La police secrète prussienne

Part 5

Chapter 53,759 wordsPublic domain

Le même jour, vers cinq heures, au moment même où M. Carlier chargeait le jeune Albert d’aller aux renseignements sur les conspirateurs allemands habitant Paris, un élégant coupé de remise s’arrêtait devant une des plus belles maisons de la Chaussée-d’Antin. De l’équipage descendit un élégant gentleman, accusant de trente à trente-cinq ans, de tournure fière et distinguée, et dont la figure, correctement rasée, était encadrée d’une paire de favoris d’une coupe tout à fait diplomatique. Sa mise correcte, la rose qu’il avait eu soin de piquer dans la boutonnière de son dorsey, tout, jusqu’aux gants et aux fines chaussures, indiquait le grand seigneur moderne. Nul n’aurait reconnu dans le «comte de Herstall, attaché à l’ambassade royale de Prusse à Londres», le policier Stieber qui confabulait quelques heures auparavant avec son collègue Carlier dans le salon tendu de vert de la rue de Jérusalem.

--Mme la baronne est sortie, fit le portier auquel le prétendu comte de Herstall s’était adressé, mais voici M. le baron qui rentre.

En effet, un homme de quarante ans environ, assez gros et trapu, venait de franchir le seuil de la porte cochère.

Le faux comte de Herstall l’aborda le chapeau à la main et se fit connaître, ajoutant qu’il serait heureux de présenter le plus tôt possible à la baronne ses hommages et les compliments de M. de Bunsen.

--Ah! vous venez de Londres, fit le baron d’un ton particulier et même ironique, vous venez de Londres; eh bien, la baronne sera enchantée de vous recevoir: demain soir, c’est mercredi, et ce jour-là nous avons quelques amis politiques et autres. Si vous ne craignez pas de vous ennuyer en leur société...

--Au contraire, monsieur le baron... Très charmé de cette invitation... Je n’y manquerai pas.

Le lendemain soir, un laquais en grande livrée, frisé et poudré, annonçait M. le comte de Herstall, au seuil d’un grand salon richement meublé, orné de tableaux de prix et de bibelots précieux dont le goût commençait alors à se répandre.

Une vingtaine de personnes étaient déjà réunies; il n’y avait pas de femme, sauf la maîtresse de la maison, qui, assise dans un de ces fauteuils bas et larges appelés crapauds, s’éventait en causant avec trois ou quatre habits noirs formant demi-cercle autour d’elle.

Mme de X..., ou plutôt la princesse Lætitia, était alors une toute jeune femme de vingt ans, mais sa beauté vraiment remarquable avait déjà atteint tout son développement et tout son éclat. Son profil d’impératrice grecque, ses abondants cheveux noirs, la finesse de ses traits et l’animation de son visage formaient l’ensemble le plus séduisant, que complétait l’opulence de sa gorge qu’on eût dit modelée par quelque divin sculpteur.

En entendant annoncer le nouveau venu, Mme de X... se leva et fit quelques pas au-devant de lui:

--J’ai reçu, dit-elle avec un léger zézaiement, qui d’ailleurs lui allait à ravir, la lettre de M. de Bunsen, que vous m’avez fait parvenir dans la journée, et soyez persuadé, monsieur, que vous ne pouvez être introduit ici sous de meilleurs auspices. Permettez-moi de vous présenter à quelques-uns de mes amis. M. le marquis de P..., mon parrain.

Un gentilhomme de belle prestance, bien qu’âgé déjà d’une cinquantaine d’années, répondit au salut de Stieber en s’inclinant froidement, avec une politesse d’ancien régime.

--Tel que vous le voyez, continua Mme de X..., M. le marquis fait à la Chambre une opposition acharnée à mon cousin; cela ne l’empêche pas d’être un de mes meilleurs amis...

La soirée devenait de plus en plus animée. Deux ou trois poètes avaient lu des vers inédits; la maîtresse de la maison, accompagnée d’un pianiste, aussi célèbre que chevelu, avait chanté l’air du _Saule_, d’_Othello_, et un hymne italien de sa composition; deux tables de bouillotte avaient été dressées, les plateaux de rafraîchissements circulaient...

