Part 1
LA PREMIÈRE FLÉTRISSURE
PAR Le Docteur J. AGRIPPA
Au moins, je vais toucher une étrange matière, Ne vous scandalisez en aucune manière, Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis, Car c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.
(Molière.--_Tartuffe_.)
PARIS L. HURTAU, LIBRAIRE-ÉDITEUR 12, 13, GALERIE DE L’ODÉON, 14, 15
1873
Alexandre Dumas fils a écrit, dans l’_Affaire Clémenceau_:
«On s’étonne de l’immoralité, du scepticisme, de la dépravation des temps modernes: entrez dans le premier collége venu, remuez cette apparente jeunesse, appelez à la surface ce qui est au fond, analysez cette vase, vous ne vous étonnerez plus. La source est empoisonnée depuis longtemps: et quand on n’a pas été un enfant, on ne devient pas un homme.»
Cette analyse dont parle Dumas fils, j’ai tenté de la faire pour l’édification des pères de famille.
Quelques-uns crieront: Au scandale!--Je réponds à ceux-là qu’il faut étaler sincèrement la plaie pour la pouvoir inspecter et guérir.
D’autres diront: Enfantillages!--Je ne partage point cet optimisme.
Je n’ai pas prononcé un mot qui ne soit exact, ni rapporté un fait dont je ne puisse fournir des preuves, produire des témoins.
J’ai laissé de côté les procédés d’instruction stériles, l’enseignement mécanique, pour m’attacher exclusivement à la question des mœurs. On veut réformer les études: cela est fort bien. Mais je voudrais qu’on réformât l’éducation.
Le vice germe spontanément sur cet engrais malsain du collége: en tant que régime d’emprisonnement et d’agglomération, l’internat est mortel aux inclinations honnêtes, et,--pardon du mot,--à la vertu. Toutes les améliorations qu’on pourra inventer sont inutiles.
Je plaide la suppression radicale de l’internat, la fermeture de mauvais lieux, où sous prétexte de latin et de grec, la chair et l’esprit de nos enfants sont gâtés et s’atrophient sans retour.
Que l’affection que j’analyse soit uniquement due à l’internat, je ne le prétends point, mais je montre que l’internat la développe au point de la rendre quelquefois incurable. Loin de moi la pensée d’attaquer ni l’Université ni aucun corps enseignant: je fais le procès d’un système.
Que vos enfants soient _instruits_ au dehors, soit. Mais c’est vous seul, père de famille, qui devez _élever_ vos enfants, parce qu’il n’existe pas un individu sur la terre qui vous puisse remplacer dans ce quotidien labeur.
Ne le voulez-vous point? Eh bien! sachez au moins ce que fera d’eux le collége, et voyez si, pour reconquérir nos provinces et notre honneur perdus, nous pouvons compter sur la France de demain.
J. A.
* * * * *
Il n’est pas inutile d’avertir que, par le mot _collége_ fréquemment employé au cours de ces pages, je désigne tout établissement qui recueille un certain nombre d’enfants, les loge, les nourrit, prétend les élever en lieu et place de leurs parents.
LA
PREMIÈRE FLÉTRISSURE
Monsieur est au café ou au Cercle; madame est en visites. Le petit Henri est au collége, la petite Berthe chez les sœurs. Monsieur et madame disent _mon fils, ma fille_; parents vient de _parere_: n’ont-ils pas engendré?
Henri a dû rester deux ans en nourrice, étant de mauvaise santé. Ensuite, il a passé cinq ans à la maison. Mais il salissait tout, il cassait tout; la bonne n’en pouvait venir à bout. On l’envoyait chez sa grand’mère l’été. Enfin, comme madame ne pouvait garder un pareil petit diable, elle l’a mis au collége où il se tiendra tranquille. Henri en a pour douze années, au bout desquelles il prendra la clef des champs et ira courir les filles.
Il a vingt ans. Sa mère qui vieillit lui demande quelquefois son bras pour sortir; mais le garçon se dérobe à cet honneur; n’a-t-il point ses amis, ses affaires?
C’est là le foyer, le _home_ français.
