La police secrète prussienne

Part 14

Chapter 143,646 wordsPublic domain

Sur un signe de Stieber, le chancelier donna ordre à son cocher d’arrêter.

--J’ai une communication de la plus haute importance à faire à Votre Excellence, fit à voix très basse le conseiller intime.

--Sera-ce long? demanda le chancelier d’un air enjoué.

--Cela dépend.

--Eh bien, je ne veux pas me priver de ma promenade. Qui sait quand j’aurai encore une heure à moi?... Montez.

Le policier prit place sur les coussins de la victoria.

M. de Bismarck, habillé en bourgeois, était difficile sinon impossible à reconnaître pour ceux qui se le figuraient en uniforme de dragon, tel que le représentaient les nombreuses gravures et les innombrables photographies répandues dans Paris. Avec son ample redingote de coupe quelque peu démodée, avec son chapeau de haute forme enfoncé jusque sur les yeux, il pouvait passer pour un riche gentilhomme campagnard venu à Paris visiter l’exposition, en compagnie du notaire de son chef-lieu, dont Stieber réalisait assez bien le type. Le fait est que la victoria se perdit sans exciter la moindre attention au milieu de la cohue de voitures qui allaient et venaient dans cette large avenue des Champs-Élysées, si belle les soirs d’été.

--Voyons, de quoi s’agit-il? demanda le comte au conseiller intime, lorsqu’ils furent installés l’un à côté de l’autre.

--On veut assassiner demain l’empereur de Russie!

--Encore quelque sornette... ou quelque conte imaginaire! fit M. de Bismarck en haussant les épaules.

--Non pas... je connais l’assassin, il m’a été désigné par un des affiliés... J’ai couru à la préfecture de police pour le faire arrêter.

--Alors, il est sous clef, et il n’y a rien à craindre?

--Non, la préfecture était vide, et si je ne joins pas M. Piétri cette nuit, un malheur peut arriver, car qui sait?... demain, ce sera trop tard...

--Oui! oui! ce serait un grand malheur si un prince aussi noble, aussi bon que S. M. Alexandre II tombait sous le coup d’un vulgaire assassin... C’est un crime tellement odieux, qu’il faut le prévenir à tout prix... J’espère que vous ferez tout pour cela, Stieber?

--Naturellement, j’ai donné ordre à un de mes hommes de suivre pas à pas l’assassin, de ne pas le quitter...

--A merveille... De cette façon, si par hasard la police française ne l’arrêtait pas à temps, il y aurait autour de lui, au moment même de l’attentat, des gens qui saisiraient son bras et feraient dévier le coup mortel.

--Sans doute...

--Le crime serait évité, mais la tentative subsisterait... Avez-vous réfléchi aux conséquences politiques d’un pareil événement, M. Stieber? fit M. de Bismarck après un moment de réflexion... Le Tsar Alexandre, voyant que la police impériale n’a pas su le protéger, quitterait la France... Et sous quelle impression!... Je le connais... Bien des projets politiques tomberaient à l’eau, et le «charmeur» risquerait d’en être pour ses frais d’amabilité et ses projets d’alliance... Oui... Et si l’auteur de la tentative échappait au dernier châtiment, si un jury de bons bourgeois, pleurant comme des veaux, quand l’avocat les apitoiera sur le sort de la malheureuse Pologne, ne condamnait pas l’assassin à mort, il y aurait bien de l’irritation à Saint-Pétersbourg et la nappe serait déchirée[36] pour bien longtemps entre la France et la Russie... et j’aurais, moi, un grand souci de moins en tête... Cette tentative serait pour nous autres Allemands quelque chose de providentiel; tandis qu’en faisant arrêter l’assassin, la police française aura pour elle l’honneur de la découverte du complot, elle recevra des félicitations et des remerciements pour son activité et sa sollicitude. Alexandre se considérera comme l’obligé de Napoléon, et nous, nous serons forcés de nous garder à pique à Saint-Pétersbourg, et à carreau à Paris...

[36] _Das Tischtuch wäre zerrissen_, locution familière pour exprimer une brouille.

