La première flétrissure

Part 3

Chapter 33,608 wordsPublic domain

Au risque de vous surprendre, j’ajouterai que le professeur n’ignore point et ne peut point ignorer ce qui se passe. Il y a vingt-cinq copies qu’il ne lit presque jamais, et qu’il sait être démarquées sur les dix autres. C’est là une coutume ancienne, et qui a pris pour ainsi dire force de loi dans les hautes classes. Dès l’âge de seize ans, le collégien n’a plus qu’une préoccupation toute personnelle, et plus étrangère qu’on ne croit à ses études: l’examen du baccalauréat.

Mais, direz-vous, si ces vingt-cinq élèves ne font pas de devoirs eux-mêmes, à quoi passent-ils le temps au quartier?

A lire tout autre chose que leurs livres classiques et à rêver en attendant qu’ils puissent agir.

* * * * *

On a dit maintes fois que le collége était la société en raccourci; ce mot n’est qu’à demi vrai. Le collége ne reproduit guère que ce qu’il y a de pire dans la société. Ce qui est exact, c’est qu’au collége, comme dans le monde, la vertu est estimée d’une manière toute platonique, c’est-à-dire isolée et abandonnée à elle-même, tandis que le vice est recherché, choyé. On a bien souvent préconisé le système d’instruction collective, pour l’émulation qu’il est censé développer entre les condisciples. Cette émulation, dans les hautes classes, si l’on excepte les dix premiers, est nulle. Je n’ai guère rencontré, parmi les jeunes gens de quinze à dix-huit ans, que l’émulation du vice: Celle-là est réelle, publique.

Il faut l’avouer, d’ailleurs: les mauvaises habitudes sont générales à tous, mais l’abêtissement est encore plus rapide chez les jeunes gens qui dissimulent et s’isolent, que chez ceux qui affichent, étalent leur corruption et s’attachent hautement un ou plusieurs _complices_. L’onanisme, chez les premiers, développe le plus bas égoïsme; chez les seconds, il se mêle parfois à une affection très sincère et très vive. Alors il effémine l’individu, sans tarir dans son cœur la source de la tendresse et des sentiments humains.

Pour instruire le lecteur des mœurs de cette société factice que crée l’internat, je ne puis mieux faire que de lui mettre les faits eux-mêmes devant les yeux.

* * * * *

Nous sommes en été: par une grande chaleur, les plus intrépides joueurs (ils sont rares) ont renoncé à se fatiguer. Tuniques et gilets sont accrochés aux murs, et la partie de la cour qui se trouve à l’ombre est peuplée de groupes qui vont et reviennent dans le même cercle.

Au pied d’un arbre, un large tapis est étendu; sur le tapis, quelques flacons contenant des liqueurs tolérées, un gâteau breton, une bonbonnière, un ou deux livres brochés. Trois jeunes gens sont assis, adossés à l’arbre; l’un, déjà barbu, aux traits délicats, et les doigts chargés de bagues; l’autre, plus jeune, a les yeux vifs et la physionomie expressive d’un enfant du Midi.

Le troisième, placé au milieu, est grand, maigre, les épaules et les reins déprimés, la face pâle; les yeux sont cerclés de noir. Des cheveux d’un blond cendré les couvrent par moments. Tout d’un coup il se lève, court fort agilement, les coudes en arrière comme une fille; il accoste un camarade, lui jette un mot dans l’oreille, et revient avec la même prestesse prendre sa place entre ses deux amis.

Je dis _amis_, vous avez lu _amants_.

De quoi causent-ils? Pour plaire à l’objet aimé, ils parlent toilette, soirées, grand monde, étiquette. Deux jeunes gens passent devant la _cour_ et jettent un regard d’intelligence au blondin; d’autres s’approchent et observent.

Mais que s’est-il passé? Mignon (c’est un surnom) saisit par les cheveux son adorateur de droite en faisant entendre un rire de tête aigu: l’autre crie, mais il cède, et, ouvrant la main, laisse voir un petit carré de papier dont Mignon s’empare avidement. Le billet, déplié et lu, est passé à l’amant de gauche qui sourit: ce sont des vers «A Mignon».

