Part 9
--Je m’en remets complètement à vous; épée ou pistolet, quelle que soit l’arme qu’on me mettra entre les mains, je saurai la manier, et malheur au misérable qui m’a humilié devant _elle_!
Le général parut réfléchir quelques instants, puis saisissant les deux mains de Hinkeldey:
--Oh, mon ami! fit-il d’un ton de prédicateur, souvenez-vous que nous sommes tous dans la main de Dieu, souvenez-vous aussi des devoirs que vous avez à remplir envers votre maître et des éventualités qu’il faut prévoir, même si elles ne devaient pas se réaliser, comme je l’espère bien.
--Vous avez raison, général, dit froidement le directeur de la police, et pour vous prouver qu’il n’y a pas besoin de me rappeler au sentiment du devoir, je vous remets dès à présent cette clef. Elle ouvre une petite cassette de fer scellée dans l’intérieur du mur de mon cabinet de travail. Le panneau qui la cache est masqué par le portrait du roi, au-dessus de mon secrétaire. Il suffit de presser légèrement un clou doré dans la partie inférieure du cadre pour faire jouer un ressort et ouvrir le panneau. Dans cette cassette se trouvent rangés, par ordre de date et soigneusement classés, tous les papiers secrets de la police, et notamment les lettres que notre maître m’a fait la grâce de m’adresser. S’il m’arrive malheur, vous remettrez cette clef à Sa Majesté; nul ne doit toucher à ces archives secrètes avant lui!
M. de Münchhausen prit d’un air solennel la petite clef en fer forgé:
--Je suis sûr, dit-il, que demain, à la même heure, je vous aurai rendu cette clef, mais ce que vous faites là est d’un noble et digne serviteur de la royauté! Dans deux heures, M. de Rochow aura reçu votre cartel, et ce soir je m’aboucherai avec son second. Irez-vous au dîner donné au palais en l’honneur de l’ambassadeur de Suède?
--Sans doute, le maître ne doit pas avoir le moindre soupçon; vous savez avec quelle insistance il m’a défendu de me battre.
--Eh bien, après le repas, nous aurons occasion de nous rencontrer pendant quelques instants dans une embrasure de fenêtre, ou dans quelque coin,--je vous communiquerai ce qui aura été décidé.
* * * * *
Une neige épaisse était tombée vers le soir, après le carrousel. De ses longues nappes blanches, étendues sans pli, elle couvrait la grande avenue conduisant de la gare de Potsdam au château de Frédéric le Grand. Il avait suffi de quelques heures pour changer en un paysage sibérien, en une froide plaine glacée, les plus beaux gazons de ce parc servilement copié sur celui de Versailles. Les arbres, mélancoliquement alignés, laissaient pendre leurs branches, auxquelles étaient accrochées des draperies de neige. Çà et là se dressait une statue de déesse ou d’Amour dont la nudité frissonnante était à demi voilée par un manteau d’hermine. Les voitures avançaient péniblement, soulevant avec leurs roues de gros paquets de neige qui retombaient en s’effritant. Le cou tendu, les naseaux fumants, les chevaux marchaient avec lenteur et sans bruit, comme sur de la ouate.
Les calèches des invités au dîner de la cour pénétraient dans le parc par la grande grille; puis, tournant pour gagner le perron, elles s’arrêtaient devant le vestibule du rez-de-chaussée, qui précédait la salle à manger où était dressé le couvert de trente-deux personnes. Les hôtes étaient tous des ambassadeurs ou des généraux; le ministre de Manteuffel et M. de Hinkeldey étaient les seuls hauts fonctionnaires civils admis ce jour-là à la table royale. Quand M. de Hinkeldey, l’air hautain, revêtu de son grand uniforme, la poitrine constellée de décorations, pénétra dans le salon, des propos rapides et des clignements d’yeux s’échangèrent autour de lui; il surprit au milieu des chuchotements les mots de «carrousel», «comtesse de R...»; évidemment son aventure ou sa mésaventure était connue et donnait lieu à des commentaires indiscrets ou malveillants.
Le roi, depuis deux jours assez souffrant, fit un effort pour se lever du fauteuil dans lequel il était assis, et allant au-devant de M. de Hinkeldey, il lui tendit la main. Aussitôt les conversations à demi voix cessèrent.
