La première flétrissure

Part 2

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Cette influence moralisatrice de la famille se fait sentir, dans une certaine mesure, au collége même. Ainsi, l’enfant qui succombe le plus vite et le plus sûrement est celui que des parents (indignes de ce titre) font sortir deux fois l’année: aux grandes vacances et à Paques. Celui-là a dû organiser toute sa vie entre les quatre murs du collége: ses besoins d’affection, il les a reportés sur certains de ses camarades parmi lesquels, hélas! se trouve toujours ce que l’autorité appelle des _complices_. Le vice lui a été inoculé avant qu’il sût ce que c’était, et il marche droit à l’idiotisme sans s’en douter. A peine entré dans la geôle, il a appris; maintenant il enseigne. Son système nerveux était d’abord surexcité, et il souffrait; aujourd’hui (il a quatorze ans), la sensation est émoussée. Il est l’élève le plus paresseux de sa classe, et cela naturellement: il ne peut pas travailler. La mémoire, cette faculté principale à l’École, la mémoire est complétement détruite.

Faisons l’inventaire de la vie de ce malheureux:

Il a pris des habitudes et des manies de vieux garçon. Toutes ses démarches de la journée sont réglées. Dans son pupitre, il a une lampe à esprit de vin faite d’un encrier de buis; un cordon de soulier sert de mèche. Il fait, le matin, du chocolat à l’eau: une palissade de livres dissimule au pion la lumière. Cette boîte en carton, percée de plusieurs trous, contient des feuilles d’acacias sur lesquelles se prélasse un hanneton ou un ver à soie. Dans une autre prison, formée d’un bouchon évidé et grillée d’épingles, des mouches volètent. Tous ces menus travaux occupent constamment l’esprit du _potache_: il taille dans une règle des petits bateaux, des figurines dans un marron d’Inde; comme Pellisson, il apprivoise des araignées. D’ailleurs, il n’est pas malheureux plus que l’oiseau né en cage; il n’a jamais connu une autre vie que celle-là, et la joie des camarades qui sortent le dimanche, ne lui fait aucune envie.

J’ai remarqué que les maîtres-d’études se liaient volontiers avec ce prisonnier, car ce n’est pas un enfant: le vice et la routine l’ont vieilli. Ce ne sera point un homme, et il est certain, pour moi, qu’il ne sortira point du collége. S’il a un bon numéro à la loterie du baccalauréat, il demeurera dans l’établissement en qualité de maître-d’études.

Internat, internement; soit: le Code emploie un autre vocable, il prévoit et punit la _séquestration_.

De bonne foi, et laissant de côté les arguties des jurisconsultes, en morale, en raison, n’est-ce pas là un fait de séquestration?

Ce fait, cependant, est loin d’être isolé. Dans chaque cour, on compte environ dix jeunes gens qui sont ainsi retirés du monde et de l’air libre, confinés dans le vice et l’abêtissement. J’en ai connu un qui était absolument idiot. Il faisait la joie des pions et des élèves. C’était un mulâtre de la Martinique, et le professeur, en ouvrant la classe, ne manquait jamais de lui lancer cette plaisanterie:

--«Otez donc vos gants, Monsieur X... (on rit). Ah! pardon, vous étiez dans l’ombre...»

* * * * *

«La nature des fréquentations d’un jeune sujet, dit le docteur Deslandes, peut éveiller des soupçons, _car la masturbation se donne_.» Voilà pourquoi, Monsieur, je vous conseille de ne mettre votre fils au collége qu’en qualité d’externe. Pendant que vous êtes à vos affaires, il va en classe, et le reste du temps vous vivez avec lui. Vous éloignez de lui les spectacles obscènes, les excitations des sens: à ce titre, vous devez à tout prix garder votre enfant chez vous.

Car, interne, ces spectacles l’assiégeraient partout: au dortoir, aux récréations, à l’étude. La classe seule fait exception. D’ailleurs, en classe, l’externe n’est point placé près des internes.

L’autorité a imaginé d’arracher ceux-ci à la société pernicieuse de jeunes gens qui vivent au grand air; et moi, je vous félicite de ce que votre fils est tenu éloigné des jeunes gens qui vivent en troupeau.