La voiture avait dépassé l’Arc de Triomphe; des centaines de petits points bleus, rouges, verts, brillant dans l’air transparent et tiède de la nuit, se croisaient et voltigeaient de tous côtés comme des feux follets: c’étaient les lanternes d’une foule d’autres voitures, dont l’interminable file s’allongeait jusqu’au bout de la route du Bois. Beaucoup de Parisiens et de nombreux étrangers étaient venus là pour respirer les fraîcheurs de la campagne, les senteurs embaumées qui se dégageaient des massifs. Assez longtemps, le comte de Bismarck se tut; puis il se mit à énumérer différents incidents survenus pendant le voyage, et fit quelques observations assez piquantes sur des personnages de la cour impériale.

Sur un ordre du chancelier, le cocher tourna tout à coup bride; on revint à l’hôtel de la rue de Lille.

--Qu’est-ce donc que _votre_ assassin? demanda négligemment M. de Bismarck.

--Il paraît qu’il est tout jeune, vingt à vingt-deux ans.

--Un enfant... et Polonais, jamais un jury parisien ne le condamnera à mort; ce serait contraire à toutes les sympathies bourgeoises de M. Prudhomme... Décidément, c’est bien dommage que ce garçon ne puisse pas lâcher son coup de pistolet.

La voiture franchit la porte cochère de l’ambassade. Le portier s’avança casquette basse.

--Monsieur le conseiller intime, fit-il en s’adressant à Stieber, il y a là, dans ma loge, un homme qui vous attend depuis une demi-heure.

Et il désigna du doigt un individu assez peu proprement vêtu et muni d’une grosse canne. Le quidam remit un pli à Stieber. Après l’avoir ouvert, celui-ci passa le billet au chancelier, qui lut ceci:

«M. le préfet de police regrette beaucoup d’avoir manqué la visite de M. le Conseiller Stieber, et dans le cas où il s’agirait d’une affaire de service, M. le préfet de police sera heureux de recevoir à n’importe quelle heure de la nuit M. le Conseiller.»

Les deux Allemands échangèrent deux regards rapides.

--Dites à M. le préfet, fit Stieber, que je le remercie, mais que l’affaire dont je voulais l’entretenir ne presse nullement.

L’envoyé de la rue de Jérusalem se retira.

* * * * *

Une heure plus tard, Stieber, qui avait remis sa barbe postiche et sa perruque, sortait de l’hôtel de l’ambassade et allait rejoindre son agent à l’endroit convenu. Celui-ci lui confirma tous les renseignements antérieurs et ajouta que le jeune Polonais, qui avait été «filé» toute la journée, avait fait emplette d’un revolver et d’un paquet de cartouches chez un armurier du boulevard Sébastopol. Il avait dîné très frugalement dans un établissement de bouillon du quartier; l’agent s’était installé à une table voisine. Le soir, le jeune Polonais était rentré dans sa chambre d’hôtel garni; et il était certain qu’il n’en ressortirait que le lendemain matin.

L’agent reçut pour instruction de ne pas quitter, le lendemain, Berezowski d’une semelle et de s’adjoindre deux autres agents. Il fallait surtout se trouver auprès du Polonais au moment où il tenterait d’exécuter son projet, de façon à en empêcher l’accomplissement.

Le conseiller intime reçut de son séide l’assurance que tout se passerait selon ses instructions.

Le 6 juin 1867, plus de 300,000 curieux étaient massés autour de la grande enceinte de Longchamps et dans toutes les parties du Bois. Les tribunes établies sur le champ de courses craquaient sous le poids des spectateurs et des spectatrices; celles-ci rivalisaient entre elles de richesse, de luxe et de goût. Toute la «crème» de la société parisienne et la fleur des étrangers que l’Exposition avait attirés étaient là, le regard attaché sur l’imposante armée de 40,000 hommes massés dans l’enceinte des courses, armée d’élite composée des plus beaux régiments, splendidement vêtus. Les cuirasses d’argent et d’acier, les larges plastrons, les plaques des bonnets à poils, les piques des lances, les milliers de baïonnettes étincelaient au soleil, car le ciel aussi était de la fête.