L’heure du dîner ayant sonné, Frédéric-Guillaume offrit le bras à la reine et se dirigea vers la salle à manger.
L’ambassadrice de Suède,--le dîner était donné en l’honneur de son mari,--s’assit à la gauche du roi, tandis que l’ambassadeur prit place à côté de la reine. Le repas eut lieu selon l’étiquette: des valets gigantesques revêtus d’une livrée chamois ornée de broderies, de tresses et d’aiguillettes, passaient silencieusement les plats, emplissaient les verres, tandis que les convives échangeaient quelques mots sans élever la voix. Selon son habitude le roi mangea peu mais but beaucoup. Du sherry, servi après le potage, il passa au vin de Champagne, et après chaque rasade son humeur devenait moins officielle et plus expansive.
Quand on fut passé dans le salon, le roi aborda de nouveau M. de Hinkeldey et lui demanda pourquoi il n’avait pas été au tournoi.--«Affaire de service, n’est-ce pas?» dit Sa Majesté.
Le chef de la police s’inclina silencieusement.
Le roi parla de la petite fête, loua fort l’habileté déployée par plusieurs écuyers pendant les différents exercices. «On reconnaît bien à première vue, ajouta-t-il, ceux qui, dans leur précédente vie, ont déjà été des hommes d’armes, et qui, au moyen âge, se sont mesurés dans de vrais tournois ou dans des jugements de Dieu.
«Vous riez, messieurs, fit Frédéric-Guillaume en apercevant quelques sourires discrets sur des lèvres de diplomates, tandis que les invités qui ne venaient pas fréquemment à la cour se regardaient d’un air étonné, mais je vous assure que je ne plaisante pas, je crois fermement à une existence antérieure, à une continuité de l’être ou de l’âme sous une forme physique différente... La métempsycose n’a rien d’absurde... Et c’est peut-être un des privilèges royaux de pouvoir se souvenir de ce qu’on a fait et de ce qu’on a été... Ainsi moi, par exemple, je me rappelle très bien avoir vécu dans une petite cour d’Italie, en 1456... Quel beau palais! Quels jardins superbes! Et quelle musique, mesdames! Et quelles adorables princesses, messieurs! Il me semble y être encore. Le duc passait des journées entières à la chasse. De temps en temps on rencontrait un paysan, et Son Altesse, selon son humeur, lui jetait une bourse remplie de sequins ou le faisait pendre aux branches de l’arbre le plus proche... Le duc ne pouvait se passer de moi, je ne le quittais pas d’une semelle... Il m’aimait beaucoup, car je l’amusais, j’étais son bouffon...»
Les courtisans les plus habitués aux divagations du maître échangeaient maintenant des regards inquiets.
--Que dites-vous de cela, monsieur de Humboldt? demanda brusquement le roi.
L’illustre savant répondit d’une voix grave et avec beaucoup de sang-froid:
--Je crois, sire, que vous venez de lire le dernier ouvrage du professeur Gaunesar sur la métempsycose, et que cette lecture a frappé votre belle et vive imagination au point de lui ouvrir les mêmes horizons qu’à un pauvre diable de poète. Comme vous avez une prédilection pour l’Italie, le cadre s’est trouvé tout naturellement...
--Alors vous croyez que j’invente ou que je vous conte des histoires pour me moquer de vous?...
--Non, sire, non; mais...
Et le bon savant se mit à expliquer l’effet de certaines lectures sur les organisations d’élite «comme celle du roi». Son discours, qui dura une demi-heure, eut le don de faire revenir Sa Majesté à elle. M. de Humboldt fut écouté avec la plus profonde attention par toute l’assistance.
Seul, le général de Gerlach, selon son habitude, s’était installé dans un fauteuil; il avait écouté d’abord le roi causant avec M. de Hinkeldey, mais peu à peu la fatigue et une digestion laborieuse eurent raison du conseiller intime du souverain. Il ferma les yeux et ne bougea plus; en revanche des sons gutturaux très significatifs s’échappaient de ses narines.
Quand l’éloquent Humboldt jugea enfin à propos de s’arrêter, cette petite musique nocturne emplit seule le salon.
