La police secrète prussienne

Part 10

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Ce n’était pourtant pas Napoléon 1er sorti de son tombeau de marbre des Invalides pour venir parader à Berlin; ce n’était que son neveu, le prince Jérôme, fils du roi de Westphalie, envoyé en Allemagne par son impérial cousin Napoléon III afin de sonder le roi de Prusse et son entourage sur l’éventualité d’une alliance contre l’Autriche, dont la politique éveillait alors de plus en plus les susceptibilités des Tuileries.

Une série de fêtes avait été organisée en l’honneur de celui que les feuilles officielles traitaient d’Altesse, mais que le _Kladeradatsch_ appelait irrévérencieusement Plon-Plon.

Cette revue clôturait le programme dressé par le grand maréchal de la cour, car depuis longtemps le roi ne s’occupait plus de rien. Sa santé, sérieusement ébranlée, s’était cependant un peu remise, mais pas au point de lui permettre de donner de nouveau ses soins aux affaires.

Il avait tenu à prendre part à toutes les fêtes, les fatigues qu’il en avait ressenties l’avaient fortement éprouvé. Le matin, il était tombé en syncope; peu s’en était fallu que l’on décommandât la parade. Mais par un singulier effort d’énergie, il fit assez bonne contenance pendant la revue, bien qu’il ne répondît que par des monosyllabes aux compliments flatteurs que le prince Napoléon lui adressait sur la bonne tenue de ses troupes et la précision de leurs mouvements.

Quand la revue fut terminée, on vit défiler devant le roi et la statue du «vieux Fritz» les plus beaux équipages de Berlin. Il y avait là toute la noblesse et tout le corps diplomatique.

Dans une des dernières calèches, le roi reconnut Mme de R..., la belle Autrichienne, en compagnie du comte de Rochow, le meurtrier de Hinkeldey.

Aussitôt la figure du roi changea; le souvenir funeste de la tragédie de Charlottenbourg revint à son esprit dans toute sa sanglante horreur. Il s’imagina revoir devant lui le cadavre de Hinkeldey. Ses hallucinations étaient revenues.

C’est à peine si, arrivé devant le palais, il eut la force de descendre de cheval et de monter dans la chaise de poste qui le ramena au galop à Sans-Souci.

Deux domestiques durent le soutenir pour l’aider à monter dans ses appartements. Entré dans sa chambre à coucher, il s’assit devant un petit guéridon sur lequel il y avait toujours un flacon d’eau-de-vie de grains et un de kummel Gilka comme en boivent les maçons.

Il prit le flacon de kummel et se mit à le vider à gorgées bruyantes, précipitées, le goulot sur les lèvres. Les deux valets de chambre se tenaient à ses côtés, respectueux et impassibles, comme des gens habitués à un pareil spectacle. En vain les médecins avaient prescrit à Sa Majesté un régime rigoureux s’il voulait éviter d’autres crises. Pendant quelque temps, il s’était modéré dans son abus des boissons alcooliques, et sa santé s’était un peu rétablie; mais depuis un mois, même le champagne, qu’il aimait tant jadis, n’avait plus de saveur pour son royal gosier; il lui fallait de l’alcool, du «dur», comme disent les ivrognes de profession.

Quand il eut fini le flacon, un sourire hébété dérida sa figure; il demanda qu’on le couchât; tout tournait autour de lui. Il parlait par saccades, avec beaucoup de peine, comme si sa bouche eût été pleine de bouillie. Une écume blanchâtre moussait au coin de ses lèvres. Ses yeux, aux pupilles horriblement dilatées, étaient hagards. Il contractait ses membres, serrait les poings, se pelotonnait, comme sous une impression de terreur, au fond du lit.

Les deux valets de chambre, effrayés, firent immédiatement chercher le médecin.

Quand celui-ci arriva, Frédéric-Guillaume était en proie à une crise terrible:

--Ah! brigands... hurlait-il; et à tort et à travers il agitait ses bras nus pour se défendre contre des fantômes imaginaires.

L’ivresse l’avait plongé dans cette prostration du rêve accompagné d’hallucinations et de cauchemars, qui est le commencement de la folie.

