa marche pour mieux jouir de cette douceur, de cette limpidité.

Elle parvint à l’entrée des tennis et passa la barrière. La première personne qu’elle vit fut Fanny qui se leva pour venir à sa rencontre. Mais la seconde fut Laurent, debout à quelque distance et qui regardait le jeu.

--Vous ici? demanda Fanny à sa cousine.

Clarisse n’eut pas besoin de s’interroger davantage pour être renseignée sur elle-même. La simple vue du jeune homme lui causa un brusque battement de cœur. Il lui sembla que le soleil s’était rapproché de la terre, et que les arbres étaient deux fois plus hauts que d’habitude; le chant des oiseaux faisait un vacarme inouï. Pourtant son visage demeura immobile, et elle répondit à Fanny avec calme, mais d’une voix qui lui parut étrangère:

--Oui, je voulais me promener.

Ensuite elle regarda de nouveau: Laurent était toujours là. Dieu permettait qu’il fût toujours là. Et, parce qu’il tournait le dos, il ne savait pas qu’elle aussi était là.

Fanny dit qu’elle ne jouait pas encore: il y avait trop de monde. Le club était envahi par des Grecs, des Roumains bien encombrants.

--Je n’ai fait qu’une partie avec le petit Fabre-Gilles, qu’on m’a présenté hier... Au fait, il m’a parlé de vous.

--Ah!... Pourquoi?

--Il m’a dit qu’il vous connaissait. Venez donc vous asseoir.

Clarisse suivit Fanny, s’assit à ses côtés, prête à lui obéir en toutes choses. Mais les fanfares soulevées ne s’éteignaient pas. C’était une vaste rumeur de joie, un cri éclatant répété par vingt échos. Elle se sentait comme délivrée. Et le monde n’avait plus rien de triste ou de maussade. Ce grand parc ombreux où le soleil descendait dans une buée d’or, ces hommes et ces femmes vêtus de blanc qui couraient avec souplesse et se renvoyaient des balles légères, c’était l’image de l’existence elle-même, chaude, odorante et profonde: il n’y avait sur la terre qu’une belle lumière apaisée, des rires et la liberté de soi-même.

Desnouettes s’approcha, une raquette sous le bras, avec un excès fébrile d’empressement:

--Enfin, je vous vois, ma chère amie. Quel dommage que vous n’ayez pas assisté à la partie que j’ai jouée tout à l’heure. Je suis vraiment en forme. Mon système--un système qui me rend imbattable--consiste à me tenir près du filet, et chaque fois que...

Il fut interrompu car on venait le réclamer pour une autre partie.

--Attendez, fit Clarisse, j’ai quelque chose à vous dire.

Mais alors quelqu’un passa. C’était Laurent. Il tenait les yeux baissés, il les releva devant elle, la salua avec cérémonie, hésita comme pour s’arrêter, puis continua. Elle reçut ainsi qu’un coup dans la poitrine ce regard qu’elle avait si longtemps désiré. Cependant elle lui opposa un visage insensible et ne rendit qu’un salut plein de réserve. L’extérieur de son être, une fois de plus, ne l’exprima pas.

--Eh bien! que me voulez-vous? demanda Desnouettes.

Clarisse répondit, la gorge serrée:

--C’est trop long, je vous dirai cela plus tard.

--Alors, venez me voir jouer. Je suis sûr que mon système vous intéressera.

Elle l’accompagna jusqu’au groupe de ses partenaires, et, restée debout, suivit la partie. Elle était seule. Elle se reprocha avec amertume de ne pas avoir salué plus aimablement le jeune homme. Peut-être se serait-il arrêté... Mais elle avait obéi à une discipline spontanée, elle avait recouru à un moyen automatique de défense en prenant son «air Bourgueil». Elle se représenta Laurent, sa sveltesse, son cou libre, son profil ambré. La blancheur intacte de ses vêtements, son extrême jeunesse, sa figure pensive renforcèrent en elle l’idée séduisante qu’il était timide, mélancolique et pur... Ah! pourquoi ne l’avait-elle pas retenu?