Alors le roi, frappant sur l’épaule de son aide de camp:
--Voyons, Gerlach, lui dit-il, dormez si vous voulez, mais ne ronflez pas si fort[21]!
[21] Historique.
Le lendemain matin, à sept heures, la voiture du général de Münchhausen s’arrêtait devant l’hôtel de la police. Le général n’était pas seul. Un homme correctement vêtu de noir, coiffé d’un petit chapeau à larges bords, comme en portaient les _quakers_, l’accompagnait. Les deux hommes montèrent lentement un petit escalier étroit qui conduisait directement, sans passer par les bureaux, dans le logement du chef de la sûreté. Au second étage, ils s’arrêtèrent. M. de Münchhausen frappa discrètement trois coups.
Un vieux domestique vêtu d’une livrée noire introduisit le général et son compagnon dans la chambre à coucher de M. de Hinkeldey. Le lit, au fond de la pièce, n’était pas défait, des monceaux de cendres, des débris de papiers à demi consumés montraient à quelle occupation le directeur de la police avait consacré une partie de la nuit.
--Je suis prêt, fit M. de Hinkeldey en se levant.
Ce fut alors seulement qu’il aperçut le compagnon de M. de Münchhausen.
--Oh! monsieur le pasteur, vous êtes venu aussi; j’espère que vous n’aurez pas besoin de m’assister à l’article de la mort, mais néanmoins je vous remercie, ajouta-t-il avec un sourire.
Le pasteur Richter, de la secte des _Herrenhüter_[22], qui luttaient alors d’influence avec les piétistes, prit un air inspiré:
[22] Anabaptistes.
--Mon fils, je ne suis pas venu pour vous assister pendant le combat, je suis venu pour vous rappeler que le Seigneur défend de verser le sang... N’acceptez pas cette rencontre; au nom de Dieu, n’y allez pas!...
--Au point où en sont les choses, c’est impossible. Qu’en dites-vous, Münchhausen? fit M. de Hinkeldey, fort surpris.
Le général parut méditer quelques instants:
--Moi aussi, j’ai cru d’abord qu’il ne vous était plus possible de reculer, et la demande de notre savant et vénérable ami m’avait paru inadmissible. Mais j’ai réfléchi à votre position, et surtout à la promesse que vous avez faite au roi de ne pas vous battre. Cette promesse est une promesse sacrée. Vous avez été en butte à l’inimitié de votre adversaire parce que vous avez agi selon les ordres de votre maître; il s’agit de service officiel et non d’affaire personnelle; par conséquent, restez chez vous, votre honneur est hors de cause, votre conscience vous absoudra.
--Et puis, Dieu vous approuvera! fit le pasteur avec componction, en joignant les mains. Que vous importe le monde?
Mais le directeur général de la police, déjà chancelant et décidé peut-être à céder, car il n’était pas d’un tempérament ferrailleur, vit surgir devant lui la figure charmante et railleuse à la fois de la comtesse de R... Il se rappela le coup d’œil qu’elle lui avait jeté lorsqu’elle s’éloignait au bras du comte de Rochow; M. de Hinkeldey se dit qu’il n’oserait jamais reparaître devant elle, s’il ne lavait dans le sang l’affront qu’il avait subi en sa présence.
Brusquement, comme pour rendre inutile toute nouvelle discussion:
--Partons, partons, messieurs, s’écria-t-il.
Et il sortit le premier.
La voiture fut rapidement hors de Berlin. Elle prit la direction de la petite ville de Charlottenbourg, qui est rattachée aujourd’hui à la capitale par une suite non interrompue de constructions, mais qui, alors, était une localité distincte, habitée par des rentiers et des petits fonctionnaires, attirés là par le bon marché relatif des loyers.
Rendez-vous avait été pris dans un champ situé au delà de Charlottenbourg, et appelé la _Hasenheide_[23].
[23] La Bruyère aux lièvres.
La voiture s’arrêta sur la grand’route.