Dans le coin le plus retiré de ce salon, assis sur un sofa, complètement isolés des autres assistants, le faux comte de Herstall et la maîtresse de la maison s’entretenaient à voix basse. Il eût été assez difficile de rendre l’expression de honte et de dépit qui se peignait en ce moment sur les traits du faux attaché d’ambassade. On eût dit un renard qu’une poule aurait pris.

--Je vous prie, monsieur le comte, disait en riant la baronne de X..., de vous épargner la peine de continuer cette petite comédie. J’ai été prévenue de votre visite, je sais pourquoi vous venez et de la part de qui... Eh bien, je serai franche avec vous... Oui, je connais la mission délicate que votre gouvernement vous a confiée. Mais ne vous méprenez pas. Si vous avez cru un seul instant que Mme de X..., une Bonaparte, la nièce du grand empereur et la cousine d’un empereur futur peut-être, se vendrait pour un salaire comme un simple agent, si vous avez réellement pu croire cela, vous me forcerez de douter de votre intelligence...

--Ah! madame... exclama le prétendu comte de Herstall en bredouillant et comme pour dire quelque chose.

--Laissez-moi parler peu et bien pendant que tout le monde est absorbé par la partie engagée et qu’on ne s’occupe pas de nous... Vous voyez comme je suis bien informée. Vous avez remis votre carte hier au baron; immédiatement j’ai envoyé aux renseignements, et j’ai appris que vous étiez M. Stieber, un agent très habile de la police secrète prussienne, et que vous aviez eu le jour même une longue entrevue avec le préfet, M. Carlier. Comment l’ai-je appris? par quelle contre-police? c’est mon secret, je ne serai pas assez candide pour le livrer... Ceci vous prouve que lorsque je me mêle d’informations, je sais agir avec rapidité et sûreté. Eh bien, je veux bien faire profiter votre gouvernement de certains renseignements, mais j’entends agir en diplomate; on me traitera en conséquence.

Le faux comte allait sans doute répondre qu’il transmettrait à qui de droit cette proposition, lorsqu’un grand mouvement se fit à l’entrée du salon. Les joueurs de bouillotte, les partenaires du whist interrompirent leur partie et se précipitèrent vers la porte. L’attention de tous avait été subitement attirée par un nouvel arrivant, qui était entré sans se faire annoncer. Dès qu’elle l’aperçut, Mme de X... se leva et courut au-devant de lui:

--Prince! quelle surprise! fit-elle, tandis que Louis-Napoléon s’inclinait devant sa cousine, et prenant sa main avec une certaine familiarité la portait à ses lèvres.

Le président de la République avait déjà franchi la quarantaine, mais il paraissait plutôt de quelques années plus jeune. C’est à peine si une ou deux rides sillonnaient son front; sa moustache et ses cheveux étaient noirs, et il avait des mouvements d’une élasticité féline. Immédiatement un cercle empressé se forma autour du chef de l’État. Louis-Napoléon s’entretint avec tout le monde, et dit au marquis de P...:

--Eh bien, monsieur le marquis, préparez-vous beaucoup de philippiques contre moi pour la rentrée?

Le marquis, faisant allusion aux bruits qui couraient alors, répondit:

--La question, prince, est de savoir si on nous permettra de rentrer.

La figure de Louis-Napoléon se rembrunit. Mme de X..., en parfaite maîtresse de maison, crut qu’il était opportun de créer une diversion et elle présenta «M. le comte de Herstall», un diplomate allemand, un ami de M. de Bunsen.

Le président répondit de fort bonne grâce aux salamalecs de Stieber, qui s’inclinait aussi profondément qu’il l’avait vu faire à la cour de Potsdam. Le prince lui ayant demandé d’où il venait et ayant reçu pour réponse qu’il arrivait en droite ligne de Londres, une assez longue conversation s’engagea sur l’exposition, à laquelle Louis-Napoléon s’intéressait beaucoup et qu’il espérait bien faire revivre prochainement à Paris. Il demanda une foule de détails que le prétendu comte était mieux à même de donner que qui que ce fût.

