Part 18
Une série d’articles que M. E.-A. Portalis, qui tenait surtout à singulariser son journal et à attirer l’attention quand même, au risque de faire de la politique germanophile, avait accueillis et dans lesquels M. O’Sullivan s’exprimait en termes très flatteurs et très sympathiques sur l’armée allemande, achevèrent de rendre l’Américain tout à fait suspect à l’hôtel de ville. Ce fut donc avec une très grande satisfaction qu’on lui délivra le passeport l’autorisant à quitter la grande cité assiégée sous pavillon parlementaire. A Versailles, M. O’Sullivan avait obtenu la reproduction de ses articles dans le feuilleton du _Moniteur de Versailles_, qui venait d’être créé, et grâce à ce passeport il s’était insinué d’abord dans la société du duc de Cobourg et des princes, qui faisaient leur campagne autour des tables à six de l’hôtel des Réservoirs et des guéridons de jeu du «Quinze» installés dans les appartements particuliers du duc Ernest, au premier étage des Réservoirs. C’était par cette filière que le remuant Américain était arrivé jusqu’au prince royal. Celui-ci, qui ne dédaignait pas de temps à autre de jouer un petit tour d’écolier à M. de Bismarck, n’avait rien trouvé de mieux que de placer le diplomate amateur à côté du chancelier.
L’Américain était loin de se douter des résultats fâcheux qu’aurait pour lui la faveur inespérée de la veille; il était au contraire persuadé d’avoir fait une impression très grande sur l’homme d’État allemand, il se voyait déjà appelé à collaborer aux destinées de l’Europe. Aussi fut-ce d’un pas plein d’assurance, portant haut la tête, qu’obéissant à une convocation de Stieber, il se rendit boulevard du Roi, bien persuadé qu’on allait lui confier une mission extraordinaire. Hélas! il tomba de son haut quand le conseiller intime lui enjoignit de faire ses malles et de vider le territoire de Versailles dans les vingt-quatre heures.
Il ne se priva pas du reste de protester, il invoqua ses hauts protecteurs, mais Stieber se borna à lui répondre froidement: «Invoquez Dieu le père si vous voulez, Monsieur, mais si demain à pareille heure vous êtes encore à Versailles, je vous fais enlever par mes gendarmes et conduire en Prusse, où vous passerez en conseil de guerre.» L’Américain se le tint pour dit et partit. Sa mésaventure se répandit bientôt à travers la ville, et désormais lorsqu’on apprit qu’un officier ou un fonctionnaire quelconque avait eu l’honneur d’une invitation à dîner chez le prince royal, on ne se privait pas de dire: «Encore un qui va être expulsé!»
* * * * *
Tandis que Stieber conférait avec son grand «chef», le lieutenant M. Zerniki se dirigeait d’un pas de conquérant vers l’hôtel de ville. Ce bâtiment, très spacieux, qui présente une façade de grand style au centre d’une terrasse plantée d’arbres magnifiques, contigu à la gare de la rive gauche, communique aussi par une sorte de couloir à ciel ouvert, avec l’avenue de Paris. Dans un pavillon situé à l’entrée de ce boyau, la _commandature_ prussienne avait installé un poste très nombreux ainsi que l’indiquaient les fusils disposés en faisceaux; mais cette limite franchie, on se trouvait en territoire français.
Le drapeau tricolore flottait sur le toit de l’hôtel de ville. Des appariteurs revêtus de l’uniforme municipal, le bras orné d’un brassard tricolore, veillaient aux portes de l’édifice. Ils ne laissaient pénétrer que des visiteurs ayant leur laisser-passer en règle ou justifiant de l’urgence de leur visite. Les conseillers municipaux étaient sur les dents; en dehors des affaires courantes, les incessantes réquisitions leur donnaient fort à faire. Pour éviter le contact entre l’armée allemande et les particuliers, le conseil municipal s’était chargé de répartir tous les objets que les autorités prussiennes exigeaient; ils les leur délivraient séance tenante.
La belle terrasse et la cour de l’hôtel de ville présentaient l’aspect d’un véritable capharnaüm; des denrées de toute espèce dans des sacs, dans des boîtes ou à l’air étaient amoncelées pêle-mêle. Pour donner une idée de cet assortiment, empruntons à un remarquable ouvrage plein de faits et écrit avec une véritable élévation[46], par M. Delerot, le savant traducteur des Entretiens d’_Eckermann et de Gœthe_, le relevé d’une de ces journées de réquisition pris au hasard sur le feuillet des registres de la commission _ad hoc_:
[46] _Versailles pendant l’occupation_, etc., par E. Delerot, chez Plon, 1873.