Elle tourna involontairement la tête, en proie à la gêne légère des personnes qui se sentent observées. Et, pour la troisième fois, elle aperçut celui qui la préoccupait, appuyé un peu plus loin au grillage, et la contemplant. Dès qu’il se vit découvert, il baissa les yeux comme à son habitude. De son côté, elle se remit tout de suite à suivre le jeu, avec une expression attentive, mais sans chercher à juger les coups. Les balles qui passaient et repassaient obéissaient à des lois inconnues qu’elle ne comprenait pas.

Cependant, bientôt elle devina que Laurent avait recommencé à la surveiller: son regard, appesanti sur elle, la réchauffait comme un rayon de soleil. Elle ressentit une vanité enfantine en même temps que poignante à être l’objet de son attention. Elle ne souhaita rien de plus que cet intérêt qu’il lui témoignait de la sorte, sans se douter qu’elle le savait. Elle demeura immobile, arrêtant même le cours de ses pensées pour ne pas effaroucher cette impression de bonheur.

Des gens circulèrent derrière elle, en causant. Elle redouta qu’ils ne vinssent à ses côtés: c’eût été rompre ce mystérieux dialogue, ce lien inavoué qui se tissait entre eux deux: elle voulait à tout prix rester seule et n’exister que pour celui qui la regardait... Les gens ne s’arrêtèrent pas. Et la seconde d’après, tremblante, elle regretta leur départ, car elle pressentit que Laurent venait de faire un pas vers elle.

Elle glissa un regard de côté. Le jeune homme, d’un air indifférent, avec une lenteur calculée, s’avançait le long du grillage. Il s’arrêta, parut s’intéresser à un beau coup, puis reprit sa sournoise démarche. Allait-il l’aborder? Et que répondrait-elle? Elle se figura brusquement qu’elle se trahirait dès les premiers mots, qu’il se passerait quelque chose d’irréparable et d’affreux. Elle éprouva au fond de sa chair comme une brûlure. Alors, confuse, effrayée, pudique, elle n’eut plus qu’une envie: la fuite.

Desnouettes changea de camp. En allant de l’un à l’autre il dit quelques mots à deux petites Américaines du Sud, brunes de peau, qui le couvrirent de compliments. Clarisse lui jeta:

--Je suis obligée de m’en aller. Venez me voir un de ces jours.

--C’est entendu.

Puis elle s’éloigna, la tête droite, l’air très fier, mais se maudissant elle-même. Alarmée par l’idée de trahir son secret, humiliée d’avoir entrevu que son âme nouvelle était une âme offerte, une âme prête aux concessions comme aux servitudes, elle se sauva de celui qu’elle désirait de toutes ses forces et qui ne se douta pas que cette fuite était le plus passionné des aveux.

Une fois hors d’atteinte, elle commença de se calmer. Et au moment de passer le guichet de la sortie, elle se retourna, elle l’aperçut de loin. Il était assis sur un banc entre les deux petites Américaines du Sud, et il riait avec elles. Elle discerna ses dents, d’une blancheur éclatante dans sa face ambrée. Jamais jusqu’alors elle ne l’avait vu rire.

* * * * *

Clarisse ne put s’empêcher de repenser à ces deux Américaines. Elles l’agaçaient. Et elle pensa aussi à ce rire de Laurent qui contredisait l’image qu’elle s’était formée de lui. Peut-être, depuis le temps qu’elle ne l’avait pas vu, s’était-il apprivoisé, égayé. Mais elle préférait sa mine sérieuse, et elle s’irrita de ne pas avoir eu de part à cette transformation. Néanmoins autant elle se sentait disposée à être réservée, mélancolique à ses côtés quand elle le jugeait tel, autant, par contradiction, elle se sentait apte, maintenant, à rire avec lui. S’il avait changé, elle était prête à changer aussi son attitude, afin de ne pas être concurrencée par d’autres qui le comprendraient mieux.