L’agitation produite par l’irritation du cerveau et l’excitation des liqueurs alcooliques se prolongea pendant plusieurs jours. Puis, sous l’action de remèdes puissants, les convulsions douloureuses des muscles cessèrent; il y eut une accalmie; mais les médecins ne purent rien contre l’oblitération des facultés mentales. Les idées étaient de plus en plus confuses, incohérentes, l’imagination déréglée, le discernement obscurci. On eût dit qu’il rêvait tout haut.

Souvent, il restait des heures entières sans rien dire, muet, assis dans son fauteuil, les regards fixés sur quelque chose qu’il voyait dans le monde imaginaire où il était.

Quand on lui demandait des nouvelles de sa santé, il répondait: «Vous voulez savoir comment va le roi Frédéric? Mais il n’y a plus de roi Frédéric. Il est mort. Ils l’ont assassiné avec Hinkeldey. Ce que vous voyez devant vous est un mannequin qui lui ressemble. Vous devriez bien leur dire d’en faire un autre. Ce rôle de mannequin est ridicule et fatigant.»

Parfois, il se sentait si lourd qu’il ne pouvait marcher, ou si léger qu’il voulait voler, ou si gros qu’il ne pouvait plus remuer dans la chambre qu’il croyait remplir tout entière.

Il vieillissait et maigrissait à vue d’œil. Il ne mangeait plus et demandait toujours à boire. A la tombée de la nuit, des peurs subites le prenaient, secouant tout son corps, provoquant un roulement convulsif des yeux.

Il traîna ainsi pendant trois ans, n’étant plus que l’ombre de lui-même.

Son état fut soigneusement caché au public. Son frère, le prince de Prusse[25], exigea que la régence lui fût conférée.

[25] L’empereur actuel.

Enfin, un soir, le 30 décembre 1860, Frédéric-Guillaume s’éteignit doucement et presque oublié.

On l’enterra, conformément au vœu qu’il avait exprimé, dans la petite église de la Paix, à Potsdam.

VI

Entrevue secrète d’un journaliste prussien avec un homme d’État autrichien.--Mission confidentielle de M. Wollheim en Italie.--Son retour à Paris.--Ses relations avec M. de Girardin et l’_Agence Havas_.--Petit voyage à la recherche de subventions allemandes.--Entretien de M. de Bismarck avec M. Wollheim.--M. le chevalier retourne au service de la Prusse.--Son voyage de Berlin à Reims pendant la campagne de 1870.--Il se fait passer pour un Espagnol.--M. Wollheim, rédacteur en chef du _Moniteur de Reims_.--Instructions relatives à la presse française.--M. de Saufkirchen et la peste bovine.--Un duel ridicule.--Gracieuse hospitalité de la veuve Pomery.--Perte des traces du «reptile» Wollheim.

Bien que l’hôtel de Bristol ne ressemble guère à un hôtel, car ce mot n’est pas même inscrit au-dessus de ses deux portes sévèrement encadrées de noir qui donnent sur la place Vendôme et conduisent chacune dans une cour différente, il n’est pas de Parisien un peu au courant de Paris qui ne le connaisse et sache que c’est encore aujourd’hui un des hôtels les plus fashionables de la capitale. Son extérieur correct, ne se distinguant presque pas de celui des aristocratiques hôtels particuliers qui l’entourent, indique une clientèle sérieuse et choisie d’hommes d’État, de diplomates, d’ambassadeurs, de hauts dignitaires étrangers. Là, rien du va-et-vient étourdissant et banal de ces grands caravansérails modernes qui ressemblent à des Babels où se confondent toutes les langues et toutes les nationalités. Les escaliers et les couloirs sont discrets et silencieux. Pas de nuées de sommeliers qui s’abattent sur vous, pas de portier en uniforme et à casquette galonnée posté en sentinelle; on se croirait dans une maison privée, on y est aussi tranquille et à l’aise que chez soi.

