La première flétrissure

Part 4

Chapter 43,992 wordsPublic domain

Tu vois, mon cher L..., ce qu’il faut attendre de Mignon. _S’il avait du cœur encore, on en pourrait tirer quelque chose_; ses autres défauts céderaient bientôt la place à un reste d’affection. Mais non; il n’a pas de cœur, et il ne comprend rien sur ce chapitre. Il pouvait se passer de faire cette déclamation sur l’amour pour agir ainsi. Sa conduite me confirme trop dans l’opinion que ses définitions si belles, si nobles de l’amour n’étaient pas de lui. Il n’a pas le moindre égard. Il m’a dit que je n’avais pas de tact, mais je comprends mieux que lui les choses. Je me glorifie d’être mieux élevé que lui; je ne sais pas blesser comme lui mes semblables. As-tu vu avec quel dédain il a froissé ma lettre et l’a donnée à Albert en lui disant de lui en rendre compte? Il voulait me blesser, il voulait me faire voir qu’il n’avait pas lu cette lettre quand je la lui avais remise, qu’il s’en moquait, puisqu’il la donnait à un autre pour lui en rendre compte; et son éducation est tellement bonne qu’il ne s’apercevait pas qu’il donnait à Albert une tâche peu digne. Tout cela m’a bien moins blessé pour moi personnellement que pour lui; j’avais mal de le voir agir ainsi, de le voir si peu capable de comprendre qu’il ne faut jamais blesser quelqu’un dans ses affections. Que veux-tu? je dois être malheureux; Dieu le veut, il veut me montrer jusqu’au bout la fourberie et la méchanceté humaine; je saurai souffrir. Il doute de moi, de mes sentiments; il me prête ses défauts ignobles; il me blesse, il frappe tant qu’il peut, n’importe; peut-être un jour il reconnaîtra ses torts; peut-être il souffrira ce qu’il a fait souffrir aux autres: je ne le lui souhaite pas.

Que dites-vous de cette manœuvre de Mignon recevant la lettre? Cela n’est-il pas d’une coquette consommée? Et le désespoir de l’amant n’est-il point le plus romanesque du monde? Le malheureux en appelle à Dieu et se complaît dans son infortune. Il se résigne; il trouve encore une certaine douceur à souffrir pour l’objet aimé.

Je possède une quarantaine de lettres sur ce ton, écrites à différentes époques: quelques-unes ont dix pages; il en est qui figureraient honorablement dans tel roman du dix-huitième siècle. Les réminiscences abondent, preuve que la tête est frappée. D’ailleurs, le cri honteux des sens s’enveloppe volontiers dans une stance de Lamartine ou dans un vers de Musset: c’est un ragoût de plus.

* * * * *

Et cependant l’amour d’Horace comporte une certaine naïveté; il fait volontiers sa confession, les aveux ne lui coûtent point, souvent il prévient les remontrances ironiques de ses amis:

... J’ai des faiblesses que je ne puis surmonter: je me fâche... il rit, me passe la main dans les cheveux, et tout est fini. Comme il me connaît, le gredin! _Figure-toi qu’hier je lui demandais si par hasard il s’imaginait que je l’aimais.--Mais j’en suis très persuadé, me dit-il._--Est-ce assez désespérant?

Mignon employait avec beaucoup de succès le tiraillement des cheveux. Ainsi, Horace raconte comment il s’est brouillé avec un ami pour avoir montré des vers de celui-ci à Mignon. Il ne voulait point, mais Mignon a voulu, et, rencontrant quelque résistance, a immédiatement mis en usage le procédé irrésistible.

... Montrer les vers de N... sur l’_Amour_, je n’y voyais point de mal; mais, pour les autres, quoique j’en eusse parlé avant de les montrer, je ne trouvais pas cela convenable. Mais tu as vu comme Mignon m’a tiré les cheveux ce matin pour les avoir. _Je ne pouvais supporter ce supplice qui, tu le sais, aurait duré jusqu’à ce que j’eusse obéi à ses volontés_; aussi j’avais mon cahier dans la poche (j’aurais mieux fait pour en finir de les lui copier et de lui dire de les lire seul), mais il m’a tiré encore les cheveux ce soir, et il a fallu les donner. Il les a lus et n’en a certes pas été satisfait: nous l’avions prévenu de tout, et il n’a rien voulu écouter...