A midi, un immense mouvement se produisit dans cette foule, mouvement de joie, d’enthousiasme chez plusieurs, chez tous, mouvement de profonde curiosité.

Des hourras éclatent, on agite des mouchoirs et des chapeaux, des acclamations saluent l’arrivée des calèches de la cour attelées à la Daumont, qui viennent de déboucher de la Cascade, amenant l’empereur Napoléon III, ses hôtes et la cour. Tandis que l’impératrice, rayonnante de beauté et d’orgueil satisfait, prend place avec ses dames dans la grande tribune du milieu, les trois souverains montent de magnifiques chevaux que des piqueurs en livrée verte tiennent en main à la grille d’entrée du champ de courses. L’empereur Napoléon au milieu, Alexandre II à sa droite, Guillaume de Prusse à sa gauche, les trois monarques s’avancent sur le front de bandière, suivis à quelque distance d’un fouillis brillant de 200 officiers de toutes nations, empanachés, casqués, bottés, couverts d’or, de broderies, de rubans, de décorations.

Les troupes présentent un admirable coup d’œil.

Napoléon III est radieux; la figure fatiguée d’Alexandre II s’épanouit et sourit doucement à la vue de ce beau spectacle militaire; le roi de Prusse, sérieux, presque renfrogné, semble tout examiner, tout étudier, jusqu’au moindre détail des buffleteries ou des cartouchières.

Après avoir salué galamment l’impératrice dans sa loge, les souverains se portent devant la tribune, au centre d’un vaste demi-cercle formé par le brillant état-major qui les suit. Alors défilent devant eux les grenadiers graves et silencieux, les zouaves aux pittoresques costumes, les chasseurs de Vincennes alertes et vifs, les voltigeurs à la démarche gaie et pimpante, le plumet fixé à leur shako; puis viennent les cent-gardes, ces centaures dont l’armure est à peu près aussi complète que celle des chevaliers du moyen âge; les guides au costume chatoyant et théâtral, les élégants dragons de l’impératrice, régiment de sportsmen; les cuirassiers, les cavaliers noirs; et, pour finir, plus de cent pièces de canon magnifiquement attelés roulent avec fracas sur le gazon, suivies de cinq ou six mystérieux engins recouverts d’une housse de toile et traînés par deux chevaux.

Le public, dont la vieille fibre chauvine avait tressailli à la vue de ce bel attirail de guerre, saluait chaque nouveau régiment par de nouveaux hourras et des battements de mains prolongés. Et se parlant bas, tout bas à l’oreille, on se désignait du doigt ces engins mystérieux enveloppés d’une housse d’étoffe. C’était là cette terrible invention dont on parlait depuis quelque temps, l’instrument certain et irrésistible des futures victoires de la France,--la mitrailleuse.

Les calèches de la cour venaient de reprendre la route de la capitale ou tout au moins elles essayaient d’y parvenir, car de tous côtés affluaient les équipages et les voitures, chacun ayant hâte de gagner la grande avenue centrale pour effectuer le retour en évitant la cohue. Mais comme chacun avait eu la même idée, l’encombrement se produisait inextricable et enchevêtré, à tel point que les gendarmes et les plantons avaient dû bientôt renoncer à y mettre un peu d’ordre. Les équipages impériaux se trouvaient bloqués. Napoléon, assis dans la première calèche, avec le Tsar et le prince Wladimir, dit à l’écuyer de service qui galopait à la portière de se frayer de force un passage, afin de gagner une allée latérale, peut-être moins encombrée. M. Raimbeaux, l’écuyer de service, fit ranger les véhicules les plus proches, et la calèche impériale prit la direction d’une contre-allée. La foule était très compacte en cet endroit, une foule endimanchée et de belle humeur, riant, jacassant, s’amusant franchement. M. Raimbeaux, regardant de tous côtés pour savoir quelle direction il convenait de prendre, aperçut un jeune homme qui, se détachant d’un petit groupe, s’élançait au-devant de la voiture. Instinctivement et sans se rendre compte du motif qui le faisait agir, l’écuyer donna de l’éperon à son cheval, la bête se cabra... et tout à coup s’abattit sur le sol. Une balle de pistolet tirée par l’homme venait de la frapper au front. Une seconde détonation retentit, mais la balle se perdit dans les arbres. L’agent de Stieber, qui n’avait pas quitté Berezowski, et qui l’observait avec des yeux de lynx, avait vu le jeune Polonais diriger son arme sur le Tsar. Prompt comme l’éclair, il avait donné un coup de poing au bras du meurtrier, et le projectile destiné à l’empereur de toutes les Russies avait passé par-dessus la tête de l’autocrate.

