Part 13
Peu de jours avant la déclaration de guerre à l’Autriche, M. de Bismarck traversait la Wilhelmstrasse, rentrant à l’hôtel des affaires étrangères, quand un jeune homme d’une vingtaine d’années, qui depuis quelques instants suivait le ministre, l’assaillit à coups de revolver. Les balles s’aplatirent sur la cotte de mailles que le comte, prévenu vaguement, portait sous ses vêtements. M. de Bismarck se jeta sur l’auteur de cette tentative, le désarma lui-même et le remit aux gardiens accourus au bruit des détonations. Conduit au poste le plus voisin, le jeune homme s’affaissa sur le plancher, et avant qu’il fût possible de lui administrer le plus léger secours, il avait cessé de vivre. Au moment de son arrestation, il avait avalé un poison violent contenu dans le chaton d’une bague. Les papiers trouvés dans ses poches établirent que ce jeune Brutus germanique était Charles Blind, fils adoptif d’un des principaux chefs du parti républicain allemand, réfugié à Londres depuis 1848. Sans doute l’infortuné jeune homme avait voulu tuer celui que beaucoup de ses futurs adulateurs considéraient alors comme le fléau et le tyran de l’Allemagne. N’ayant pas réussi, il s’était héroïquement soustrait aux geôliers. Cet attentat fit une impression profonde sur le chancelier. Il ne voulait pas admettre que l’acte de Charles Blind fût isolé; selon lui, le jeune fanatique était l’émissaire d’une bande nombreuse de conjurés. Il avait échoué, mais d’autres viendraient à la rescousse; or, au moment de risquer cette grosse partie, dont il préparait le jeu depuis cinq ans, à la veille de toucher au but, M. de Bismarck redoutait par-dessus tout un coup de stylet ou une balle qui eût mis un terme aux vastes espérances de son ambition.
S’il y avait complot, il fallait le déjouer; s’il y avait des complices, il fallait les découvrir.
Le seul homme capable de remplir une semblable tâche, c’était Stieber, le roi des limiers, connaissant sur le bout des doigts son personnel démagogique.
Cette fois, le premier ministre n’hésita plus; sans s’inquiéter des criailleries et des réclamations, il télégraphia à l’ex-chef de la sûreté, qui prenait les eaux sur les bords du Rhin, d’accourir à Berlin sans désemparer pour reprendre ses anciennes fonctions.
Lorsque, quelques jours plus tard, la guerre fut effectivement déclarée, Stieber fut nommé chef de la police de campagne au grand quartier général. En cette qualité, il devait veiller tout particulièrement sur la sécurité du roi et sur celle de M. de Bismarck. Deux commissaires de police et quelques agents triés sur le volet lui furent adjoints.
Les fonctions confiées à Stieber étaient d’un genre particulier, et, en somme, assez difficiles à définir. Il n’avait rien à voir à la police militaire proprement dite, qui dépendait des chefs de corps et qui était exercée par leurs prévôts; il n’était pas chargé non plus du «service d’informations», vulgairement appelé «espionnage», dont M. de Moltke avait tous les fils en main. Il n’était chargé de rien, et, au besoin, de tout; c’était au «chef de la police de campagne» que devaient échoir les besognes louches et inavouables, la surveillance de quelques princes suspects aux yeux de M. de Bismarck, et notamment du prince royal, la surveillance des journalistes autorisés à suivre le quartier général, etc.; bref, c’était l’homme que le chancelier voulait avoir à portée de son bras pour lui faire exécuter des ordres dont nul n’aurait voulu être chargé.
A la veille de son départ de Berlin, Stieber, grisé par la perspective de pouvoir de nouveau satisfaire ses goûts pour l’arbitraire, trouva moyen de faire parler de lui afin que chacun sût bien qu’il était rentré en fonctions et qu’il n’avait pas modifié ses façons d’être depuis six ans.
Un négociant de Berlin était prévenu d’avoir conclu avec l’armée bavaroise des traités pour fournitures.
Stieber vint avec fracas faire une perquisition dans les bureaux de M. Epner, le commerçant en question. Il l’obligea à produire ses livres et dressa procès-verbal.
