Part 11
Les Autrichiens se montrèrent plus empressés; leurs quatre abonnements furent payés rubis sur l’ongle.
M. de Beust, alors ministre de Saxe, à qui M. da Fonseca s’adressa également, ne prit pas d’abonnement.
Voyant décidément qu’il n’y avait plus rien à glaner du côté de l’Autriche, et comme d’autre part M. Drouyn de L’Huys continuait à apprécier très platoniquement les services de M. Wollheim, celui-ci résolut de se tourner ouvertement vers la Prusse et de saluer le soleil levant. Il eut l’idée de créer une grande agence télégraphique à la dévotion du gouvernement prussien, et dans sa proposition il insista sur l’utilité d’un tel projet au moment où la guerre de 1866 allait éclater. Mais la première offre fut assez dédaigneusement repoussée par M. de Bismarck; quant à la seconde demande, qui devait être remise directement au roi par le lecteur ordinaire de Sa Majesté, un ancien comédien, M. Schneider, elle resta en souffrance à Berlin: Sa Majesté était déjà partie pour l’armée avec le grand état-major, quand arriva la missive de M. le chevalier Wollheim da Fonseca.
C’était pour combattre l’Autriche que M. da Fonseca proposait de créer le bureau en question. Mais son idée fut définitivement écartée. Comme fiche de consolation, on lui accorda une maigre subvention de cent thalers par mois, dans le but de faire reparaître à Hambourg, où il était retourné, son journal hebdomadaire: _Die Controlle_.
Cette feuille, autrichienne avant 1866, devint prussienne. La couleur politique changeait avec la couleur de l’argent.
Comme ce sont ceux qui payent le moins qui se montrent le plus exigeants, on ne fut pas satisfait, paraît-il, en haut lieu, des services rendus par le _Contrôle_, qui ne contrôlait pas grand’chose. On trouvait qu’il y avait trop de nouvelles théâtrales et pas assez de renseignements politiques; on chicana bientôt M. de Wollheim sur ces misérables 375 francs qu’on lui attribuait par mois, et finalement on les lui supprima. C’était peu de temps avant la guerre de 1870. Pour la seconde et dernière fois la _Controlle_ mourut de sa triste mort.
M. le chevalier Wollheim da Fonseca, redevenu disponible, était entré en pourparlers avec un grand journal anglais pour l’envoi de correspondances de Berlin, lorsqu’il reçut, au mois de septembre 1870, une dépêche du prince Charles de Hohenlohe, ainsi conçue:
REIMS. _Si vous êtes disposé à accepter un poste de journaliste auprès du gouvernement militaire de cette ville, je vous prie de venir immédiatement ici._
Ayant le choix entre la position indépendante de correspondant d’une grande feuille britannique et celle de _Presshusar_[30] à la solde d’un gouvernement, le fier chevalier n’hésita pas une minute.
[30] Hussard ou cosaque de la presse.
Dès le lendemain, un train express l’emportait vers la France envahie.
Comme tant d’autres, après y avoir joui de l’hospitalité la plus entière et vécu pendant un an de l’argent des contribuables français (il avait rempli en 1867 les fonctions d’interprète en chef au bureau de poste établi dans l’enceinte du Champ de Mars), ce preux Hambourgeois revenait en France en vainqueur; il accourait à l’heure de la curée.
Le voyage ne s’effectua pas sans encombre, sans quelques petites mésaventures. Jusqu’à la frontière, cela alla bien; mais à partir de Forbach, toute exploitation réglementaire ayant cessé, pour continuer sa route il fallait s’en remettre à la grâce de Dieu.
Bien que muni d’un billet de première classe, M. le chevalier voyage de Forbach à Pont-à-Mousson dans un wagon à bestiaux, avec des prisonniers français qui le prennent d’abord pour un «mouton» chargé de les espionner, mais qui s’apprivoisent lorsque M. le chevalier se met à raconter en argot militaire ses campagnes de 1832 en Portugal, où il a servi dans un bataillon de tirailleurs français auxiliaire; et lorsqu’il offrit des cigares et du vin, M. de Wollheim raconte que les «les pauvres diables lui serrèrent la main»; il prétend même qu’il fut acclamé, mais la Prusse aussi a ses gascons.