Déjà sous Louis-Philippe les grands seigneurs venant de Londres, de Vienne ou de Berlin, descendaient de préférence à l’hôtel de Bristol, dont ils savaient mieux que personne apprécier la nuance de tenue. Mme de Montijo et sa fille, qui habitaient place Vendôme, y faisaient de fréquentes apparitions. En 1848, le prince Napoléon y logea; mais comme il ne put obtenir du propriétaire, orléaniste enragé, un appartement avec balcon sur la place, il transporta ses pénates ambitieuses à l’hôtel du Rhin, devant lequel se produisirent les manifestations populaires que l’on sait. C’est à l’hôtel du Rhin que fut arrangée sa candidature et que se tinrent les conciliabules impérialistes jusqu’à l’installation du prince à l’Élysée.

Au mois de mars 1856, par une de ces jolies et fines matinées parisiennes qui ont déjà le charme riant du printemps, un personnage à tournure germanique, les lunettes d’or à cheval sur un gros nez, des gants neufs mal boutonnés, la démarche pédante et solennelle, se présentait devant la loge du concierge de l’hôtel de Bristol. Avec un accent tudesque des plus prononcés et d’une voix emphatique, il demanda:

--S. Exc. M. le comte de Buol, ministre des affaires étrangères de S. M. Impériale d’Autriche, est-elle chez Elle?

--Veuillez, s’il vous plaît, monsieur, me remettre votre carte ou me dire votre nom.

Le visiteur déboutonna son paletot marron, prit dans la poche de sa redingote un petit portefeuille en maroquin orné de ses initiales surmontées d’une couronne et en retira une carte qu’il tendit au concierge.

Quand celui-ci eut vu le nom de l’étranger, il s’inclina en souriant:

--Parfaitement, monsieur... Son Excellence est chez Elle.

Il sonna. Un domestique conduisit l’étranger au premier étage, à la porte de l’appartement occupé par S. Exc. le ministre des affaires étrangères d’Autriche, à ce moment à Paris pour prendre part aux séances du Congrès.

M. le comte de Buol était devant son bureau, en robe de chambre de soie richement brodée et en cravate blanche. Dès qu’il aperçut le matinal visiteur, ses petits yeux s’aiguisèrent de malice, et il répondit par un salut sec et froid de nobleman anglais à la profonde révérence de l’Allemand.

--Monsieur le chevalier, dit le ministre, je vous ai écrit de venir me rejoindre à Paris, où vous pourrez m’être très utile pendant le Congrès... Tous les matins, à la même heure, vous vous présenterez chez moi, et je vous dirai les points à traiter dans vos correspondances... Nous sommes très attaqués depuis quelque temps. Il s’agit de ne pas se laisser manger... La Russie nous en veut; la Prusse cherche à circonvenir l’empereur Napoléon, et les Piémontais ameutent la presse contre nous en nous représentant comme des barbares... Le jeu du Piémont et de la Prusse est de s’attirer les sympathies de la France en affichant un libéralisme exagéré, opposé aux vieilles idées prétendues rétrogrades de l’Autriche... Les journaux français donnent dans le panneau... Sans qu’ils s’en doutent, ils reçoivent des inspirations de Turin et de Berlin... L’Autriche est conspuée... Il faut que nous accommodions ce Congrès à notre sauce, et comme vous êtes bon cuisinier, je vous ai fait venir... A demain, monsieur le chevalier, fit M. le comte de Buol en se levant pour prendre congé du visiteur.

--A propos, reprit le ministre, j’oubliais de vous recommander de fréquenter les cabinets de lecture, les cafés de Paris où se réunissent vos compatriotes, afin de me tenir au courant de leurs faits et gestes...

L’Allemand se plia en révérences répétées et se retira.

M. le chevalier Wollheim da Fonseca, docteur en droit, ancien _privat docent_ à l’Université de Berlin, ex-directeur du théâtre de Hambourg, auteur de plusieurs traités de droit international et d’une infinité de brochures exécutées sur commande comme des pantalons ou des bottes à l’écuyère, avait mis depuis deux ans sa plume féconde au service de l’Autriche.

Détaché du «bureau de l’esprit public», qui fonctionnait alors sur les bords du Danube, il était venu rejoindre M. de Buol, son patron, à Paris.

Pendant toute la durée du Congrès qui suivit la guerre de Crimée, il envoya à une dizaine de journaux allemands, danois et américains des lettres inspirées par le ministre des affaires étrangères d’Autriche, et il recueillit pour ce haut fonctionnaire divers renseignements qui ne se chuchotaient que dans les coulisses de la diplomatie interlope.

