Part 12
L’hôtel de Mme Pomery est un des plus luxueux de Reims; aussi M. le prince de Hohenlohe, commissaire civil pour la Champagne, le trouva-t-il à son gré et y établit-t-il son quartier général pendant toute la durée de l’occupation. Presque tous les soirs, M. le commissaire civil recevait les fonctionnaires ainsi que les officiers supérieurs de passage, et le champagne de la veuve coulait à flots. Dans les cas extraordinaires, c’est-à-dire quand les visiteurs étaient gens de marque, on organisait une partie fine à grand menu dans l’un des premiers restaurants, et l’on mangeait, on buvait toute la nuit, «on s’en fourrait jusque-là,» comme le baron de Gondermark dans la _Vie parisienne_. Des voitures vides attendaient ceux qui étaient pleins pour les reconduire chez eux. Le digne chevalier était invité à tous ces gueuletons, et lorsqu’il avait plusieurs verres de surcharge, on s’amusait à le «monter», il servait de bouffon à la noble société.
Vers le mois de décembre, un grand dîner fut offert au prince de Ratibor, parent de M. de Hohenlohe.
Le richissime prince allait rejoindre un régiment de hussards rouges, dont il portait l’uniforme.
Un des dadas du chevalier Wollheim était de prétendre que les dragons, dans lesquels il avait servi autrefois, étaient les premiers cavaliers du monde, tous les autres ne leur allaient pas à l’étrier. Un des convives du festin mit, pour égayer la société, la conversation sur ce chapitre.
M. Wollheim da Fonseca, qui avait déjà son plumet, ne manqua pas de proclamer la supériorité de ses anciens frères d’armes.
--Prince, dit-il en s’adressant au héros de la petite réunion, vous êtes très aimable, très spirituel, mais vous le seriez cent fois davantage si, au lieu de servir dans les hussards, vous serviez dans les dragons.
Le prince, qu’on avait averti, feignit de se fâcher et répondit par quelques paroles dédaigneuses pour les dragons.
Alors le rédacteur du _Moniteur_, oubliant toute mesure et même le respect inné à tout Allemand pour une Altesse sérénissime, riposta:
--Eh bien, moi, j’affirme qu’un dragon, même avec une canne, est capable de se défendre contre le sabre d’un hussard!
Décidément la comédie devenait intéressante.
--Eh bien, puisqu’il en est ainsi, répondit le prince, sortons, nous allons bien voir!
--Oui, sortons! rugit le chevalier en enfonçant son gibus sur l’occiput.
Les bons Rémois qui à cette heure déjà avancée gagnaient hâtivement leur logis, virent alors, en passant devant le restaurant Pêcheur, une scène fort comique, malgré la rigueur et la tristesse des temps.
Armé de son grand sabre, un hussard rouge s’escrimait contre la canne d’un monsieur en habit noir, pouvant à peine se tenir et paraissant furieux. Une dizaine d’officiers de toutes armes assistaient à cette scène héroï-comique en s’esclaffant de rire. Après plusieurs passes, le sabre du prince de Ratibor s’abattit sur le couvre-chef de Wollheim, qui roula dans le ruisseau. Le chevalier sentant alors combien il était ridicule fut comme dégrisé.
Il ramassa d’un air penaud et mélancolique le chapeau tout neuf qu’il avait immolé à la gloire des dragons, et s’esquiva.
* * * * *
Dans ses _Indiscrétions_ d’ancien «reptile» et d’employé aux besognes publiques et clandestines du gouvernement prussien, M. le chevalier Wollheim da Fonseca consacre de nombreux chapitres à son séjour à Reims. La science culinaire du chef de Mme Pomery ayant également été célébrée par le directeur de la police secrète, Stieber, dans ses _Mémoires_, M. Wollheim tourne en ridicule l’ébahissement de ce Berlinois, qui, nourri de vulgaires pommes de terre et de radis noirs, ne semblait pas se douter, là-bas dans le nord, de ce qu’étaient les beaux fruits et les bons vins en France.
Ah! ces dîners de Mme Pomery, avec quels transports en parlent ceux qui purent s’en régaler!