A Commercy, notre «reptile» essaye de s’introduire dans un wagon de seconde classe. Trois officiers qui s’y trouvent repoussent brutalement leur compatriote. M. le chevalier nous dit qu’il serait resté en panne sur le quai de la gare, si de simples soldats, plus humains et plus hospitaliers que leurs chefs, n’avaient consenti à le recueillir dans un compartiment des troisièmes, où il passa la nuit à jeun, mais rêvant qu’il faisait un excellent souper chez Hiller, le Brébant de Berlin.
Le lendemain soir, on arrive à Châlons. Nouvelle halte de nuit à cause des francs-tireurs et des détachements d’infanterie qui battent l’estrade et coupent fréquemment la voie. Tourmenté par la faim et surtout par la soif, M. de Wollheim se met en quête d’un restaurant, d’un marchand de vin, d’une auberge ou de tout autre établissement de ce genre. Il s’adresse à quelques officiers qui se promenaient dans la rue et dans les «vignes du Seigneur». L’un de ces guerriers lui désigne une maison d’assez belle apparence, dont les fenêtres sont illuminées. Aiguillonné par le désir de faire un bon repas, le noble chevalier se dirige rapidement vers l’endroit désigné, mais il est tout étonné de trouver, au lieu d’un maître d’hôtel, de garçons et de femmes de chambre, des soldats de la landwehr répandus dans le vestibule et couchés sur les escaliers. Il avise un brigadier et lui demande par où l’on va dans la salle à manger.
--Quelle salle à manger? répond le brigadier. Où vous croyez-vous donc ici?
--Dans une auberge; un officier à qui je me suis adressé m’a désigné cette maison comme telle.
Le peloton entier partit d’un bruyant éclat. Ce jour-là on rit dans l’armée prussienne comme dans la gendarmerie française.
--Comment, comment, s’esclaffait le brigadier, comment? Ils vous ont dit que c’était une auberge! Eh bien, ils se sont joliment f... de vous. Savez-vous où vous êtes? Dans la prison de la ville, tout bonnement. Suivez la rue jusqu’au coin, tournez à gauche, puis à droite, et vous aurez un hôtel devant vous.
Le lendemain, nouvelle étape qui s’arrête à Épernay. Là, le chevalier Wollheim da Fonseca se fait passer pour Espagnol; il trouve, grâce à ce changement de nationalité, un bon bourgeois de Reims qui s’engage, moyennant la somme de dix francs, à le prendre dans son véhicule pour le transporter en ville.
On file rapidement. En route, le père Valmot--c’est le nom du Rémois--s’arrête dans un cabaret, pour laisser souffler ses chevaux et vider un flacon.
La salle basse de l’auberge est remplie de buveurs, de paysans armés de fusils à tabatière, de pistolets et de sabres. M. de Wollheim boit sec et, selon son habitude, il bavarde. Il adresse même une harangue en trois points à ses auditeurs, qui écoutent bouche béante cette rhétorique de _privat docent_, quand tout à coup des cris du dehors se font entendre: «Voici les uhlans, voici les uhlans!» Aussitôt les paysans détalent et se cachent dans une cave dont la trappe se referme sur eux. Vite le père Valmot grimpe sur son siège; son voyageur monte à côté de lui et la voiture roule à fond de train. Mais les uhlans la rattrapent, et le digne bourgeois de Reims voit avec stupeur son Espagnol exhiber un passeport signé du commandant de place d’Épernay, et sa surprise augmente quand il l’entend causer en patois allemand avec les porte-lance.
En arrivant à Reims, le père Valmot, qui n’avait plus desserré les dents, dit d’un ton de reproche au voyageur: «Vous êtes un petit Prussien, monsieur l’Espagnol.»
Mais M. de Wollheim était arrivé à destination; c’était pour lui l’essentiel.