M. Epner dont l’innocence avait été complètement démontrée, se plaignit auprès du président de la police locale, et celui-ci, M. de Bernuth, infligea à Stieber un blâme avec amende. Mais M. de Bismarck couvrit son protégé, et remise lui fut faite de l’amende. Le lendemain, Stieber partit pour la Silésie par le même train qui emportait le roi et le premier ministre.
Il n’entre pas dans le cadre de notre récit de parler des principaux faits de guerre très connus de la courte campagne de Bohême, commencée le 22 juin 1866 et terminée le 4 juillet par le coup de foudre de Sadowa. Rappelons seulement que l’armée prussienne fut divisée en deux parties; l’une traversa la Saxe, abandonnée par son roi et ses troupes, tandis que l’autre pénétrait en Autriche par la Silésie. Guillaume était à la tête de la première armée, qui eut à lutter presque chaque jour contre les Autrichiens, défendant bravement, mais sans succès, le sol de la patrie.
Un de ces combats quotidiens très opiniâtres et excessivement meurtriers fut livré autour de la petite ville de Trautenau, où la mésaventure que nous avons rapportée était arrivée au chef de la police de campagne. Les Prussiens s’emparèrent d’abord de la ville, mais ils en furent délogés par les Autrichiens, qui, à leur tour, en furent définitivement chassés, lorsque l’ennemi revint en force, avec de l’artillerie. Pendant la lutte, des tirailleurs impériaux s’étaient retranchés dans les maisons et tiraient sur les assaillants par les fenêtres et les lucarnes. Stieber, impatient de venger l’affront qu’il avait subi, rédigea un rapport, portant que les habitants de Trautenau avaient pris part à la lutte; que les femmes avaient jeté du pétrole et de l’eau bouillante sur les grenadiers prussiens, et que cette résistance avait été organisée et préparée par le bourgmestre de la ville, M. Roth. A la suite de ce rapport absolument mensonger, que plusieurs misérables faux témoins avaient confirmé, la petite ville fut livrée au pillage; plusieurs maisons désignées comme ayant servi de refuge à ceux qui se défendaient furent brûlées. Sur l’ordre de Stieber, on arrêta le Dr Roth, membre du Parlement autrichien, et on le maltraita de la plus prussienne des façons. Il aurait certainement été fusillé sur place, si un général qu’il avait connu autrefois n’avait obtenu un sursis et la comparution en conseil de guerre de l’infortuné bourgmestre, qui prouva enfin qu’il était la victime innocente d’une erreur, il n’osait dire d’une «vengeance». Cet incident, en s’ébruitant dans l’armée, augmenta encore l’antipathie instinctive des militaires pour «le chef de la police de campagne», et pendant toute la durée de la guerre Stieber eut à endurer différentes avanies, et reçut plusieurs leçons dont le consolait mal la protection toute-puissante de M. de Bismarck.
Nous avons dit que la surveillance des journalistes autorisés à suivre les opérations militaires faisait partie des attributions de M. Stieber. Il reçut sous ce rapport les instructions très particulières de M. de Bismarck, et il dut s’occuper surtout des rédacteurs parisiens, dont trois ou quatre se trouvaient à la suite du grand état-major. Les journaux français étaient alors divisés en deux camps, les uns étaient autrichiens, les autres prussiens. D’un côté comme de l’autre, les feuilles avaient épousé la cause de leurs clients respectifs avec une fougue extraordinaire, une véritable _furia francese_. Le _Siècle_ (dirigé alors par M. Léonor Havin, et dont la rédaction était toute différente de celle d’aujourd’hui)[35] et la défunte _Opinion nationale_ étaient certainement plus prussiens que leurs confrères la _Gazette de la Croix_ ou la _Gazette nationale_, tandis que les journaux les plus patriotiques de Vienne pâlissaient certainement à côté de l’«ostracisme» du _Constitutionnel_ ou de la _France_. En lisant ces articles où des Français s’échauffaient si fort pour un drapeau qui n’était pas celui de leur pays, on se demandait pourquoi les auteurs de ces ardentes polémiques restaient tranquillement sur le boulevard et pourquoi ils ne luttaient pas en Bohême, celui-ci coiffé du casque à pointe, celui-là du shako noir bordé de jaune. Lorsque toutes les considérations personnelles pourront être mises de côté, un _mémoriste_ futur nous dira peut-être avec pièces à l’appui si la conviction seule animait les Autrichiens et les Prussiens de Paris, et si cette conviction n’était pas aidée et étayée par d’autres considérations d’un ordre différent.