* * * * *

Je ne puis pas entrer dans les détails de cette prostitution enfantine. Je ne cesserai de le répéter: ce qu’il y a de plus pitoyable, c’est l’_innocence_ de ces êtres flétris, c’est l’ignorance où ils sont de la monstruosité de leurs actes. Le monstre, c’est la luxure, c’est l’oisiveté de la geôle. Le vice, en cet endroit, est quelque chose de fatal, à quoi on peut à peine se soustraire, et le mal s’empare aisément d’êtres qui n’ont point encore la conscience du mal.

* * * * *

Si je signale des choses énormes, je ne signale que des choses vraies, et si je relève des faits exceptionnels, c’est pour montrer les conséquences extrêmes de l’état de choses créé par l’internat.

J’ai vu des enfants de douze ans se prostituer, c’est-à-dire offrir leurs affreux services à des _grands_ pour des gâteaux, pour de l’argent.

Voici un fait plus fréquent: le _grand_ fait les devoirs du _petit_ et touche sa récompense en plaisirs unisexuels.

_Mutua duorum discipulorum, laniatis vestibus, manustupratio quasi quotidie deprehendi posset[2]._

[2] Dans un lycée de Paris, on a imaginé de supprimer les poches. Les enfants ouvrent la couture, en ayant soin de conserver le liseré rouge.

Un _grand_ donne rendez-vous à un _petit_, soit le dimanche quand on réunit les quartiers, soit tous les jours aux _lieux_, soit même au dortoir. Mais cet arrangement est le plus rare, étant le plus périlleux.

Un de ces malheureux allait voir _son complice_ chez ses parents, le dimanche. Un autre ne dissimulait pas qu’il avait gâté sa sœur. Le vice ainsi déborde au dehors.

Assez, n’est-ce pas? Eh bien, je ne prononce plus qu’un mot. Ce qui se passe actuellement dans la plupart des colléges entre enfants de neuf à quatorze ans, est de la pure promiscuité. Si donc, sachant cela parfaitement, vous persistez à faire de votre fils un _potache_, vous avez neuf chances sur dix de commettre un infanticide moral.

* * * * *

Ceci est l’histoire de Gaston C..., qui occupe aujourd’hui une haute position officielle. Je la raconte de son aveu.

Mis au lycée à l’âge de dix ans, il se sentait infiniment malheureux, et c’est en pleurant abondamment qu’il s’endormait chaque soir. Il était orphelin, sa mère étant morte en le mettant au monde. Son père ne s’occupait point de lui. Cependant il se consumait dans la pensée de revoir ce père et sa petite sœur Cécile. Il en tomba malade.

A l’infirmerie, quelle consolation! il rencontre les sœurs de charité. Le voilà qui se met à les aimer, et comme c’était le plus charmant enfant du monde, celles-ci le lui rendaient bien. Elles ont trouvé moyen de le garder un mois de trop.

Dépeindre la douleur du pauvre enfant quand il a dû quitter cette délicate famille d’adoption, j’y renonce. Les sœurs de charité, ces déshéritées de la nature, pleurèrent presque elles-mêmes, en le laissant partir, cet ange blondin, ce ressouvenir de leur vie manquée, de leur destinée sociale désertée. Chacune l’aimait avec jalousie, comme si elle l’avait mis au monde; et lui, il avait retrouvé ce qu’il faut à l’enfant le plus longtemps possible, entendez-vous, lecteur, LA MÈRE.

En descendant de l’infirmerie, Gaston C... retrouve ses camarades. Il mordait son mouchoir pour ne pas éclater en sanglots. Les sœurs lui avaient enseigné à prier. Au lieu d’aller aux récréations, il s’échappait, affrontait les retenues pour rentrer dans l’étude; là, il ouvrait un petit _manuel_ qui venait de la sœur Colombe, et il lisait avec ferveur, implorant, tout en larmes, la protection du bon Dieu.