C’est de la bouche même du grand-duc régnant de Mecklembourg, gouverneur général militaire de la Champagne, que M. Wollheim apprend quel genre de service on attend de lui et pour quel motif on l’a fait venir. Il s’agissait de créer un journal officiel, destiné à servir de truchement aux autorités allemandes auprès des populations françaises qu’elles étaient appelées à régir.
--Avant tout, dit le grand-duc, et avant que je me prononce sur l’esprit et la tendance qui doivent présider à la rédaction de ce _Moniteur_, il faut que nous trouvions une imprimerie. Je vous autorise à vous en procurer une, et je vous laisse le soin de recourir à tous les moyens pourvu que nous en ayons une le plus tôt possible. Le prince Charles de Hohenlohe vous prêtera tout son concours officiel, en qualité de commissaire civil. Comme je sais que vous avez une plume très acérée, je vous prie de bien vouloir, autant que possible, en atténuer les écarts. Votre polémique doit avoir un caractère défensif et non offensif. Je vous prie de ne pas faire étalage d’animosité envers la France et les Français; au contraire, je désirerais vivement que l’amour-propre national des Français fût ménagé. Voulez-vous me promettre de vous tenir dans ces limites?
C’étaient là, à coup sûr, de généreuses paroles, qui décelaient un adversaire chevaleresque. Mais M. de Wollheim n’entendait pas de cette oreille. Il s’engagea, il est vrai, à «respecter» l’ordre de Son Altesse; mais il fit remarquer qu’étant donné l’excitation des esprits en France et l’irritation produite par les événements, il serait bien difficile de laisser passer sans réponse les nombreuses et violentes attaques des journaux français, et que son patriotisme pourrait parfois répliquer avec vigueur à des agressions injustes.
Le grand-duc répondit qu’il tenait beaucoup à ne pas envenimer l’esprit d’hostilité des habitants du territoire occupé, et que le prince de Hohenlohe avait reçu des instructions détaillées relativement à la presse.--Mais, continua l’Altesse, vous êtes déjà depuis hier à Reims, pourquoi n’êtes-vous pas venu me voir immédiatement?
--Ah! répliqua le journaliste, ma toilette était tellement défectueuse, que jamais je n’aurais osé me présenter ainsi devant Votre Altesse.
--Bah, fit le grand-duc, vous auriez pu vous présenter même avec des pantalons en loques, vous étiez tout excusé... Mais ce sont là des détails, l’important est d’avoir une imprimerie.
M. Wollheim se mit aussitôt en campagne. Après avoir essuyé différents refus, il s’adressa enfin à M. Lagarde, un des principaux imprimeurs rémois. Celui-ci ne paraissait pas tenir énormément à prêter ses presses à l’impression du _Moniteur_ de l’invasion.
Voici, ou à peu près, la conversation qui s’engagea entre l’industriel français et le journaliste allemand:
--Monsieur, bien votre serviteur, dit ce dernier; j’ai besoin d’une imprimerie pour un journal dont j’ai l’honneur d’être le directeur et le rédacteur en chef. Je viens m’entendre pour les conditions.
--C’est que... j’ai beaucoup d’ouvrage... plus que je n’en puis livrer, et puis la plupart de mes ouvriers sont partis... enfin je regrette infiniment... vous feriez peut-être bien de vous adresser à F..., mon collègue.
--J’en viens de chez F..., de chez R..., de chez V... également; partout on répond à mes offres par des défaites. Cependant il faut que le journal paraisse. Aussi, je vais jouer cartes sur table. Si vous consentez de bon gré à imprimer notre feuille, vous ferez une excellente affaire, on sera très coulant sur les prix. Si vous refusez, le journal paraîtra quand même, et chez vous, seulement votre imprimerie sera mise en réquisition, séquestrée s’il le faut. Si vos compositeurs désertent, eh bien, nous ne sommes pas embarrassés: dans nos bataillons il ne manque pas de «typos» qui ont travaillé en France, et une équipe sera bien vite trouvée. Ainsi choisissez: d’un côté, la fermeture de votre maison, une grosse perte, peut-être la ruine; de l’autre côté, une bonne opération avec des bénéfices certains.