«11,000 kilogrammes de bois à brûler (pour un seul jour!), 125 grammes de cire à cacheter, 50 kilogrammes de chandelles, 500 kilogrammes de bois, 150 terrines en terre, 72 cruches moyennes, 200 kilogrammes de bougies, 500 kilogrammes de bois, pour un poste, 150 kilogrammes de charbon de terre, 100 margotins pour le roi de Prusse, 500 clous de fonte pour le prince royal, 12 manches à balai pour l’ambulance prussienne (au lycée), 2 kilogrammes de pain bis pour les menus plaisirs de Sa Majesté[47], une portière, un casier, et d’autres objets pour M. de Bismarck, 50 margotins pour M. de Bismarck, 250 kilogrammes de bois, 200 kilogrammes de charbon pour M. de Moltke, 5 kilogrammes d’huile pour la poste, 50 kilogrammes de coke, idem, 6 kilogrammes de chandelles pour la garnison de Saint-Cloud, 1 bière au château, 2 bières au lycée, 3 fosses au cimetière, 20 kilogrammes de chandelles pour les casernes, 2 grandes soupières, 40 bouteilles d’eau de Seltz, 1 brûloir à café, 46 caleçons, 3,000 kilogrammes de bois, 20 kilogrammes de sucre, 12 1/2 kilogrammes de savon, un ouvrier fumiste pour réparations, 4 stères de bois, 10 kilogrammes de bougies.»
[47] Le roi de Prusse s’amusait fréquemment à pêcher dans les bassins du parc; ce pain servait d’amorce.
Toutes ces marchandises étaient à portée de la main des sous-officiers et des soldats chargés de les enlever, mais comme la besogne était difficile, les Prussiens s’arrêtaient de temps à autre pour «siffler» un verre de schnaps que leur versaient des marchandes qui, en dépit des protestations du maire, avaient pu s’installer dans la cour et sur la terrasse.
Ces Hébés surannées, appartenant à la lie d’une ville de garnison, ne se faisaient aucun scrupule d’embaucher des filles de la pire espèce pour attirer et «allumer les clients». Les soldats allemands riaient et buvaient avec elles.
Zerniki traversa le couloir. Arrivé dans la cour, il s’arrêta devant l’établi d’une des marchandes d’eau-de-vie, une horrible mégère, aux traits bouffis, flétris et défigurés par la débauche, au nez écrasé en patate, un duvet assez fourni au-dessus des lèvres. En mauvais français, Zerniki s’entretint avec la marchande d’eau-de-vie; c’était l’ancienne pensionnaire de maison centrale que le policier Stieber avait embrigadée. Mais les renseignements qu’elle put fournir ne parurent pas satisfaire beaucoup l’_alter ego_ du grand chef de la police, car c’est en grommelant et en haussant les épaules qu’il s’achemina vers l’entrée de la mairie.
Un des appariteurs portant le brassard tricolore l’interpella au moment où il allait franchir la grande porte vitrée s’ouvrant sur la galerie du rez-de-chaussée. Zerniki répondit en allemand à l’huissier qui ne parlait que français. Il était impossible de s’entendre. Heureusement un des secrétaires du maire, M. Hermann Dietz, Alsacien, connaissant parfaitement l’allemand, passait en ce moment. Il servit d’interprète. Zerniki dit d’une voix brève: «Je veux voir le maire.»
--Le maire est en séance, il préside le conseil municipal et ne peut se déranger, répondit M. Dietz.
--Cela m’est égal, répliqua le lieutenant de Stieber, je veux lui parler, quand même je devrais faire enfoncer les portes de la salle du conseil.
Voulant éviter un éclat, le jeune Alsacien fit entrer Zerniki dans l’hôtel de ville; il le conduisit dans une salle où se tenaient toujours un adjoint et deux conseillers. Le policier prussien demanda qu’on lui livrât les registres des procès-verbaux pour savoir ce qui s’était passé dans la séance de la veille.
Il essuya un refus poli, mais formel, et comme il insistait, l’adjoint lui fit remarquer, au moyen de l’interprète, qu’il n’avait aucun ordre écrit pour exiger cette communication.
--Si je n’ai pas d’ordre écrit, s’écria Zerniki furieux, j’ai ceci! Et il tira son sabre.
