Part 4
M. de Hinkeldey recommanda à Stieber d’arriver à établir la connivence qu’il y avait entre les communistes de Londres et certains membres influents du parti libéral allemand. M. de Hinkeldey et son chef, le baron de Manteuffel, avaient de nombreuses rancunes personnelles à satisfaire de ce côté et auraient voulu englober leurs adversaires dans quelque procès capital.
Stieber reçut des instructions détaillées; on mit à sa disposition des fonds importants, et huit jours après il s’embarquait pour Londres avec sa jeune femme.
Aussitôt arrivé dans la métropole britannique, l’agent secret se mit à l’œuvre, bien résolu, en policier de race, à forger lui-même un complot plutôt que de n’en pas découvrir. Mais il n’eut pas à se donner cette peine. Une Association redoutable et répandue dans toute l’Europe s’était en effet formée. Il ne s’agissait que d’en connaître les affiliés et en particulier ceux qui étaient en Allemagne. Stieber passa ses soirées à courir les bars, les cabarets, les tavernes où se réunissaient les ouvriers allemands. Il se rendait dans ces endroits sous des déguisements différents. Il jouait et buvait tout en discutant politique et socialisme.
Ces excursions dans le monde souterrain de la grande ville ne tardèrent pas à le conduire à son but. Au bout d’un mois, Stieber s’était lié avec un misérable ivrogne qui faisait partie de l’Association révolutionnaire et qui savait que la liste des adhérents était en dépôt chez un réfugié hessois nommé Dietz.
Pour s’emparer de cette liste, Stieber eut recours à un moyen des plus simples et qui réussit presque toujours, parce qu’il est peu compliqué: il offrit une assez forte somme à l’ivrogne dont il avait fait son camarade, s’il réussissait à lui procurer ce papier.
Le traître toucha un acompte, se procura l’empreinte de la serrure du secrétaire où Dietz enfermait sa correspondance, et s’étant introduit la nuit dans le domicile de son ami, il vola tous ses papiers et les remit à Stieber, qui attendait l’issue de l’expédition dans Hyde Park.
Il faut supposer que les communistes internationaux étaient bien imprudents pour des conspirateurs qui venaient de traverser toutes les épreuves et de recommencer les expériences de 1848. Ils n’avaient même pas eu la précaution de s’inscrire sous des pseudonymes ou sous des noms chiffrés! Pour les affiliés qui habitaient Londres, la découverte du policier prussien était sans péril; pour ceux-là l’hospitalité britannique était inviolable, la loi ne reconnaissait pas le délit qui pouvait leur être imputé. Il n’en était pas de même pour les socialistes fixés à Paris ou en Allemagne et dont la participation aux menées révolutionnaires avait été signalée.
Aussi, peu de jours après l’expédition nocturne chez le secrétaire de l’Association communiste, des arrestations nombreuses furent opérées à Leipzig, à Berlin et surtout à Cologne. Cette ville était un des foyers de l’agitation révolutionnaire. Après une longue et laborieuse instruction, les inculpés furent traduits devant la haute cour de Berlin sous l’accusation de haute trahison. Il serait oiseux de rappeler ici les péripéties des débats qui s’engagèrent devant la juridiction qu’une loi spéciale venait d’établir. Bornons-nous à signaler les principaux points de l’accusation. Cette Association communiste internationale datait de 1847; c’est à cette époque que fut élu le comité dirigeant installé à Londres. Les différentes révolutions qui ont marqué la célèbre année 1848 ont été préparées par le comité de Londres, et s’il faut en croire le rapport rédigé par Stieber, rapport qui servit au procureur général pour établir son acte d’accusation, la main du conseil des Dix se retrouverait dans la plupart des drames qui ont ensanglanté alors les rues de toutes les capitales de l’Europe.