M. de Hinkeldey, le général et le pasteur suivirent pendant quelque temps la chaussée durcie par la gelée; puis ils coupèrent à travers champs, dans la direction d’un petit bouquet de bois. La neige tombée la veille s’était solidifiée, elle brillait de mille paillettes et craquait comme du verre sous leurs pas. Après cinq minutes de marche, ces messieurs aperçurent le comte de Rochow qui les attendait en fumant son cigare. Il était accompagné d’un parent qui devait lui servir de second.
Les adversaires se saluèrent avec froideur. Les seconds tirèrent les pistolets au sort, puis placèrent M. de Hinkeldey et M. de Rochow l’un en face de l’autre, à cinquante pas.
Au signal donné, les deux coups partirent en même temps.
Mais quand la fumée se fut dissipée, on ne vit plus que M. de Rochow debout.
Son adversaire gisait sur la neige, comme une masse inerte; un flot de sang sortait de sa bouche.
Le pasteur et le général s’élancèrent vers M. de Hinkeldey. Ils ne relevèrent qu’un cadavre. Le cœur avait cessé de battre. La mort avait été instantanée.
Tandis que M. de Rochow et son second s’éloignaient tranquillement et regagnaient l’équipage qui les avait amenés, le général de Münchhausen contemplait le corps inanimé de son ami avec toute l’attention, tout le recueillement qu’il convenait de consacrer non seulement à un homme mort, mais à un système politique qui s’écroulait.
Le pasteur s’était agenouillé et priait.
Dans la soirée, la nouvelle de la catastrophe se répandit dans la ville. On l’accueillit avec des sentiments très divers. Certes M. de Hinkeldey était détesté de la plus grande partie de la population; ses procédés terroristes, ses mesures arbitraires, qui pesaient lourdement sur chacun, ne lui avaient pas créé des amis. Il semblait que l’on était plus à l’aise, qu’on respirait, depuis que le fatal coup de pistolet avait retenti dans la plaine de la «Hasenheide». Pourtant il n’y eut aucune explosion de joie, aucune démonstration malséante; au contraire, on vit avec surprise le vent de la faveur populaire changer de direction. Maintenant que le policier était mort, on se prononçait en sa faveur et contre son meurtrier. La _Gazette nationale_, organe des libéraux, écrivait que M. de Hinkeldey n’avait pas un ennemi dans le peuple.
Si, en réalité, M. de Hinkeldey n’était guère aimé par les Berlinois, on détestait et l’on redoutait bien davantage le parti petit mais puissant auquel appartenait son adversaire, le «parti féodal», le clan des hobereaux, pour qui, selon l’expression du prince de Windischgraetz, «tous les hommes qui n’étaient pas pour le moins barons ne comptaient pas.» Tout récemment, M. de Hinkeldey avait été violemment pris à partie par l’organe féodal par excellence, la _Gazette de la Croix_, et le public, qui avait suivi cette polémique avec beaucoup d’intérêt, croyait que le duel était une suite toute naturelle de ces attaques; et puisque le représentant des féodaux était sorti vainqueur de la lutte, son parti ne devait pas tarder à recueillir les fruits de la victoire. Or, réaction pour réaction, on préférait encore aux traditions des _Junker_, qui ramèneraient l’ancien régime, le système bureaucratique et pseudo-constitutionnel auquel se rattachait le chef de la police.
Quand on sut que M. de Hinkeldey, qui n’avait pour toutes ressources que les appointements de sa place, laissait sa famille dans une situation financière fâcheuse, une souscription s’ouvrit immédiatement à la Bourse; en quelques heures elle produisit plus de cinquante mille francs.
Quelle animation offrait alors la Bourse de Berlin! Une foule fiévreuse s’agitait à l’intérieur et autour de l’édifice, un public affolé se ruait à l’assaut de la spéculation et de la richesse. L’agiotage avait mis toutes les têtes à l’envers. En quelques heures, comme par enchantement, surgissaient des centaines de maisons de banque et de sociétés par actions qui étaient autant de prétextes de hausse et d’émissions nouvelles, Quand les faiseurs demandaient cinq millions, on leur en apportait dix, vingt, trente; les fortunes les plus fantastiques s’édifiaient en un jour... et s’écroulaient le lendemain, entre l’aurore et le crépuscule. Et tandis que les nobles de vieille race, qui n’avaient pas pris part à la danse hébraïque autour du Veau d’Or, étaient relégués au troisième plan et faisaient triste figure, les banquiers et les spéculateurs tenaient le haut du pavé, éblouissaient tout le monde par le luxe de leurs équipages et de leurs maîtresses.