Justement la séance du conseil venait de finir. Les édiles, pour sortir de la salle des délibérations, avaient à traverser la pièce où était l’adjoint de service. Ils assistèrent à cette scène; plusieurs d’entre eux étaient sur le point de faire un mauvais parti au lieutenant Zerniki. Celui-ci, se voyant entouré par les conseillers, prit peur, courut à la fenêtre qu’il brisa d’un coup de poing et cria plusieurs mots en allemand aux soldats qui buvaient dans la cour. En un clin d’œil, la pièce fut envahie, et sur l’ordre de Zerniki, les conseillers présents furent arrêtés et conduits au poste le plus voisin.
Le maire, informé de cet acte de violence, courut à la «Commandature».
Les militaires n’étaient pas fâchés de montrer leur autorité à la police.
Le major de place, un «gommeux» berlinois, M. de Treskow, qui jouait la comédie de salon, et qui, même en campagne, se bichonnait comme s’il devait aller au bal, fit des excuses à M. Rameau:
--Que voulez-vous attendre de ces gens-là? dit-il. Et en parlant du lieutenant des mouchards: «Ils n’ont ni élévation dans les idées, ni éducation.»
Et aussitôt l’ordre fut donné de relâcher les conseillers municipaux.
De quelque temps, la déplaisante figure du lieutenant Zerniki ne parut pas à la mairie.
* * * * *
Stieber avait toujours sur le cœur les reproches adressés par M. de Bismarck d’avoir été en défaut au sujet de l’Américain O’Sullivan; il était très désireux de démontrer au chancelier que l’_errare humanum est_ pouvait échoir en partage aux grands hommes d’État comme aux autres mortels.
«Je donnerais bien cent thalers, répétait-il, pour prendre à son tour le «chef» en défaut.»
Par une froide et brumeuse journée de la fin de novembre, Stieber était en train de parcourir les rapports de ses espions, quand il vit entrer dans son cabinet le vaudevilliste Salingré fredonnant un couplet.
--Patron, avez-vous cent thalers sur vous? demanda l’auteur dramatique.
--Pourquoi faire?
--Eh! pour que je les empoche, vous savez, je prends de l’argent français aussi, 375 pièces de vingt sols, tarif officiel. Et l’auteur dramatique se mit à déclamer d’après Gœthe:
Un vrai Allemand ne saurait aimer un homme de France, Mais pour ce qui est des _francs_, il les _empoche_ volontiers.
Et il tendit la main en creux, prêt à recevoir la somme demandée.
--C’est une plaisanterie, fit Stieber légèrement impatienté.
--Pas du tout, patron, c’est très sérieux, vous me devez la somme!
--Allons donc! Dieu merci, je n’ai jamais eu de dettes!
--Eh bien, il n’est jamais trop tard pour mal faire. Avez-vous oui ou non promis cent thalers si vous pouviez «pincer» M. de Bismarck?
--Oui!
--Eh bien! voyez et lisez.
Et le vaudevilliste tendit au «patron» un numéro du journal le _Gaulois_ marqué au crayon rouge:
--Voici ma quittance... Tout à l’heure, je rencontre un journaliste de mes amis, un bon garçon appelé Hoff, mais un peu toqué; il croit toujours que «c’est arrivé». Du reste, patriote jusqu’au bout des ongles, en admiration devant le «chef». Pour lui, le «chef», c’est le bon Dieu. Ce garçon était hors de lui, il se promenait tout seul dans le parc, se parlant à lui-même en faisant des gestes désordonnés. Je l’aborde et lui demande pourquoi il est si agité. Il me répond que c’en est fait de l’Allemagne, que les patriotes n’ont plus qu’à se jeter à l’eau; bref, un tas de choses tout aussi sensées. Enfin il finit par m’expliquer qu’il a appris qu’un Espagnol, nommé Miranda, arrivé de Paris, a dîné hier chez le «chef», qu’il y a passé la soirée et que Bismarck qui, paraît-il, avait bu cinq ou six bouteilles de vieux Bourgogne, s’est complètement déboutonné. Eh bien, Hoff prétend que ce Miranda n’est qu’un espion de Gambetta, et comme preuve il m’a dit avoir un numéro du _Gaulois_ contenant un article de ce même M. de Miranda, qui excite les Français à la guerre contre la Prusse et qui arrange M. de Bismarck de la belle façon! J’ai accompagné Hoff à l’hôtel de la _Tête noire_--une sorte de bouge--et il m’a remis la feuille en question qui, franchement, vaut bien les cent thalers... Jugez-en vous-même...
Stieber parcourut le journal; il contenait en effet une diatribe des plus violentes contre le gouvernement prussien.
Le chef de la police se frotta les mains, demanda sa voiture «réquisitionnée» et se fit conduire immédiatement à la Villa Jessé.