«Mme Pomery, écrit Stieber à sa femme, a mis toute sa maison à ma disposition plutôt que d’avoir à loger de simples soldats. J’ai autant de Champagne, marque Pomery, à ma disposition que je puis en désirer. Cette dame est seule avec sa fille, qui tremble de peur; car lors de l’entrée de l’armée, nos troupes, par erreur, ont tiré sur elle. Nos dîners sont splendides; quatre domestiques nous servent à table. Après tant de privations, quel changement à vue!... Je voudrais seulement pouvoir vous envoyer les pêches et les raisins du dessert!»
Quelle bonne maison! Et comme le chef s’ingéniait! Ses plats étaient de vrais chefs-d’œuvre. On ne regardait pas à la dépense, on servait les primeurs les plus délicates, les vins les plus exquis. Et le champagne, c’était une averse continuelle, on en était imprégné jusqu’aux os!
La veuve Pomery présidait à ces goinfrades.
M. Wollheim a enregistré soigneusement les reparties spirituelles qui s’échangeaient entre elle et lui. Un jour, la maîtresse du logis lui ayant offert de la salade:
--Merci, dit en français M. le chevalier,--_je ne broute pas_.
Une autre fois, on parlait d’une nouvelle favorable donnée par un journal français:
--Mais j’ai démenti cela dans le _Moniteur_, fit M. Wollheim.
--Pardonnez-moi, monsieur, répondit Mme Pomery, mais je ne lis jamais le _Moniteur_ (prussien).
--Voyons, madame, fit alors le rédacteur de cette feuille, _vous n’allez pas me la faire à l’oseille_!
Ces deux «traits d’esprit», qui donnent la mesure de la hauteur du «plafond» de M. le chevalier, sont en français dans le livre qu’il a publié.
Malheureusement le volume d’indiscrétions de M. Wollheim s’arrête au mois de décembre 1870, sur le récit d’une pantagruélique ripaille en l’honneur de la fête de Noël. Nous ignorons donc ce que M. le chevalier da Fonseca a fait dans la suite pour la plus grande gloire de M. de Bismarck. Tout ce que nous pouvons dire en terminant ce long chapitre, destiné à faire connaître d’après ses propres aveux un des plus beaux échantillons de «reptiles de presse» et d’agent politique secret, c’est que M. le chevalier Wollheim da Fonseca adressa de Reims un mémoire très détaillé à M. de Bismarck pour la création, à Paris, d’un grand journal en langue française, destiné à défendre après la guerre les intérêts de la Prusse.
Ce beau projet n’a pas été, que nous sachions, mis à exécution. M. de Bismarck n’avait pas besoin d’un organe particulier, dont on aurait bientôt vu le bout de l’oreille. On pouvait, par d’autres moyens et sans éveiller l’attention, arriver aux mêmes fins.
VII
Retour en arrière.--Revirement dans la politique prussienne.--Stieber inculpé d’arrestations arbitraires.--M. de Mohrenheim confie à Stieber une mission délicate.--La princesse de S... et Edgard R...--Stieber entre au service de la police secrète russe.--Son entrevue avec M. de Bismarck.--Il est envoyé en Saxe et en Bohême.--Arrestation de l’espion prussien à Trautenau.--L’attentat de Charles Blind.--Stieber reprend publiquement ses fonctions.--Comment il se vengea de sa mésaventure en Bohême.--La presse française et M. de Bismarck.--M. Vilbort au grand quartier général et décoré par le roi de Prusse.--Brunn et l’invasion prussienne.--M. Benedetti à Nikolsbourg.
Nous avons anticipé sur les événements en suivant M. le chevalier Wollheim jusqu’en 1870. Pour que notre exposé de l’histoire de la police secrète prussienne soit complet, nous sommes obligé de revenir en arrière, à la fin de l’année 1858.
A Berlin, le ministère Manteuffel a été remplacé par le cabinet libéral Hohenzollern.
On a déclaré la guerre à tous les abus de la réaction, la police secrète est en plein _krach_. Pour bien affirmer le caractère sincère de ce revirement, des poursuites sont exercées contre Stieber pour les différentes illégalités dont il s’est rendu coupable, notamment dans l’affaire du vol des dépêches (Teschen), dans celle du prétendu prince d’Arménie et dans les règlements des billets d’officiers.