[35] Personne n’a le cœur plus loyal et plus français que le directeur actuel du _Siècle_, l’honorable M. Jourde.
Quoi qu’il en soit, M. de Bismarck, qui affecte de dédaigner la presse, mais qui pendant toute sa carrière a su apprécier et tirer parti de cette «sixième grande puissance», estimait à son prix le concours bénévole ou non que lui prêtait une grande partie de la presse parisienne, et justement cette fraction qui, en raison de son attitude libérale, exerçait la plus grande action sur l’opinion publique. Rien ne fut négligé pour encourager ces journaux à persévérer dans leur ligne de conduite, si profitable à la maison de Hohenzollern. On ne leur ménageait ni les égards ni les renseignements, cette manne précieuse des publicistes. M. le baron Von der Goltz, l’ambassadeur du roi Guillaume, un grand seigneur s’il en fut, était toujours visible pour les journalistes parisiens en quête d’informations, et M. Bamberg, le consul de Prusse, était trop heureux de se mettre en quatre pour procurer une «primeur» aux écrivains qui daignaient l’honorer de leur amitié et accepter les succulents dîners cuisinés dans sa villa d’Enghien.
Parmi les journaux choyés à l’ambassade de Prusse, le _Siècle_, en raison de son ancienneté, de son énorme tirage et de l’autorité qu’il avait acquise dans le monde diplomatique et dans le monde financier, et aussi en raison de l’éclat littéraire de sa rédaction, était au premier rang. Son correspondant en Bohême, M. Vilbort, d’origine belge, fut accueilli et traité au quartier général avec tous les honneurs dûs à un véritable plénipotentiaire. Il importait en effet que les correspondances insérées par le journal de la rue Chauchat se ressentissent des attentions flatteuses dont son auteur était l’objet, et que les centaines de milliers de lecteurs du _Siècle_ fussent émerveillés des qualités dignes d’admiration des soldats de Guillaume. Dès son arrivée au camp, M. Vilbort fut recommandé aux bons soins de Stieber et à sa plus zélée sollicitude.
Le chef de la police de campagne s’acquitta de son mandat à la perfection, veillant à ce que le journaliste parisien trouvât partout gîte et nourriture, ce qui n’était pas toujours facile, car la Bohême est un pays assez pauvre, et, avant les Prussiens, les Autrichiens avaient fait maison nette. Enfin, le jour de Sadowa, M. Stieber conduisit M. Vilbort dans sa propre voiture sur le champ de bataille, et poussa l’obligeance jusqu’à lui donner une foule de détails, qui naturellement figurèrent à la plus grande gloire de l’armée prussienne dans les colonnes du _Siècle_. Comment être désagréable à des gens qui font tout pour vous plaire? Les lettres du _Siècle_ furent si goûtées à la cour de Prusse, qu’après la guerre le roi résolut d’envoyer une décoration à M. Vilbort. Mais, sur ces entrefaites, la situation de l’Europe s’était compliquée; de gros nuages de guerre s’étaient amoncelés entre Paris et Berlin, et, soit qu’il agît de son propre mouvement, soit qu’il y fût contraint par son directeur, l’ex-correspondant du journal parisien refusa cette croix. Le roi Guillaume fut, dit-on, furieux; considérant ce refus comme une insulte personnelle, il jura sur sa couronne que jamais il n’accorderait plus de décoration à un journaliste.
Après Sadowa, Stieber fut chargé d’administrer la riche cité manufacturière de Brunn, capitale de la Moravie, où Guillaume établit pendant quelques jours son quartier général. Là, ce policier vindicatif put se pavaner à l’aise et faire la roue, grâce à la platitude des habitants, qui accueillirent l’ennemi sans la moindre hostilité.