Un jour, comme la porte de son étude était fermée, après quelques démarches inutiles, il prit le parti d’aller s’enfermer dans une étude voisine; il y surprit deux de ses camarades dans une posture et une occupation obscènes. Jusque-là, il n’avait pas fréquenté ses camarades, qui le haïssaient. Saisi d’un dégoût instinctif, il s’enfuit, et le voilà qui glose.

Les écoliers le traitent de sot, de _cafard_. Il se bat avec l’un d’eux et le jette par terre, ce qui lui attire immédiatement quelque considération des autres.

Mais une image et des idées étranges avaient fait irruption dans ce jeune cerveau. Il s’inquiète, cherche à savoir, interroge: les fanfarons de vice l’initient avec joie.

Que fait Gaston? Il prend des notes sur tout ce qu’il entend; il copie des chansons obscènes, il fait une relation des amours d’un pion, fable de collége, et constitue ainsi un dossier à charge, où l’accusé est l’internat. Ce n’était point mal imaginé pour un enfant de dix ans, qui exécrait le collége et ne songeait qu’à retrouver le foyer paternel perdu.

Les documents sont adressés au père. Celui-ci s’en va naïvement trouver M. le proviseur, et lui détaille la chose. Surprise, indignation, promesse d’enquête: les maîtres-d’études sont convoqués, on appelle plusieurs élèves. Un grand scandale a lieu, et le malheureux Gaston, traité de calomniateur, est condamné à demeurer au collége pendant les grandes vacances. Le proviseur voulait d’abord le chasser; c’est sur les instances du père que la punition a été commuée.

--«Jamais, me disait-il depuis, jamais je n’oublierai la stupéfaction où m’a plongé cette première perspective ouverte sur la malignité et l’hypocrisie humaines. J’en faillis devenir fou. Je m’interrogeais moi-même anxieusement, et me prenais à douter de mon innocence. J’ai avalé des couleurs pour m’empoisonner, et n’ai pas réussi. J’ai voulu me sauver, et me suis vu rattraper par un garçon. Cette aventure m’a vieilli de plusieurs années.»

* * * * *

Allez dans une cour de récréation. Des enfants de douze à quinze ans se promènent gravement; en hiver, ils se collent au mur blanc que le soleil chauffe; en été, ils s’asseyent ou même se couchent sur leur tunique. Ils sont réunis par groupes de cinq ou six individus, car je ne parle pas des couples,--ou accouplements. Quelle est la conversation de ces bambins?

L’ordure la plus crapuleuse en fait le fond. Il n’est pas d’équivoque qui les fasse rougir. Ils ne savent rire que lorsque quelque grosse saleté chatouille leur imagination déjà blasée. Point de débauche secrète qu’ils ne connaissent; point de raffinements qui leur soient étrangers: leur curiosité a pénétré dans les auteurs anciens pour y apprendre les pratiques de la pédérastie et de la tribadie. Les chansons, les gravures, les photographies obscènes passent de mains en mains. Chaque génération d’écoliers communique à la suivante ses traditions et ses turpitudes. Il est telle platitude rimée comme l’_Examen de Flora_, telles comédies infâmes comme le _Théâtre Gaillard_, dont il circule des copies manuscrites dans tous les colléges de France. Car il y a là réellement une littérature pornocratique, apportée en partie par les pions, qui ne sort point des murs du collége. Et j’ai rencontré là des livres dont j’ai vainement donné le titre et la date de publication aux premiers éditeurs de Paris.

* * * * *

Je veux traiter en passant cette question des lectures pernicieuses.

Qu’est-ce qu’un livre _moral_? Que faut-il permettre ou interdire aux enfants, aux jeunes gens?

Un auteur qui fait l’apologie du vice ou du crime est un auteur immoral.--Soit. L’enfant ne lira point _Mademoiselle de Maupin_ ni _Justine_.

Mais que dites-vous de ces livres _moraux_, c’est-à-dire qui ont pour but de démontrer la laideur du vice et l’excellence de la vertu: _Don Quichotte_, les comédies de _Molière_, _Gil Blas_, _Clarisse Harlowe_, _Paul et Virginie_?

Faut-il donner tout cela à lire à un enfant âgé de quatorze ans?

En principe, je réponds: Oui.