Vous avez déjà une idée de la manière dont Mignon faisait marcher ses amants. Voici maintenant des nuages entre les rivaux: jalousie, dépits amoureux, projets de vengeance. Remontrances au confident dont il est parlé ci-dessus:

Tu as beau dire, mon cher L..., tu aimes ou tu veux me faire croire que tu aimes Mignon. Je ne pense pas que ce soit la jalousie qui me fasse ainsi parler, c’est seulement un fait que j’aime à constater, parce que tu prétends être au-dessus des passions humaines, je veux parler des passions insensées.

Pourquoi le caresses-tu tant, et le flattes-tu ainsi sur son bras ou sur son mollet? Il y a deux mois, le pauvre garçon n’était pas habitué de ta part à tant de flatteries. Il entendait des choses plus roides; peut-être tu me diras que tu lui en dis encore aujourd’hui: oui, mais c’est sur un chapitre qui lui plaît assez, quoi qu’il en dise...

Voici qui est pis et ne saurait s’imaginer: un nouveau venu, un inconnu supplante le soupirant en place.

Est-il possible, mon cher L..., que tu n’aies pas encore vu la cause de ma brouille avec Mignon? Crois-tu que j’aie pu me fâcher avec lui pour quelques mots plus ou moins blessants à mon égard? Il m’en a dit bien d’autres, et je ne me suis jamais fâché; mais la cause seule et non les mots m’ont blessé cette dernière fois. J’étais bien avec lui depuis assez longtemps, il voyait que je l’aimais, et, à la première parole de C..., sans jamais, pour ainsi dire, l’avoir connu, il me quitte, et, _comme dit Bossuet, tous les deux ne forment plus qu’un seul homme_. Tu comprends l’effet que cela m’a produit en le voyant m’abandonner pour aller avec un nouveau venu qu’il connaissait à peine... J’ai trouvé cette manière de me remplacer peu polie et peu noble pour un jeune homme qui vise à ces deux qualités.

Mais Horace a trouvé le moyen de faire souffrir aussi l’infidèle; il se désolait de sa trahison: l’idée d’une éclatante vengeance le console. Il reportera à d’autres ce cœur que l’on rebute. Oyez le stratagème:

Pauvre Mignon! combien ton image était loin de moi, hier, en voyant ce ravissant S...! quel feu et en même temps quelle douceur dans son regard! quelle grâce dans son sourire! quelle intelligence dans cette attitude de tête! quelle beauté dans cette chevelure flottant sur ses épaules! quel abandon et quelle simplicité dans ses manières! La beauté, c’est déjà un grand avantage; mais il y a autre chose en lui, c’est un noble cœur. Quelle affection!

Dans son accueil, dans ses manières, dans son langage, on reconnaît le jeune homme que l’amour seul, et non des idées basses, conduit.

Combien tu parais pâle devant lui, pauvre Mignon! toi dont toute la personne ne respire que froideur, orgueil et prétention! Et, dans l’éducation, combien toi, qui te crois pourtant si bien élevé, tu as à apprendre pour atteindre ce garçon de quatorze ans!

Décidément, mon cher L..., je crois que je vais être heureux.

Il est temps de donner une leçon à ce fat de Mignon. Tu l’abandonnes un peu; eh bien, je vais me remettre avec lui au réfectoire: mais que mes sentiments sont changés! Il ne trouvera plus que de l’indifférence pour lui et de l’amour pour un autre dont je saurai bien montrer les beautés à propos. Je sais qu’il en sera peu touché, mais pourtant je crois qu’il y a beaucoup de fausseté en lui, et qu’au fond il serait profondément indigné de voir quelqu’un supérieur à lui. _Pendant le dîner, mon cher L..., nous causerons de ce cher S... de manière à ce qu’il entende._

* * * * *

Dans cette comédie de l’amour, vous n’avez fait jusqu’ici, lecteur, que pressentir le vice. Tout à l’heure vous le toucherez du doigt.