Le programme avéré de l’Association, raconte Stieber dans ses _Mémoires_, préconisait la chute du régime bourgeois et l’établissement de la suprématie politique du prolétariat qui devait arracher le capital à la bourgeoisie, centraliser entre les mains de l’État-prolétaire tous les instruments de production, de façon à rendre l’ouvrier maître du terrain. Pour atteindre ce but, on demandait l’expropriation de toutes les propriétés foncières et l’emploi des revenus des communes aux dépenses publiques; un impôt progressif très fort; la suppression du droit d’héritage; la centralisation du crédit entre les mains de l’État par la création d’une banque nationale, avec monopole exclusif; la concentration par l’État de tous les moyens de transport, l’augmentation des ateliers nationaux, la multiplication des instruments de travail; le défrichement et la culture des terres d’après un plan combiné d’avance; et enfin l’établissement du travail obligatoire et la création «d’armées industrielles».
Dans une proclamation lancée en février 1848, au début de la tourmente, le comité déclarait que lorsque, grâce à ces mesures, les différences de classes auraient disparu et que la production tout entière serait concentrée entre les mains des associations formées par les agglomérations d’individus, les pouvoirs publics perdaient leur caractère politique. La société bourgeoise avec ses classes et ses intérêts contradictoires serait remplacée par une association où la prospérité de l’individu serait intimement et véritablement solidaire de la prospérité générale.
Cette définition nuageuse prouve assez que des Allemands plus ou moins métaphysiciens étaient à la tête du comité, et qu’ils tenaient la plume lorsqu’il s’agissait de lancer des programmes et des proclamations.
Rendons aux socialistes internationaux cette justice qu’ils ont marché avec le temps et que le programme de l’autre Internationale, plus moderne, qui fut créée lors de l’Exposition de 1861, est autrement net, pratique et surtout clair. Il est vrai que ses rédacteurs ne furent pas des _Doktoren_ et des _Professoren_ d’outre-Rhin, mais trois vrais Parisiens, dont l’un est aujourd’hui sénateur, tandis que le second cherche des annonces d’émission et des mensualités financières sous le péristyle de la Bourse. Le troisième a repris bravement son métier d’arpenteur.
Les individus découverts par Stieber étaient surtout des Allemands. Le principal coupable, selon le policier, était Charles Marx, mort l’an dernier, et que ses disciples regardent comme le patriarche du socialisme allemand. Charles Marx n’était alors guère connu du public. Un cercle de lecteurs très restreint avait goûté ses rares qualités d’écrivain économiste. Au lieu de prêcher ouvertement le bouleversement social, il conspirait à «huis clos»; sa belle barbe blanche devenue légendaire était d’un blond fauve, et des quatre gracieuses filles qui firent sensation dans une ville thermale des Pyrénées, après la Commune de 1871, deux n’étaient pas encore nées et les deux premières étaient au maillot.
Outre Marx, Stieber dénonça le fils d’un riche fabricant de la province rhénane, Engels; un ancien lieutenant de la garde prussienne, E. Willich, et un étudiant, Charles Schapper, comme exerçant une influence prépondérante sur l’Association.
Des dissentiments graves séparaient cependant les quatre chefs. Tandis que le théoricien Marx et le quasi-millionnaire Engels étaient pour la modération et les moyens termes, l’ex-lieutenant et le _student_ repoussaient toutes les concessions et demandaient le communisme, comme M. le duc de Broglie devait plus tard réclamer le régime parlementaire dans «toute sa beauté».
Marx et Engels, qui n’étaient pas ouvertement compromis, avaient installé une direction conforme à leurs vues à Cologne, tandis que les exaltés et les enragés se cantonnaient prudemment à Londres.
Les papiers que Stieber avait fait voler établirent que l’_Association_ avait créé des sections à Berlin, Brunswick, Hambourg, Francfort, Leipzig, Stuttgart, Cologne, Bruxelles, Verviers, Liège, Paris, Lyon, Marseille, Dijon, Genève, Saint-Gall, La Chaux-de-Fonds, Berne, Lausanne, Strasbourg, Valenciennes, Metz, Bâle, Londres, Alger, New-York, Philadelphie. Disons en passant que les sections françaises appartenaient à la fraction extrême et exaltée, dirigée par le lieutenant Willich et l’étudiant Schapper.
