La police secrète prussienne

Part 6

Chapter 63,736 wordsPublic domain

--Tenez, voulez-vous vous charger de remettre ces cinquante thalers aux pauvres... je ne vous en demanderai pas de reçu... Mon bon monsieur le commissaire, vous les donnerez quand et à qui vous voudrez... faut-il encore en mettre cinquante, demanda-t-elle en poussant un gros soupir... Je ne suis pas riche, mais pour faire le bien, je me saignerais à blanc... et que personne n’en sache rien! Cela restera entre vous et moi, mon bon commissaire.

Stieber fit de la main un geste de refus.

--Eh bien, soit, dit-il, je veux bien encore une fois intercéder pour vous et vous accorder un sursis, mais vous exécuterez de point en point mes instructions.

--C’est entendu, cher monsieur le commissaire; à vos ordres; tout ce que vous voudrez, fit la Krause en réintégrant prestement dans le portefeuille les deux bank-notes.

--Vous allez réunir chez vous demain soir une douzaine de «vos clientes», dit Stieber; vous les choisirez parmi les plus volcaniques,--celles qui se prêtent le mieux à toutes les fantaisies, même les plus risquées... Réfléchissez, pouvez-vous convoquer votre monde pour demain?

La Krause eut un mouvement d’orgueil:

--Pour ce soir s’il le faut, monsieur le commissaire, dit-elle en tirant de sa poche un paquet qui ressemblait à un jeu de cartes, mais qui n’était qu’une collection de photographies. Elle les étala devant Stieber sur la table recouverte du tapis administratif.

--Comment? la femme du Justizrath[14] de H...! La fille de Z..., le banquier! Madame la doctoresse R..., une mère de famille qui a quatre enfants! Qu’est-ce que cette plaisanterie?

[14] Conseiller de justice.

--Ce n’est pas une plaisanterie, mon bon monsieur le commissaire: je vous jure sur la tête d’«Arlequin», que j’aime comme mon enfant, je vous jure que toutes ces dames sont mes clientes...

--Tiens... c’est bon à savoir à l’occasion, pensa Stieber. Puis, tout haut, il répondit: Pour ce qui est du choix, je m’en remets à votre expérience. Vous veillerez à ce que le champagne ne manque pas et qu’on fasse flamber un punch où le rhum domine tout à fait. Ne vous inquiétez pas de la dépense, vous présenterez votre note ici le lendemain. Ne ménagez rien, une orgie complète!

--Bien, monsieur le commissaire, bien; et à quelle heure viendrez-vous avec vos amis?

--Ne dites donc pas de bêtises... La fête n’est pas pour moi; vous saurez demain pour qui je la commande. On arrivera vers neuf heures du soir.

--C’est fort bien, mon bon commissaire; vous serez obéi de point en point. Je vais immédiatement me mettre à la recherche de mes tourterelles pour demain.

A peine la Krause, portant l’éternel «Arlequin» sous son bras, se fut-elle éloignée, que sur un signe de Stieber l’huissier introduisit un individu de trente à trente-cinq ans, d’une figure trop jolie, trop efféminée pour plaire, frisé comme un caniche, pommadé, sentant le musc et tiré à quatre épingles. Ce dandy tenait entre ses mains gantées un jonc à pomme d’or; un monocle fixé artistement sous l’arcade sourcillière de gauche achevait de donner à sa physionomie le cachet «petit crevé» le plus prononcé.

--Monsieur le baron, fit Stieber, M. le directeur général de la police a reçu la demande d’augmentation que vous lui avez adressée; mais je ne dois pas vous cacher que Son Excellence ne paraît pas disposée favorablement en votre faveur.

--Et pourquoi, monsieur? fit le dandy en affectant de parler du nez et en mangeant les pronoms et les adverbes selon la mode élégante des dandys berlinois. Qu’ai-je pu faire?