Qu’il y eût des génératrices comme il y a des nourrices, croyez-vous que madame se fût donné la peine d’accoucher?
Voilà cependant le seul lien qui constitue la famille aujourd’hui. Ce jeune homme, cette jeune fille, elle les a mis au monde avec douleur. Et elle se récrie sur leur ingratitude lorsque la nourrice, la bonne, la grand’mère, les professeurs, les pions, les camarades s’étant effacés, elle se retrouve seule en présence de ces deux êtres qu’à peine sortis de ses entrailles elle a remis à des étrangers!
En vérité, si c’est cela la maternité, j’aime mieux qu’on l’esquive absolument; et Malthus connaissait son siècle, qui prescrivait le _restreint moral_.
Je m’adresse à vous, père de famille, pour vous conter ce que vous semblez ignorer parfaitement: l’éducation qu’a reçue votre fils au collége. Pendant le siége, vous étiez, n’est-ce pas, de la garde nationale? Vous avez, comme tout le monde, déploré notre décadence; vous vous êtes écrié: Français dégénérés! La virilité physique et morale, ce que les Romains appelaient _virtus_, la force d’initiative n’apparaissait nulle part;--et le soir, au coin du feu, en fumant votre cigare, vous cherchiez, comme tant d’autres, la «cause de nos désastres».--Rassurez-vous: je ne prétends pas vous la révéler; mais je veux dire comment vous avez contribué pour votre part à ces désastres, en rejetant sur d’autres vos devoirs de père, en laissant donner à vos enfants une éducation qui leur coûte l’intelligence et la santé. Je déclare que le patriotisme ne peut point exister dans une nation qui ne connaît pas la famille.
Les devoirs de la famille sont les premiers devoirs, la condition et l’apprentissage des autres. C’est chez vous, non chez des étrangers, que votre fils devait trouver les bons exemples, apprendre à obéir et à aimer.
* * * * *
Beaucoup de pères sont pénétrés, à l’égard de leurs enfants, d’un préjugé que l’égoïsme souvent inspire. Il ne faut point, disent-ils, que mon fils vive sous les jupons de sa mère; ici, il s’amollirait. Mettons-le au collége; son caractère se formera; il apprendra à vivre.
Avez-vous donc peur, Monsieur, qu’il ne l’apprenne trop tard?
Oui, c’est vrai: il apprendra à vivre, mais _comment_?
Je vais vous le dire.
* * * * *
Henri a été présenté au proviseur: sa mère a déclaré qu’il était très intelligent, et le proviseur a souri avec indulgence.
--«Venez, mon ami, je vais vous conduire à vos petits camarades.» Car on était en récréation.
Un nouveau! Les petits camarades passent et repassent, montrent du doigt l’arrivant; ils rient de sa gaucherie. Mais, comme Henri vient de recevoir de sa mère une montre en or avec la chaîne, les écoliers lui témoignent encore quelque respect. La vue de l’or produit cet effet sur ces petits bourgeois du dix-neuvième siècle; j’en parle d’expérience.
Cependant un blondin d’environ dix ans s’approche:
--«Comment t’appelles-tu?
--«Henri.
--«Ce n’est pas un nom, ça. Est-il bête!--Ton nom de famille?»
Et comme les enfants se groupent autour de lui, Henri, sur qui tous ces regards malins se fixent, rougit, balbutie une syllabe sourde, et finit par fondre en larmes.
Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de plus terrible que ce premier moment où l’homme se trouve seul, en présence de l’humanité. Il est envolé du nid maternel; une effroyable impression d’isolement l’envahit; il appelle: Maman! maman! sa première providence.
A ses larmes répond le rire méchant du prochain. Ses joujoux, ses livres, ses images, tout son petit monde va être exploré, fouillé, bafoué. Où trouver un protecteur? qui aimer? à qui obéir?
La cloche sonne: on se rend à l’étude. Le voici sous les yeux du maître, entre deux bambins qui essuient leurs plumes sur son habit, et lui donnent des coups de pied sous la table. Quant à lui, il tâche de s’absorber dans son devoir.