«D’ailleurs, songea-t-elle, Desnouettes le connaît puisqu’ils se sont dit bonjour. Je pourrai l’interroger quand il viendra. Desnouettes est si bavard qu’il racontera tout.»

Quelques jours plus tard, Desnouettes arriva, ravi à la fois et agité. Sur son visage tiraillé, vingt sentiments se peignaient en une minute. Il exprima à Clarisse son plaisir de la voir, son regret de ne pas l’avoir vue davantage, son espérance de la revoir bientôt. Bondissant à une autre idée, il reprit l’exposé de sa méthode au tennis, et déclara qu’il allait concourir dans des matchs, à Saint-Moritz. Clarisse profita de cette porte ouverte:

--Partez, mon ami, partez pour Saint-Moritz et sans retard...

Il parut surpris:

--Pourquoi?

--Parce que vous êtes en train de nuire ici à une femme qui ne mérite pas de courir une aventure.

--Je ne comprends pas.

--Vous savez de qui je veux parler: je n’en dirai pas davantage sinon qu’on commence à bavarder sur votre compte à tous les deux. Je suis certaine que vous ne voudrez pas donner plus longtemps crédit à une fable que vous êtes le premier à trouver absurde...

Ouf, c’était dit! Clarisse se félicita d’être arrivée sans encombre au bout d’une phrase difficile. Desnouettes avait rougi:

--Je ne sais ce que vous voulez dire. Fanny...

Il rougit plus encore d’avoir par étourderie prononcé ce prénom, et, furieux contre lui-même, se fâcha:

--Écoutez, je sais me conduire. Votre leçon, si leçon il y a... Mais enfin qui diable vous a raconté...

--Vous oubliez la famille, mon cher, qui sait tout et qui surveille.

Elle ne voulut pas l’irriter outre mesure car il lui était nécessaire. Puisqu’elle avait accompli la tâche dont on l’avait chargée, elle désira l’amener à des récits plus intéressants pour elle. Aussi quand il lui demanda d’un air contrit si elle lui en voulait, elle répondit:

--Mais non. Je veux seulement vous mettre en garde.

A son tour, pour se gagner Clarisse, il murmura:

--Ah! vous êtes une amie comme il y en a peu. D’un jugement si pondéré, et si juste dans vos conseils! Vous êtes sage comme Minerve. Sage comme Minerve, c’est bien le mot.

Clarisse s’inquiéta de ces éloges qu’elle n’était pas sûre de mériter. Quand les autres se trompent sur votre compte, on aime mieux que ce soit à propos de vos défauts que de vos qualités. Elle voulut l’amadouer encore, et, moitié souriant:

--C’est aussi que vous êtes un dangereux séducteur. Et il faut bien, puisque je suis votre amie, que je m’occupe un peu de vos imprudences. Qu’étaient-ce encore que ces deux oiseaux des îles qui vous regardaient jouer au tennis?

--Ah! pour cela il faut demander au petit Fabre-Gilles...

Clarisse se mordit les lèvres, puis, avec quelque nervosité:

--Il les connaît?

--S’il les connaît? Dites plutôt qu’elles ne lui ont rien laissé ignorer...

Inconscient de sa cruauté, il revint à ses projets de Saint-Moritz. Clarisse l’arrêta avec brusquerie:

--Permettez. Je veux en savoir davantage sur le petit Fabre-Gilles.

--Pourquoi donc?

--Voilà. Il est très jeune. Ses parents nous l’ont beaucoup recommandé, à Hubert et à moi. Nous sommes responsables de lui en quelque sorte. Je serais--nous serions désolés que... Qu’est-ce que c’est que ces Américaines?

Le visage de Desnouettes exprima l’admiration.

--Vous me causez une joie profonde, s’écria-t-il. Je vous retrouve à travers toutes les circonstances, fidèle à votre caractère. Ma psychologie n’a donc pas été mise à défaut. Puritaine, vous avez même le souci de la vertu des autres! Cela est bien. Très bien.

--Ne plaisantez pas, je parle sérieusement.