--Rien, justement, monsieur le baron; on se plaint que vous ne fassiez rien! Vous devez fréquenter les réunions de la société, les bals, les concerts et les soirées diplomatiques, où vous avez vos petites et grandes entrées, grâce au nom que vous portez. On vous rembourse tous vos frais, on vous permet de vivre sur un certain pied, on vous fait une pension... et vous n’adressez pas seulement un rapport par mois!... Et cela, pourquoi? Parce que, au lieu de remplir votre mission, d’être partout afin de nous tenir au courant de ce qui se dit et se chuchote, vous vous êtes sottement amouraché d’une intrigante, qui vous prend tout votre temps et qui mange tout votre... pardon... notre argent...

--Ah! fit l’espion homme du monde, ah! savez... Irma... divine créature... divine... étonnante, parole d’honneur!... soyez tranquille, durera pas... Dans quinze jours, séparation amiable... alors tout à vous... service avant tout!... Vous le jure!

--Je suis enchanté, monsieur le baron, de cette promesse, et j’espère que lorsque Son Excellence apprendra vos dispositions, dont je lui ferai part, elle consentira à accorder au moins une partie de ce que vous demandez... seulement j’y mets une condition...

--Laquelle... laquelle?... accepte d’avance... parole d’honneur!

--Vous connaissez M. van Owen?

--Si je connais van Owen!... mon meilleur ami... ancien camarade de régiment... a fait bêtise... épousé la Hagen... y pense toujours... pauvre garçon!

--Eh bien! puisque vous êtes son ami, il faut le distraire, lui faire oublier ses chagrins conjugaux... Que diriez-vous d’un grand dîner chez Hiller pour demain?

--Parfait... parfait!...

--Ensuite un tour au cirque?

--Bonne idée... bonne idée!

--Et ensuite une visite chez Mme Krause de la Dorotheen-Strasse... Hein! que pensez-vous de ce programme?

--Très joli... fort complet... sur l’honneur! mais je crains que van Owen ne veuille pas...

--Il faut qu’il le veuille, il faut que vous l’y décidiez, monsieur le baron... votre augmentation en dépend...

--On fera son possible. Mais l’argent... hé!... suis sans le sou.

--Ne vous inquiétez pas. Voici pour les premières dépenses. Et Stieber remit un rouleau de frédérics d’or au «baron», qui le fit glisser dans la poche de son pantalon.

* * * * *

Le lendemain soir, chez la Krause, les volets étant clos, les rideaux et doubles rideaux tirés, le salon aux tapis persans présentait un aspect fort animé. Une douzaine de jeunes femmes, la plupart assez belles, le corsage entr’ouvert, les traits en feu, étaient étendues mollement sur les divans et vidaient des coupes de vin de Champagne que remplissaient des cavaliers servants on ne peut plus empressés.

Il y avait là des échantillons nombreux et divers de la race germanique: de grandes créatures, hautes en chair, d’une taille qui aurait enthousiasmé un sergent recruteur des grenadiers de Potsdam et dont les traits n’avaient plus rien de féminin; des maigres, sentimentales, mièvres et intéressantes, avec les cheveux d’un blond pâle, d’un blond scandinave, qui entouraient, comme une auréole, une figure pâlie de désirs; des petites filles boulottes et replètes, semblables à des poupées abondamment garnies de son.

L’orgie n’était qu’à son début; mais lorsque vers dix heures le «baron», que nous avons vu en conférence avec le chef de la sûreté, fit son entrée avec M. van Owen et deux autres amis, les choses prirent immédiatement une tournure plus animée. Ces messieurs étaient abominablement gris. Le «baron» avait bien fait les choses, et presque tout le rouleau y avait passé.

M. van Owen, le mari de la tragédienne, était un homme de quarante ans environ, à l’allure militaire, et qui devait être de manières assez distinguées lorsqu’il n’avait pas bu. Mais ce soir-là, il avait de la peine à se tenir. Le «baron», qui connaissait les autres convives, le présenta. Il y avait un capitaine de la garde, un Landrath (sous-préfet) en congé et deux «candidats» (aspirants pasteurs), qui évidemment préludaient à l’exercice de leur saint ministère. La connaissance une fois faite, le «baron» proposa d’allumer un punch monstre; et comme si ce désir eût été prévu, deux petits grooms attachés à l’établissement apportèrent un immense bol, grand comme une baignoire, où la boisson était déjà préparée. Il ne restait qu’à la faire flamber. Les lueurs bleues et rougeâtres qui emplissaient le salon et se reflétaient dans les glaces arrachèrent des exclamations à quelques-unes de ces dames. «Que c’est beau, que c’est beau!»