* * * * *

M. le chevalier Wollheim da Fonseca personnifie le type le plus accompli du _reptilis vulgaris domesticus_. On l’emploie à toutes les besognes, aux œuvres les plus basses, et il s’en glorifie avec une naïveté cynique. Dans une sorte d’autobiographie qu’il vient de publier[26], il fait étalage de ses accointances «mystérieuses», de ses besognes occultes, racontant avec une prolixité de policier tous ses tours de bâton, dévoilant ses intrigues, se vantant d’avoir touché, tel jour, à telle heure, telle somme sur la caisse des fonds secrets.

[26] _Neue Indiscretionen von Wollheim da Fonseca_, Berlin. Krempel éditeur, 1883.--Le volume doit avoir une suite.

En 1857, ce «reptile», encore à la solde de l’Autriche, se glissa en Italie jusqu’aux pieds de Cavour, qu’il avait connu à Paris pendant le Congrès, et que le cabinet de Vienne l’avait chargé de confesser. Mais Cavour était sur ses gardes. Il l’écouta avec une patience dénuée d’intérêt et finit par lui demander comment il se faisait qu’il portait un nom à moitié germanique et à moitié latin.

Le gouvernement de Vienne payait alors bien plus largement que celui de Berlin. A la suite de ce voyage, l’habile chevalier reçut les sommes nécessaires à la création d’une revue politique hebdomadaire: _Die Controlle_, destinée à défendre les intérêts de l’Autriche, qui commençaient à être sérieusement menacés par la Prusse. M. Wollheim fit paraître ce journal à Hambourg, sa ville natale.

En 1864, le _Contrôle_ disparut, et M. le chevalier s’étant brouillé avec ses patrons, vola sous d’autres cieux à la recherche de la meilleure des subventions. Il revint sur les rives de la Seine, où fleurissait dans tout son éclat l’espionnage prussien. Manœuvrant avec l’habileté d’un vieux loup de mer, M. le chevalier Wollheim da Fonseca commença par se rapprocher lentement de M. Bamberg, consul de Prusse, agent attitré de M. de Bismarck, et grand dispensateur des récompenses secrètes. M. Bamberg ne manqua pas de présenter un aussi précieux personnage à M. Drouyn de l’Huys. Le ministre des affaires étrangères s’entretint longtemps avec l’ex-«reptile» au service de l’Autriche et lui demanda un Mémoire sur la question danoise, qu’il lui paya en belles paroles. M. le chevalier, qui préférait les espèces sonnantes et trébuchantes, se plaint avec amertume de ce manque d’égards et trouve les Français, en général, assez «serrés». Dans ses _Indiscrétions_, il médit également beaucoup de M. Émile de Girardin, qui lui marchandait ses informations et ses articles comme une livre de beurre à la halle. Pour décider l’illustre maître de l’alinéa, M. Wollheim le menaçait de porter «la marchandise» à la concurrence du coin,--à M. Nefftzer, directeur du _Temps_.

Grâce à ses relations, M. Wollheim entra au _Mémorial diplomatique_, rédigé par un Autrichien, M. Delabrauz, et il fut en même temps engagé par l’_Agence Havas_ en qualité de traducteur.

L’_Agence Havas_ avait alors à sa tête, dit M. da Fonseca, les deux frères, Auguste et Chrétien, pour la partie administrative et commerciale, tandis que M. Ernaud, «un homme très instruit et très aimable», s’occupait de la partie littéraire. M. Auguste Havas était, au dire du chevalier, un homme habile mais brutal. M. Chrétien était plus sympathique. L’Agence subissait alors l’influence du gouvernement impérial, comme elle fut depuis sous la coupe des cinquante et quelques ministères qui se sont succédé en France. Quand une dépêche douteuse ou suspecte arrivait, M. Auguste sautait en voiture et allait demander des instructions particulières à M. Rouher.

Au cours de son travail quotidien, M. Wollheim remarqua combien le khédive Ismaïl était bien traité dans les fameuses «feuilles bleues»; on ne négligeait aucune occasion de le mettre en relief, de le proclamer un grand prince; on citait son administration comme un modèle de sagesse et d’économie.