Cependant, vous qui avez mis votre fils au collége parce que vous craigniez pour lui les distractions du monde, que vous semble de cette coquette et de ses prétendants,--de cette Cour d’amour poussée, comme une plante malsaine, entre les pavés humides du collége? Vous avez redouté que l’esprit de votre fils ne s’efféminât de bonne heure au contact des frivolités et des banalités de la vie parisienne. Vous vous êtes dit: Au collége, son caractère se formera, il deviendra de bonne heure un homme. Et lorsque vous voyez votre enfant rentrer, s’enfermer dans sa chambre, écrire pendant toute la soirée, votre cœur paternel se réjouit. Vous avez soin d’informer vos invités, après le dîner, que M. votre fils est occupé. En effet, le petit bonhomme écrit fiévreusement; il se fâche avec celui-ci, il réclame à celui-là la photographie de Mignon, il raconte à un troisième les douloureuses stations de son amour, l’injustice de l’humanité, et il lance par la poste à P..., un _petit_ de la troisième cour, le poulet suivant:

Mon chéri,

Pourquoi n’es-tu pas venu hier? Je t’ai attendu jusqu’à sept heures et demie. J’irai t’attendre demain dimanche à la sortie. Je dépose sur tes lèvres un baiser brûlant.

H...

Voilà les hommes auxquels la patrie se remet de la revanche! Car votre fils, lecteur, c’est la France de demain.

Plutôt que ce ramollissement honteux, je préférerais, moi, l’abrutissement par le fouet: les écoliers du temps de Montaigne, que leurs maîtres rouaient de coups, avaient conservé au moins leur virilité en sortant de Montaigu!

Savez-vous qu’aujourd’hui l’écolier de quatorze ou de seize ans ne joue plus? Hiver comme été, dans un cercle de cinq ou six amis, il parle des galanteries du voisin, des paris heureux qu’il a faits aux courses, des progrès accomplis dans le cœur d’un petit, des femmes avec lesquelles il a rencontré le pion dans un _caboulot_ du quartier.

Savez-vous ce qu’engendre la méditation du vice, les entretiens et les lectures infâmes? Demandez-le à votre médecin. Il vous répondra: la folie.

Le fameux Raout Rigault, qui, à peine sorti du lycée Saint-Louis, fit, tout en blaguant, fumant et buvant, tuer ses compatriotes et brûler leurs maisons, avait pour ami intime et secrétaire officiel un ancien camarade de collége, Gaston Dacosta. Le procès de ce misérable a révélé qu’il était le _chien_ de Raout Rigault. Le médecin, dans sa déposition, a signalé également des désordres graves dans le cerveau.

Eh bien! ce sont là deux illustrations du collége.

Car, bon gré, mal gré, il faut suivre les faits dans leur enchaînement logique, et reconnaître que le plaisir unisexuel, fruit naturel de l’internat, pervertissant à la fois le sens intellectuel et le sens moral, transforme les pratiquants en des êtres capables des actions les plus féroces et les plus lâches, parce qu’ils n’ont plus la Conscience, c’est-à-dire le discernement du juste et de l’injuste, du beau et de l’immonde.

* * * * *

Certes, Horace n’en était point arrivé là. Mais il était sur la pente. Ses lettres, précisément, sont remplies de curieuses dissertations sur le bien et le mal; les mots _vertu_, _honneur_ se représentent avec une fréquence singulière. Tout à l’heure, il reprochait à Mignon de n’avoir point de cœur, et moi qui ai vu les personnages de près, je puis dire qu’en effet le reproche était fondé, mais que tout n’était pas parodie et impureté dans la passion d’Horace. Lorsque le cœur et les sens parlent à la fois, il est bien difficile à l’esprit de conserver sa rectitude. Ceux-ci, n’ayant point d’objet digne où se prendre, dans cette malpropre et malsaine prison, se rabattent sur le premier objet venu, et se satisfont à tout prix.

C’était à vous seul, père de famille, d’épier l’éveil des premiers instincts, et de les diriger sur des objets nobles et grands; au collége, fatalement ils s’égarent. Ne faites donc de reproches qu’à vous-même si, pour un enfant intelligent et bon, on vous rend un jeune homme au caractère équivoque, au regard louche, aussi incapable de colère que d’enthousiasme, et chez lequel ne couve que la flamme froide du vice.