Une idée vint alors au «baron».

--Ce serait bien plus beau encore, dit-il, si on éteignait les lustres!

--Oui, oui, répondit-on de toutes parts.

Les deux candidats en théologie grimpèrent sur des chaises, et bientôt après le salon ne fut plus éclairé que par les lueurs bleuâtres qui voltigeaient au-dessus du bassin de simili-argent contenant la boisson alcoolique.

Le baron procéda à une première distribution de punch; les dames s’écrièrent avec une grimace que c’était «trop fort». Mais elles burent tout de même.

Le baron était en veine. Il fit une autre proposition. Il demanda à deux de ces dames, qu’il connaissait au point de les appeler par leur petit nom, de donner à l’honorable société une «petite séance», en reproduisant un groupe académique que l’on venait d’envoyer au Musée et qui faisait fureur et scandale. Cela représentait _l’Amour et l’Amitié_.

Les deux dames--l’une appartenait à la catégorie des athlètes et l’autre à celle des blondes mièvres--ne se firent pas prier bien longtemps. Dépouillées de tous leurs atours, ajustements et colifichets, elles se montrèrent sans le plus léger voile, reproduisant fidèlement le groupe académique. Cela leur valut des bravos et des compliments.

--A la bonne heure, fit le baron... en faisant circuler de nouveaux verres de punch, voilà qui est bien... Vrai... tout le monde ne pourrait pas en montrer autant... Hé! hé!

Une toute jeune femme, très brune, très grassouillette, sur laquelle le champagne et le punch avaient visiblement opéré, s’avança vers l’espion:

--Qu’est-ce qu’il dit ce baron sans le sou?... ce pleutre... nous ne pourrions pas en montrer autant que ces chiffes... Tiens, regarde donc... regarde donc... mais regarde donc...

Et pour bien convaincre de mensonge l’audacieux qui paraissait douter de l’authenticité de ses charmes, à chaque «regarde donc», la petite brune enlevait et jetait au hasard un objet faisant partie de son costume. Robe, jupons et le reste, tout y passa.

Le baron présenta ses excuses.

--Pas voulu parler de vous..., fit-il, tout est vrai ici!... Voyez, messieurs... aussi ferme que mur de forteresse... pourrait résister aux bombes! pas voulu parler de vous, belle enfant!

--De qui, de qui avez-vous voulu parler, de qui? demandèrent les autres dames, dont les yeux émerillonnés avaient des lueurs de phosphore... Est-ce de moi? est-ce de moi? Et toutes imitèrent l’exemple de la petite brune. En moins de cinq minutes, un véritable vestiaire s’était amoncelé dans un des coins du salon, et toutes, Caroline, Henriette, Hélène, Juliette, Lina, avaient le droit d’ambitionner un seul nom, celui d’Ève, puisqu’elles portaient toutes le costume sommaire de la compagne d’Adam.

Un tel spectacle ne pouvait laisser froids les habitués du bazar de Mme Krause. Que diable! on n’est pas «de bois». Van Owen lui-même, qui paraissait d’abord taciturne et morose, et n’avait pas prononcé une seule parole, se dérida; il s’en prit à la petite brune replète.

Seul le capitaine de la garde regardait le tableau en philosophe impassible, le cigare à la bouche, en achevant de vider une bouteille de vin de Champagne déposée à côté de lui.

Quelqu’un proposa de danser. Le Landrath se mit au piano et attaqua une valse viennoise de Lanner, le rival du vieux Strauss.

--Halte! fit le «baron» quand les couples commencèrent à tourner, halte!... une proposition... ces dames en costume naturel... adorables!... nous autres pouvons pas garder vêtements... impossible, sur l’honneur... impossible! Propose que nous dansions en costume naturel... nouvelle danse... quadrille des Sauvages...

--Nous garderons nos bottes et nos lorgnons, s’écria l’un des candidats en théologie.

Cette proposition fut acceptée à l’unanimité.