Un des deux jeunes gens qui avaient fait signe à Mignon reparaît: c’est un... _complaisant_ en retraite, que nous appellerons Albert; il est très maigre et porte un nez considérable. Mignon se lève, renverse le poëte d’un coup de coude, et, saisissant le bras qu’Albert lui offre, il s’en va trottant lestement sur la pointe des pieds. Son compagnon lui verse dans le creux de l’oreille des révélations qui provoquent des éclats de rire perçants.

* * * * *

Où ce garçon a-t-il appris à dodeliner de la tête, à jouer des hanches, à lancer des œillades comme une femme en quête d’un dîner? Il faut bien reconnaître que la nature l’a doué étrangement. Ses membres sont menus et déliés comme ceux d’une fillette de seize ans: la blancheur de son teint est incomparable, et ses cheveux soyeux encadrent de leurs boucles blondes un ovale fin et délicat. Les jambes et les bras sont peut-être d’une longueur mal proportionnée, mais cela ne lui messied pas, car c’est ce qui signale la verdeur de l’âge, et plus de carrure nuirait au rôle féminin que ce garçonnet joue avec un naturel réellement extraordinaire.

Dans la cour, quinze jeunes gens sont éperdument amoureux de lui. Nous venons de voir les deux plus malades.

Appelons l’un Richard et l’autre Horace.

* * * * *

Richard a près de dix-huit ans: ce n’est point un vétéran sur les bancs du collége, car il est demeuré dans sa famille jusqu’à seize ans passés. Un beau jour, ses parents se sont enfin avisés de la paresse et de l’ignorance de leur fils et ont pris le parti de le mettre en pension. Là, Richard s’est trouvé d’abord isolé; c’est un enfant délicatement élevé, qui s’efforce de transporter dans les murs de la prison les mille et une douceurs de la vie de famille. Il y réussit mal, et ses gâteaux, ses livres, ses bagues, son tapis, font hausser les épaules à plus d’un camarade. En revanche, ce sont là les charmes auxquels il doit les premiers sourires de Mignon. Il est difficile d’exprimer la force, l’intensité de son amour. En sa qualité de Parisien parisiennant, il a eu de bonne heure une maîtresse. Aujourd’hui, la femme est oubliée; l’image coquette et vicieuse de l’adolescent l’a chassée de cet esprit artistique et déjà légèrement blasé.

Horace, au contraire de Richard, est grand, fort: il a la manie de la lecture et possède des cahiers couverts de prose et de poésie pillée çà et là. Doué d’une mémoire très-vive, il sait par cœur Musset, Lamartine et un peu Hugo. Cc qu’il écrit de lettres à Mignon et sur Mignon, ce qu’il compose de vers sur sa passion sans espoir est incalculable. Il passe toutes les heures de l’étude à rêvasser, la tête entre les mains, et à noircir le papier de déclamations amoureuses. Sensuel et point novice, il a le désir violent et l’imagination forte. Il parle avec tant de feu et fait tant de gestes, que ses camarades le déclarent positivement fou. D’ailleurs, son passé compte de nombreux amours semblables à celui qui le tient aujourd’hui. A l’heure même où Mignon l’occupe, sa tête inflammable fait des comparaisons, et il rêve de prendre, sur une beauté plus facile, sa revanche des mépris du blondin.

Disons comment il a noué connaissance avec celui-ci.

Pendant une récréation, Horace était couché sur un banc, les mains derrière la tête; autour de lui quatre ou cinq amis. Il exaltait la grâce d’un nouveau venu, lequel jouait à une certaine distance. Attentif à ses moindres mouvements, il soupirait je ne sais quelle romance d’amour et de désespoir. X... fatigué de l’entendre:

--«Puisque tu l’aimes tant, que ne fais-tu sa connaissance? Ce n’est pas difficile.

--«Oh! jamais il ne m’aimera. Je suis si ridicule, comme vous dites.