George Sand a dépeint en termes exacts l’adolescent d’aujourd’hui:

«Dans notre triste monde actuel, dit-elle, l’adolescent n’existe plus, ou c’est un être élevé d’une manière exceptionnelle. Celui que nous voyons tous les jours est un collégien mal peigné, assez mal appris, infecté de quelque vice grossier qui a déjà détruit dans son être la sainteté du premier idéal. Ou si le pauvre enfant a échappé, par miracle, à cette peste des écoles, il est impossible qu’il ait conservé la chasteté de l’imagination et la sainte ignorance de son âge... Il est laid, même lorsque la nature l’a fait beau. Il a l’air honteux et il ne vous regarde point en face; il dévore en secret de mauvais livres, et pourtant la vue d’une femme lui fait peur. Les caresses de sa mère le font rougir: on dirait qu’il s’en reconnaît indigne. Les plus belles langues du monde, les plus grands poëmes de l’humanité ne sont pour lui qu’un sujet de lassitude, de révolte et de dégoût. Nourri brutalement et sans intelligence des plus purs aliments, il a le goût dépravé et n’aspire qu’au mauvais. Il lui faudra des années pour perdre les fruits de cette détestable éducation, pour apprendre sa langue en étudiant le latin qu’il sait mal et le grec qu’il ne sait pas du tout, pour former son goût, pour avoir une idée juste de l’histoire, pour perdre ce cachet de laideur qu’une enfance chagrine et l’abrutissement de l’esclavage ont imprimé sur son front, pour regarder franchement et porter haut la tête. C’est alors seulement qu’il aimera sa mère, mais déjà les passions s’emparent de lui; il n’aura jamais connu cet amour angélique dont je parlais tout à l’heure, et qui est comme une pause pour l’âme de l’homme au sein d’une oasis enchanteresse entre l’enfance et la puberté...»

Du collégien est issu l’homme moderne: le vice sérieux en habit noir et en gants blancs, qui se fait appeler scepticisme, et n’est même point capable de douter, car pour douter, d’abord il faut avoir cherché.

Jadis Horace a douté, et même il a cru. Il aimait les vers, ce qui est un excellent symptôme; mais son palais malade a gâté le vin généreux de la poésie, les sens ont dupé le cœur, l’habitude du vice a faussé l’esprit. Nous suivons cette marche fatale des choses dans sa correspondance.

* * * * *

Horace apprend un beau matin que Mignon a été surpris dans une attitude équivoque auprès de R..., un élève de mathématiques spéciales. C’était à l’étude, le dimanche soir. Par suite du mauvais temps, on avait supprimé la promenade. Il n’était resté qu’une quarantaine d’élèves de diverses classes réunis dans une seule salle. Ainsi Mignon avait pu s’asseoir auprès de R... Un de ses nombreux jaloux le surprend penché sur le livre de son voisin comme pour lire à deux, le cou enlacé par le grand, et les mains absentes. Le scandale se répand immédiatement, et, en rentrant le soir, Horace est informé de l’accident.

Mignon n’en vint pas moins le lendemain à sa rencontre: l’amant ne laissa rien paraître, mais il lui fit donner en le quittant une lettre dont voici la dernière partie:

Tu le sais, tôt ou tard _j’apprends tout_, surtout lorsqu’il s’agit de toi. Aujourd’hui, je sais dans les plus petits détails ce qui s’est passé. Je ne pouvais croire à ce qu’on me disait, je voulais effacer de ma mémoire ce récit que je regardais comme faux, mais j’ai dû me convaincre. Certes, la faute est grande, irréparable peut-être, comme tu le dis toi-même, et tout cela me confirme entièrement dans l’idée que j’avais déjà que les phrases si pures, si poétiques, si bien senties de ta lettre sur l’amour n’étaient pas de toi. N’importe, avais-tu au moins de l’admiration pour ces idées, si elles n’étaient pas de toi? Comprenais-tu la faute et sentais-tu tout ce qu’elle avait de mauvais? Je le crois, je suis persuadé que tu étais dégoûté du passé, et que tu revenais à moi pour goûter cet amour pur, chaste et sincère.--Je te pardonne.--_Les fautes sont nécessaires pour conduire à la vertu_, et ta honte est une preuve pour moi que tu as ce sentiment de la vertu. Il y a des cas où la honte peut s’attribuer à une sotte vanité ou à l’orgueil, mais celui qui est entré profondément dans le vice, ne rougit même plus devant son orgueil.

