Part 8
Plus tard la police berlinoise fit tous ses efforts pour percer le mystère que le détenu avait laissé planer sur son origine et sur sa personne; différents rapports furent adressés au successeur de M. de Hinkeldey: tantôt on représentait cet énigmatique personnage comme le bâtard d’un prince oriental, tantôt on l’identifiait avec des escrocs, condamnés par les tribunaux; mais tous ces renseignements se rapportaient à d’autres, et aujourd’hui encore on serait embarrassé de dire si ce fut un prince authentique qui, vers 1855, porta pendant quelques jours le pantalon et le sarrau de toile bise des détenus correctionnels. Une chose est certaine, c’est qu’il était oriental, et peut-être ne s’avance-t-on guère en affirmant qu’il devait être à peu près chez lui dans le palais du souverain de Cettinje.
Les deux incidents que nous venons de relater eurent des épilogues qui sont rapportés dans les mémoires de Stieber.
M. Rothan avait gardé une forte dent--cela se conçoit--contre l’agent Hassenkrug, qui introduisait les diplomates russes dans les armoires pour surprendre les confidences des diplomates; qui touchait à la fois des subsides des Français et des Russes, et qui faisait incarcérer les meilleurs espions de l’ambassade[19].
[19] Parmi les papiers surpris par Teschen et livrés à M. Rothan, se trouvait entre autres une lettre autographe de l’empereur Nicolas, donnant des détails très précis sur l’état des forces russes dans Sébastopol et indiquant jusqu’à quelle date la forteresse pourrait tenir. On juge combien ces renseignements étaient précieux pour le gouvernement de Napoléon III.
Feignant d’ignorer la double trahison de l’espion, M. Rothan continua de l’accueillir et de l’employer dans des circonstances peu importantes, mais qui suffisaient à confirmer Hassenkrug dans l’idée qu’il pouvait toujours se considérer comme un agent dont la fidélité n’était pas suspectée.
Au commencement de l’année 1857, M. Rothan, qui avait son plan, pria Hassenkrug de se charger de quelques commissions pour sa famille à Paris, ne pouvant se rendre lui-même en France en ce moment. Hassenkrug, enchanté de faire sans bourse délier une excursion dans la «Babylone moderne», accepta avec empressement; mais à peine eut-il passé la frontière qu’un commissaire de police lui mit la main au collet et le dirigea sous bonne escorte à Mazas, où il fut gardé pendant quatorze mois. On était alors en plein despotisme impérial, on s’inquiétait médiocrement d’un étranger arbitrairement détenu, surtout s’il n’était pas réclamé par son ambassade. Or, le ministre prussien se serait bien gardé d’intervenir en faveur de Hassenkrug, dont on redoutait les révélations sur l’espionnage des conservateurs prescrit par M. de Manteuffel.
En 1859, Hassenkrug fut rendu à la Prusse. On ignore ce qu’il est devenu.
L’autre épilogue regarde le pseudo-prince monténégrin. Stieber assure que M. de Hinkeldey croyait deviner dans ce personnage un agent politique, à cause de lettres trouvées en sa possession et dans lesquelles il était question, en termes très sympathiques, de Louis Blanc et de Kossuth. Ce fut là une des raisons qui fit si durement traiter le malheureux oriental.
Vingt années plus tard, l’écrivain Gustave Rasch, voyageant dans le Monténégro, visita la prison d’État de Cettinje, car la petite principauté s’est offert ce luxe. Il fut frappé de la bonne mine et de l’allure distinguée d’un détenu, qui était particulièrement bien traité et dont toute l’occupation consistait à donner des leçons de langues étrangères au personnel de la prison. Ce captif raconta au voyageur prussien qu’il était le «prince d’Arménie», dont l’affaire avait causé tant de bruit à Berlin.
Pourquoi l’ex-prince était-il réduit à la condition de prisonnier d’État? C’est ce que M. Gustave Rasch a négligé de nous apprendre; mais il est probable que, contrairement au cas de Bilboquet dans les _Saltimbanques_, la politique n’était pas étrangère à l’événement.