--«Parions que je te l’amène!

--«Non, tu le blesseras... non! Qu’est-ce qu’il fait?»

X... était parti: il aborde Mignon, le saisit soudainement à bras-le-corps, l’emporte comme il eût fait d’un enfant, et, tout essoufflé, il dépose sa dépouille opime qui gigotait, criait, et riait, sur le sein agité d’Horace.

Celui-ci ne pouvait plus se relever; s’adressant à Mignon:

--«Je vous demande bien pardon de la brutalité de X... C’est un animal!

--«Eh! Horace brûle du désir de te connaître. Voilà un homme, mon petit, qui est fou de toi, et je te prédis que tu feras de lui tout ce que tu voudras.»

Mignon s’était remis debout. Piqué dans sa vanité, et blêmissant de colère, il réparait le désordre que la présentation avait causé dans sa toilette. D’ailleurs, loin de se fâcher contre Horace, qui s’était assis, il prit place à côté de lui. Au fond, peut-être ce rapt le flattait-il un peu, n’eût été le ridicule. La conversation s’engagea, et, X... les ayant laissés, Horace fit ample connaissance. La récréation finie, il jurait de n’aimer au monde que Mignon, et, heureux ou non, prenait les dieux à témoin, à la manière classique, de l’éternité de son amour.

* * * * *

Mignon avait d’autres prétendants que Richard et Horace. Il en comptait dans toutes les classes, même dans la seconde cour, et n’avait d’ennemis que deux ou trois adorateurs trop hautement rebutés. Le reste suivait avec curiosité les vicissitudes de sa vie galante; c’était le vulgaire qui regarde de loin la reine, mais n’ose point s’éprendre d’elle.

Quant aux _complices_, ils étaient quatre ou cinq. Ce n’étaient point, à proprement parler, des amants; c’étaient des _complaisants_ que l’âge avait mis hors service, et dont l’intimité n’était pas compromettante comme l’eût été celle d’un grand. Ceux-là avaient eu les faveurs de Mignon à titre d’anciens _mignons_, et les services étaient réciproques. L’un d’eux, que nous avons vu emmener Mignon tout à l’heure; était devenu fort laid. Notre héros, lorsqu’il tenait rigueur à ses amants, affectionnait sa société: c’était un _repoussoir_.

Gauche, pâle, maigre, chez lui l’organe, le port étaient indécis. Il grandissait, et ses traits s’accentuaient trop rapidement par rapport au développement tardif du buste: la tête, sur ce corps grêle, semblait énorme. Albert était le confident le plus intime de Mignon: il n’était point d’ordures que celui-ci ne lui confessât. Il est vrai qu’Albert était discret et d’une complaisance sans bornes. Ce qui se passait entre eux était sans conséquence. Aux yeux des soupirants, c’étaient deux femmes, l’une jeune, l’autre vieille, qui s’adonnaient à des pratiques vicieuses et volaient l’amour.

Quant aux autres complices, on les connaissait mal. Voici dans quelles circonstances l’un d’eux a été découvert. Je raconte cet incident, parce qu’il a eu pour résultat la reddition de Mignon à son premier amant.

* * * * *

Léopold était un grand garçon, plus fort en apparence qu’en réalité, car il souffrait d’une maladie de foie. Il contenait son amour, n’en parlait point. Intelligent, instruit, laborieux, il n’aimait point que ses amis, qui avaient aisément pénétré son secret, lui demandassent en riant s’il était «heureux». Un jour, je le vis seul avec Mignon, auquel il donnait le bras gauche, comme cela se fait. C’était un jeudi, et une partie des élèves était en promenade: Léopold et Mignon se promenaient sous un préau; celui-ci sautillait par instants et se pendait au bras de Léopold, par une de ces manœuvres coquettes qu’il employait avec ses amants lorsqu’il était content d’eux. Léopold était dans l’ivresse. C’était la première fois qu’il causait si longtemps avec _lui_: il entretenait de son mieux une conversation fastidieuse, et s’efforçait d’inventer quelque conte scabreux capable de chatouiller l’esprit vicieux de l’adolescent. Mignon savait gré à ses amants lorsqu’ils le mettaient au courant de quelque sale affaire, et révélaient les faiblesses d’un camarade. C’était là, pour tout dire, le chemin de lui plaire.