Ces livres contiennent des mots vifs, des peintures lestes ou brillantes. Mais je suppose que l’enfant qui lit cela ne cherche point le mal. Je l’imagine,--à quatorze ans,--instruit, d’une manière à la fois discrète et scientifique, par son père lui-même, de ce que sont les relations sexuelles et l’acte de la génération. Son imagination n’est point sensible, parce que sa raison est émue. Il étudie en lisant, et c’est le beau qu’il cherche, qu’il admire. Aussi les secrets de la nature ne l’étonnent-ils point, et de la connaissance des passions humaines il ne recueille que l’ambition du bien.

Je le sais: ce jeune homme n’existe point. Dans notre société où, à défaut de la foi, le préjugé religieux est demeuré, il règne une fausse pudeur qui prescrit de ne point parler de certaines choses. Cette modestie-là prend sa revanche en temps et lieu, et à tant de retenue succèdent les plaisanteries indécentes et les parodies ignobles. Mais il est convenu dans le monde qu’on garde le silence sur ces choses et, plutôt que d’instruire lui-même ses enfants quand l’âge de la puberté est venu, le père de famille préfère les abandonner aux mauvaises connaissances, aux mauvais livres et aux mauvaises habitudes.

J’ai connu de ces pères philosophes qui déclaraient fermer les yeux sur la conduite de leurs fils: ils ne les ouvraient que quand la maladie enlevait ceux-ci à l’apprentissage de la débauche.

S’il faut donc considérer l’enfant au collége, je reconnais que tous ces livres sont dangereux. Mais je vais plus loin, et je retire de ses mains Boileau, Fénelon, Bossuet, tous les auteurs qui ont traité plus ou moins directement des plaisirs sensuels. Ils les ont flétris, sans doute, mais dans une ligne que le collégien ne lit pas.

Car dans ses livres classiques, et jusque dans le _Manuel de la confession_, il cherche et trouve un aliment à la surexcitation constante de son imagination. Ce misérable cerveau n’est occupé, envahi que par des impressions lascives; il s’épuise dans la méditation du plaisir, s’use et se détraque par l’abus de la sensation.

Les allusions les plus légères lui suffisent, le cynisme le plus grossier ne le révolte pas. On a souvent dit que le nu n’avait point d’action sur les sens, qu’ils s’enflammaient seulement à la vue du décolleté. Cette observation n’est pas applicable à l’écolier. Son goût est dépravé, et les ordures de Rabelais ne sont pas une épice trop forte pour ce palais échauffé.

Je me résume. Laissez à votre collégien tous les livres qu’il vous plaira, ou bien faites-lui sa part: le résultat sera à peu près le même. Les livres, quoi qu’on ait dit, favorisent peu le vice. Si l’onaniaque les emploie comme moyen d’excitation, ne doutez point qu’à leur défaut il ne trouve d’autres instruments. Et les conversations honteuses que tiennent ces bambins ne leur sont point inspirées par les livres qu’ils lisent, car ils ont eu l’expérience de la débauche avant de connaître aucun écrit sur la matière.

Un romancier raconte l’histoire d’une femme séduite au moyen d’un livre du marquis de Sade. La chose semble mal imaginée. Sur une âme novice, un livre infâme ne produit qu’une seule impression: l’horreur.

Qu’on ne parle donc point de l’influence pernicieuse des mauvaises lectures.

Faites lire tout haut, Monsieur, à votre fils _Gil Blas_ ou _Clarisse Harlowe_. Si les passages vifs provoquent ce «ris d’après nature» dont parle l’auteur des _Plaideurs_, eh bien! je vous en félicite: c’est que le cœur n’est pas entamé. Mais ce que vous devez écarter avant tout, c’est le mystère. N’interdisez rien à ce jeune homme; s’il veut lire M. de Sade, donnez-lui M. de Sade. Point de fruit défendu. Qu’il connaisse lui-même et apprécie le mal; ainsi seulement le mal n’aura point d’attraits pour lui, et sa curiosité, fort légitime, étant satisfaite, il usera avec modération des fruits nombreux, tous permis également, du paradis.