M. Lagarde comprenait fort bien quelles désastreuses conséquences aurait pour lui la mesure dont on le menaçait.
--Mais songez donc, fit-il, que si la population apprend que j’imprime le _Moniteur_ prussien, on brisera tout chez moi. Après la guerre, le gouvernement me poursuivra pour intelligence avec l’ennemi.
--Pour ce qui est d’une émeute, nous sommes de force à la comprimer et à vous protéger, et ceux qui voudraient se livrer à des violences envers vous seraient cruellement punis; quant au second point, je vous garantis, moi Wollheim, _doctor juris_ et auteur d’une foule de brochures, d’articles et de volumes sur le droit des gens, que vous ne pouvez pas être inquiété. Tous les traités de paix portent que les parties belligérantes s’interdisent de rechercher leurs nationaux pour les faits de connivence avec l’ennemi, qui auraient pu se produire au cours des opérations.
Nous ne savons pas de quelle façon l’entretien fut continué, mais il aboutit à la réquisition suivante, qui fut envoyée à M. Lagarde le jour même où il signait son contrat pour l’impression du _Moniteur_:
Le gouvernement général de Reims a décidé de faire paraître un journal officiel. En vertu de cette résolution et vu votre refus d’accorder de bon gré le concours de votre imprimerie, je vous fais parvenir l’ordre de publier sans retard et dès que vous aurez reçu le manuscrit: Le _Moniteur officiel du gouvernement général de Reims_.
Pour le cas où vous refuseriez encore à mettre votre imprimerie à ma disposition, l’autorité militaire sera invitée à l’occuper. Pour le cas où vos compositeurs refuseraient le travail, je les avertis que je prendrai les dispositions nécessaires pour les y contraindre.
Le commissaire civil du gouverneur général,
Signé: CHARLES, PRINCE DE HOHENLOHE.
Le premier numéro de ce «Moniteur», qui paraissait à intervalles inégaux, selon les événements et l’importance du service, fut publié le 8 octobre; il ne cessa son apparition qu’à la conclusion de la paix. Chaque exemplaire était signé par M. Wollheim da Fonseca comme rédacteur, et par l’imprimeur, dont le nom était précédé de la mention: _Imprimerie mise en réquisition._
Un des premiers et des plus curieux documents communiqués par l’autorité supérieure au nouveau rédacteur en chef de son «Moniteur» contenait les instructions relatives à la presse française dans les départements occupés. Le gouverneur y exprimait le désir «qu’en principe» les journaux français continuassent leur publication; mais comme il vaut mieux prévenir que réprimer, ils étaient assujettis à un «contrôle préventif»,--bel euphémisme pour désigner la censure.
D’après ces instructions, les censeurs avaient à envisager les articles qu’ils étaient appelés à «contrôler», sous deux aspects différents: les articles contenant le simple récit des faits et les articles d’appréciation.
Pour les premiers, le devoir du censeur était de veiller à ce que les récits de faits ne fussent pas de nature à entretenir parmi les populations françaises des espérances et des illusions pouvant provoquer des soulèvements contre les autorités militaires allemandes. «Seulement, disait le document, il convient d’examiner si les nouvelles de ce genre doivent être simplement supprimées ou s’il ne vaut pas mieux les laisser publier en les faisant précéder ou suivre d’une rectification officielle. De cette façon, ajoute l’instruction donnée par le commissaire civil, on parviendrait à ruiner de fond en comble le crédit des journaux français auprès de leurs lecteurs. Quant aux articles de raisonnement ou articles de fond, le censeur devra biffer tout appel à la désobéissance ou à la résistance envers les autorités allemandes, mais il pourra permettre la discussion calme et modérée des affaires intérieures de la France; surtout lorsqu’il s’agira d’articles tendant à faire prévaloir chez le lecteur la reconnaissance du fait accompli.»