Bientôt le quadrille des Sauvages fut organisé, le vestiaire des hommes établi en face du vestiaire des dames, et les couples se firent vis-à-vis. Van Owen s’était décidément apprivoisé; il regardait tendrement la blonde, dont il entourait de son bras nu le corps à la peau rosée et douce.

--Allons, en place, première figure!... fit le «baron».

Le Landrath attaqua un quadrille parisien. D’abord on dansa avec une gravité affectée, comme dans un salon collet-monté, à une soirée de contrat. Les dames feignant de ramasser leurs robes absentes s’inclinaient en faisant la révérence, les messieurs exécutaient gravement et en mesure les pas, contre-pas et entrechats que leur maître à danser leur avait enseignés. L’effet de ces balancements, de ces échanges de révérences, de ces croisés, de ces pirouettes, était des plus comiques, étant donné le costume très sommaire des danseurs. Mais peu à peu, de part et d’autre, on commençait à sentir la griserie de l’orgie; on marquait les figures avec plus d’animation; le cérémonial raide et prétentieux fut remplacé par le plus grand laisser-aller; à la fin, les règles du quadrille furent complètement méconnues, danseurs et danseuses s’enlacèrent comme dans une ronde de démons. Les flammes ravivées du punch éclairaient comme de grands jets électriques cette scène, qu’un peintre aurait pu intituler «l’Apothéose de la luxure», lorsque les portières se soulevèrent et une voix formidable fit entendre ces mots: «Que personne ne bouge!»

En même temps Mme Krause apparut en gesticulant, suivie de son «Arlequin», qui poussait des aboiements aigus:

--La police! la police! criait-elle, oh! quel malheur!

Un des agents imposa silence à la vieille; on fit passer les dames à gauche et les hommes à droite, et lorsque ceux-ci furent habillés, ils durent donner leurs noms, adresses et qualités.

Assis devant un guéridon, Stieber verbalisait.

Un mois après, Mme de Hagen obtenait son divorce, et un an plus tard, elle épousait son chambellan, qui tint sa promesse et fit le plus grand éloge de Stieber dans son clan.

A partir de ce moment, le chef de la sûreté n’eut plus à lutter contre les hostilités qui avaient entravé sa carrière au début.

Quant à M. van Owen, on ignora ce qu’il était devenu.

Le directeur de la police générale, M. de Hinkeldey, avait eu l’art de capter la confiance du roi.

L’éclat de sa position auprès du souverain excitait l’envie et la jalousie d’une foule d’autres courtisans. Les adversaires les plus violents du directeur général de la police étaient les membres du parti féodal _pur_.

Cependant le ministère alors aux affaires en Prusse, avec M. de Manteuffel pour président du conseil, était suffisamment réactionnaire; il avait habilement escamoté une à une toutes les conquêtes de 1848, toutes les garanties que la Constitution de 1830, dite «charte Waldeck», avait assurées à la liberté de la presse et à la liberté individuelle. Mais, tout réactionnaire qu’il fût, M. de Manteuffel maintenait la fiction constitutionnelle; il n’annihilait pas les deux Chambres, il se refusait à rétablir le roi absolu, et le seul pas qu’il fit pour retourner au système féodal, ce fut de charger les grands propriétaires de rendre la justice sur leurs terres dans les cas de simple police.

Ce n’était pas assez aux yeux des seigneurs, qui avaient désiré rétablir la suprématie absolue de la noblesse et faire revivre les traditions du moyen âge dans toute leur primitive candeur.

La reine Élisabeth,--l’épouse mystique beaucoup plus que réelle du roi,--favorisait ces tendances ultra-réactionnaires et encourageait toutes les conspirations dirigées contre le ministère et la plupart des hauts fonctionnaires accusés de libéralisme.