* * * * *

«Qu’il puisse faire toutes choses et n’ayme à faire que les bonnes.» Pères de famille, c’est là un mot de Montaigne que vous devez avoir toujours en la pensée. Il n’y a point de vertu sans liberté, et c’est de l’asservissement que naissent tous les vices. Le fait seul de l’internement d’un être qui pense est le commencement de la dégradation morale qui va s’accomplir. Quant aux bonnes actions, elles sont impossibles où l’indépendance n’existe pas.

Les hommes qui recueillent un enfant et règlent sa vie, non pas au gré de la nature, mais à leur fantaisie propre, devraient s’engager à le rendre à ses parents pur, sain et sauf. Incapable dans cette geôle de bien et de mal, ils devraient au moins le garantir contre la peste, et, s’ils ne développent point ses qualités, ne pas lui inculquer des vices. Voilà le traité à forfait que les parents devraient exiger avant d’abandonner leurs enfants à des étrangers. Ils ne le font point; leur prudence ne va pas jusque-là. D’ailleurs, combien oublient que l’instruction n’est pas l’éducation, confondent l’une avec l’autre, et ne songent point à demander à leurs fils comment ils vivent!

* * * * *

J’ai eu souvent occasion d’entretenir des parents de ces choses. Je les exhortais à mettre leurs fils au collége en qualité d’_externes_. Je dépeignais les mœurs de l’internat: je racontais les scènes abominables qui se passent tous les jours dans certaines pensions de province, où la poignée de main même devient un attouchement, et je suppliais ces pères d’avoir souci de l’innocence de leurs enfants. Quelques-uns alors rappelaient leurs propres souvenirs. L’un d’eux me faisait ces objections:

--«La corruption que vous dépeignez n’est que superficielle: le terme même auquel vous avez fait plusieurs fois allusion, et que vous traduisez par _complice_, est pris dans l’acception la plus méprisante, et constitue dans ce monde-là l’injure la plus intolérable. On ne peut pas empêcher ces choses, et, après tout, le siècle a eu deux générations glorieuses qui sont sorties des colléges de l’État.»

--Sans doute, répondais-je, le mot _l..._ est ignominieux: mais les mots _c..._, _p..._, qu’emploie Molière ne sont-ils pas également injurieux, et de cette observation peut-on conclure que la prostitution est quelque chose de rare et d’exceptionnel?

Ce siècle a produit beaucoup d’hommes de talent, dites-vous;--et celui de Tibère, et celui de Léon X. Cette graine-là lève sur tous les terrains et dans tous les temps. Ce n’est point des exceptions que je m’occupe, c’est au contraire de la multitude. Eh bien, la lèpre sévit sur cette multitude. Certaines natures d’élite guérissent, et conservent à peine plus tard la trace du mal; d’autres, en plus petit nombre encore, sont absolument réfractaires, mais ce sont là précisément des exceptions.

Dans certaines maisons, il n’y a pas _un seul_, entendez-vous bien, un seul enfant qui échappe à la contagion. Et allez voir vous-même ce qui se passe dans le premier lycée de France: vivez quelque temps de la vie de pion, et vous vous convaincrez que le fléau est aussi général, si ses ravages sont moins profonds. Sans doute il y a plus d’air dans la capitale: la vie est plus propre, plus confortable, les dérivatifs extérieurs sont nombreux, mais c’est toujours la prison, toujours l’absence de famille, et par conséquent la démoralisation.

Dans une de ses satires, Horace se félicite d’avoir été élevé par son père lui-même:

«Si nul, à moins de mentir, ne peut me reprocher d’être convoiteux, avare, débauché; si ma pureté, mon intégrité me rendent cher à mes amis, c’est grâce à mon père... Mon père lui-même, gardien à l’œil sévère, me suivait chez tous mes maîtres: que vous dirai-je? mon innocence, cette fleur de la vertu, fut préservée non-seulement de toute action, mais encore de tout soupçon honteux.» (L. I, _Sat._ VI.)