Au moment où la plupart des invités gagnaient la porte, le prince s’approcha de nouveau de sa cousine.

--Il n’y aura rien avant quatre ou cinq mois, fit-il. Le projet de Carlier[11] est reconnu impraticable; il faut que les rats soient dans la souricière pour les prendre.

[11] Le préfet de police avait élaboré le plan très détaillé d’un coup d’État.

Puis, ayant de nouveau baisé les mains de sa belle parente, il partit.

Quelques instants auparavant, le faux comte de Herstall, sentant que la discrétion ne lui permettait pas de rester davantage, s’était également éloigné. Sur l’escalier, il croisa le baron de X..., qu’il avait vu la veille et qui rentrait chez lui quand les derniers invités s’éloignaient.

Le baron de X... n’aimait guère le monde et les soirées, mais en revanche, il ne devait pas avoir la même horreur pour le vin de Champagne, car Stieber remarqua que sa démarche était titubante.

L’agent prussien resta encore quelque temps à Paris; il avait des entrevues quotidiennes avec le préfet de police; il avait encore revu une ou deux fois la belle baronne de X... et avait emporté de ces visites suffisamment d’indications livrées non sans réticences, qui lui permirent de rédiger un rapport chiffré à l’adresse de M. de Manteuffel.

Il était occupé à cette besogne, dans la chambre à coucher du petit appartement meublé, rue Montmartre. Mme Stieber, l’ancienne Geneviève que nous avons connue chez son père, l’ex-comédien, travaillait à une layette; à première vue, on pouvait s’apercevoir que ce genre d’occupation était entièrement justifié par la situation très intéressante de cette jeune personne. Mme Goldschmidt, la belle-mère, venait de rentrer d’une de ses courses à travers Paris, elle reprenait haleine au fond d’un fauteuil.

Tout à coup, le domestique de l’hôtel vint interrompre cette tranquille scène d’intérieur en annonçant qu’un monsieur désirait parler à M. Stieber. L’agent, fâché d’être dérangé au milieu d’un travail qui exigeait une grande tension d’esprit, répondit brusquement qu’il n’avait pas le temps de recevoir. Mais, au bout de quelques instants, le domestique revint; l’étranger insistait absolument pour parler à M. Stieber.

--Va donc voir qui c’est, Geneviève, dit l’agent à sa femme, et tâche de me débarrasser de cet importun.

Mme Stieber se leva pour se diriger vers le petit salon, meublé vulgairement et pauvrement comme les autres pièces de l’hôtel garni. Elle aperçut le visiteur annoncé, qui se promenait de long en large avec tous les signes d’une agitation fébrile.

--C’est vous, monsieur Cheraval, s’écria-t-elle avec surprise, en reconnaissant son ancien professeur de français. C’est bien aimable à vous de venir nous voir... Mais qu’avez-vous?

Le jeune homme était fort pâle, ses doigts crispés semblaient serrer quelque objet qu’il tenait caché dans sa main.

--Madame, fit-il, vous avez commis une infamie!

--Une infamie! s’écria la jeune femme. Que voulez-vous dire?

--Allons, ne joignez pas la moquerie à la trahison! Vous savez fort bien ce dont je veux parler.

--Je vous jure que non.

--Comment? Vous ne savez pas que mon père est arrêté depuis trois jours; que, malade et presque mourant, il est au secret; que je n’ai pas eu l’autorisation de le voir; que ma mère se désole...

--Mais non, je ne savais rien de tout cela et je le regrette, monsieur Cheraval, dit Mme Stieber d’une voix très douce.

--Allons donc! vous n’allez pas m’en faire accroire? C’est votre mouchard de mari qui a dénoncé mon père, qui l’a fait traîner en prison!... Ah! le misérable!... Lui, qui faisait semblant là-bas d’être mon ami. L’hypocrite! mais je me vengerai...

L’exaltation du jeune homme augmentait à tel point qu’involontairement Mme Stieber poussa un cri.

Stieber et sa belle-mère accoururent.