M. Wollheim voulut aller au fond des choses. En furetant, il découvrit dans les papiers que le souverain égyptien avait souscrit une quantité inusitée d’abonnements à l’_Agence Havas_.

Grâce à cette subvention indirecte, le khédive se faisait porter aux nues. «Cela une fois constaté, raconte M. da Fonseca, il me vint une idée que je crus sainement patriotique; j’avais remarqué que la rubrique _Allemagne_ était généralement fort écourtée dans les feuilles Havas[27], et que les articles concernant ce pays n’étaient pas rédigés sur un ton des plus bienveillants. J’en conclus que la plupart, sinon tous les gouvernements allemands, avaient négligé de se faire inscrire sur la liste des abonnés de la correspondance. Cinquante francs (13 thalers 1/3) par mois pour quelques lignes de publicité, c’était évidemment trop cher, étant donné les principes d’économie de nos sages ministres des finances. Les journaux français eux-mêmes trouvaient le prix de la correspondance _Havas_ trop élevé. Ne pouvant obtenir une réduction, ils firent leur _pronunciamiento_ et organisèrent une contre-agence. Mais comme le gouvernement leur refusait toute communication, ils retombèrent sur le sol, les ailes brisées, et se virent forcés de dire leur _pater Havas peccavi_ et de continuer à _abouler_ leurs cinquante _balles_ par mois.»

[27] Il s’agit ici des feuilles dites bleues, qui sont communiquées par l’agence aux journaux abonnés et qui contiennent des correspondances de toutes les capitales européennes. Les journaux font généralement précéder la publication de ces correspondances de la mention: «_On nous écrit de..._»

Cette dernière phrase, aussi élégante qu’expressive, se trouve en français dans le livre de M. Wollheim, qui tient à prouver que l’argot des brasseries parisiennes lui est familier.

Mais écoutons la suite. «Ne serait-il pas possible, se demanda le chevalier, qu’un roi allemand fasse ce que fait un simple vice-roi d’Égypte?

«N’écoutant que mon zèle patriotique, je dis un jour à M. Havas:

«--J’ai une proposition à vous faire, monsieur Auguste. Que diriez-vous, si je vous procurais quelques abonnements parmi les différents gouvernements qui règnent sur les trente-deux États de la Confédération germanique? Seriez-vous disposé, le cas échéant, à consacrer une plus grande attention dans votre feuille aux affaires d’outre-Rhin?»

«Les traits bilieux et parcheminés du ministre des finances de la maison Havas s’éclairèrent tout à coup. Il devint aimable, ou à peu près:

«--Voilà une proposition qui vaut la peine qu’on l’examine, me dit-il. Demain, après le courrier, attendez-moi au café Cardinal, au coin de la rue Richelieu et du boulevard des Italiens.»

Il paraît que cette idée de conquérir de nouveaux abonnés trottait tellement par la tête de M. Auguste, qu’il n’attendit pas le rendez-vous fixé par lui-même. Il alla trouver son collaborateur dans son bureau et le pria de laisser de côté pour ce jour-là les feuilles suédoises, danoises, grecques, etc., que M. Wollheim, polyglotte émérite, avait l’habitude de traduire.

«--Partez pour Berlin et pour Vienne, fit M. Auguste: nous vous donnons six semaines de congé; vos appointements courront et vous voyagerez aux frais de la maison; tâchez d’obtenir six à huit abonnements à cent francs par mois, dont cinquante pour la maison et cinquante pour vous,--seulement, ajouta M. Auguste, en homme qui ne perd pas la carte, comme vos visites aux différents ministres vous laisseront du temps de reste, vous aurez l’obligeance d’aller voir tous les journaux qui se publient dans les capitales allemandes, pour vous entendre avec eux au sujet de nos annonces et pour leur demander quelle commission ils veulent nous accorder[28].»

[28] _Neue Indiscretionen_.

M. da Fonseca, transformé en double commis-voyageur, «fit» dans la politique et dans les annonces. Suivons-le dans ce qu’il appelle lui-même son expédition des Argonautes à la recherche des fonds secrets, cette toison d’or gardée non par des dragons, mais par une infinité de ministres, de conseillers auliques, intimes et secrets.