Cette surveillance exercée sur les précepteurs eux-mêmes, est aujourd’hui impraticable aux pères de famille. Les Romains envoyaient leurs fils suivre des cours publics, et les pouvaient accompagner. Jamais ils n’eussent imaginé, transportant le foyer paternel chez des mercenaires, de les enfermer pêle-mêle par centaines dans un même édifice durant les dix plus belles et plus précieuses années de leur vie.

J’ai dit quels développements effrayants prenait le mal à l’époque de la puberté. L’enfant qui s’est adonné aux pratiques de l’onanisme durant cette période, trop souvent est perdu, incurable. Mais un fait à remarquer, c’est que chez plusieurs les premiers besoins de l’amour qui se font sentir modifient les habitudes vicieuses, et, sans les extirper, les règlent et les gouvernent d’une singulière façon. La flétrissure de la chair gagne alors l’intelligence, et l’on voit naître ces amours monstrueux et cependant sincères, que Platon et Virgile ont idéalisés. Il y a là un sujet d’étude philosophique extrêmement curieux, et qu’il est étonnant qu’on n’ait point abordé. Les instincts naturels sont faussés, se déforment, et l’esprit et le cœur deviennent le siége de passions bizarres, où le vice et l’amour du beau, les goûts honteux et les aspirations idéales se confondent et se combinent étrangement.

Jusqu’ici je n’ai montré que l’enfant corrompu et corrupteur. Une sorte de promiscuité régnait dans ce petit peuple d’enfants sans famille: eh bien, à cette promiscuité succèdent, l’adolescence venue, des accouplements par consentement mutuel. Des unions libres s’effectuent entre ces jeunes gens, sevrés à la fois des affections de la famille et des satisfactions sexuelles: le vice devient rangé et entre en ménage.

* * * * *

Je vais raconter un de ces romans. Il est authentique; je pourrais nommer le collége. Les acteurs sont encore vivants, et plusieurs savent que j’écris ceci. Je ne dirai rien qui ne soit scrupuleusement exact. Je parlerai _de visu, de auditis, de scriptis_.

Avant de commencer, quelques mots sur le travail des classes et des études seront utiles.

* * * * *

A Paris, les classes de troisième, de seconde, de rhétorique sont en général composées de deux divisions, comprenant ensemble de soixante à quatre-vingts élèves, un professeur par division.

Nous voici dans une salle contenant trente-cinq élèves: croyez-vous que ces trente-cinq jeunes gens occupent tous à un certain degré l’attention du professeur?--Non, n’est-ce pas, cela est impossible. Or, sans chercher le possible, voici ce qui est.

Dix ou douze devoirs sont lus et critiqués; dix ou douze élèves, les plus forts, entendent la parole du maître depuis le 1er octobre jusqu’au 1er août, et en font leur profit. Ces douze jeunes gens sont destinés à entretenir la bonne réputation du lycée, et à remporter des prix au concours général: ils sont la raison d’être de l’établissement;--le reste est le bétail en exploitation.

Si l’on m’accuse d’exagération, je rappellerai que les proviseurs sont en correspondance avec les directeurs des colléges de province, qu’ils recrutent chaque année et font venir à Paris les sujets les plus précieux de ces maisons. Ces élèves sont-ils pauvres? Ils payent en nominations au concours,--monnaie inestimable qui vaudra au proviseur un rectorat, et au lycée un surcroît d’arrivants pour la rentrée des classes.

La conséquence de cet état de choses n’a pas été souvent notée. On voit ce qu’est la classe: dix élèves travaillent, le reste dort les yeux ouverts, les bras croisés, n’osant s’occuper autrement, par respect pour le professeur. Mais à l’étude ce n’est plus cela.

La première préoccupation de l’écolier est de faire sa _copie_: sur les dix ou douze forts, six au moins sont des externes. Dans toutes les classes, j’ai trouvé cette proportion. Eh bien, les cinq internes font chacun leur devoir, mais ils le font pour toute l’étude. Les textes étant donnés deux ou trois jours d’avance, afin de faciliter les recherches historiques ou autres, la version, le thème, le discours même sont communiqués, et vingt-cinq élèves sur trente-cinq livrent une _copie_ calquée avec plus ou moins de précaution et d’habileté.