La foule s’était emparée de l’auteur de l’attentat. Elle le roua de coups avant de le remettre aux sergents de ville. Les deux souverains s’étaient embrassés et avaient adressé de chaleureuses félicitations à l’écuyer. Déjà la nouvelle de l’attentat s’était répandue avec la plus vertigineuse rapidité, et de toutes parts on accourait pour tâcher d’apercevoir l’assassin, qui, tout jeune, très convenable d’aspect et fort modeste de maintien, n’avait nullement l’air d’un criminel féroce.

Le reste est suffisamment connu. Interrogé par M. Rouher et le comte Schouwaloff, chef de la police russe, Berezowski déclara qu’il avait voulu venger la Pologne, sa patrie. Il refusa d’ailleurs de nommer des complices et assuma toute la responsabilité de l’acte qu’il avait commis.

Le jury de la Seine, comme l’avait prévu M. de Bismarck dans son entretien avec Stieber, se laissa émouvoir par la jeunesse et les bons antécédents de l’accusé; d’ailleurs, les sympathies pour la Pologne étaient très vives dans la bourgeoisie parisienne. On accorda à Berezowski des circonstances atténuantes, et Alexandre II se montra très froissé du verdict.

Trois ans plus tard, à la veille de la guerre entre l’Allemagne et la France, et pendant toute la durée de la campagne de 1870-1871, le Tsar ne prouva que trop qu’il n’avait pas oublié cet affront.

Ainsi se réalisaient toutes les prévisions de M. de Bismarck.

IX

M. de Bismarck et l’art d’accommoder l’opinion publique.--Pourquoi fut fondé le «bureau de la presse».--L’allocation de 305,000 francs destinée aux journaux étrangers.--Relations des agents diplomatiques prussiens avec les journalistes.--Le bureau de la presse divisé en deux sections.--Comment fut préparée la guerre de 1866.--Stieber à la tête du bureau de la presse.--Ses voyages à Paris.--Surveillance de l’émigration hanovrienne.--Stieber réussit à inventer un complot.--Ses relations avec la haute bohème internationale des journalistes.--L’espionnage prussien établi à Lyon, Bordeaux et Marseille.

Pendant la période qui précéda la guerre de 1870, le gouvernement de Berlin s’appliqua tout particulièrement à propager ses vues et ses plans à l’intérieur et à l’étranger.

L’action sur les journaux fut une des principales préoccupations de M. de Bismarck.

La Révolution de 1848 avait arraché le bâillon qui tenait la presse muette. Il n’y avait plus de censure, les feuilles de l’opposition avaient toute latitude de dire des choses qui déplaisaient au gouvernement. Si les journaux officieux avaient joui de quelque crédit, le gouvernement s’en serait consolé. Mais quelque mielleuse que fût la prose des journalistes à la solde du ministère, elle n’attirait pas la plus petite mouche. Le public ne mordait qu’aux fruits défendus de l’opposition. Il importait donc de réagir au plus tôt. Ce n’était pas tout de tromper la diplomatie et les cours étrangères, il fallait encore tromper le peuple allemand lui-même.

Ce fut alors que fut fondé ce fameux «bureau de la presse» destiné à faire pénétrer d’une manière tout à fait occulte les idées ministérielles dans les journaux de l’opposition.

Stieber ne fut pas étranger à cette organisation dont les trames invisibles ne devaient pas tarder à envelopper presque toute la presse allemande. On enrôla une bande de plumitifs nécessiteux qui, à raison de 100 à 150 francs par mois, faisaient passer en contrebande, dans leurs correspondances aux journaux de province, des notes reçues directement du «bureau de la presse».