Mignon prit le parti d’avouer. D’ailleurs, pour détruire ce que l’aveu avait de répugnant, il fit à Horace la seule déclaration d’amitié qu’il lui ait jamais faite. Horace, ravi, écrivit à tous ses amis des lettres où il expliquait son bonheur. Il se vantait d’avoir ramené Mignon à la vertu. Je transcris tout au long la plus significative de ces épîtres:

Mon cher L...

Je relis la lettre de Mignon, et elle m’enivre de bonheur. Je me dis: Voici mes rêves enfin réalisés. Voici revenu à moi, pour m’aimer, celui qui a repoussé mon amour. Comme on est heureux de se savoir aimé! Cette idée vous rend meilleur. La nature me semble plus belle: je respire son air avec plus de volupté; le monde me paraît bon, je le regarde avec un œil plus favorable; en un mot, je suis heureux. Et puis, ce que vous m’avez dit ce matin, toi et N..., me revient à l’esprit; il me semble que je vais être le jouet d’une amère dérision, que celui que j’adore, qui me dit qu’il m’aime, me dit ce mot pour me tuer. Cette pensée m’étourdit. Je ne puis croire à une pareille moquerie, et cependant ce nuage noir vient toujours devant mes yeux. Est-ce possible? Se peut-il que celui qui me trouvait lâche, parce qu’il croyait que j’étais l’instigateur de ce qu’on lui faisait souffrir dans son amour-propre, soit capable d’une pareille lâcheté? S’humilier devant quelqu’un qu’on sait vous aimer, lui dire qu’on l’aime, savoir ce que ce mot peut faire sur lui, et après cela le haïr, ne lui parler ainsi que pour n’être pas en butte à des ennuis! Non, mille fois non, je ne puis croire à tant de lâcheté. Je connais ce que vaut le monde, je sais que Mignon est loin d’être ce qu’il y a de plus pur, mais il a au moins des sentiments d’honneur, il n’est pas lâche. Et c’est selon moi la plus basse des lâchetés que d’abuser d’un cœur. Non, Mignon n’est pas un serpent, il ne veut pas m’étouffer, me tuer sous ses caresses. Quel serait son intérêt, lorsqu’il n’y a plus qu’un mois à passer au collége? Il a fait preuve d’un grand courage, il a montré une âme grande en s’humiliant devant moi. Son courage aurait été plus grand, il m’aurait donné une preuve plus grande de son âme, s’il était venu me dire: «Je t’estime, mais une passion peut-être insensée m’entraîne vers C... Si j’étais capable d’amitié, je voudrais t’avoir pour ami, mais je vis seulement des sens, et je t’estime trop pour te choisir. Fais ton possible pour qu’on ne me tourmente plus.»

Certes, de pareils mots m’eussent fait du mal, j’aurais été au désespoir; j’aurais souffert, mais il n’aurait pas vu ma douleur _et j’aurais essayé de le ramener à des sentiments plus purs_. Mais heureusement il n’a pas de pareils sentiments et il ne pouvait parler ainsi. Il m’a montré que s’il a des défauts, il a au moins _du cœur_; il m’a demandé mon amitié avec des termes qui ont dû bien coûter à son orgueil; s’il a des défauts, il a au moins le sentiment de l’honneur. Je le répète, il ne peut être aussi lâche. Je ne veux pas m’arrêter au sombre tableau que vous m’avez fait qui, s’il était vrai, serait pour moi la pire des douleurs. Toutes mes illusions ne sont pas envolées. J’ai encore celle de penser qu’il y a, au milieu des êtres infimes qui remplissent cette terre, _des cœurs nobles et généreux, des cœurs d’anges sous une écorce humaine; il y a encore des gens qui éprouvent le besoin d’aimer et qui ne trouvent du bonheur que dans l’amour_. Mignon est un garçon qui a beaucoup de défauts; _c’est un égaré, mais il a du cœur. Dans ce corps si beau, il y a un cœur; il y a un cœur qui donne à ses yeux leur éclat, qui donne à sa parole un charme si doux_.