M. Wollheim alla droit au but. Arrivé à Berlin au mois de février 1865, il demanda une audience à M. de Bismarck, ministre président du conseil de Prusse. Au moment où l’huissier introduisit le solliciteur dans le cabinet du ministre, celui-ci était assis derrière son bureau, à moitié caché par un amoncellement de brochures, de documents et de cartes géographiques.

«L’homme d’État prussien, raconte M. Wollheim, me toisa d’un seul regard, rapide comme un éclair; il se leva, vint à ma rencontre d’un pas élastique, bien qu’il ne fût pas exempt, dans son maintien, de quelque raideur. Après m’avoir dévisagé, il me montra du geste un siège devant lequel était étendue la peau d’un ours, tué sans doute par l’officier-diplomate pendant son séjour en Russie...

«--Je suis très heureux, dit-il, non sans une nuance d’ironie dans la voix, de faire la connaissance personnelle d’un de nos plus intimes ennemis.»

«Très surpris par cette apostrophe dite d’un ton enjoué et à laquelle j’étais loin de m’attendre, je répondis en souriant vaguement:

«--_Votre Excellence est trop bonne._»

Et M. Wollheim s’informa très candidement pour quel motif M. de Bismarck le considérait comme un ennemi de la Prusse.

Le premier ministre rappela à l’oublieux ex-reptile à la solde de l’Autriche qu’il avait écrit, par ordre du cabinet, différentes brochures dirigées contre la Prusse, qui ne devaient pas le faire noter d’une façon bien avantageuse à Berlin. M. le chevalier da Fonseca prit son air bête, ce qui sans doute ne lui coûtait guère d’effort, et fit comme s’il ne comprenait pas.

L’entretien dura longtemps, et le commis-voyageur de la maison Havas ne manqua point de donner libre cours à son babillage sur la question autrichienne, la question danoise, les affaires des duchés, etc. Quant à l’objet de sa visite, les abonnements à la correspondance Havas, il obtint la promesse que le gouvernement prussien en prendrait quelques-uns.

«--Il faut vous adresser à M. le conseiller de légation Keudell, ajouta le futur chancelier; c’est lui qui s’occupe de la presse. Au fond, tout ce que les journaux écrivent ou n’écrivent pas m’est indifférent. Mais je ne voudrais pas cependant que vous vous fussiez dérangé inutilement.»

A la fin de cette entrevue, M. de Bismarck ayant appris que son interlocuteur allait se rendre à Vienne:

«--Connaissez-vous le ministre des affaires étrangères autrichien actuellement en fonctions? demanda-t-il.

«--Je n’ai pas cet honneur, répondit M. Wollheim, mais j’espère qu’il me recevra aussi favorablement que Votre Excellence.

«--Vous connaissez plusieurs de ces messieurs des affaires étrangères à Vienne?

«--Oh! oui. Il y en a même qui sont de mes bons amis.

«--Eh bien! rendez-moi le service, fit M. de Bismarck, d’un ton solennel et décidé, de dire ceci en mon nom à messieurs les Viennois: _Ils ne savent pas ce qu’ils veulent, mais moi je sais ce que je veux et je le leur prouverai..._»

Le lendemain M. Wollheim se rendit chez l’_alter ego_ de M. de Bismarck, le conseiller Keudell, dont le talent musical (il est excellent pianiste) produisait sur M. de Bismarck le même effet calmant que la lyre d’Orphée sur les bêtes fauves. M. de Keudell reçut très froidement le plénipotentiaire de «M. Auguste», mais il l’informa que le gouvernement prussien consentait à prendre quatre abonnements à la correspondance Havas, et que le grand dispensateur de la manne «reptilienne», M. Bamberg, était chargé d’en verser le montant contre reçu en bonne et due forme. Mais notre excellent chevalier ajoute qu’il eut beaucoup de peine à tirer de M. Bamberg la somme convenue. Ce ne fut que trois mois plus tard, en mai, que la caisse des fonds secrets de Prusse s’entr’ouvrit au profit de la célèbre Agence[29].

[29] Tous ces renseignements, nous le répétons, sont empruntés à l’ouvrage déjà cité: _Neue Indiscretionen_, par M. Wollheim da Fonseca. C’est donc à cet auteur que remonte la responsabilité de ces révélations.