--Moi aussi. Mais alors que tant d’autres se démentent, vous obéissez à votre ligne. Toutefois, j’ai le regret de vous dire que votre protégé...

--Eh bien?

--Eh bien! il a du succès et il en profite.

Desnouettes, qui prétendait avoir reçu les confidences du jeune homme, n’hésita pas à les trahir, notamment à propos des deux Argentines dont la réputation était douteuse et auxquelles il faisait une cour assidue. Ce n’était pas sa seule aventure: il se jetait dans le plaisir avec une ardeur violente et la curiosité de tous les excès. Clarisse ne pouvait en croire ses oreilles. Irritée contre Desnouettes, elle lui demanda:

--En êtes-vous sûr?

Il s’empressa de lui donner des détails précis qui la renseignèrent complètement. L’irritation de Clarisse se tourna contre Laurent qui l’avait trompée, puis contre elle-même parce qu’elle s’était trompée. Cependant, pour mieux feindre, elle dit, en ayant l’air de se moquer:

--Eh bien! ma surveillance n’a pas été très efficace!

Desnouettes revint à ce qui l’intéressait:

--Alors, vous ne m’en voulez pas pour l’histoire, le potin qu’on vous a raconté sur moi et sur...?

Clarisse fit un geste indifférent. Il répliqua:

--Ah bon! merci. Parce que j’ai besoin de votre indulgence... Et tenez, je puis bien vous avouer que, jusqu’à présent, ce n’est qu’un potin. Il ne s’est rien passé du tout.

Clarisse semblait si absorbée qu’il ne voulut pas partir sans avoir réveillé son attention.

--Mais je vous préviens, déclara-t-il, mes plans sont dressés...

Il fit trois pas vers la porte:

--Et il se passera quelque chose, c’est moi qui le dis!

Puis il s’en alla, comme un héros de théâtre.

* * * * *

Clarisse venait de découvrir un autre Laurent, un incompréhensible Laurent. Elle souffrit à l’extrême de cette découverte imprévue. Beaucoup de femmes admirent chez l’homme l’initiateur, le maître expérimenté. Clarisse, elle, avait été charmée par un adolescent qu’elle croyait généreux et pur. Elle manquait d’imagination pour se représenter ce que valent les ressources de l’expérience. Son idéal l’aveuglait sur son tempérament. La débauche de Laurent la scandalisa dans son puritanisme, dans sa conception étroite et noble des mœurs. N’ayant jamais eu de frère, n’ayant jamais questionné son mari sur sa vie de garçon, ayant repoussé par sa seule attitude certaines confidences, elle était sur ce sujet aussi naïve, aussi intransigeante qu’une jeune fille bien élevée.

Les renseignements de Desnouettes furent comme un démenti brutal à ses croyances les plus chères. Laurent n’était pas le jeune homme candide, farouche, qu’elle avait supposé. Il ne se tenait pas à l’écart des autres, préservé par une sorte d’ombre pudique où, seule, elle avait su le choisir. Qu’avait-elle désormais de commun avec ce nouveau Fabre-Gilles? Il tombait de la région lumineuse et vague où la pensée de Clarisse allait le rejoindre, pour se mêler à la foule banale où elle ne le retrouvait pas. Et de son côté que pouvait-il éprouver pour Mme Hubert Damien, sinon de l’indifférence ou peut-être de l’ironie? Il s’éloignait d’elle, elle s’écartait de lui.

Elle reprit dès le début l’histoire de leurs relations. Devant chaque silhouette que lui rendit sa mémoire, elle s’arrêta, étonnée. Lorsqu’il était assis chez elle, là, sur cette chaise, ou bien dans le jardin de la Cômerie; lorsqu’elle lui parlait avec une tendresse moqueuse qui s’ignorait encore, et une exigeante autorité, il n’était donc pas un enfant timide et secret? Sa duplicité cachait ses désordres. Elle se révolta contre cet inconnu qui venait de retirer silencieusement son masque; il n’était pas seulement un pécheur mais un traître. Son beau visage pensif avait menti... Qu’il est difficile de changer les couleurs d’un portrait! Clarisse s’efforçait tristement de modifier une image qu’elle aurait préférée intangible, mais toujours, sous l’effigie nouvelle qu’elle composait, reparaissait l’effigie ancienne, ainsi qu’une chère obsession qu’on n’arrive pas à oublier. Comment désavouer ces souvenirs légers, presque impalpables, mais qui étaient ses seuls souvenirs romanesques?