* * * * *
Le _devoir_ de l’enfant, jusqu’à l’âge de douze ans, est de jouer. L’hygiène, autant que la raison, l’exige. Ces petits membres frêles ont besoin de mouvement, mais d’un mouvement continuel: c’est la condition de l’appétit, du sommeil; c’est à ce prix que le cerveau se développera, et deviendra apte à recueillir et garder les impressions extérieures.
--«Il ne se tient pas en place! Il est distrait!»
Mais cela est naturel, nécessaire! L’attention est une faculté qui ne vient qu’avec l’âge. Vous ne demandez point à ce bébé de soulever des poids de vingt kilos; pourquoi voulez-vous que son intelligence soit formée avant son corps?
L’éducation d’abord doit être toute physique. Que l’alphabet soit déguisé en un jeu: j’y consens. Mais vous lésez la santé de l’enfant, en le tenant huit et dix heures par jour sur les grammaires. L’instruction ne s’ingurgite pas ainsi violemment: c’est seulement quand l’esprit est mûr pour la recevoir qu’il la faut présenter par petites cuillerées emmiellées à l’enfant. Ainsi vous la rendrez aimable: vous chatouillerez la curiosité du bambin.
Pourquoi le jeune homme qui sort du collége brûle-t-il ses livres classiques, sinon parce qu’on lui a donné dès sa première enfance le dégoût, l’horreur de la science?
* * * * *
Une étude aux murs nus. Les petits camarades saisissent le moment où le pion dort pour parler tout bas et se faire des signes. Les flèches de papier assaillent le nouveau qui, immobile à sa place, n’ose lever les yeux. Par moments éclate, comme un coup de tonnerre, la voix du maître:
--«Monsieur X... cent vers à copier!
--«Vous irez en retenue... Pas d’explications!»
Le ressort de cette éducation, c’est la peur: peur des condisciples; peur du pion. Sentiments mauvais qui engendrent rapidement la lâcheté. L’élève apprend à fronder, à dénigrer, mais en cachette et par derrière. Ces vices sont de ceux qui se développent au contact du prochain.
Ainsi les captifs se liguent contre le nouveau venu. S’il manifeste le moindre désir de se plaindre, immédiatement traité de _cafard_, il est malmené sans relâche. Ni les bousculades, ni les boulettes de papier mâché ne lui sont épargnées. Car ce mot de _cafard_ a le privilége d’ameuter les bambins, et ils se ruent sur un innocent, comme fait la multitude aveugle quand on lui a conté que L... empoisonnait les rivières ou méditait de faire tirer sur le peuple. Rien n’égale l’acharnement de ces malheureux, car ils ont à se venger de leur asservissement et de leur misère.
Ainsi fera, Monsieur, le petit Henri, sous peu de temps. Il se vengera,--sur un nouveau ou sur le pion. Point de détestables tours que celui-ci n’endure.
Dans le début, Henri passait trois jours de la semaine à penser au dimanche précédent, et les trois autres jours à compter les heures qui le séparent du dimanche prochain. Rassurez-vous, cette anxiété se passe: l’acclimatement peu à peu se fait, le cœur s’endurcit. Dans deux mois, les caresses d’une mère ne lui seront plus nécessaires.
Oui, un abîme insensiblement s’est creusé dans ce cœur d’enfant; et savez-vous ce qui va le remplir?--Le vice.
* * * * *
Pour ce petit être l’enfance est finie. Plus de tapage, plus de mouvement; en même temps que le corps est opprimé, l’esprit est surmené;--et, à l’heure même où on le force d’abandonner ses jeux, on lui fait prendre le dégoût des exercices intellectuels.
Appelez ce chétif collégien du nom qu’il vous plaira, ce n’est plus un enfant. Enrégimenté, bridé, il a perdu la libre allure et l’expansion des premières années; il porte un joug d’abêtissement dont le poids se fera sentir de plus en plus lourdement avec l’âge.
La maman, au parloir, s’écrie en le voyant:
--«Ah! le joli petit soldat! que ce liseré rouge lui sied bien!»,
Il fallait garder ce liseré-là pour votre poupée, mademoiselle!