A force de médire des voisins et de causer d’obscénités, les deux jeunes gens, qui se parlaient bas, en venaient peu à peu aux attouchements...

Tout à coup je vis Mignon quitter brusquement Léopold. Celui-ci, effroyablement pâle, gagne un banc sur lequel il tombe plutôt qu’il ne s’assied. Plusieurs élèves s’approchent de lui: le cercle se forme, la foule s’accroît. Léopold était évanoui: un maître, étudiant en médecine, le fit revenir à lui et le conduisit à l’infirmerie.

Il se couche avec la fièvre. La nuit, il entend le parquet du dortoir craquer faiblement; une ombre passe devant son lit: il se lève sans bruit, s’assied dans sa chambrette fermée de rideaux blancs. Au bout de quelques minutes, il entend ces mots prononcés à voix basse:

--«A quel numéro es-tu?

--«Au numéro 12.»

Il reconnaît la première voix: c’était celle d’Albert, le _complice_ favori de Mignon; la seconde voix était celle de Mignon lui-même. Ces deux jeunes gens, ne couchant point dans le même dortoir, trouvaient le moyen de se faire passer pour malades, afin de dormir de temps en temps dans le même lit.

D’abord surpris de cette découverte, Léopold songea à en tirer parti. Il suffit de dire qu’il eut son tour.

* * * * *

Mignon était profondément vicieux. Je tiens d’un médecin de sa famille qu’il préférait le plaisir solitaire au coonanisme. Sa démarche, certains jours, ses yeux cernés, trahissaient trop ouvertement son vice pour qu’il pût le nier. D’ailleurs, cette préférence s’accordait chez lui avec la vanité et l’égoïsme monstrueux qui formaient le fond de son caractère.

Le matin, quand, à la première récréation, il disait bonjour à ses amoureux, l’un d’eux le regardait fixement et lui disait en souriant:

--Eh! eh! _il a plu cette nuit?_

Ce mot avait été prononcé pour la première fois par Mignon lui-même. Il avait posé la question un peu trop haut à Z... On l’avait entendue et répétée. Quant à Z..., il nous intéresse peu: ç’avait été un joli garçon; il fallait qu’il fût doué d’une santé robuste pour s’être livré à tous les raffinements du vice sans paraître en souffrir. Comme il ne lui restait plus aucune fraîcheur, ses amants étaient des gens plus affamés que difficiles. Aussi ses camarades l’appelaient-ils _refugium peccatorum_.

* * * * *

Je viens d’esquisser, lecteur, un des nombreux aspects de la prostitution au collége. Je vous ai présenté quelques-uns des personnages de ce monde gangrené. Des vauriens! dites-vous.--Ce ne sont pas toujours les pires de nos collégiens.

Ces vauriens ne sont pas des méchants. L’enfant--vous savez le mot de Lafontaine--l’enfant est malfaisant; l’adolescent ne l’est point. J’ai eu occasion d’observer fréquemment l’alliance, chez les jeunes gens de cet âge, des habitudes les plus déplorables et des sentiments les plus délicats. Sachez bien que le sot très souvent manque de cœur et qu’il n’a même point l’étoffe du vice. C’est chez les meilleurs que le vice fait ses plus effrayants ravages. Ceux-là sont cités pour les scandales de leur existence collégienne; ils ne cachent point leurs goûts. Malheureusement, il arrive qu’au bout de peu de temps les facultés les plus nobles disparaissent; le système nerveux surmené, l’intelligence s’obscurcit, et la patrie française compte un homme de moins.