M. de Hinkeldey était surtout «visé» par les «féodaux». On savait qu’il conférait tous les jours avec le roi, soit dans le petit salon tendu de damas jaune et orné de la statue de Frédéric le Grand, au château de Berlin, soit à Potsdam, dont le roi préférait de beaucoup le séjour à celui de la capitale. Sa Majesté se faisait raconter par le menu les petits scandales, les histoires de tripots et d’alcôves, les aventures croustillantes dont la police était appelée à s’occuper. Le roi, qui méritait de plus en plus le sobriquet de «Fritz-Champagne», que le peuple lui avait donné, était toujours de fort belle humeur quand M. de Hinkeldey arrivait avec son bagage d’anecdotes et d’indiscrétions piquantes. Tout en écoutant le grand chef de la police, Frédéric-Guillaume prenait du thé, mais un thé fortement étendu de rhum de la Jamaïque et «d’arrac»; et, à chaque historiette qui lui était contée, sa belle humeur augmentait; il lâchait des mots de plus en plus risqués, il se livrait à des éclats de rire qui ébranlaient les murs du palais. Parfois ces éclats de rire duraient plus longtemps que ne le comportaient des accès de gaieté chez un homme tout à fait sain d’esprit. Ils se terminaient par un hoquet et des contorsions qui pouvaient faire prévoir déjà alors quelque fâcheuse catastrophe.

IV

M. de Hinkeldey gagne la confiance du roi.--Le ministère Manteuffel et la coterie réactionnaire.--Goût du roi pour les histoires piquantes.--Petites manœuvres de l’Autriche à Francfort.--Où M. de Bismarck commence à se faire connaître.--La Prusse veut prendre sa revanche d’Olmütz.--M. et Mme de Bismarck.--Le représentant de la Prusse enseigne la politesse au représentant de l’Autriche.--La police de M. de Bismarck et celle de M. Prokesch-Osten.--Comment M. de Bismarck s’empara de la correspondance de M. Prokesch-Osten.--Le peu de popularité du représentant de la Prusse à Francfort.--Vol de dépêches commis par le lieutenant Teschen.--Teschen à la solde de l’ambassadeur de France.--Entrevue de Teschen avec M. Rothan.--Le roi de Prusse sur le Rhin.--Un secrétaire de l’ambassade de Russie caché dans une armoire.--Le mystérieux «prince d’Arménie».--L’agent secret Hassenkrug à Mazas.--Opinion de Stieber sur le «prince d’Arménie».

Après l’entente d’Olmütz, en 1851, l’ancienne Confédération germanique fut rétablie conformément aux traités de 1815.

Les affaires fédérales, qui, selon la tradition populaire, devaient être discutées et résolues dans un Parlement élu, étaient portées devant le _Bundesrath_ (Conseil fédéral ou Diète), siégeant à Francfort et composé de représentants diplomatiques désignés par la cour de chaque État.

Les petites principautés minuscules étaient réunies en groupes, formés de cinq ou six de ces États difficiles à percevoir sans verre grossissant.

L’Autriche s’était réservé la présidence du Conseil fédéral et elle employait toutes les ressources imaginables pour tenir la majorité dans sa main.

Le cabinet de Vienne profitait de ses relations, souvent fort intimes, avec les gouvernements des petits États pour faire nommer ambassadeurs à la Diète des gentillâtres dont les cadets, selon l’ancienne coutume, servaient dans l’armée autrichienne. Ces jeunes officiers étaient considérés comme des otages, ils répondaient des bons sentiments et des votes de leurs pères ou oncles; l’avancement et toutes les faveurs dont les débutants dans la carrière militaire sont si friands, dépendaient de l’attitude de leurs ascendants au _Bundesrath_.

Les résultats de cette politique étaient fort appréciables et la Prusse avait beaucoup de peine à combattre et à contrebalancer l’influence autrichienne.

Or, l’ambassadeur de Prusse chargé de lutter contre la politique de Vienne n’était autre qu’un gentilhomme de Poméranie, qui s’était fait remarquer à la Chambre des députés de Berlin par la fougue réactionnaire de ses discours et quelques mots très mordants à l’adresse des démocrates[15].

[15] Voici une des nombreuses anecdotes attribuées à M. de Bismarck à l’époque dont nous parlons (1849). Il siégeait dans une commission avec un des principaux orateurs de l’extrême gauche, connu par sa petite taille, M. d’Ester. Un jour, le démocrate ayant fortement déjeuné proposa à M. de Bismarck un échange de promesses portant que, si l’un ou l’autre parti, les féodaux ou les radicaux, arrivait au pouvoir, les deux contractants se garantissaient la vie sauve.--«Non, mon petit d’Ester, répondit le futur chancelier, si jamais vos amis arrivent au pouvoir, il ne vaudra plus la peine pour moi de vivre; si mes amis y arrivent, nous vous pendrons;--mais soyez tranquille, nous serons polis... jusqu’au nœud coulant!»