L’art de manier et de confectionner l’opinion publique s’appliqua bientôt autre part qu’en Allemagne: en 1855, quand le gouvernement prussien demanda une allocation de 80,000 thalers (305,000 fr.) pour la police secrète, le ministère fit, le 19 mars, en pleine Chambre des députés, la déclaration suivante:

«On ne saurait exiger que la Prusse reste exposée sans défense aux attaques de la presse étrangère; plus du tiers de la somme réclamée sera employé à réfuter et à repousser ces attaques.»

A dater de cette époque, les agents diplomatiques de la Prusse à l’étranger furent chargés d’entretenir des rapports clandestins avec les correspondants des journaux allemands et des journalistes indignes de ce nom.

A Paris, ces correspondants couraient les rédactions des principaux journaux sous le prétexte d’échanger des nouvelles, mais en réalité ils étaient plutôt chargés d’en donner, et comme ils les recevaient directement de Berlin par l’intermédiaire de l’ambassade de Prusse, ils apportaient quelquefois de véritables primeurs, ce qui leur valait les bonnes grâces des rédacteurs en chef, qui, la plupart, ignoraient que ces correspondants de diverses nationalités fussent inspirés par le bureau de la presse.

L’existence de ce bureau de l’esprit public n’était du reste pas encore connue en Allemagne. Un opuscule anonyme publié à Hildesheim, en 1855, avait fait de timides révélations. C’étaient les premières. La brochure fut immédiatement confisquée, et l’affaire étouffée.

Le bureau de la presse rendait de tels services au gouvernement, qu’il l’avait divisé en deux sections: l’une, attachée au ministère de l’intérieur, était spécialement chargée d’agir sur l’opinion en Allemagne; l’autre, dépendant du ministère des affaires étrangères, s’appliquait à obtenir en France, en Autriche, en Italie, en Angleterre, l’insertion d’articles favorables à la Prusse.

Ces articles, aussitôt retraduits en allemand, étaient communiqués aux journaux et servis au public comme l’opinion des Français, des Italiens, des Anglais sur la politique prussienne. Ne fallait-il pas préparer l’annexion du Schleswig-Holstein et la guerre de 1866? A force de l’entendre dire par les cent mille voix de la presse de l’Europe entière, le peuple allemand finit par croire que la Prusse seule était capable de présider aux destinées de l’Allemagne, et qu’à elle seule appartenait la suprématie politique.

Pendant l’armistice et les préliminaires de paix de Brunn et de Nikolsbourg, Stieber, qui comprenait quel puissant auxiliaire le gouvernement avait trouvé dans les journaux, proposa au comte de Bismarck d’établir une annexe au «Bureau central des nouvelles». L’idée fut vivement approuvée par M. de Bismarck, qui mit Stieber à la tête de cette agence cachée.

La presse européenne fut alors inondée de télégrammes, de correspondances, d’articles de fond, qui tendaient à représenter la majorité de l’Allemagne comme désireuse de s’unifier sous la dictature prussienne; on répétait jusqu’à satiété que tous les adversaires de la Prusse étaient inspirés par Rome et devaient être considérés comme des ultramontains plus ou moins déguisés. Ce dernier argument était surtout calculé de manière à faire impression sur la presse libérale en France et à endormir sa vigilance.

Ce bureau central des nouvelles prit d’autant plus d’extension, que les fonds restés à titre d’indemnité pour le roi de Hanovre ayant été refusés par ce prince, qui maintenait l’intégrité de ses droits, ces millions purent être consacrés à alimenter la fameuse «caisse des reptiles», et employés à acheter des journaux, à en créer d’autres, et à apaiser par des arguments irrésistibles les scrupules de conscience de certains écrivains. Stieber fut souvent chargé de ces négociations délicates; il eut un certain temps le maniement de la «caisse des reptiles».

Depuis cette époque, la fortune personnelle de Stieber prit une grande extension.