V
M. de Hinkeldey et M. Stieber à la tête de la police.--Comment étaient traités les créanciers de MM. les officiers.--Ordre du roi de supprimer les tripots.--L’expédition de M. de Hinkeldey au _Jockey-Club_.--Les susceptibilités de M. de Rochow.--Affront public fait à M. de Hinkeldey.--Celui-ci prend la résolution de se battre.--Un dîner de gala à Potsdam.--M. le pasteur Richter.--M. de Hinkeldey est tué par M. de Rochow.--Souscription à la Bourse de Berlin.--Le roi suit le convoi de M. de Hinkeldey.--Le prince Napoléon à Berlin.--Folie et mort de Frédéric-Guillaume.
Nous arrivons maintenant à un événement des plus poignants, qui eut une grande portée politique, et qui, en précipitant peut-être le dénouement d’une crise, provoqua un changement de front dans les procédés et la manière d’être oppressive et tracassière de la police prussienne. Nous voulons parler du duel dans lequel fut tué d’un coup de pistolet le grand maître de cette police, le confident de Frédéric-Guillaume, M. de Hinkeldey.
Pour comprendre les origines de cette rencontre, qui se termina d’une façon si tragique, il est nécessaire que nous disions encore quelques mots de cette police, qui, avec MM. de Hinkeldey et Stieber pour chefs, fut l’instrument par excellence de la réaction en Prusse, alors que l’état de siège et la dictature militaire avaient cessé depuis longtemps.
Cette police était un véritable Protée; elle revêtait toutes les formes, s’affublait de tous les costumes, se manifestait sous toutes les espèces. Elle se mêlait de ce qui ne la regardait et de ce qui ne la concernait pas; elle était une complice pour ceux qui jouissaient de hautes protections ou à qui était familier l’art de gagner les bonnes grâces de ses séides; par contre, elle inspirait la terreur à tous ceux qui ne réunissaient pas les conditions indiquées. M. Stieber et ses sous-ordres avaient surtout à intervenir dans les contestations entre créanciers et débiteurs. En pareil cas, on arrêtait tout simplement les débiteurs récalcitrants ou les créanciers trop exigeants (selon que l’adversaire de l’un ou de l’autre s’était _entendu_ avec l’autorité) et on les gardait sous clef jusqu’à ce qu’ils se fussent arrangés avec l’autre partie. Il va sans dire que celles des parties pour qui la police s’était mise en campagne ne manquait pas de témoigner sa reconnaissance en espèces sonnantes et trébuchantes. C’était là le casuel attaché aux différentes places; et franchement, comme tout ce monde de fonctionnaires était assez chichement payé, il ne faut pas s’étonner si ces messieurs battaient monnaie comme ils pouvaient.
L’intervention de la police était surtout fréquente quand il s’agissait de dettes d’officiers. Hâtons-nous de dire que les individus contre lesquels on procédait n’étaient pas bien intéressants. Il s’agissait, la plupart du temps, d’affreux usuriers, de marchands de crocodiles empaillés comptant 100 à 1,000 (oui, mille pour cent!) d’intérêts, et parfois même de véritables escrocs, qui faisaient souscrire des billets, promettaient de les «passer» et ne remettaient rien à leur victime, qui, à l’échéance, était cependant obligée de payer l’effet. Ces oiseaux aux griffes et au bec crochus ne se contentaient pas de billets, ils exigeaient de leurs créanciers un «revers» dans lequel ceux-ci s’engageaient SUR LEUR HONNEUR DE GENTILHOMME ET D’OFFICIER à payer à l’échéance l’effet souscrit.
Ce document s’appelait un _Ehrenschein_.
Entre les mains de l’usurier, c’était une arme terrible; car, si le non-payement de la valeur souscrite n’exposait le malheureux qu’à des poursuites civiles, la production de l’_Ehrenschein_ pouvait le faire chasser ignominieusement de l’armée et le mettre au ban de la société.
Les officiers contractaient beaucoup de dettes; ils y étaient forcés par l’exiguïté de leur solde, et puis c’était de bon ton. Il y eut de nombreux suicides et des désertions, à un tel point que le roi Frédéric-Guillaume s’en émut.
Il fit appeler Stieber à Potsdam.