«Je me rendis à la mairie, raconte Stieber dans ses Mémoires, et je demandai qu’on me livrât la police, le télégraphe et la poste. Je trouvai le plus grand empressement à satisfaire mes désirs. Il y avait ici un gouverneur impérial et un directeur impérial de la police. Tous deux ont pris la fuite, c’est moi qui les remplace. A cinq heures de l’après-midi, séance de la municipalité; j’y ai assisté, revêtu de mon uniforme de gala, et j’ai inauguré ainsi mes fonctions. Le roi et sa cour ne sont arrivés que le soir; j’ai eu l’honneur de saluer Sa Majesté aux portes de la ville, à la tête de la municipalité et du haut clergé. On n’a pas manqué de prononcer les inévitables discours. La ville de Brunn est très riche et se conduit avec beaucoup de libéralité à notre égard. Je suis logé dans un hôtel de premier ordre, avec nourriture et vin à discrétion. J’ai à ma disposition une calèche et deux agents de police. Quand je sors, deux gendarmes prussiens galopent à côté de ma voiture, un agent autrichien se tient sur le siège à côté du cocher: je ne fais pas mince figure. J’ai supprimé cinq journaux qui se publiaient dans la ville; quatre autres continuent de paraître avec ma censure. Il y a aussi un théâtre où j’ai permis de jouer sous bonne et due surveillance.»
On pourra comparer l’accueil que Stieber reçut de la part des drapiers de Brunn avec la réception qu’on lui fit plus tard à Versailles. Mais il n’est pas de roses sans épines. Les généraux étaient médiocrement flattés de voir un mouchard étaler son importance dans un carrosse escorté de cavaliers et jouer au potentat. Dans une lettre à sa femme, Stieber exhale ses plaintes:
«Bien que j’occupe ici à Brunn une position importante, dit-il, je ne suis pas toujours sur un lit de fleurs. Il y a trop de supérieurs, et il est difficile de s’entendre avec les officiers de haut grade, surtout quand chacun veut commander. Heureusement, je me moque de tout puisque tout cela est passager. Je m’aperçois que moins l’on en fait, moins l’on a d’ennuis. J’espère que la guerre finira bientôt. Je vois que M. Bismarck a aussi de la peine à maintenir sa position au milieu de toute cette aristocratie militaire.»
Pendant les négociations qui se poursuivirent à Nikolsbourg et qui précédèrent la conclusion de paix de Prague, Stieber occupa un appartement dans le château même où les plénipotentiaires se réunissaient tous les jours.
Il devait surtout surveiller le diplomate français, M. Benedetti, qui venait d’arriver au quartier général comme pour bien marquer l’intervention de Napoléon III, son maître. C’est dans ce château, appartenant au ministre des affaires étrangères autrichien, que Stieber vit le comte de Bismarck et le magnat hongrois Karolyi, qui avait jadis ébloui tout Berlin par l’éclat de ses fêtes à l’ambassade d’Autriche, attablés devant une cruche en grès remplie de bière et discutant les préliminaires du traité de paix.
Au commencement d’août, le roi, M. de Bismarck et tout leur monde retournèrent à Berlin. Il y eut des récompenses, des grades, des croix et des dotations pour les artisans de la victoire. Stieber ne fut pas oublié. Il reçut le titre de _Geheim-Rath_ (conseiller intime) et fut placé à la tête de la haute police d’État.
VIII
La police secrète prussienne à Paris pendant l’Exposition de 1867.--Stieber joue, pour le compte de ses patrons, le rôle d’agent provocateur.--Les conciliabules des réfugiés polonais aux Batignolles.--Comment fut complotée la tentative d’assassinat contre le Tsar.--Entretien secret de Stieber et de M. de Bismarck.--Conséquences politiques d’un attentat dirigé, en plein Paris, contre Alexandre II.--La journée du 6 juin à Longchamps.--Un agent de Stieber fait dévier l’arme de Berezowski.--Réalisation de ce qui avait été prévu par M. de Bismarck.--La Russie laisse faire la Prusse en 1870.