Ces poursuites, qui motivèrent même un instant l’arrestation de Stieber, firent un bruit énorme.
Pour se défendre, le chef de la sûreté produisit des pièces qui compromettaient fortement le ministre de la justice, M. Simons, et le procureur général, M. Schwark. Il est vrai qu’après de longs débats, Stieber ayant pu prouver qu’il avait agi par ordre supérieur et quelquefois sur l’injonction personnelle du roi Frédéric-Guillaume, mort au cours du procès, le policier fut acquitté; mais il n’échappa pas à la mise en disponibilité, qui entraînait une réduction considérable de ses appointements.
Stieber, à cette époque, fut non seulement inculpé d’arrestations arbitraires et d’abus de pouvoir, on l’accusa également d’avoir fait mourir de faim un de ses propres enfants. Cette imputation se produisit d’abord dans un journal de Hambourg: _la Réforme_. Un écrivain qui montrait alors une très vive hostilité contre Stieber raconta qu’en 1849 celui-ci avait confié un de ses enfants, le premier né, à une recéleuse qui avait reçu l’ordre de laisser mourir le petit d’inanition. Cette calomnie (car c’en était une) gagnait un peu en consistance, en raison de la mort de l’enfant. Mais le procès intenté d’office par le procureur général à Eichhoff démontra que le décès de l’enfant, survenu beaucoup plus tard, devait être attribué à la fièvre scarlatine. L’action se termina par une condamnation à neuf mois de prison du journaliste hambourgeois.
* * * * *
Voici donc le chef de la police occulte berlinoise rendu aux douceurs de la vie privée, mais pas pour bien longtemps, comme le prouvera la suite. L’accès de libéralisme qui sévit en Prusse pendant le ministère Hohenzollern fut de courte durée et le successeur du «père Antoine[32]», M. le baron de Bismarck, n’était pas homme à dédaigner les services des mouchards.
[32] Surnom populaire donné au prince de Hohenzollern, dont le fils Léopold a servi plus tard de prétexte à la guerre de 1870.
Mais en attendant, le policier dégommé ne savait trop comment employer ses petits talents, peut-être songeait-il déjà à s’expatrier, quand une lettre l’invita à se rendre à l’ambassade de Russie.
Il n’eut garde de manquer à cette convocation.
Quelques menus services rendus à la troisième section lui avaient déjà valu des tabatières, des gratifications, même la croix de Saint-Stanislas. Ce n’était pas le moment de dédaigner de semblables aubaines. Il se rendit à l’ambassade à la tombée de la nuit, entre chien et loup, car il était tellement impopulaire alors à Berlin, que les gamins le poursuivaient dans les rues. Il fut introduit dans le cabinet d’un attaché, M. le baron de Mohrenheim, qui, dans les cercles diplomatiques, passait pour un homme d’avenir. Cette prévision n’a pas été démentie, puisque l’ancien attaché de 1861 remplit en 1884 les hautes fonctions d’ambassadeur du Tsar à Paris.
M. de Mohrenheim exposa rapidement les faits. Une très grande dame russe avait été remarquée par un grand-duc de la famille impériale, et si les choses n’étaient pas allées plus loin, il y avait eu un échange de lettres suffisamment compromettant. Or, les lettres du prince étaient tombées on ne savait trop comment entre les mains d’un escroc affilié sans doute à une bande de voleurs. Cet individu menaçait de faire parvenir les missives princières au mari de la dame, pourvu d’un poste diplomatique très élevé, si on ne lui payait une somme tellement forte que la dame en question, qui se fût exécutée en présence d’une demande à peu près raisonnable, se voyait obligée d’échapper à une rançon aussi forte.
Stieber réfléchit un instant.
--Vous m’avez dit, fit-il, que ce maître chanteur s’appelle Edgard R... et qu’il demeure Bruderstrasse, nº...
--Parfaitement, répondit M. de Mohrenheim.
--Il y aura peut-être un moyen de nous tirer de là, mais il faut que la dame en question nous aide un peu.
--En quoi faisant?