--Il faut que vous tiriez mes officiers des griffes de ces juifs, dit-il; cela devient inquiétant; informez-vous de tous ceux qui ont des dettes. Saisissez les billets, faites venir l’usurier et offrez-lui le remboursement de l’argent réellement avancé avec les intérêts au denier cinq.
C’était, comme on le voit, le procédé dont use le père Poirier envers les créanciers de son noble gendre, dans la belle comédie d’Augier.
--Et, demanda Stieber, si l’usurier refuse l’arrangement?
--Alors, il n’aura pas un liard et vous l’enverrez aux cinq cents diables.
Stieber a déclaré plus tard au cours d’un des procès qui lui furent intentés pour abus du pouvoir lors de l’avènement du ministère libéral, que si le roi lui eût donné l’ordre d’arrêter le premier ministre et ses collègues, il n’aurait pas hésité à exécuter cet ordre, sans se soucier de la Constitution et des lois existantes.
Il n’eut donc pas le moindre scrupule à agir selon les instructions de son royal maître. A partir de ce moment, ce fut dans le bureau du chef de la sûreté que les affaires d’intérêts de MM. les barons, comtes et autres officiers titrés de la garde furent «arrangées», et aucun de ces preux ne songea à récuser cette singulière juridiction.
L’usurier était obligé d’en passer absolument par les conditions que lui imposait son débiteur.
Que pouvait-il faire? La police commençait par s’emparer du billet; si le porteur se refusait à le livrer, on le fourrait en prison; s’il l’avait remis à un avocat (faisant fonction d’huissier) pour entamer les poursuites, un agent de police muni d’un ordre formel se rendait chez l’homme de loi et s’emparait du titre de la dette. Le débiteur était libre d’indiquer telle somme qui lui convenait, comme lui ayant été réellement remise; on ne croyait que sa parole et nullement le dire du créancier: de cette manière il arrivait que le chrétien, au lieu d’être volé par le juif, le volait.
Le roi avait déclaré qu’il payerait sur sa cassette le montant des traites, revu et considérablement réduit, quand l’officier serait trop pauvre pour acquitter lui-même la somme. A cet effet, Stieber fut mis en rapport avec le trésorier de la liste civile, M. Schœnnig, qui, à différentes reprises, lui remit des sommes importantes, trop importantes même au gré du roi, qui commençait à trouver que ses officiers avaient le double tort de souscrire trop facilement des billets et d’être trop souvent insolvables.
Sa Majesté s’entretenait un jour de l’inconvénient de cette situation avec M. de Hinkeldey, qui ne voyait pas de fort bon œil la faveur toujours croissante de son subordonné. Bien que son chef hiérarchique ne l’eût pas proposé le moins du monde pour cette distinction, Stieber avait reçu tout récemment l’ordre de l’Aigle Rouge. M. de Hinkeldey, sachant combien cette affaire des dettes d’officiers tenait à cœur au roi, s’efforça de se rendre utile.
--Voyez-vous, sire, fit-il, ce qui perd nos officiers, c’est le jeu effréné auquel ils se livrent. Les rapports de mes agents me signalent tous les jours l’ouverture de nouveaux tripots, où de petites fortunes sont aventurées sur une carte.
Le roi, qui, depuis quelque temps et surtout depuis l’affaire des dépêches Teschen, donnait des signes d’une irascibilité nerveuse extraordinaire, se traduisant par de véritables accès de fureur, frappa un grand coup de poing sur le guéridon de marbre devant lequel il était assis:
--Pourquoi tolérez-vous ces tripots?... Parbleu! ces messieurs trouvent cela très joli et très commode; ils perdent, ils s’en vont faire des billets, et à l’échéance c’est la cassette royale qui paye. Eh bien! non, il faut que cela finisse, je ne comprends pas que vous n’ayez pas encore agi.
--Mais, sire, objecta M. de Hinkeldey, c’est que les hôtes de ces tripots ne sont pas les premiers venus; il y a parmi eux de grands noms, même des membres de la Chambre des Seigneurs.
--Qui, par exemple?
--M. de Rochow, sire.
--Oui, il a toujours eu des goûts dissipateurs, celui-là. Où se réunissent ces messieurs?