Le secret de l’attentat de Berezowski, ce «cadavre» que le chancelier et le conseiller intime avaient enterré de concert, dans la promenade nocturne du 5 juin, semblait les avoir rapprochés d’une manière tout intime. Leurs fréquentes conférences n’avaient plus lieu clandestinement dans le bureau de la _Gazette de l’Allemagne du Nord_, mais à la chancellerie même, dans la Wilhelm-Strasse. M. de Bismarck ne se lassait pas de demander à son grand policier des renseignements sur la petite cour du roi de Hanovre, qui résidait alors à Gmunden, dans la Haute-Autriche, mais qui entretenait à Paris un état-major nombreux et actif auquel les fonds ne manquaient pas.

A deux reprises, Stieber vint sur les bords de la Seine pour observer de près ce qui se tramait dans le petit entresol du faubourg Montmartre qui avait d’abord servi de bureau de rédaction au journal du roi de Hanovre: _la Situation_[37]. Tous les jeudis se réunissaient là les principaux chefs de l’émigration hanovrienne, les fidèles du vaincu de Langensalza, d’anciens généraux, des ministres, des courtisans du malheur qui continuaient à percevoir les émoluments de leur charge avec de fortes indemnités en sus. Là venait aussi, traversant la rue, le secrétaire de la rédaction du _Temps_, M. Albert Beckmann, qui faisait valoir son origine hanovrienne pour réclamer sa part de fidélité à son roi. Autour d’une table chargée de _moos_ et de bocks, au milieu des nuages bleuâtres des meilleurs havanes et des plus purs caza-dorès, on discutait les chances d’une restauration prochaine, on composait même des chants et des couplets de revanche qui étaient ensuite colportés dans le pays.

[37] Un publiciste de grand talent, M. Grenier, était à la tête de la rédaction de cette feuille éphémère, qui fut en quelque sorte supprimée par le gouvernement français, sous la pression de M. von der Goltz, ambassadeur de Prusse.

Une de ces chansons commençait ainsi:

_Kuckuck, Kuckuck warte, Bald kommt der Bonaparte Der wird uns wiederholen Was du uns hast gestohlen._

Coucou, coucou attends, Bientôt Bonaparte viendra Qui nous rendra Ce que tu nous as volé.

Le _Kuckuck_ était l’aigle prussien habitué à s’emparer du nid des autres.

Avec quelques efforts, pas mal d’argent et quelques-uns de ses espions, Stieber réussit enfin à impliquer quatre ou cinq officiers et gentilshommes hanovriens dans un complot de haute trahison qui fut jugé devant la Cour de Berlin.

En même temps Stieber, nouait au nom de son gouvernement, des relations intimes parmi cette haute bohème internationale qui, depuis l’exposition de 1867, semblait plus que jamais avoir jeté son dévolu sur Paris, où la facilité de l’accueil, le ton libre et dégagé qui régnait dans les salons, favorisaient tous les espionnages. Mais Stieber ne s’en tint pas à Paris; il raconte dans ses lettres qu’il s’assura aussi des relations et de très précieux auxiliaires dans les grandes villes de France, telles que Lyon, Bordeaux, Marseille.

Les renseignements qui lui parvinrent de ces différentes sources ne furent pas étrangers à la promptitude de la déclaration de guerre, en 1870.

X

La police prussienne pendant la campagne de France.--Les exploits de Stieber à Bar-le-Duc, à Reims et à Ferrières.--Les aménités de la police de campagne.--Entrée des Allemands dans Versailles.--L’attitude du conseil municipal.--Comment les Allemands respectent les conventions signées.--Arrivée du prince Fritz et du roi Guillaume.--Une manifestation d’agents secrets.--Le bureau du chef de la police.--Un enfant espion sans le savoir.--Zerniki à la mairie.--Un vaudevilliste allemand à Versailles.--Entretien de M. de Bismarck avec le directeur de la police.--Expulsion d’O’Sullivan.--Les réquisitions prussiennes.--Relations difficiles entre les officiers et la police.--M. de Bismarck voit des assassins partout.--M. Angel de Miranda.--Les mésaventures d’un journaliste allemand.--L’hôtel des Réservoirs pendant l’occupation.--Mort tragique de Hoff.--Le restaurant des frères Gark.--Espions et journalistes.