Quel contraste entre l’été de 1866 et celui de l’année suivante! Au lieu des horribles tableaux de guerre, de meurtre et d’incendie auxquels le roi Guillaume assistait en Bohême, c’était le magique et splendide panorama de la grande exposition du Champ-de-Mars qui se déroulait devant les yeux du vainqueur de Sadowa.
Peu s’en était fallu qu’au lieu de venir en hôte pacifique, le roi de Prusse n’entrât trois ans plus tôt en conquérant dans ce beau pays de France, si fier des richesses, du luxe et de la pompe qu’étalait sa capitale. Mais à la veille même de l’ouverture de l’Exposition, le conflit menaçant du Luxembourg avait été apaisé en vertu de quelque mystérieux _quos ego_; la grande tragédie avait été ajournée, il n’y eut de place que pour la féerie à grand orchestre avec accompagnement de flons-flons d’Offenbach et de détonations de bouchons de vin de Champagne.
La curiosité des Parisiens fut vivement surexcitée à l’annonce de l’arrivée de ce petit-fils de Frédéric le Grand qui avait poussé avec tant de vigueur l’œuvre commencée par son aïeul. Une légende s’était formée autour de ce roi-soldat qui escamotait avec une prestesse inconnue depuis Napoléon Ier les provinces et les royaumes.
Pour les Parisiens, alors tout férus d’idées de cosmopolitisme et d’humanisme, ce monarque casqué était un type d’un autre âge, le type du sabreur, qu’on était plutôt tenté de considérer par le côté grotesque que par le côté sérieux. Pour beaucoup, pour la masse privée de toute appréciation et de tout sain jugement des affaires d’Europe, le César germain n’était que le général Boum de la «grande-duchesse de Gérolstein».
Justement cette perspective de voir en chair et en os un héros de théâtre-bouffe fit «faire recette», comme on dit en argot de théâtre, à l’arrivée du roi de Prusse à Paris. Non seulement les badauds et les oisifs affluèrent à la gare du Nord et s’échelonnèrent sur tout le parcours royal, mais on vit les députés du Corps législatif déserter en masse la salle des séances et aller faire haie sous les arcades de la rue de Rivoli pour apercevoir les traits de ces trois hommes, dont les trompettes de la renommée avaient proclamé la gloire avec tant de fracas: Guillaume, Bismarck et de Moltke.
Derrières les calèches, sortant des remises impériales et qui avaient été chercher au débarcadère les hôtes illustres de Napoléon III, venaient quelques coupés d’aspect plus modeste.
L’une de ces voitures était occupée par le conseiller intime Stieber. Depuis quelques jours, le chef de la police prussienne avait envoyé sur place les plus habiles de ses limiers. Mêlés à la foule, ceux-ci poussèrent, au passage du roi de Prusse et de sa suite, des «vivats» qui n’eurent aucun écho.
En même temps que S. M. Guillaume, le Tsar Alexandre s’était rendu à l’invitation de Napoléon III. On ne voyait alors dans cette visite simultanée des deux souverains du Nord qu’une coïncidence fortuite; mais depuis, les lecteurs attentifs d’ouvrages historiques très sérieux (entre autres les _Origines de la guerre de 1870_, par Rothan) ont pu se convaincre que cette coïncidence avait été voulue et préparée par la diplomatie prussienne afin d’empêcher un rapprochement trop sensible entre le Tsar et Napoléon III, rapprochement qui se serait certainement produit, si Alexandre II s’était trouvé seul livré à l’influence de son hôte, qui n’avait pas encore perdu toutes ses qualités de «charmeur».
Un incident dramatique devait d’ailleurs servir les intentions de la diplomatie prussienne.
Stieber, qui, malgré sa position officielle en Prusse, s’était bien gardé d’abandonner ses relations avec la police secrète russe, avait à veiller à la fois sur Alexandre et sur Guillaume. Sachant que des Polonais très nombreux vivaient en France, et que parmi eux se trouvaient des fanatiques ayant à venger des proches, fusillés, pendus ou déportés, il concentra tous ses efforts et toute son activité pleine de ruse à deviner et à prévenir les plans et les complots des réfugiés. Longtemps à l’avance une série d’espions s’étaient répandus aux Batignolles, où habitait une grande partie de l’émigration; tout Polonais suspect était filé par un de ces agents. Grâce à de faux frères que les mouchards attitrés surent embaucher, Stieber fut tenu au courant des conciliabules qui avaient lieu une ou deux fois par semaine dans un petit pavillon situé avenue de Clichy, au fond d’un jardin, à une petite distance des fortifications.