--A l’hôtel du Nord, où ils ont créé un «Jockey-Club».
--Eh bien, monsieur de Hinkeldey, j’entends que dans les quarante-huit heures le Jockey-Club soit fermé et les scellés apposés sur les locaux où l’on joue; c’est dit, n’est ce pas?
M. de Hinkeldey s’inclina profondément et sortit, ne pouvant réprimer sur ses lèvres un sourire de satisfaction et de triomphe.
Une vieille inimitié existait entre M. de Hinkeldey et ce comte de Rochow, issu d’une des plus nobles familles de l’ancienne Prusse. Cette aristocratie considérait toutes les charges de l’État comme autant de fiefs qui lui revenaient de droit. Lorsqu’un étranger de petite extraction arrivait à une position importante, ces messieurs le regardaient comme un aventurier et ne lui marchandaient pas leur opinion. A plusieurs reprises, de petits conflits, des froissements avaient eu lieu entre le directeur de la police et le jeune comte; M. de Hinkeldey était donc enchanté de pouvoir lui faire sentir son autorité.
* * * * *
Un soir de juillet 1855, pendant que la partie chauffait dans les salons du Jockey-Club, une expédition s’organisait à l’hôtel de la direction générale de police. Un commissaire recevait les dernières instructions du chef, tandis que quatre agents et une douzaine de gendarmes étaient réunis dans une grande salle voûtée, prêts à partir au premier signal.
A minuit la colonne s’ébranla. Agents et gendarmes rasèrent les maisons comme des larrons méditant un mauvais coup. Toutes les boutiques étaient hermétiquement closes, les bons bourgeois de la capitale dormaient du sommeil du juste, leurs appartements étaient plongés dans l’obscurité la plus profonde. De loin en loin un rayon de lumière filtrait au ras du sol, par les soupiraux d’une de ces caves-restaurants qui, moyennant certains arrangements, avaient le droit de débiter de la bière blanche et du kummel pendant toute la nuit.
Au milieu de la ville noire et silencieuse, le premier étage de «l’hôtel du Nord» resplendissait de lumières; quelques fenêtres toutes grandes ouvertes laissaient pénétrer dans les salons l’air tiède de cette belle nuit d’été. Les membres du Jockey-Club, croyant n’avoir de comptes à rendre à personne, ne se cachaient pas.
En se dressant sur la pointe des pieds de l’autre côté du trottoir, le passant pouvait parfaitement suivre les péripéties des différentes parties engagées autour de trois tables.
On jouait gros jeu pour l’époque et pour les habitudes modestes de l’ancien Berlin. L’or était réuni en tas, les rouleaux de thalers et de doubles thalers s’alignaient à l’infini et les billets de caisse s’amoncelaient en paquets d’une respectable épaisseur. Le comte de Rochow tenait la banque; c’était un bel homme, très grand, très sec et très distingué dans son maintien, un gentilhomme de race. Les autres joueurs appartenaient tous à l’aristocratie, ils étaient également officiers de l’armée active ou de la landwehr.
--Messieurs, il y a deux cents frédérics en banque, dit M. de Rochow; qui est-ce qui les tient?
--Moi! moi! répondirent de plusieurs côtés de jeunes seigneurs; et en moins d’une minute le tableau fut couvert de nouveaux rouleaux de monnaie et de liasses fraîches de bank-notes.
--J’abats neuf, fit le banquier;--à vous le sort, ajouta-t-il en poussant le paquet de cartes vers un des «pontes».
Mais au moment où celui-ci voulut «donner», l’attention des joueurs fut attirée par un carillon énergique suivi du bruit d’une assez vive discussion.
Quelques-uns des partenaires quittèrent les tables et coururent aux fenêtres pour voir ce qui se passait.
Ils aperçurent le portier de l’hôtel se querellant avec plusieurs individus qui voulaient pénétrer dans l’intérieur de la maison malgré la résistance du concierge.
A quelque distance, on voyait briller les casques des gendarmes.
--Mais c’est la police! firent quelques jeunes gens, que peut-elle bien nous vouloir?
--Je vais le savoir, dit M. de Rochow en se levant de son siège.