En apercevant l’agent, Cheraval se précipita sur lui, et, avançant le bras, il frappa Stieber d’un coup de stylet. Heureusement pour lui, l’agent put parer le coup à temps, l’arme du meurtrier ne fit qu’effleurer l’avant-bras à travers l’étoffe du veston. Néanmoins, quelques gouttelettes de sang teignirent les manchettes. Les deux femmes se jetèrent sur Cheraval afin de lui faire lâcher prise. Le jeune homme, entièrement hors de lui, se défendait comme quatre. Il mordit Mme Stieber au bras gauche, et la belle-mère reçut un coup de poing des plus soignés sur l’œil droit. Les gens de l’hôtel, attirés par le bruit de la lutte, réussirent enfin à arracher le stylet des mains de Cheraval et ils le remirent aux sergents de ville.

Dans la même journée, le préfet de police Carlier faisait prendre des nouvelles de «ces victimes d’un attentat socialiste», car on avait grossi jusqu’à ce point l’acte d’accusation d’un malheureux frappé dans ses affections de famille.

Le lendemain, une dépêche du cabinet royal de Berlin annonçait à Stieber qu’une forte gratification lui était allouée pour le courage dont il venait de faire preuve. En même temps, on lui ordonnait de revenir dans la capitale prussienne pour prendre la direction du service de la sûreté.

* * * * *

La nomination de Stieber au poste important destiné à le récompenser de ses exploits à Londres et à Paris avait causé du dépit dans une certaine coterie de l’entourage du roi, qui voyait d’un œil soupçonneux et jaloux un nouveau venu s’insinuer dans la confiance du souverain, un nouveau co-partageant des faveurs que la main royale dispensait aux élus.

Le directeur de la police, M. de Hinkeldey, témoigna à son collègue une défiance hautaine et blessante. Il le tenait à l’écart de toutes les affaires importantes, de celles qui auraient pu attirer sur lui l’attention et d’autres récompenses du monarque. On l’employait aux choses infimes, à l’exécution des basses œuvres. Mais Stieber avait pour lui sa bonne étoile. Un incident inattendu devait faire briller de nouveau le mérite du jeune policier.

Le public de Berlin applaudissait alors au _Schau-Spielhaus_ (Théâtre-Royal) une actrice qui jouait les héroïnes au théâtre et les «grandes toquées» à la ville. Parmi les excentricités de Mlle Charlotte de Hagen, il convient de noter en première ligne un mariage rapidement bâclé avec un gentilhomme décavé, M. von Orven, qui avait offert à la belle son cœur, comme beaucoup d’autres. A défaut de sa bourse, qui était vide, il avait présenté sa main.

Le premier mois, tout alla bien; le second, monsieur avait repris ses habitudes de garçon; le troisième mois, on se jeta les assiettes à la tête; et le quatrième, monsieur et madame étaient complètement étrangers l’un à l’autre. Mais qui a bu, boira. La tragédienne, mécontente de son premier mariage, ne rêvait qu’une chose, en contracter un second, destiné à la compenser de sa déconvenue.

Justement elle venait d’ébaucher une églogue avec un chambellan de la cour de S..., déjà sur le retour, mais très bien vu et très influent parmi cette coterie, qui jusqu’alors avait traité l’ex-agent secret avec un dédain qui, sans qu’il voulût rien en laisser paraître, blessait profondément son amour-propre.

Pour que la tragédienne et le chambellan, qui était décidé à passer par tout ce que voudrait son Égérie, pussent convoler, il fallait rompre le mariage nº 1 et faire proclamer le divorce au profit de la femme, libre en ce cas de s’unir à l’époux de son choix, nº 2. La loi ne permettait de prononcer ce divorce que si le mari s’était rendu coupable de graves sévices, ou en cas «d’habitudes de débauche et d’adultère dûment constaté».

Stieber connaissait la Hagen pour l’avoir vue chez son beau-père, l’ex-acteur; sachant quels étaient ses désirs, il lui offrit son concours, à la condition que le chambellan de S... le garantirait contre tous les désagréments pouvant résulter de la petite mission extra-officielle qu’il allait remplir.

Ce que Stieber avait prévu arriva.