--Il faut qu’elle écrive à cet individu une lettre suffisamment gracieuse, flattant son amour-propre, laissant supposer qu’elle l’a remarqué.
--Y songez-vous, monsieur? se récria le diplomate, Mme la princesse de S... écrire une semblable lettre!...
--Eh! mon Dieu, elle ne sera pas compromise davantage que par les petits papiers que le drôle a en sa possession. Et puis, qu’importe, nous lui enlèverons cette lettre avec les autres. Suivez bien mon raisonnement... Je connais cet Edgard R... C’est un ancien homme du monde réduit aujourd’hui aux expédients, aux escroqueries. Mais il lui reste de son passé une immense fatuité. Qu’il reçoive de Mme de S... un billet tel que je l’indique, il n’aura aucun soupçon, si, par un messager que je me charge de lui dépêcher, Mme de S... lui donne un prétendu rendez-vous ici-même. Il tombera dans le piège comme un enfant. L’amener là, c’est tout ce que je vous demande. Le reste me regarde, moi et deux ou trois solides gaillards résolus et musclés à souhait.
--Mais s’il n’a pas les lettres sur lui?
--Eh bien, nous l’enfermerons sans boire ni manger dans une de vos caves, jusqu’à ce qu’il indique où les papiers se trouvent. Mais je suppose que cela sera inutile.
En effet, les choses se passèrent comme le très perspicace Stieber l’avait prévu. Sur un billet assez galamment tourné, Edgard R... s’imagina pour tout de bon que la grande dame qu’il voulait exploiter était devenue amoureuse folle de lui. Il trouva donc tout naturel de se rendre à un rendez-vous nocturne que la dame lui donnait dans l’hôtel mitoyen de l’ambassade qu’elle habitait. Introduit dans le jardin très touffu situé derrière la maison, par une porte donnant sur une petite ruelle, il trouva une dame ayant à peu près la tournure et portant le costume de la princesse de S... C’était une femme de chambre ressemblant un peu à sa maîtresse, à qui elle était toute dévouée. Le doigt sur la bouche, la dame voilée l’invita à le suivre au fond du petit parc. Edgard R... était aux anges, lorsque, tout à coup, il se sentit saisi, bâillonné et ficelé. C’étaient les deux gaillards de Stieber, qui, cachés dans l’épais feuillage des arbres, s’étaient élancés sur l’infortuné amoureux, l’avaient jeté à terre avant même de lui laisser le temps de revenir de sa surprise et de crier. Évidemment, Stieber, qui aimait à puiser ses _trucs_ dans les romans, avait lu les _Mohicans de Paris_, qui venaient de paraître.
Edgard R... fut immédiatement fouillé, et on trouva cousus dans la doublure de son paletot les précieuses lettres et le billet de la princesse.
Dès que les gens de Stieber se furent assurés de cette bonne prise, ils relevèrent leur victime, mais sans lui ôter son bâillon. Ils conduisirent Edgard R... dans l’une des pièces de l’ambassade, où une certaine somme, qui était bien loin d’atteindre celle qu’il avait eu l’audace de réclamer, lui fut comptée.
--Il y en aura autant pour vous au bout de l’année, lui dit la personne qui lui remit cet argent, si vous vous taisez sur ce qui s’est passé; c’est du reste dans votre intérêt plus que dans le nôtre, car vous pourriez toujours être poursuivi pour chantage et complicité de vol.
Edgard R... promit de se taire et se tut.
Or, le plus curieux de l’affaire, c’est que Mme la princesse de S..., en grande dame slave et fantasque qu’elle était, s’éprit de curiosité et ensuite d’autre chose pour l’homme qui, sur quelques lignes de sa main, avait donné dans un piège en somme assez grossier.
Peu de temps plus tard, la princesse et Edgard R..., qu’un héritage avait remis à flot, se rencontrèrent dans une ville d’eaux où leur liaison causa grand scandale.
Mais ceci n’est plus de notre compétence. Si nous avons rapporté ce petit épisode, c’est parce qu’il eut pour Stieber les plus brillants résultats. L’insurrection polonaise venait d’éclater, on ne parlait que de complots contre la vie du Tsar, et les rapports secrets affirmaient que ces attentats étaient préparés en Allemagne, et que les conjurés voulaient profiter du voyage annuel d’Alexandre II aux eaux d’Ems pour les mettre en exécution.