Pas un enfant n’échappe à la contagion. Les esprits médiocres, les tempéraments froids parviennent à triompher du vice, mais ils n’en ont pas moins été flétris à l’heure même où la fleur délicate des sentiments généreux de la jeunesse allait s’épanouir. Ce mot qu’on répète à satiété: _Il n’y a plus d’enfants_, ce mot est terrible, et l’on ne comprend pas assez quelle condamnation il contient. «Ce qui n’a pas été un enfant ne sera point un homme.» La dépravation précoce a stérilisé le cœur: quelle résolution héroïque y germera jamais?

L’héroïsme, l’enthousiasme ne sont-ils point traités aujourd’hui d’enfantillages? Les eunuques ont pris le parti de parodier les sentiments auxquels ils sont inaccessibles. Croyez-le, la blague informe, le ricanement stérile, enfants bâtards de la vieille gaîté gauloise, ne proviennent que de ceci: le dessèchement du cœur par le vice, l’anéantissement dans l’enfant de la vertu virile.

* * * * *

Mignon occupe sans doute aujourd’hui quelque position brillante dans la diplomatie. C’est une nullité de plus dans les rouages de la haute administration. Homme sans passion, sans moralité, il s’est trouvé en Suisse quand la guerre a éclaté, et n’a saisi le temps de revenir qu’une fois les dernières flammes de la Commune éteintes. L’esprit, le cœur sont émasculés; il est vrai que celui-là était prédestiné.

Ses amants valent mieux que lui. Horace est intelligent: il n’a besoin que d’être dirigé. Richard est un garçon capable de résolution; la vie de collége l’a énervé.

Lecteur, gardez ce jeune homme près de vous. Ne lui donnez aucun maître, j’y consens. Mais qu’il aille et vienne; qu’il voie le monde, serait-ce le monde des salons parisiens.

Je vous jure qu’au bout d’un an il aura plus appris, plus acquis qu’en dix années de collége: le sportsman précoce, le boulevardier blasé gâtent moins leurs facultés, leur avenir, en dix années de courses, de parties, de voyages et de plaisirs. A _faire la vie_, ils apprennent davantage, et leurs vices au moins ne sont pas des vices contre nature.

Votre illusion est de croire que votre fils travaille: ce qui travaille en lui, c’est l’imagination, ce sont les sens irrités par l’oisiveté des longues heures d’étude et par les méditations érotiques.

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La masturbation, une fois devenue habitude, produit en peu de temps l’imbécillité. J’ai connu des enfants parfaitement doués qui, au bout de deux ans, sont devenus de véritables _crétins_. L’un d’eux, porteur d’une fort jolie physionomie, et, ce qui vaut mieux, capable des plus sincères affections, s’est gâté ainsi comme à vue d’œil. Les premières poignées de main qu’il a reçues, le jour même de son arrivée, contenaient une invitation obscène. Le goût des plaisirs sensuels devenait rapidement pour lui une nécessité. En peu de temps son intelligence s’est émoussée, il se savait vicieux et manifestait souvent le plus sincère désir de se corriger: mais le tempérament et l’habitude triomphaient. Son caractère, sans cesser d’être bon et ouvert, s’aigrit rapidement. Il faisait les plus louables efforts, et ne parvenait pas à occuper dans sa classe le rang qu’il méritait: certainement aucun de ses condisciples ne travaillait aussi consciencieusement que lui; eh bien, les résultats étaient à peu près nuls; le malheureux enfant avait épuisé les ressources qu’il tenait de la nature; le vice avait détruit les ressorts de l’intelligence. Vainement, la tête entre ses mains, il étudiait patiemment: l’esprit était devenu rebelle aux impressions; l’abus de la sensation avait détraqué pour toujours cette cervelle excellemment organisée[3].

[3] L’onanisme, dit le docteur Deslandes, produit souvent un affaiblissement très-marqué de l’intelligence et particulièrement de la mémoire. Des jeunes gens qui avaient précédemment donné des témoignages non équivoques d’une certaine vivacité d’esprit et d’aptitude à s’instruire, deviennent, après s’être livrés à cette habitude, lourds, comme hébétés et incapables de toute application. Il est évident que cet état transitoire qui succède immédiatement à l’acte vénérien est devenu continuel, parce qu’on ne lui permet pas de se dissiper d’une manière complète. Cet affaiblissement des facultés intellectuelles ne doit pas toujours être considéré comme étant sans remède.