* * * * *
Une quinzaine de jours après l’enlèvement des papiers de l’Association communiste, Stieber reçut l’ordre de se rendre à l’hôtel de l’ambassade de Prusse. Il y fut reçu par l’ambassadeur en personne, le célèbre savant Josias de Bunsen, un rêveur qui tâchait d’accorder les artifices de la diplomatie avec la candeur de ses aperçus.
M. de Bunsen reçut Stieber avec une froideur polie. Évidemment il voulait tenir à distance le policier que les obligations de sa charge le contraignaient de recevoir.
M. l’ambassadeur était en robe de chambre, coiffé d’une belle calotte grecque, devant sa table de travail, absorbé par la comparaison de deux calculs de Newton et de Malebranche sur le même problème, dont il s’efforçait de trouver la moyenne.
Dépité d’être dérangé par l’entrée du policier, M. Josias de Bunsen n’ôta pas sa calotte et n’invita pas le nouveau venu à s’asseoir. Il leva sa grosse tête bouffie et imberbe, dont l’expression était relevée par un pli sardonique des lèvres:
--Monsieur, fit-il d’un ton concis et sec, je suis chargé de vous donner lecture d’une note que m’a apportée le dernier courrier et qui vous concerne tout particulièrement. Voyez d’abord si nous sommes bien seuls, ajouta le diplomate du même ton dont il eût parlé à son domestique.
Stieber regarda derrière la porte, il souleva même les rideaux des fenêtres et indiqua du geste qu’aucune indiscrétion n’était à craindre.
M. Josias de Bunsen s’était renversé dans son fauteuil; il tenait à la main un papier de grand format, revêtu d’un sceau, qu’il avait pris sur la tablette de son secrétaire, encombré de manuscrits, de lettres et de livres; puis, il se mit à lire:
«Aussitôt après avoir pris connaissance du présent ordre, le _Polizeirath_ Stieber quittera Londres pour se rendre à Paris. Il se mettra en communication, par l’intermédiaire de l’ambassade de Prusse, avec le préfet de police Carlier. Il lui communiquera tout le dossier relatif aux socialistes français, dont la participation à la Société communiste internationale a été établie, grâce à l’enlèvement des papiers de l’Association. Le _Polizeirath_ Stieber donnera au préfet de police tous les renseignements et tout le concours qui pourraient lui être réclamés; il s’efforcera de gagner la reconnaissance et la confiance des fonctionnaires français, de façon à être complètement, ou du moins aussi complètement que possible, initié aux agissements actuels de la police française.
«En effet, le but de la mission très importante et très confidentielle dont l’agent Stieber est chargé est double. _En apparence_, le voyage à Paris doit être motivé, aux yeux des autorités françaises, uniquement par le désir de préserver Paris et les grandes villes de la République des horreurs d’un attentat communiste. Le _Polizeirath_ Stieber ne négligera aucune occasion d’insister sur les mobiles désintéressés du gouvernement royal de Prusse, qui, dans l’intérêt seulement de la grande cause de l’ordre et de la conservation sociale, croit devoir communiquer à la police française des indications et des documents de nature à faciliter à M. Carlier l’accomplissement de sa tâche. C’est là un échange mutuel de services que les gouvernements conservateurs se doivent, et le gouvernement royal est convaincu qu’à l’occasion les ministres du prince-président n’agiraient pas autrement à son égard.
«Mais, _en réalité_, l’agent Stieber, et c’est là le _but secret_ et le plus important de sa mission, doit tâcher de se renseigner sûrement au sujet des préparatifs du coup d’État, dont chacun parle, et au sujet des chances de réussite qu’offre une semblable entreprise. Il ne négligera aucun moyen d’éclairer et de renseigner de la façon indiquée le gouvernement royal, qui s’en remet à son habileté, à son esprit fertile en ressources et au parti qu’il saura tirer de la reconnaissance des autorités françaises pour les révélations qui leur seront fournies par lui.