Quelques instant après, suivi de la plupart des joueurs, il intervenait dans le colloque très animé entre le portier de l’hôtel et le commissaire, qui, un ordre à la main, demandait impérieusement qu’on lui livrât passage ainsi qu’à ses gens.
M. de Rochow protesta très vivement.
--Nous sommes chez nous, nous ne sommes pas des escrocs, nous jouons entre nous, personne n’a rien à y voir.
--J’ai reçu mes ordres, monsieur le comte, répondit le commissaire, imperturbable, je suis obligé d’obéir.
M. de Rochow prit le papier et l’examina à la lueur d’un bec de gaz:
--Ah! c’est M. de Hinkeldey, dit-il, qui vous a donné cet ordre, je le reconnais bien là; eh bien, j’en ferai mon affaire, vous pouvez le lui dire: il se conduit avec nous comme le dernier des cuistres!
Le commissaire avait profité de ce que la porte était entrebâillée pour se glisser dans le vestibule de l’hôtel; sur un signe, les agents l’avaient suivi.
Mais les joueurs n’étaient pas d’humeur à se laisser troubler; à peine arrivés dans le salon de jeu, le commissaire et son monde se virent entourés de tous les côtés et sérieusement menacés. Un hobereau mecklembourgeois taillé en hercule avait saisi un des policiers par la peau du cou et se disposait tout tranquillement à le jeter par la fenêtre. Le commissaire avait reçu un formidable coup de poing, quand, sur un appel, les gendarmes accoururent, bousculant le malencontreux concierge, qui cherchait toujours à s’opposer à cette invasion. La vue des uniformes refroidit beaucoup l’ardeur des gentilshommes, à qui la livrée du roi inspirait instinctivement un certain respect. Ils laissèrent saisir les enjeux, mettre les scellés et ils sortirent ensuite jusque sur le trottoir de _Unter den Linden_, où ils passèrent une bonne partie de la nuit, déblatérant à plein gosier contre la police et en particulier contre M. de Hinkeldey.
Le lendemain M. le comte de Rochow envoyait des témoins au directeur général. M. de Hinkeldey reçut très brutalement les envoyés et se retrancha derrière les obligations professionnelles, d’autant plus impérieuses dans ce cas, qu’il agissait d’après les ordres du roi. M. de Rochow écrivit alors une lettre au directeur général de la police, dans laquelle il le traitait de lâche et lui exprimait tout son mépris. M. de Hinkeldey jugea bon de ne pas y répondre. Seulement, le soir même il mettait ce papier sous les yeux du roi.
--Promettez-moi de ne pas vous battre, lui dit Frédéric-Guillaume. C’est en vertu de mes prescriptions formelles que vous avez agi; s’il vous arrivait un malheur, c’est sur moi qu’il retomberait.
A la suite de cet incident, la faveur du directeur général de la police ne fit que croître; il était certainement le personnage le mieux vu de Sa Majesté; il faisait la pluie et le beau temps à Sans-Souci, où Frédéric-Guillaume s’était décidément fixé.
Vers le milieu du mois de mars 1856, les officiers de cavalerie de la landwehr du Brandebourg organisèrent un grand carrousel, qui eut lieu dans le manège des gardes du corps.
Les meilleurs cavaliers du royaume, costumés en chevaliers du moyen âge, armés de toutes pièces, montant de superbes chevaux empanachés et caparaçonnés comme à Bouvines et à Azincourt, suivis de leurs écuyers portant leurs épées et leurs boucliers, devaient exécuter les plus brillantes passes d’armes en présence des nobles dames et demoiselles magnifiquement parées et mollement renversées dans des fauteuils aux dossiers armoriés, dans des tribunes drapées de brocart et d’étoffes richement brodées. La cour tout entière, les hauts dignitaires de l’armée, les grands fonctionnaires, les ambassadeurs avaient été invités;--seul, soit effet du hasard, soit à dessein, le directeur général de la police n’avait pas reçu de carton historié et enluminé, couvert d’arabesques au milieu desquelles se détachaient des lettres gothiques portant que M. X... était prié d’honorer de sa présence la fête dont tout le high-life s’entretenait. Déjà la société la plus aristocratique, la plus exclusive qu’un d’Hozier eût pu rêver, était rassemblée dans les loges et sur les gradins; des hérauts, dont le costume emprunté au Musée était d’une authenticité rigoureuse et dont le pourpoint portait par devant et par derrière l’aigle de Prusse aux ailes déployées, avaient sonné une fanfare retentissante pour saluer l’entrée de la famille royale; on n’attendait plus que l’ordre de Sa Majesté pour commencer les exercices, quand la portière du fond, qui fermait l’entrée du manège, se souleva, et M. de Hinkeldey, en grand uniforme, avec toutes ses décorations, parut, donnant le bras à une jeune dame d’une beauté extraordinaire.