Cinquante mille francs pour les tripoteurs berlinois de 1856, c’était une goutte d’eau échappée de la coupe pleine!
Lorsque vers midi le général Münchhausen se présenta à Sans-Souci pour porter au roi la triste nouvelle, il trouva Sa Majesté en proie à la plus vive impatience.
Frédéric-Guillaume avait fait demander M. de Hinkeldey à plusieurs reprises, par le télégraphe d’abord, puis par un aide de camp; mais le grand maître de police n’était pas encore venu. Le roi, très contrarié de ce retard, était de fort mauvaise humeur. En dépit de toutes les précautions qu’on avait prises, le vol des dépêches s’était ébruité, et les journaux anglais le relataient tout au long avec des commentaires d’une extrême malveillance[24]. Frédéric-Guillaume voulait absolument connaître l’auteur de ces nouvelles indiscrétions. M. de Hinkeldey seul était capable de le découvrir.
[24] Voir un curieux article du _Times_, du mois de mars 1856, signalant avec indignation la conduite d’un ministre prussien faisant espionner et surveiller les gens de l’entourage du roi. «Jamais chose pareille ne s’est vue et ne se verrait en Angleterre,» ajoutait le _Times_.
Le général Münchhausen ne savait par quel bout commencer pour annoncer au roi la mort de son chef de police.
S’inclinant profondément, il présenta à Sa Majesté la lettre que M. de Hinkeldey lui avait remise la veille. Dans cette lettre, l’adversaire de M. de Rochow demandait pardon à son souverain de manquer à sa promesse et d’enfreindre la loi en allant sur le terrain. Il priait Sa Majesté d’accepter sa démission.
Le roi n’acheva pas la lecture de cette lettre; d’un geste d’impatience il la jeta sur la table:
--Je n’ai que faire de sa démission, s’écria-t-il. J’ai besoin de le voir, je veux le voir, je l’ai attendu toute la matinée... Le duel s’est-il bien passé, au moins?... Dites-lui qu’il vienne me le raconter...
--Sire, balbutia le général...
Le roi remarqua l’extrême pâleur de son adjudant:
--Eh bien! fit-il, que s’est-il passé?... A-t-il tué son adversaire? Ce serait grave!... Non... C’est Hinkeldey qui a été blessé?... Dites vite, que j’aille le voir... Répondez donc!
--Hélas, sire, c’est trop tard... Hinkeldey n’est plus!
Le roi fut comme anéanti.
Une pâleur mortelle se répandit sur ses traits; il resta un moment sans pouvoir articuler une parole.
--Mort!... tué! dit-il enfin d’une voix sourde, comme se parlant à lui-même... Tué à cause de moi! C’est sur mon ordre qu’il a fait une descente dans leur tripot... On l’a insulté, on l’a provoqué... il a dû se battre à cause de moi!... Je l’ai poussé dans la tombe... Dieu me pardonnera-t-il?
A l’abattement profond, accablant, dans lequel était tombé Sa Majesté, succéda un de ces accès de violente colère qui, par leur fréquence, donnaient déjà de sérieuses inquiétudes aux médecins de Frédéric-Guillaume.
--Ah! c’est vous, général, s’écria-t-il, qui lui avez servi de second! Eh bien, je vous destitue de vos fonctions, je vous chasse, je vous bannis... Je ne veux plus vous voir... Vous entendez?
--Mais sire, essaya de répliquer M. de Münchhausen...
--Laissez-moi, ne me parlez pas, je vous déteste, vous me faites horreur... Sortez, je vous chasse!
Une contraction nerveuse donnait à la figure du roi un aspect effrayant. Il y avait aussi dans son regard une fixité étrange. M. de Münchhausen eut peur et sortit. Il courut chez le premier médecin de Sa Majesté, l’avertir que son auguste maître aurait très probablement besoin de ses soins. Puis il partit le soir même pour la campagne.
Sa disgrâce ne fut pas longue.
Quelques jours après, il était rappelé et il reprenait ses fonctions au palais.