Non seulement le chambellan lui donna l’assurance qu’il pourrait agir à sa guise avec l’autorisation et l’approbation de ses chefs, mais, en cas de réussite, il lui promit sa protection toute-puissante.

C’était tout ce que le policier demandait.

Aussitôt il se mit en campagne.

M. von Oven, le mari congédié, vivait au jour le jour de gains au jeu, d’emprunts, avec les hauts et les bas qui dans tous les pays caractérisent la grande bohème aussi bien que la petite. Il devait certainement avoir des aventures, mais on ne lui connaissait pas de maîtresse attitrée. Quand même il en aurait eu une, cela n’aurait guère avancé les affaires de la tragédienne, il fallait un scandale public, éclatant. C’est ce scandale qu’il s’agissait de préparer.

Il existait alors, et peut-être encore aujourd’hui, dans la dévote capitale du piétisme allemand, un certain nombre de ces matrones qui n’ont absolument rien de vénérable, et dont la haute mission consiste à rapprocher les cœurs aimants et à écarter les obstacles qu’une pruderie surannée élève encore entre des vieillards cossus, pleins de sentiments, et des jeunes créatures peu cruelles de caractère.

Parmi ces «faiseuses d’occasions» (_gelegenheitsmacherinnen_), la plus active, la plus renommée, pour l’étendue et la variété de son _répertoire_, la plus connue pour sa complaisance et l’aménité de ses relations, était, vers 1853 ou 1854, une dame Krause. C’était dans la rue Dorothée, dans un bon quartier, à deux pas des «Tilleuls», que cette prêtresse de la Vénus tarifée avait dressé ses autels. Une maison d’apparence honnête, très discrète et pas compromettante pour deux pfennings. Les banquiers en joyeuse humeur, les conseillers auliques ou intimes, que l’appât des pommes vertes ou suffisamment mûres attirait, avaient l’air de se rendre à une visite d’affaires. Quant aux «honnêtes» dames et demoiselles qui arrivaient là, le voile sur les yeux et un peu frissonnantes, elles auraient pu répondre hardiment à l’indiscret, qu’elles allaient chez leur modiste ou à une réunion de dames patronnesses. Il est vrai qu’une fois la porte franchie le tableau changeait d’aspect. On pénétrait dans un grand salon tendu de tapis persans, du tissu le plus moelleux et assez épais pour étouffer tous les chants, tous les cris, tous les _évohés_ d’une orgie. Le parquet était couvert de peaux de bêtes, ours blancs, ours des montagnes; de peaux de tigre et de panthère, constellées de mille taches. Tout autour de la pièce régnaient des divans de velours sombre, larges comme des lits, et dont la vue seule invitait à la posture horizontale. Le plafond, assez grossièrement peint, représentait une série de scènes galantes empruntées au _Décaméron_. Des lustres de cristal garnis de bougies bleues et roses pendaient de ce plafond, et un petit jet d’eau de Cologne, toujours murmurant, répandait sa fraîcheur et son parfum dans ce boudoir oriental. Quant aux autres chambres du second et du troisième étage, qu’on nous en épargne la description. Elles se ressemblaient toutes et contenaient ce qu’il faut pour être confortablement heureux--pendant quelques instants ou pendant toute une nuit.

La «clientèle» de la Krause était des plus distinguées; nulle part on n’avait plus belle occasion d’étudier sur le nu (c’est le cas de le dire) l’aristocratie, la haute finance, les grands fonctionnaires, ce que l’auteur d’un livre récent a appelé «la société de Berlin». L’armée, représentée par les officiers de la garde les plus huppés, les plus pommadés et les plus musqués, y coudoyait les dignitaires de la cour, solennels et vicieux vieillards, et les diplomates convaincus qu’en pays étranger il faut avant tout faire des études de mœurs, connaître et approfondir la femme.

La situation prospère de cette maison avait une raison d’être particulière. Tandis que les autres lieux de délices similaires ne pouvaient offrir à leurs visiteurs que des bacchantes du commun, et que la rencontre d’un «rat» du corps de ballet ou d’une actrice de province en rupture d’engagement passait pour le _non plus ultra_ d’une aventure, chez la Krause, au contraire, les visiteuses se recrutaient non pas sur le trottoir, mais parmi les «femmes honnêtes»[12], dans les rangs de la bourgeoisie et même quelquefois plus haut. Mme Krause possédait un certain petit carnet relié en maroquin vert, véritable _Almanach Gotha de la galanterie_.