C’était la comtesse R..., celle-là même auprès de qui le malheureux pseudo-prince d’Arménie avait montré tant d’assiduité, une Autrichienne de race roturière, qui avait épousé, Dieu sait grâce à quels sortilèges, un général de S. M. Impériale dont elle portait très allègrement le deuil. M. de Hinkeldey, connu comme un soupirant malheureux auprès de la superbe Viennoise, était rayonnant. A l’entrée de l’arène, le couple s’arrêta quelques instants; le directeur général de la police sembla chercher du regard un fauteuil disponible pour sa compagne. Il allait s’avancer, quand un jeune homme en uniforme de dragon bleu, portant au bras le brassard blanc et noir auquel on reconnaissait les commissaires de la fête, lui barra le passage. M. de Hinkeldey, malgré son assurance, pâlit en reconnaissant ce commissaire: c’était M. de Rochow. Celui-ci s’inclina profondément devant la dame, et d’un ton froidement poli:
--Veuillez me montrer votre invitation, monsieur, dit-il au directeur général.
M. de Hinkeldey sentit le sang lui monter au visage. Il devint rouge cramoisi.
--Je n’en ai pas, monsieur, fit-il, en cherchant à se contenir; mais je suis le directeur général de la police, ajouta-t-il, et comme tel j’ai le droit d’entrer partout où se trouve Sa Majesté.
--Pardon, monsieur, répondit M. de Rochow avec hauteur; ici le roi est l’hôte de ses officiers, il est en parfaite sûreté au milieu de nous et nous n’avons pas besoin de la police pour le garder. Si vous n’avez pas d’invitation, veuillez vous retirer pour éviter un éclat... Quant à madame la comtesse, fit le gentilhomme avec une exquise politesse, si elle veut me faire l’honneur d’accepter mon bras, je la conduirai au fauteuil qui lui est réservé.
Mme de R..., sans se soucier de son cavalier, remercia M. de Rochow d’une gracieuse inclinaison de la tête; elle prit le bras que l’officier lui offrait, et tous deux s’éloignèrent.
Ce petit colloque avait attiré l’attention de quelques spectateurs; la honte, la confusion et la colère du directeur général en furent augmentées. «Ah! je le tuerai! je le tuerai!» fit-il en quittant le manège.
--Où faut-il conduire Votre Excellence? demanda le valet de pied.
--Chez le général Münchhausen, répondit M. de Hinkeldey en montant dans sa voiture, dont il ferma la portière avec tant de violence que les vitres volèrent en éclats.
Le général Münchhausen, aide de camp du roi, était le seul qui, dans tout l’entourage de Frédéric-Guillaume, vît sans jalousie et sans amertume l’élévation de M. de Hinkeldey. Les deux hommes s’étaient liés d’une amitié solide. En cette circonstance délicate, la première pensée de M. de Hinkeldey fut d’aller demander conseil à son ami.
Après avoir écouté le récit du chef de la sûreté:
--Cette fois, dit le général, il est difficile, sinon impossible, d’éviter une rencontre. L’offense a été publique, il faut une réparation publique.
--Aussi, dit M. de Hinkeldey, suis-je bien résolu à me battre; vous serez mon second[20].
[20] Dans les duels allemands, un seul témoin, un «second», est regardé comme suffisant.
--Je ne puis vous refuser ce service, mon ami... Espérons en Dieu et prions-le de se prononcer pour vous, car vous êtes dans votre bon droit. Vous savez que M. de Rochow est une des plus fines lames de l’armée; pour que les chances soient plus égales, nous choisirons le pistolet.