* * * * *
L’enfant, lorsqu’il quitte le foyer affectueux de la famille, trouve en échange les élèves et le maître-d’études. Est-ce à ce dernier qu’il aura recours contre les influences pernicieuses? Le maître-d’études remplace-t-il, dans une mesure si minime qu’elle soit, les parents? Quelles sont les relations du maître-d’études et de l’élève? Quels exemples celui-ci reçoit-il de celui-là?
Il est vrai, l’enfant qui entre au collége a d’abord moins peur de l’homme que des autres enfants, du maître que des camarades. Il croit peut-être trouver un refuge auprès de l’un contre les autres: espérance promptement déçue. Le maître ne peut ni aimer les élèves, ni en être aimé: ses rapports avec eux sont des rapports hostiles. Il n’y entre point de confiance, point d’affection, car le règlement exige que le maître soit oppresseur, et la nature que l’élève soit rebelle.
Peu de gens savent au juste ce que c’est que le maître-d’études. Plus misérable que l’élève, parce que l’abrutissement, datant de plus loin, est plus profond, ce bourreau est lui-même le premier martyr de l’internat.
Il commence par être bon, mais ses tourments de chaque jour le forment à la méchanceté. Jeune homme sans fortune, il a néanmoins reçu de l’instruction. Peut-être son père avait-il rêvé de l’élever un jour au-dessus de sa condition; peut-être, lui reconnaissant des aptitudes sérieuses, ses professeurs ont excité sa famille, qui ne s’en souciait point, à le laisser pousser jusqu’au bout ses études. Le collége lui a ouvert ses portes gratuitement, et il s’est efforcé de rétribuer le collége par quelques nominations au concours académique.
D’une façon ou de l’autre, le voilà bachelier, et, dès ce moment, il est aisé de prévoir sa perte. La conscription menace; il est deux moyens de l’éviter: la prêtrise, remède pire que le mal; l’engagement décennal dans l’Université, qui semble une planche de salut. Le malheureux s’y raccroche et se noie: d’homme il se Change en pion, désastre irréparable.
Avec quelles illusions il aborde ce métier rebutant! Il ne s’est sans doute pas résigné sans répugnance. Ayant été élève, il ne pouvait pas ne point soupçonner le péril. Mais on lui a tant dit: «L’épreuve ne sera pas longue; vous pourrez travailler, atteindre l’agrégation, professer...» qu’il a fini par le croire[1]. Il entreprend donc avec courage cette ingrate besogne: il a la résolution de travailler et s’imagine pouvoir le faire.
[1] On sait que le _maître-d’études_ a été remplacé par le «_maître répétiteur_», lequel n’est plus un simple gardien d’enfants, puisqu’il doit suppléer à l’étude, par ses conseils, le professeur absent. M. de Fortoul, ministre de l’instruction publique, disait dans le rapport qui a précédé le décret du 17 août 1853:
«Les _maîtres-d’études_, séparés des professeurs par un intervalle pour ainsi dire infranchissable, étaient condamnés à languir éternellement dans leurs fonctions _et à devenir pour leurs propres élèves un sujet de pitié et d’aversion_. . . . . . . . . . . . . . . Mettre les _répétiteurs_ en mesure de fortifier leur instruction, c’est ajouter à leur considération, c’est ennoblir leurs modestes fonctions, c’est en faire des guides sûrs pour les jeunes gens dont _ils auront intérêt_ à gouverner les dispositions, à redresser les écarts, à conquérir les cœurs, puisqu’ils devront passer leur vie au milieu d’eux comme auxiliaires des professeurs d’abord, comme professeurs ensuite.»
L’intention était bonne, mais ce changement de dénomination n’a introduit aucune modification dans la condition de l’être misérable que depuis, comme avant 1853, on appelle partout uniformément le _pion_.