«Le _Polizeirath_ Stieber devra en même temps s’assurer, avant son départ de Paris, s’il n’y aurait pas possibilité de gagner dans l’entourage immédiat du prince-président une personne, homme ou femme, disposée à tenir le gouvernement royal au courant des faits et gestes et, si possible, des intentions probables du prince Louis-Napoléon et de ses conseillers habituels les plus intimes. Il faudrait naturellement que cette personne fût placée par sa position de manière à demeurer en contact permanent avec le prince, de façon que, malgré la discrétion et l’esprit de dissimulation que l’on vante chez celui-ci, il n’ait aucun secret qui, dans un bref délai, ne soit connu par notre correspondant. Le mieux serait de trouver un haut fonctionnaire ou un membre de la nombreuse famille du président. Là-dessus également, le gouvernement royal s’en remet à l’habileté et à l’expérience du sieur Stieber.
«L’ambassade prussienne, à Paris, lui remettra les fonds nécessaires pour l’accomplissement de sa double mission et les instructions complémentaires dont il pourrait avoir besoin.
«Signé:
«_Le président du ministère royal d’État_,
«VON MANTEUFFEL.»
--Il y a encore trois lignes, ajouta M. Josias de Bunsen en ôtant sa calotte et se levant tout droit... Vous voyez de quelle main elles sont écrites:
«J’approuve expressément la note ci-dessus, et je recommande spécialement à Stieber de s’y conformer en tous points. La place du directeur de la sûreté à Berlin est vacante; je la lui réserve pour récompenser son zèle et son dévouement, sur lesquels je compte.
«F. W. R. (FRÉDÉRIC-GUILLAUME, _rex_.)»
--Vous avez bien compris et tout retenu, monsieur? fit l’ambassadeur.
Stieber s’inclina en signe d’acquiescement.
--Êtes-vous prêt à partir?
--Aujourd’hui même, Excellence.
Stieber demeurait toujours à sa place, bien que du geste l’ambassadeur l’eût congédié.
--Ah! il vous faut de l’argent?
--Nullement, Excellence, mes fonds suffisent amplement pour le voyage, et puisqu’un crédit m’est ouvert à l’ambassade de Paris...
--Eh bien, alors?
Et le regard du diplomate semblait dire: «Pourquoi ne partez-vous pas?»
--Dans l’instruction que Votre Excellence vient de me lire, reprit Stieber, il m’est enjoint de découvrir soit un haut fonctionnaire, soit une personne de la famille du président capable de servir de correspondant au gouvernement royal. Eh bien! que Votre Excellence me permette de lui faire remarquer qu’Elle pourrait me faciliter grandement ma tâche sous ce rapport...
--Vraiment, je voudrais savoir de quelle manière?
--Votre Excellence est en relations suivies avec la famille W... Elle connaît tout particulièrement le capitaine W..., dont le frère a épousé une Bonaparte. La fille de cette dame porte le nom de son aïeule Lætitia, et elle a, dit-on, la beauté radieuse de la mère du grand Napoléon. De plus, la princesse Lætitia est une artiste: elle compose des vers, elle peint, elle chante... Elle s’est mariée, il n’y a pas longtemps, à un gentilhomme wurtembergeois assez pauvre, mais le ménage compte beaucoup sur le cousin de l’Élysée. Louis-Napoléon, à ce que l’on prétend, n’est pas insensible aux charmes de sa belle parente, et, même en admettant que les mauvaises langues aient tort, il est certain que la princesse Lætitia, ou plutôt Mme de X..., a ses entrées grandes et petites à l’Élysée, sans compter qu’elle est en fort bons termes avec plusieurs chefs du parti avancé...
Stieber s’arrêta, comme s’il attendait une réponse ou une observation.