M. Otto de Bismarck-Schœnhausen était parti pour Francfort avec la volonté bien arrêtée de battre en brèche l’Autriche, de prendre en détail--en attendant le moment où il la prendrait en grand--la revanche pour les humiliations subies par la Prusse à Olmütz.

L’humeur batailleuse du représentant prussien se manifestait dans toutes les occasions. Dès les premières séances de la Diète, il se posa très carrément en adversaire systématique du cabinet de Vienne, et il groupa dans sa villa de la Bokenheimer-Strasse tous les éléments susceptibles d’être entraînés dans un mouvement hostile à l’Autriche.

Ces soirées de la Bokenheimer-Strasse ne tardèrent pas à devenir célèbres dans les fastes de Francfort. L’intérieur de la villa, le service, un domestique assez nombreux et vêtu de livrées somptueuses, tout cela avait fort grand air; dans les salons, au contraire, on affectait la simplicité et la cordialité, telles qu’on les célèbre dans les vieux bouquins et dans les antiques «lieder» germaniques.

Mme de Bismarck faisait les honneurs de la maison comme une bonne mère de famille allemande. Quant au «maître», il simulait toujours une gaieté sans nuages, ou une hilarité qu’il s’efforçait, souvent sans résultat, de communiquer à ses hôtes. Le buffet était abondamment pourvu, les tables de whist ou de bouillotte attendaient les amateurs.

Le premier ambassadeur autrichien, M. le comte de Thun, faisait encore assez bon ménage avec son partenaire prussien. M. de Bismarck avait, dès le début, mis son président au pas. La diplomatie autrichienne n’affectait de hauteur aristocratique que dans ses notes, elle avait des habitudes familières et même débraillées dans ses rapports avec les représentants d’États moins considérables.

C’est ainsi que, peu de temps après son arrivée à Francfort, M. de Bismarck crut devoir faire une visite au comte de Thun, président de la Diète.

C’était, il faut le dire, en plein été, par un après-midi très chaud.

Le visiteur fut introduit dans un cabinet où il trouva le comte travaillant en manches de chemise. Sans interrompre sa besogne, M. de Thun indique un siège à son collègue. Au bout de quelques instants, lorsqu’il lève le nez de dessus ses papiers, M. de Thun pousse une exclamation de surprise.

M. de Bismarck avait ôté sa redingote et son gilet; son buste de cuirassier n’était plus recouvert que par un simple plastron de toile.

--Votre Excellence a bien raison, fit en véritable pince-sans-rire M. de Bismarck; il fait si chaud, vous voyez, j’ai suivi votre exemple.

Le comte de Thun était un homme d’esprit: il prit la chose du bon côté, en rit, et depuis, malgré les dissentiments politiques, ses relations avec M. de Bismarck furent supportables.

Il n’en fut pas de même avec le comte de Prokesch-Osten, qui succéda à M. de Thun.

Le nouveau représentant de l’Autriche était d’un caractère acariâtre, d’allures cassantes; de plus, il arrivait de Constantinople, où il avait rempli les hautes fonctions «d’internonce» (ambassadeur), et où l’influence autrichienne était alors considérable.

M. de Prokesch-Osten, que l’on a pu revoir plus tard à Paris, où il se reposait sur ses lauriers, était un diplomate de l’école de Talleyrand et de Fouché, se servant indistinctement de tous les moyens et de tous les individus quand il s’agissait d’obtenir un résultat convoité.

Ennemi de la Prusse, il enrégimentait tous ceux qui avaient des griefs contre la cour de Berlin. On avait déjà signalé ses accointances avec des démocrates du plus beau rouge, des chefs de corps francs, des orateurs de l’Assemblée nationale de 1848. Ce représentant des sabreurs et des jésuites--qui régnaient alors à Vienne--devenait l’allié des proscrits, des Hecker et des Struve, lorsqu’il s’agissait de battre la Prusse en brèche.