Au bout de quelques mois, il sait toute la vérité. Habitués à haïr le pion quel qu’il puisse être, les élèves n’ont vu dans sa bonté que crainte ou sottise: ils l’ont récompensée par les plus méchants tours. A force d’injustice, ils ont soulevé la bile, aigri le caractère du malheureux. Aussi devient-il dur, soupçonneux; il ne croit plus aux excuses, s’emporte à tout propos et punit à tort et à travers. Ne l’accusez point de lâcheté, car il livre une bataille où il s’en faut que l’avantage soit de son côté. Ses ennemis lui portent plus de coups qu’ils n’en reçoivent, et sont cent fois plus acharnés que lui à la lutte. Continuellement distrait, tracassé, irrité, il ne peut lire qu’à peine. Au début, il tâchait de tout concilier, de dédoubler son esprit, de diviser son attention entre les travaux qui lui étaient personnellement nécessaires et la surveillance du quartier; mais il se consumait en des efforts stériles. Une fois son impuissance clairement démontrée, à sa première ardeur succèdent le découragement et une morne somnolence. Il ne tente plus même d’employer le temps des classes. Ce n’est point de trop de quatre heures sur vingt-quatre pour prendre haleine quand on fait ce rude métier. Qu’en dites-vous, parents, qui n’aviez qu’un seul enfant à surveiller, et possédiez, pour le soumettre, l’arme toute puissante: l’affection?
Tout doucement s’établit, par la force des choses, l’habitude de la paresse, et la capacité de travailler se perd. C’est du reste une fainéantise laborieuse que celle du pion.
Après quelques années de service, il ne nourrit plus l’espérance de sortir de sa galère; à peine le désire-t-il. Il s’est fait peu à peu à l’idée de rester éternellement ainsi; il s’est accoutumé à son abjection. Aussi traîne-t-il maintenant le boulet comme chose naturelle; il n’en sent plus le poids, parce qu’il a oublié ce que c’est que de ne pas le sentir. Traité comme un valet par le proviseur, harcelé même par des «fils de famille» contre lesquels il lui serait téméraire de se défendre, fût-ce le règlement à la main, il a commencé par faire pitié, et finit par inspirer le dégoût.
A ce point, est-il un homme, une bête, une machine?
C’est un être dégradé; le mépris général a fait cette œuvre: c’est le _pion_.
Il s’enivre le dimanche, pue le tabac, et ne s’aperçoit pas, quand il prend son chapeau à la fin de l’étude, qu’on a profité de son sommeil pour verser un encrier dedans.
Tel est, Monsieur, l’_éducateur_, tel est le porte-respect par qui vous vous êtes fait remplacer auprès de votre fils.
Voilà la première image que l’enfant ait de cette chose dont on parle tant en France, et dont on déplore la ruine: L’AUTORITÉ.
* * * * *
J’ai abordé un sujet délicat, je vais être obligé de révéler beaucoup de choses abominables et de vous faire assister, lecteur, à la vie de votre collégien, depuis le coup de cloche du lever jusqu’au coup de cloche du coucher. Avant d’entrer dans cet hôpital, avant de lever le voile et de découvrir les plaies, je vous prie de considérer ceci:
C’est que votre enfant a été flétri avant qu’il sût même ce que c’était que le vice.
Cette observation expliquera les désordres monstrueux que je vais dire, et dont la monstruosité échappe à l’enfant.
Oui, le corps est défloré avant que l’esprit sache, et l’intelligence est viciée avant de s’être développée. On répète souvent que le niveau du _sens moral_ a baissé en France. J’attribue ce fait--exact--à la dépravation précoce de l’individu au collége.
* * * * *
Ceci se passe dans la cour des petits. Le surveillant cause avec des élèves. Sur un banc, loin de ses regards, deux enfants sont assis. Ce sont des créoles: ils sont âgés d’environ treize ans et fort arriérés dans leurs études. Autour d’eux s’est formé un cercle d’enfants de neuf ou dix ans. Que contemplent si curieusement ces enfants?
Je ne saurais vous le décrire; c’est la scène du Maure dans les _Confessions_, moins la résistance de Jean-Jacques. Le philosophe a donné à cette scène une physionomie hideuse. La raison de l’homme se révoltait à ces souvenirs de son enfance. Ici, en analyste exact, je dois dire que les spectateurs étaient charmés de ce qu’ils voyaient: leur curiosité malsaine se satisfaisait. C’était d’ailleurs une première leçon; et les contorsions de l’onaniaque, ses cris, son rire spasmodique, imprimaient dans ces jeunes cervelles un souvenir ineffaçable, en même temps qu’un désir vague, irréalisable encore.