Alors, par souci personnel de ne pas s’appauvrir, elle décida qu’il ne lui avait pas menti dès le début, mais qu’il avait dû changer, et justement depuis qu’elle avait cessé de le voir. Durant ces quelques semaines, il avait certainement subi des influences mauvaises et il était devenu tel que Desnouettes le décrivait. Grâce à cette explication, elle lui rendit un peu de son estime. Heureuse de ne pas être obligée de renoncer au Laurent du passé, elle lui pardonna presque ce qu’elle considérait comme une infidélité dans le présent.

Ce qui l’inclinait encore à l’excuser, c’était le remords qui la tourmentait. Laurent avait déchu, mais parce qu’elle l’avait renvoyé à sa solitude. Par orgueil égoïste de se préserver elle-même, pour éviter un risque hypothétique, elle avait permis à un plus grand mal de s’accomplir. Elle avait manqué à son devoir. Que dirait-elle à M. Fabre-Gilles, le père, s’il venait à lui reprocher sa négligence? Elle se souvint de sa lettre austère, cette lettre qui l’avait si profondément touchée en lui montrant un beau rôle à remplir. De quelle façon avait-elle répondu à cet appel? Et que dirait-elle à Laurent s’il lui faisait les mêmes reproches,--car elle pensait qu’un jour il se repentirait de sa conduite présente. Mais alors il serait trop tard pour se repentir, il était déjà trop tard aujourd’hui. Cette âme intacte s’était pour toujours corrompue, et elle, Clarisse, était la coupable... Ainsi, sa conscience lui fit les mêmes reproches que son cœur, et comme elle avait l’habitude d’écouter celle-là mieux que celui-ci, elle fut tout à fait convaincue. Aux regrets de s’être trompée sur le jeune homme se mêla l’amertume de sa faute. Elle se détesta non seulement d’avoir été une dupe, mais d’avoir été une complice, même involontaire.

Et elle se reprocha son aveuglement. Parce qu’elle avait consenti à s’occuper de lui, elle avait cru que ce petit Fabre-Gilles lui appartenait, et qu’entre eux deux s’était nouée une sorte de sympathie qui n’avait pas besoin de s’exprimer. Lorsqu’elle songeait à lui, elle n’était pas loin de penser qu’elle le faisait ainsi songer à elle. Allons donc! Elle s’apercevait maintenant qu’elle ne le possédait pas, qu’il demeurait libre et qu’il avait été porter ailleurs ce qu’elle n’avait pas pensé à lui demander. Habituée à diriger ses proches sans conteste, elle s’attrista de n’avoir eu aucune action sur celui qu’elle mettait à part de tous. Elle ne lui était pas nécessaire pour vivre. Elle se sentit atteinte dans sa clairvoyance et dans son autorité par l’indépendance et le libertinage de Laurent.

Afin de mieux le comprendre, elle essaya de se représenter ses désordres, mais les quelques traits qu’elle rassembla manquèrent au début de toute vraisemblance. A la place de scènes animées, c’était un vide confus où elle ne distingua rien. Où, quand et comment tout cela se passait-il? Quel air prenait alors le jeune homme, quels étaient sa voix et ses gestes? Elle ne le savait pas: elle n’avait pas été élevée à faire de pareilles suppositions. Et si, parfois, l’anxiété de sa recherche évoquait tout à coup une femme, n’importe quelle femme, à ses côtés, alors, sans poursuivre, elle ressentait une brusque et naïve colère. La chaîne de ses raisonnements s’interrompait, et, pour quelques minutes, elle avait mal.