Il est rare que ces effets n’apparaissent pas.

Cependant Mignon avait gardé son intelligence presque intacte, et j’ai eu occasion de noter quelques autres exceptions curieuses: en voici une.

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C’est un Américain. Petit, maigre, les épaules carrées, il avait, à l’âge de seize ans, le teint d’un blanc mat et pas un poil de barbe. Les yeux étaient brillants et humides, la démarche fatiguée. J’ai vu ce garçon se battre en jouant avec ses camarades: au bout d’une minute, il était pris d’une espèce de défaillance, et se laissait renverser à terre en éclatant de rire. D’ailleurs, extrêmement intelligent, et même spirituel, il excellait à raconter des anecdotes ordurières: on faisait cercle autour de lui, et lorsqu’il entonnait, d’une voix grêle, quelque refrain obscène, il y mettait une verve extraordinaire. C’était le seul moment où ses joues pâles se colorassent un peu. Ce garçon était un véritable phénomène de corruption précoce. Le vice chez lui était invétéré, et devenait pour ainsi dire sa nature même. Il n’avait à Paris qu’un correspondant, et on ne l’entendait jamais parler de sa famille. De toutes les choses les plus respectables il plaisantait avec un cynisme imperturbable. Plus de dix enfants ont été gâtés par ce malheureux, qui, plus semblable au singe qu’à l’homme, en était arrivé à ce degré où les pratiques vicieuses sont comme une condition de la continuation de la vie. Une seule opération, très délicate au cas particulier, pouvait extirper radicalement le vice: aucun médecin n’a osé la tenter. D’ailleurs, il n’y avait visiblement plus de remèdes contre la gangrène morale dont cet enfant de seize ans était infecté.

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Les soupirants de Mignon et Mignon lui-même, quoique fort corrompus, étaient encore loin de ce degré d’avilissement.

J’ai dit comment Horace passait le temps des études. Il compilait, il versifiait, il analysait sa flamme, et dissertait à perte de vue de philosophie et de religion à propos de Mignon. Une partie de cette volumineuse correspondance se trouve entre mes mains. Rien ne pouvant mieux expliquer la confusion des sentiments, la perversion de la raison et du cœur que produit l’internat, nous allons, lecteur, fouiller au hasard ces lettres, ces griffonnages d’écolier, documents précieux dans le procès que je fais à l’éducation moderne.

Vous connaissez déjà Horace, mais vous le connaissez mal, votre première pensée, lorsque je vous ai parlé de ses amours, a été: Quel chenapan! Et je me suis empressé de vous dire qu’il n’était point un chenapan.

Non seulement Horace n’est pas ce que vous croyez, mais c’est un sujet rare: il possède une mémoire extraordinaire. Le travail ne lui coûte rien; il fait très facilement d’assez jolis vers. En un mot, c’est, à l’heure où j’écris ceci, un homme distingué; vous l’invitez volontiers à dîner et lui donnez la place d’honneur entre votre femme et votre fille. J’ai choisi ce sujet précisément pour vous montrer comment le vice s’introduisait dans les âmes élevées, comment il pervertissait le sens du vrai et du bon. Le vulgaire n’a point contre l’envahissement du vice ces ressources que possède Horace.

Ses lettres que j’ai là, sur ma table, sont remplies de citations de tous les auteurs, anciens ou modernes. D’ailleurs, il est un des vingt-cinq fainéants de sa classe. De temps en temps, il ouvre un _Manuel du baccalauréat_, mais c’est tout. Et si ses professeurs ne lui ont pas donné, quand il était enfant, le dégoût invincible de toutes les beautés classiques, c’est, je le répète, qu’il a l’esprit doué.

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Ce que vous allez lire est adressé à un ami commun,--qui était en même temps un rival: car on n’aimait point Mignon d’amitié.