M. de Rochow s’était présenté dès la première heure chez le juge d’instruction, et, sur l’ordre de ce magistrat, il avait dû se constituer prisonnier. Mais vingt-quatre heures ne s’étaient pas écoulées que le jeune gentilhomme était réclamé par l’autorité militaire.
Aux yeux de la _Commandature_, le duel n’était pas un délit entraînant une détention préventive, et comme l’adversaire de M. de Hinkeldey était officier de la réserve, il fut mis en liberté.
M. de Rochow put reprendre son siège à la Chambre haute. La veille, le président de cette assemblée, le prince de Hohenlohe, avait exprimé en ces termes la sympathie qu’il éprouvait pour M. de Rochow:
«Un de nos collègues, placé entre la loi du pays et les exigences de l’honneur, a obéi à celles-ci, ce qui l’a empêché de se trouver au milieu de nous.»
L’enterrement de M. de Hinkeldey eut lieu le 17 mars.
Le roi voulut accompagner jusqu’au cimetière celui qui avait été son fidèle serviteur.
Malgré les bruits alarmants mis en circulation, malgré la menace d’un projet d’attentat contre sa personne, Frédéric-Guillaume ne recula pas. Ses conseillers eurent beau le supplier de ne pas se montrer en public, la reine elle-même se jeta à ses genoux pour le dissuader de sortir, il resta inébranlable. Auteur moral et involontaire du duel entre Hinkeldey et M. de Rochow, il devait, disait-il, cette dernière marque d’attachement et de reconnaissance à un collaborateur dévoué.
Stieber, qui avait remis à Sa Majesté la cassette de fer renfermant les papiers du défunt, avait du reste garanti sur sa tête que le roi ne courait aucun risque.
Tout se passa en effet le plus correctement du monde.
Le carrosse du roi venait immédiatement après le char funèbre, et pendant le long trajet de la maison mortuaire au cimetière, on vit plus d’une fois Sa Majesté essuyer ses larmes.
Une foule immense et respectueusement silencieuse s’était massée sur le passage du cortège.
Rentré au palais, Frédéric-Guillaume fut pris d’une syncope. Et à partir de ce jour, sa santé déclina rapidement, certaines perturbations cérébrales se produisirent, qui inquiétèrent vivement ses médecins. C’étaient des troubles accidentels ou fébriles de la raison, des hallucinations qui l’obsédaient dès qu’il était couché. A ses côtés, il voyait le cadavre de son ami Hinkeldey, remuant les yeux et le regardant d’un air de reproche. C’est en vain qu’il cachait sa tête dans ses mains ou sous les draps, la funèbre vision était toujours là, devant lui. Son caractère changeait. Il interprétait tout en mal. Le cours de ses pensées semblait se ralentir, s’épuiser. Il répétait les mêmes mots; il y avait des arrêts dans ses paroles; et son écriture était devenue un barbouillage indéchiffrable. Des mots manquaient, des lettres étaient tronquées, les jambages se heurtaient, couraient en zigzags, couverts de ratures et de taches d’encre. L’intonation de la voix n’était plus la même.
Ces symptômes étaient trop alarmants pour que les médecins n’agissent pas avec toutes les ressources de la science. Ils parvinrent, sinon à pallier le mal, du moins à en arrêter les trop rapides progrès.
Mais une crise inévitable était prochaine.
* * * * *
Le 16 septembre 1857, il y eut grande parade sur la _Schlossfreiheit_, c’est-à-dire sur la place circulaire et très large qui s’étend devant le Vieux Château royal, à Berlin. La plus grande partie de la garnison de la capitale défila aux sons des fifres et des tambours devant la statue équestre du «vieux Fritz».
En passant au pied de l’image de granit du conquérant de la Silésie, les grenadiers présentaient les armes à la fois à la statue et aux personnages vivants qui se tenaient groupés devant le piédestal.
Le roi Frédéric-Guillaume était là, à la tête d’un nombreux état-major. Il avait à sa droite un général portant l’uniforme français, que les vétérans à barbe grise, décorés de la Croix de Fer de 1813, regardaient avec stupeur, comme le spectre ressuscité du héros légendaire d’Austerlitz et d’Iéna.