Stieber fut chargé, par l’intermédiaire de M. de Mohrenheim, d’organiser un véritable corps de police secrète, dont la tâche consistait exclusivement à surveiller les émigrés polonais[33] et à garantir la sûreté personnelle du Tsar, pendant son séjour dans les villes d’eaux allemandes. Stieber reçut carte blanche pour recruter son personnel. Outre le remboursement de tous les frais, des appointements superbes, qui le dédommageaient amplement de la perte de son emploi en Prusse, lui furent accordés. L’ex-chef de la sûreté n’était, du reste, pas aussi à plaindre qu’il avait voulu le faire croire un instant. Malgré sa nombreuse famille, et bien que ses appointements officiels n’eussent jamais dépassé 1,000 thalers, ou 3,750 francs par an, l’ingénieux chef de la police secrète avait trouvé moyen d’acheter sur ses «économies» un vaste terrain où il fit bâtir, et qu’il revendit avec d’énormes bénéfices. Pendant deux ou trois ans, les affaires russes l’absorbèrent complètement. Il avait embauché la plupart de ses anciens sbires, que le ministère libéral avait congédiés, et toute une escouade d’aventuriers et de chenapans à mine patibulaire que l’on voyait errer à toute heure du jour et de la nuit autour de la petite villa qu’Alexandre II avait l’habitude d’habiter lorsqu’il prenait les eaux d’Ems. Ces individus marquaient si mal, comme dit le peuple, qu’un jour l’empereur en fut effrayé, croyant que c’étaient des voleurs méditant un mauvais coup.
[33] La plupart de ces émigrés vivaient à Dresde et à Francfort.
Quant aux émigrés polonais de Dresde, Stieber avait recours aux belles et faciles demoiselles de cette ville de joie allemande[34] pour découvrir leurs secrets. Il avait à son service tout un escadron volant de cotillons qui souvent lui fournissait--le Polonais a le cœur tendre et l’humeur volage--d’utiles et précieuses informations.
[34] Voir _l’Allemagne amoureuse_. 1 vol. Dentu, éditeur.
Trois années se passèrent ainsi, quand, en 1864, le sieur Brass, rédacteur en chef de la _Gazette de l’Allemagne du Nord_, un renégat démocrate-socialiste qui avait vendu son journal à M. de Bismarck, pria Stieber de passer le soir même au bureau de la rédaction de cette feuille.
Brass et Stieber se connaissaient et s’appréciaient mutuellement. Le grand «reptile» et le chef policier étaient deux âmes sœurs capables de se si bien comprendre! Ils avaient donc des rapports fréquents, presque journaliers.
Après avoir, en bon père de famille, pris son thé avec les siens, Stieber, armé d’un parapluie, car il pleuvait à verse, se mit en route pour la Wilhelmstrasse, où sont situés les bureaux de la feuille officieuse, qui avait alors les allures d’un véritable pamphlet quotidien, déversant l’injure, la diffamation et la calomnie sur les libéraux et les progressistes soutenant la lutte célèbre connue sous le nom de «conflit parlementaire».
La grosse besogne du jour était terminée, les bureaux étaient complètement déserts. Seul le rédacteur en chef travaillait encore dans son cabinet directorial. M. Brass corrigeait des épreuves qui lui avaient été «remises en double», car un paquet de placards du même article était posé sur un coin de la table, devant un siège vide attendant un visiteur.
--Mon cher ami, dit le rédacteur en chef, lorsque Stieber eut été introduit et tandis que le policier se chauffait auprès d’un grand poêle, cette soirée peut avoir pour vous d’immenses résultats. Depuis longtemps, je voulais vous mettre en rapport avec le premier ministre. Il va venir dans quelques instants pour corriger, comme il le fait fréquemment, un article rédigé sur des notes envoyées par lui ce matin. Vous aurez l’air de vous trouver ici comme par hasard. Tâchez de lui plaire, je suis sûr qu’à la première occasion il vous emploiera et vous rendra la position que ces gredins de libéraux vous ont enlevée.