--C’est parfaitement exact, fit l’ambassadeur. La princesse Lætitia de W..., aujourd’hui baronne de X..., est une jeune personne d’une beauté rare et d’une instruction hors ligne. Mais, en quoi peut-elle vous intéresser?
--Je crois, Excellence, que Mme de X... pourrait être la personne désirée par M. de Manteuffel, et que son concours serait fort utile et fort précieux. En tout cas, je crois de mon devoir d’essayer auprès d’elle une tentative, si toutefois Votre Excellence veut bien me munir d’une recommandation.
--Oh! non, ce n’est pas possible!
--Je ne demande pas à être présenté à Mme de X... sous mon nom personnel et pour ce que je suis réellement, ce serait de l’indiscrétion, et, de plus, inutile. Mais Mme de X..., qui n’a aucune raison de recevoir l’agent Stieber, fera certainement bon accueil à un gentilhomme poméranien ou westphalien attaché à la légation royale de Londres et se présentant sous les auspices d’un célèbre savant et d’un grand diplomate, d’un ami de la famille...
M. de Bunsen avait écouté Stieber avec une irritation croissante:
--Sortez, monsieur, cria-t-il en étendant le bras, sortez, je ne comprends pas que vous osiez me faire une telle proposition!
Froidement et d’un ton décidé, Stieber montra le papier revêtu du sceau officiel.
--C’était pour le service du roi, fit-il.
M. de Bunsen s’affaissa; il parut sentir tout le poids du reproche.
--C’est bien, c’est bien, dit-il, je réfléchirai à votre proposition. A quelle heure part la malle pour Paris?
--A sept heures.
--Bien. Vous recevrez ma réponse chez vous avant cinq heures.
Stieber sortit.
--Quel malheur, s’écria le vieux savant quand il fut seul, quel malheur d’être au service d’un pays semblable, qui demande à ses agents d’être les aides de ses agents de police! Depuis Frédéric, tous les diplomates de la Prusse à l’extérieur ne sont que des policiers déguisés, des mouchards, depuis le fier ambassadeur qui espionne le monarque jusqu’au dernier secrétaire qui espionne son chef pour parvenir plus rapidement... Si je refuse la demande de cet individu, il fera un rapport contre moi, il m’accusera d’avoir négligé le service du roi, comme il dit... Ah! quel malheur!
M. Josias de Bunsen essaya de se replonger dans les lectures qu’il avait interrompues au moment de l’entrée de Stieber.
Le soir, à cinq heures, l’agent de la police secrète prussienne était en possession d’une lettre d’introduction auprès de la baronne de X..., née princesse W. M. Josias de Bunsen recommandait tout particulièrement à la parente du prince-président un de ses secrétaires de légation, M. le comte de Herstall, gentilhomme parfait et diplomate d’avenir. A la lettre était joint un passeport délivré au nom du «comte de Herstall».
Josias de Bunsen était un honnête homme, un savant diplomate sans malice, mais il tenait à sa positon, au prestige dont il était entouré, aux adulations de la haute société de Londres. Il avait obéi aux suggestions de l’agent Stieber, et il s’était résigné à prêter ses mains à cette indigne comédie pour ne pas être dénoncé lui-même.
A Paris, l’homme de confiance du ministre Manteuffel se mit à jouer son double rôle.
De la gare du Nord il se fit conduire avec sa femme et sa belle-mère dans une modeste maison meublée de la rue Montmartre. Les voyageurs s’installèrent dans un appartement de trois pièces situé au deuxième étage.
Le jour même de son arrivée, Stieber se rendit à la Préfecture de police, regardant d’un air de parfait connaisseur les allées et venues dans les innombrables couloirs et dans le labyrinthe de pièces petites et grandes du sombre bâtiment de la rue de Jérusalem. Il répondait par des clignements intelligents et des coups d’œil de reconnaissance maçonnique aux regards curieux des mouchards et aux regards investigateurs des sergents de ville qui se tenaient partout, attendant des ordres. Après avoir demandé son chemin une douzaine de fois sinon plus, l’envoyé de la police prussienne arriva enfin à une grande antichambre tendue de vert, sévèrement meublée et gardée par deux huissiers à chaîne d’argent assis derrière leurs bureaux. Il remit sa carte à l’un d’eux.