[12] L’expression est de Stieber lui-même.

Comment la bonne dame s’y prenait-elle pour attirer dans son salon oriental tous ces oiseaux rares? C’était son secret professionnel. On raconte seulement que, grâce à des relations nombreuses et efficaces dans le corps médical, l’hôtesse de la Dorotheen-Strasse était au courant de tous les cas de grande fougue amoureuse que les Esculapes berlinois étaient appelés à traiter. Munie de ces précieuses adresses, l’excellente dame était assez maligne pour faire savoir à ces intéressantes agitées où elles trouveraient un prompt soulagement, grâce au concours de partenaires qui ne craignaient point de faire, à défaut de maris timorés ou insuffisants, le jeu de celles qui sentaient couler dans leurs veines ce feu ardent que Vénus communique à sa «proie» quand elle s’y est «tout entière attachée».

En dehors de ces clientes pathologiques, il y avait les «lionnes pauvres», femmes de fonctionnaires; les coquettes de la petite aristocratie sans le sou, qui ne pouvaient se passer de toilettes; il y avait enfin les dépravées et les curieuses, qui, étroitement surveillées, trop connues pour se risquer dans les restaurants ou les hôtels garnis, ne trouvaient guère que dans la discrète Dorotheen-Strasse à satisfaire leurs goûts pervertis.

La Krause entendait fort bien son métier. Celle qui avait mis une fois le pied chez elle devait renoncer à la vertu pour toujours, quand même le caprice ou le remords auraient poussé la pécheresse à imiter Madeleine dans son repentir. Si l’honnête dame se refusait par hasard à accepter un autre rendez-vous «arrangé» par la Krause, l’aimable matrone menaçait de tout dévoiler au mari ou au père. Quelques-unes voulurent payer d’audace et parlèrent avec défi des «preuves» à fournir. La Krause s’était bornée à sourire et avait tiré d’un cabas, qui ne la quittait jamais, pas plus que sa tabatière en argent et son griffon «Arlequin», une photographie où la coupable était portraiturée traits pour traits dans un costume et dans une posture qui ne permettaient aucun doute sur le genre d’occupation qui avait motivé sa présence dans la rue Dorothée. L’opération avait été faite dans un moment où la belle ne songeait certes pas à la récente invention de MM. Daguerre et Niepce. Il fallait ou céder ou verser une jolie somme pour éviter le scandale.

La police s’était à différentes reprises occupée de Mme Krause, qui avait été frappée de fortes amendes; et tout dernièrement elle avait subi une condamnation à plusieurs mois de prison pour proxénétisme, mais elle n’avait cure de ces accidents. Une heureuse étoile ou quelque autre astre plus terrestre et très puissant semblait la protéger. Jusqu’à présent elle n’avait pas payé un sou de toutes ses amendes et nul «schutzmann» ne s’était présenté pour la conduire à la maison encore plus hospitalière que la sienne du _Molkenmarkt_[13].

[13] Le Dépôt.

Aussi, grande, très grande fut la stupéfaction de la bonne dame, quand le nouveau directeur de la sûreté l’ayant fait appeler dans son cabinet, elle entendit ce fonctionnaire lui dire très tranquillement:

--Vous savez que je vous garde, et si vos amendes ne sont pas payées dans les quarante-huit heures, nous vendrons à l’encan vos beaux meubles et vos superbes tapis de la rue Dorothée.

Mme Krause se mit à pousser des cris d’orfraie, jurant qu’elle avait été condamnée injustement, qu’elle était la plus digne et la plus innocente des femmes, qu’on la ruinait.

--Mon bon commissaire, mon doux monsieur, criait-elle, dites, que faut-il faire pour vous fléchir?... Que voulez-vous? ajouta-t-elle à voix basse, et elle exhiba de son cabas un vieux portefeuille graisseux dont elle tira une bank-note.