Stieber n’eut pas le temps de remercier son ami.
Une petite porte en tapisserie communiquant par un escalier directement avec la rue s’était ouverte, et la puissante carrure surmontée de la tête de bouledogue de M. de Bismarck parut dans l’encadrement.
Le premier ministre était assez difficile à reconnaître: d’une part le collet de son ample manteau relevé jusqu’aux oreilles, de l’autre sa casquette d’uniforme enfoncée jusque sur les yeux, dissimulaient complètement sa figure.
A peine entré, il se débarrassa de son manteau, qu’il jeta négligemment sur un meuble, ôta sa casquette et se montra dans cet uniforme de colonel de la landwehr, qui semble avoir été créé exprès pour lui, tellement il le porte bien. Il tendit la main à M. Brass et répondit par une légère inclinaison de tête au profond salut de Stieber.
--Ah! voici les épreuves, fit M. de Bismarck en apercevant les placards. Et immédiatement--après s’être toutefois donné le temps d’allumer un cigare--il prit dans un plumier un énorme crayon long de trente à quarante centimètres, taillé des deux bouts; et, sans se préoccuper autrement de MM. Brass et Stieber, il parcourut l’article, changeant une phrase par-ci, modifiant un mot par-là, le tout rapidement, d’un coup de crayon brusque et sec.
--C’est cela, c’est parfaitement cela, s’écria-t-il, lorsqu’il eut fini, vous leur donnez leur compte; décidément, mon cher Brass, vous êtes un bon molosse et vous vous entendez à mordre. MM. Virchow, Gneist et autres progressistes vont encore pousser des rugissements!
D’un signe de tête, M. de Bismarck indiqua Stieber, que M. Brass présenta enfin.
--Je regrette beaucoup, fit le premier ministre, sans autre préambule, de ne pouvoir vous rendre votre ancienne position, mais il y aurait trop de criailleries. Il faut encore laisser passer quelque temps... Mais en attendant je voudrais vous confier quelques missions très confidentielles à l’étranger, en Saxe et en Bohême. Il y a là une foule de renseignements à recueillir et dont j’aurai besoin quand les choses se gâteront décidément avec nos voisins et chers amis les Autrichiens... Ensuite, comme vous vous occupez des Polonais, je ne serais pas fâché de savoir ce que ces gens-là font, et surtout ce qu’ils méditent relativement à notre grand-duché de Posen... Il ne faut pas que l’on soupçonne nos relations, cela ferait trop de bruit; et, dans l’intérêt même de vos renseignements, le public doit croire que votre disgrâce continue. Brass se chargera de me faire parvenir vos notes; de temps en temps, nous nous rencontrerons ici. Servez-moi bien; je ne suis pas de ceux qui _lâchent_ leurs collaborateurs. Le jour viendra où je n’aurai plus de ménagements à garder, où tous seront à mes pieds, me demandant pardon de m’avoir méconnu. Ce jour-là, nous pourrons régler nos comptes.
A la suite de cette entrevue, Stieber, déguisé en mouchard ambulant,--tantôt en photographe, tantôt en saltimbanque ou en marchand de statuettes de plâtre et d’objets de piété,--parcourut les contrées où deux ans plus tard devait se jouer le drame de Sadowa.
Pendant cette tournée, il lui arriva une mésaventure dans la petite ville de Trautenau, où il s’était présenté en «colporteur», offrant à tout le monde des marchandises qui ont le don de plaire aux paysans: foulards aux vives couleurs, bijoux en simili-or et simili-argent, livres de messe et livres d’images. Un voyageur de commerce de Berlin crut reconnaître le prétendu «camelot», et le dénonça aux buveurs rassemblés dans la salle commune de la principale auberge. Justement des rumeurs relatives aux espions couraient par tout le pays; la foule, excitée par le voyageur, très heureux de se défaire d’un concurrent, se rua sur le faux camelot, le roua de coups et le conduisit ensuite devant le bourgmestre, M. Roth, qui le garda en prison pendant toute la nuit et le fit expédier le lendemain à la frontière par la gendarmerie.
* * * * *