--Ah! bien, monsieur, fit le cerbère, qui avait pris d’abord un air solennel et gourmé et qui souriait maintenant d’une façon très aimable... M. le préfet a donné l’ordre de vous introduire immédiatement; il vous attend.
Au moment où l’huissier posait la main sur la poignée de la porte du cabinet préfectoral, un jeune homme de vingt-cinq ans environ, élégamment vêtu, très blond, très élancé, très souple, entra en sautillant comme quelqu’un qui paraissait être là chez lui.
--Le préfet y est-il? demanda-t-il à l’huissier avec un léger accent allemand.
--Oui, monsieur Albert, mais il faut laisser passer d’abord monsieur, qui est attendu.
--C’est bien, c’est bien, dit le jeune homme, j’attendrai. Et il prit place sur une banquette.
La conférence entre le préfet Carlier et l’agent de la police prussienne fut longue. Le préfet, habitué aux communications, révélations et dénonciations qui, depuis les journées de Juin, pleuvaient rue de Jérusalem, se montra d’abord assez sceptique; mais lorsque Stieber l’eut mis au courant et lui eut montré les pièces originales, notamment les registres enlevés nuitamment dans le bureau du secrétaire de Dietz; lorsque l’affiliation d’un certain nombre de membres influents du parti socialiste français fut établie, M. Carlier ne voulut pas jouer plus longtemps au saint Thomas. Il était convaincu.
--Tous mes compliments, cher monsieur, dit-il en tendant ses deux mains au policier prussien, tous mes compliments! Voici une campagne bien menée, et je voudrais que nous eussions ici beaucoup de collaborateurs de votre force. Encore une fois, je vous félicite, vous allez nous permettre de faire un joli coup de filet, sans compter l’effet que produira cette révélation dans les journaux. Elle va venir à point...
Le préfet se retint, de crainte d’en dire trop.
--Je vais, reprit-il, relever les noms des principaux meneurs... Voyons: Cheraval... Il y a longtemps que nous le surveillons, celui-là. Il a été élu député en 1848, et il est devenu tout à fait rouge. La rage de n’avoir pas été renommé en 1849 l’a jeté dans le parti extrême! Il est de bonne prise...
Le préfet continua à parcourir la liste:
--Mais je vois beaucoup de noms allemands... Vous êtes sûr que ces gens-là habitent Paris?
--Sans doute, puisque leurs adresses sont indiquées en marge; du reste, rien de plus facile que de le vérifier.
--Vous avez raison... Tiens, mais au fait je crois que la personne qui pourrait le mieux nous informer n’est pas loin. C’est un de vos compatriotes, un jeune littérateur. Il nous traduit quelquefois des pièces ou des rapports. En moins d’un an, il est arrivé à connaître toute la colonie allemande de Paris, et, chaque fois que nous avons besoin de renseignements sur un de ses compatriotes, il arrive à nous les fournir mieux et plus vite que l’agent le plus roué.
Le préfet avait frappé sur un timbre.
A cet appel, l’huissier parut.
--M. Albert est-il là? demanda M. Carlier.
--Non, monsieur le préfet, il est venu ce matin; mais, voyant que M. le préfet était occupé, il est parti, promettant de revenir avant six heures.
--Bien; vous le ferez entrer de suite.
Et s’adressant à Stieber:
--Soyez assez bon, dit-il, pour me laisser ces papiers.
--Certainement, répondit l’envoyé de la police prussienne.
--Je compte, monsieur, que vous me ferez le plaisir de déjeuner avec moi demain, ajouta M. Carlier, nous causerons à l’aise des mesures qu’il importe de prendre. Votre concours nous sera très nécessaire.
Stieber put à peine dissimuler sa satisfaction.
* * * * *