Tout d’abord on se communiquait les nouvelles du pays, on lisait les journaux clandestins, on discutait parfois des conditions d’alliance avec la secte des Nihilistes russes, qui venait de s’affirmer par la tentative d’assassinat commise par Karakasoff sur le Tsar, au jardin d’hiver de Saint-Pétersbourg. Et il est fort probable que, comme cela arrive très souvent, ce fut un des agents provocateurs à la solde de Stieber qui mit en avant l’idée de profiter du passage d’Alexandre II à Paris pour l’assassiner. Quoi qu’il en soit, l’idée fut accueillie favorablement par la plupart des compères, tandis que d’autres, les vrais patriotes, protestèrent énergiquement contre une telle action, qui ne pourrait, en aucun cas, améliorer la situation de la Pologne, et qui compromettrait la bonne renommée de la France. Les dissidents s’abstinrent désormais de venir avenue de Clichy, et, comme ils représentaient les éléments les plus intelligents et les plus modérés, la réunion fut livrée tout entière à la direction et aux inspirations des agents provocateurs. Stieber était tenu journellement au courant de ces conciliabules, tandis que la police française, trop occupée ailleurs, ne s’apercevait de rien.
A la frontière, Stieber avait reçu dans le train royal une dépêche très pressante d’un de ses principaux agents, lui indiquant un rendez-vous pour le soir même, dans un petit cabaret borgne situé près des Halles. Il s’agissait, ajoutait la dépêche, d’une affaire très urgente. Aussi, à peine descendu à l’ambassade de la rue de Lille, où il logeait, ainsi que M. de Bismarck, tandis que le roi et le prince royal étaient installés aux Tuileries, Stieber, affublé d’une perruque et d’une barbe postiche, se rendit à l’endroit indiqué par son agent. Au moment où le chef de la police secrète franchit le seuil du restaurant, il fut pris à part par celui qui l’attendait: «Ils ont décidé, fit-il d’un ton bref, d’assassiner le Tsar. Le crime sera commis demain au retour de la grande revue donnée au bois de Boulogne en l’honneur du souverain. On a tiré au sort pour savoir celui qui devait frapper. Voici le nom sorti de l’urne.»
Et l’agent tendit à son chef un bulletin sur lequel on lisait: _Boleslas Berezowski._
--C’est un garçon très résolu, dit l’agent, un fanatique, le hasard ne pouvait pas en désigner un meilleur, il ne reculera pas.
--Vous le connaissez?
--Parbleu! fit l’agent, nous sommes du même village; il est mon ami intime. Quelquefois nous nous disputons, quand je lui reproche de n’être pas assez chaud.
--Eh bien! ne le perdez pas de vue, vous entendez? Faites-le suivre pas à pas, je vous donnerai des instructions nouvelles. Revenez ici ce soir à minuit.
Stieber héla un fiacre et se fit rapidement conduire à la Préfecture de police. Il voulait mettre M. Piétri au courant de ce qu’il venait d’apprendre et l’engager à agir sans retard. Mais, par une de ces circonstances qui font le jeu de la fatalité, le préfet de police dînait au château de Saint-Cloud.
De l’hôtel de la préfecture, Stieber se rendit au palais de l’Élysée, où logeait le Tsar; mais, là aussi, la maison était vide, le Tsar était dans un petit théâtre du boulevard où brillait une comédienne fort en vogue, et les aides de camp s’étaient éparpillés à travers la ville.
* * * * *
Au moment où Stieber se faisait descendre devant l’ambassade d’Allemagne, une élégante victoria, supérieurement attelée, franchit la porte cochère de l’hôtel. Dans cette voiture était M. de Bismarck, qui, après avoir copieusement dîné, se disposait à faire un tour de Bois.