Enfin le rédacteur de ce curieux document, fidèle au principe de certains dentistes: «guérissez, mais n’arrachez pas», recommande de «modifier autant que possible les articles hostiles», et «non de les _supprimer_», et prescrit de ne tolérer la mention des actes du gouvernement de Paris, que sous la rubrique: _Nouvelles d’origine française_. Les actes du gouvernement allemand seuls peuvent être désignés comme «documents officiels».
Le même jour où cette circulaire était adressée aux préfets (prussiens) de Châlons, Rethel, Laon, Meaux, Versailles et Reims, M. Wollheim recevait ses instructions particulières relatives à la publication du _Moniteur_. Le chevalier avait décidé de confectionner le journal à lui tout seul, il avait repoussé avec indignation l’offre de faire venir un ou deux collaborateurs d’Allemagne.
Il s’était borné à demander que les appointements destinés à ces aides lui fussent attribués. Le grand-duc de Mecklembourg lui avait gracieusement accordé ce supplément de solde: «Allez, ne vous gênez pas, vous auriez pu demander davantage, fit le prince en riant; en temps de guerre, tout sort de la grande caisse.»
La «grande caisse» était celle des contribuables français, dont l’argent devait, en vertu d’un autre ordre de l’autorité prussienne, être versé entre les mains du receveur principal allemand, M. Pochhammer, conseiller de n’importe quoi, et dont le nom tudesque fut changé par les Rémois en celui de _Poche-amère_.
Si M. Wollheim da Fonseca avait réussi à éviter le concours importun de collaborateurs, il n’avait pu échapper au joug d’un surveillant officiel, qui lui fut octroyé dans la personne d’un diplomate bavarois, M. le comte de Taufkirchen, commissaire civil adjoint, que ses propres compatriotes ne se gênaient pas d’appeler comte de _Sauf_kirchen[31], à cause de sa virtuosité dans l’art de sécher les _moos_ de bière de son pays.
[31] _Saufen_ veut dire, en allemand, boire un peu plus qu’un Polonais, presque comme un Bavarois.
M. de Tauf ou de Saufkirchen fut donc chargé de revoir, avant leur insertion, les élucubrations de M. Wollheim, qui, du reste, fit tous ses efforts pour échapper à cette tutelle. Il y réussit assez bien, le diplomate bavarois n’était pas un mentor bien sévère; il fuyait d’ailleurs avec empressement les longues dissertations remontant au déluge et les digressions pédantes dont le rédacteur du _Moniteur_ ne manquait jamais de le régaler, quand le comte se permettait une observation ou faisait une réserve au sujet d’un article.
Si M. Taufkirchen laissait la bride sur le cou à l’_ex-privat docent_ pour la partie politique du journal, il s’occupait en revanche, personnellement et avec une louable persistance, d’extirper la peste bovine qui, au début de la guerre, ravageait la Champagne.
Chaque numéro du journal officiel contenait une ou plusieurs circulaires, ordonnances, etc., concernant cette épidémie; les colonnes du journal en étaient si encombrées, que les Rémois appelèrent la feuille de M. Wollheim le _Moniteur bovin_. Les efforts de M. Taufkirchen ne furent du reste point stériles, la maladie ne s’étendit pas aux Prussiens, elle disparut au début de l’hiver; et jugeant sans doute sa tâche terminée, M. de Taufkirchen s’en retourna en Allemagne.
M. Wollheim, se sentant complètement libre de toute entrave, poussa un grand _ouf!_ il se mit alors à entasser dans le _Moniteur_ une montagne d’articles lourds et indigestes, bourrés de citations, pour démontrer que l’Allemagne était la première nation du monde et que les Français n’avaient plus qu’à se prosterner devant les souverains, les généraux, les _privat docent_ venus d’outre-Rhin.
Dans un article inséré en tête d’un des premiers numéros du _Moniteur_, M. Wollheim avait mis la main sur son cœur et protesté de son amour pour la France, «où, disait-il, il avait étudié, _qu’il avait habitée_, et où il comptait des relations de famille.»