L’initiateur menaçait les enfants de leur «f... une pile s’ils avaient le malheur de cafarder». Et le soir, au dortoir, il employait à la même opération l’un de ces curieux,--un bambin de dix ans.
--«Et le pion?»
Lecteur,
1º Il est impossible que le pion voie tout ce qui se passe;
2º Il sait tout cela, ayant été élève: il en rit souvent avec ses collègues. Je me souviendrai toujours du sourire ignoble de ce pion disant à un écolier de treize ans dont l’_ami_ était chassé pour avoir fait circuler une chanson obscène:
--«Eh bien! il s’en va donc, votre petit ami...»
Je ne parle que pour mémoire des pions qui, subissant eux-mêmes cette atmosphère de l’internat, vont caresser la nuit les enfants que vous avez confiés à leurs soins.
Cette abomination heureusement est très rare dans les établissements de l’Université; d’ailleurs, l’indiscrétion, naturelle aux enfants, rend le jeu peu sûr. J’ai vu cependant, dans un lycée de Paris, chasser un maître-d’études qui s’était rendu coupable de cette infamie: son nom est encore dans mon souvenir, ainsi que celui d’une de ses victimes.
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Ici, on me fait une observation que je ne veux point esquiver; c’est que, dans la famille même, l’enfant peut contracter les mauvaises habitudes. J’entends dire: «Sous le toit paternel, il court bien des périls: tantôt on le néglige, tantôt précepteurs et domestiques le gâtent. Il trouve auprès de sa mère qui l’adore une sollicitude trop vive, dont les effets sont parfois funestes. Autour de lui les distractions abondent; le bien-être amollit ses mœurs, et, la puberté venue, les sollicitations des sens seront irrésistibles: l’onanisme, on le sait, peut se passer d’être enseigné.»
Eh bien! ces objections témoignent chez les parents qui les font, d’une intelligence fort incomplète de leurs devoirs. Comment! votre enfant se gâtera sous vos yeux sans que vous vous en avisiez, sans que vous arrêtiez, si vous ne les avez pas prévenus, les progrès du mal! Mais c’est vous seuls que je fais responsables des vices de vos enfants; vous jugez trop lourd le soin de les surveiller, de les guider: pourquoi les avoir mis au monde?
Savez-vous que vos observations manquent absolument de justesse? Car, considérez le parallèle suivant:
Dans la famille:
1º L’enfant peut être surveillé,
2º Il ne rencontre aucune excitation sensuelle: au contraire.
Au collége:
1º L’enfant ne peut pas être surveillé;
2º Il est à toute heure du jour circonvenu par les sollicitations du vice.
Quelle femme est donc votre femme et quelle fille votre fille, si, dans la société constante de sa mère et de sa sœur, cet enfant entend le cri des sens et fait son apprentissage de la débauche?
Je suppose néanmoins que, vers l’âge de quatorze ans, le tempérament et les lectures brûlantes aidant, votre fils apprenne un jour la masturbation. Eh bien! c’est à vous, père de famille, à saisir dans la démarche embarrassée, dans le regard hésitant, dans les traits pâlis de l’adolescent, les premières traces du mal. Vraiment, je ne vais pas vous dire comment vous reconnaîtrez cela: les symptômes sont connus de tout le monde, et ils sont si frappants à l’origine, qu’il est impossible que vous ne les aperceviez point. Quant aux correctifs, quant aux dérivatifs, ils sont nombreux, et c’est seulement dans la famille qu’ils peuvent être appliqués avec succès. Je vous renvoie aux livres qui traitent de la matière, et en particulier à celui du docteur Deslandes. Votre fils se guérira si vous le voulez; car, au lieu de trouver les encouragements du collége, il rencontrera le blâme de parents qu’il aime et dont il ambitionne l’estime.
* * * * *