Non, ce n’est pas la volupté seule qui anime tout ce corps. _Il a un cœur._ Jusqu’à présent sa beauté est peut-être cause qu’il ne l’a pas montré. Il a vécu parmi des gens qui ne voyaient que sa beauté et ne songeaient qu’à en jouir. A ce contact, sous l’influence de ces langues mielleuses qui ne parlaient qu’une passion impure, son cœur a pu se rendormir. Jamais peut-être une main n’a pressé la sienne que pour lui communiquer un amour insensé. Jamais peut-être quelqu’un n’a employé envers lui de nobles procédés. On a eu de l’amour pour lui, et l’amour s’est envolé comme il était venu. J’ai agi et j’agirai autrement. S’il ne m’aime pas, _j’emploierai le temps que je pourrai passer avec lui à lui faire sentir ce qu’il y a de beau dans deux cœurs qui s’aiment_, qui se comprennent et qui se confient leurs plaisirs et leurs peines. Sa lettre me montre qu’il a déjà compris cela; je l’affermirai davantage dans cette voie. Oui, il l’a compris et il veut revenir à moi. Il trébuchera peut-être souvent sur ce chemin, mais ma main sera toujours tendue pour le relever. Il m’a dit qu’il m’aimait et il me l’a dit sincèrement. _Moi, je l’adore!_

Il est certain pour moi que cette lettre était écrite de bonne foi. Tandis que Mignon joignait au vice l’hypocrisie, Horace s’efforçait naïvement de parer son amour de vertu, et de le justifier à ses propres yeux. Quant à ce verbiage philosophique qui s’étale hors de propos, c’est la déteinte des auteurs classiques.

* * * * *

Je tiens un billet, monologue de veillée, qui débute ainsi:

Encore quatre heures et demie, et je verrai son visage! Que ce temps est long! Oh! je l’aime de tout mon cœur. _Il s’est égaré, mais mon amour lui fera sentir qu’il n’est pas de bonheur plus grand ni plus pur que de s’aimer. Je veux former son cœur_, je veux qu’il soit aussi beau que son visage. Ah! dormons: l’aurore arrivera plus vite!...

Tel est le dévergondage d’esprit que produit la surexcitation anormale des sens. Dans une autre lettre de la même époque, cette confusion du beau et du laid, du mal et du bien, se traduit en une dissertation curieuse, où l’on saisit à merveille la déviation du sens moral:

Dans le feu d’une passion impure, l’âme se fond et s’écoule; mais cette sensibilité passe bientôt; l’âme se resserre et reprend sa dureté. La vertu seule peut amollir un cœur et le pénétrer d’une sensibilité qui dure toute la vie. _Qu’il est beau de courir en s’aimant dans la carrière de la vertu!_ Oui, je l’ai, cette amitié; oui, j’aime la vertu, je suis heureux. Pourquoi chercher d’autres amis? Hélas! je suis un homme, et l’homme ne sait jamais estimer les bonheurs qui l’entourent. L’amitié ne lui suffit pas, etc., etc.

Aujourd’hui, mon cœur est plein, l’amour l’embrase et le dévore. J’ai voulu l’étouffer, ce feu, mais il s’est élancé à travers toutes les fissures, et maintenant il m’enveloppe, il me brûle plus fort que jamais. _Il n’y a plus rien à espérer, il faut lui faire sa part. Mais, je te le jure, ma passion est pure_, etc., etc.

Quelquefois, dans une même lettre, le cri des sens cynique succède à une divagation transcendentale sur la vertu. Il est toujours question de guider Mignon, de le sauver; on admire le courage que témoigne l’aveu de sa faute:

Mignon s’est confié à nous; il ne nous a pas caché ses défauts; il nous a dit surtout qu’il n’avait pas les qualités qui font un ami. Nous lui avons tendu la main et nous avons bien fait. Devons-nous l’abandonner maintenant? Devons-nous le laisser aller? Non...

Toute action grande et noble a toujours produit un effet sur moi; je n’ai jamais pu voir ou entendre conter un beau trait sans être ému, sans verser des larmes et donner au héros mon amour et mon adoration. Je ne veux pas exagérer ici ce qu’a fait Mignon; mais, avec le caractère que nous lui connaissons, il lui a fallu une grande lutte avec lui-même, et tout le monde, dans sa position, n’en serait pas sorti victorieux.