Il promettait de prendre pour devise de son journal: _La vérité, toute la vérité, rien que la vérité._
Cette profession de foi était signée: «Dr Wollheim, chevalier da Fonseca, ancien _docent_ à l’université de Berlin», etc., etc. Il va sans dire que, revêtu de cette qualité, M. da Fonseca se prenait pour un grand personnage; mais il ne cessait de faire résonner son importance, tout comme les lieutenants de uhlans faisaient résonner les fourreaux de leurs sabres sur le pavé de la ville. Le trait suivant montre jusqu’où ce reptile pouvait pousser l’outrecuidance:
Averti que, sous prétexte d’effectuer des achats pour des maisons de Reims, des agents de la Prusse, dont tous malheureusement n’étaient pas des Allemands, s’introduisaient dans le département du Nord et recueillaient des renseignements de nature à servir l’ennemi, le préfet (français) de Lille avait interdit par un arrêté tout rapport avec les territoires occupés, et prohibé l’entrée en Champagne des denrées alimentaires, combustibles et tissus, que Reims et Châlons ont de tout temps tirés des environs de Lille et dont le commerce avait été toléré jusque-là. Cette prohibition, nécessaire au point de vue militaire, pouvait entraîner pour Reims les plus désastreuses conséquences au point de vue économique. Le conseil municipal décida donc l’envoi d’une adresse au préfet du Nord pour lui exposer que son ordonnance affamerait et livrerait aux rigueurs d’un hiver extraordinairement dur une cité française de 60 à 70,000 âmes, qui avait déjà le malheur de subir l’invasion étrangère.
Quelques jours après le vote de cette adresse, les édiles rémois étaient réunis à l’hôtel de ville, dans la salle ordinaire de leurs séances; le maire, M. Dauphinot, présidait. Soudain la porte s’ouvre et livre passage à un quidam qui s’avance vers le maire et lui dit: «Je suis le chevalier Wollheim, rédacteur en chef du _Moniteur de Reims_.»
Avant que les pères de la cité se fussent remis de leur étonnement, l’intrus, prenant une posture oratoire, leur débita avec force gestes le petit speech suivant:
«Monsieur le maire et vous tous, messieurs, je viens de mon plein gré vous présenter mes compliments au sujet des mesures que vous avez prises pour opposer une digue à la misère, qui malheureusement sévit dans de fortes proportions. Messieurs, j’ai étudié à Paris, j’ai passé de longues années en France. Vous voudrez bien croire à la sincérité de ce que je dis en exprimant le vœu que toutes les villes de ce beau pays soient administrées par une municipalité semblable à celle de cette magnifique cité. Alors,--croyez que mon immense amour de l’humanité seul me porte à vous adresser ces quelques paroles,--alors nous jouirions bientôt de cette paix, que la Bible promet aux hommes de bonne volonté».
A la suite de cette allocution ou plutôt de cette homélie prononcée le sourire sur les lèvres, M. le chevalier Wollheim s’attendait à recevoir des remerciements et des compliments; mais il apprit à ses dépens qu’en dépit de la réputation faite aux Français par quelques romanciers et quelques chroniqueurs, il ne suffit pas toujours, du moins, de jouer au cabotin pour en imposer aux gens et pour récolter des applaudissements. Un silence glacial accueillit ces paroles; il ne resta plus au rédacteur du _Moniteur_ qu’à battre en retraite avec le sentiment peu agréable d’avoir manqué son effet.
* * * * *
Ce modèle du parfait «reptile» avait su s’arranger une vie des plus confortables. Une jeune dame fort avenante,--honni soit qui mal y pense!--faisait les honneurs de son intérieur. Et aujourd’hui encore l’estomac reconnaissant de M. Wollheim lui inspire des accents presque lyriques pour célébrer les merveilles de la cuisine rémoise, soit au «Lion d’Or,» soit au restaurant Pêcheur, mais surtout à la table de Mme veuve Pomery, l’heureuse propriétaire de la fameuse fabrique de vin de Champagne.