Le chancelier était en conférence avec le commandant militaire de la ville, M. le général-major von Voigts-Rhetz; et, à en juger par les éclats de voix qui arrivaient jusque dans le vestibule, le diplomate et le militaire n’étaient pas d’accord.
C’était l’époque où M. de Bismarck avait très sérieusement maille à partir avec les généraux.
Il se plaignait amèrement qu’on ne lui communiquât pas aussitôt les nouvelles des avant-postes et les renseignements provenant de l’armée du prince Frédéric-Charles qui opérait sur la Loire. «Si le roi ne daignait pas m’envoyer une copie de ses dépêches, disait-il, je ne saurais rien, absolument rien!»
L’huissier, annonçant Stieber, interrompit ces récriminations. «Qu’il entre tout de suite!» fit le chancelier.
--Eh bien! quoi de nouveau, mon cher conseiller?
Sans mot dire, le chef de la police tendit au ministre le _Gaulois_, en indiquant la place marquée au crayon rouge. M. de Bismarck parcourut l’article; en arrivant à la signature: «Ce n’est pas possible! fit-il. Et cet individu a osé se présenter chez moi, il a dîné à ma table[48]! J’aurais dû m’en méfier, cependant; avec son uniforme rouge et ses deux plaques, il avait l’air d’un saltimbanque!...» Puis se tournant vers le général Voigts-Rhetz: «Il s’agit d’un _señor_ Angel de Miranda, attaché à l’ambassade d’Espagne et vice-président de la commission des finances pour les créanciers français de l’Espagne. Ce sont les qualités énoncées sur son passeport. Il a passé toute la soirée ici, hier, et sans doute une fois hors de nos lignes, il ira à Tours... Mais qui donc vous a remis ce numéro du _Gaulois_, Stieber?
[48] Voir une curieuse brochure publiée à Bruxelles en 1871: _Un dîner à Versailles chez M. de Bismarck._
--C’est un journaliste, M. Hoff.
--De quoi se mêle-t-il, celui-là? fit à demi-voix le général Voigts-Rhetz... Il est le correspondant de la _Gazette nationale_, n’est-ce pas?
--Je crois que oui, fit Stieber.
--Ah! fit le général commandant de place, avec une intonation singulière.
Le jour même, M. Angel de Miranda était appréhendé au corps dans son logement et conduit à la prison Saint-Pierre, où il passa la nuit; le lendemain il fut dirigé sur Mayence d’où il trouva moyen de s’évader peu de temps après.
Plus tard, revenu à Paris, M. Angel de Miranda ne parut plus aussi suspect à ses anciens geôliers; il brûla ce qu’il avait adoré et devint un des plus chaleureux admirateurs de la politique bismarckienne.
* * * * *
Quelques semaines après l’envoi en Allemagne du diplomate espagnol, le journaliste Hoff, un garçon d’une trentaine d’années, de moyenne taille, replet, l’air un peu paysan, rougeaud de figure, était occupé à écrire dans une petite chambre de l’hôtel de la _Tête noire_.
Hoff était venu fort jeune à Paris et il avait envoyé pendant plusieurs années des correspondances à plusieurs journaux de son pays, notamment à la _Gazette d’Augsbourg_. Tout ce qu’il écrivait était marqué au coin du plus ardent pangermanisme. M. de Bismarck résumait pour lui Vichnou, Moloch, le grand Lama; il n’avait pas d’autre dieu, et cette tendance à l’adoration de «l’homme de fer et de sang» ne perçait pas seulement dans ses écrits, elle se manifestait aussi d’une manière passionnée dans ses entretiens et dans les discussions fréquentes qu’il avait avec ses collègues allemands ou avec ses confrères français. Lorsque la guerre fut déclarée, Hoff, chassé de France par le décret d’expulsion, fut chargé par les journaux auxquels il collaborait, de suivre les opérations militaires. Là, parmi les soldats, au milieu des victoires, il exultait, et ses articles étaient de plus en plus pangermaniques, chauvins et bismarckiens.
Dans la petite chambre de son hôtel dont la fenêtre donnait sur un tas de fumier, il était justement, ce jour-là, en train de brûler une énorme dose d’encens aux pieds de son grand manitou, lorsqu’on frappa à la porte.
--Entrez, fit le journaliste.
C’était un gendarme.
--Vous êtes bien le journaliste Hoff? demanda-t-il.
--Parfaitement.
--Alors, ceci est pour vous, et le gendarme remit au jeune homme un large pli portant le cachet de la «Commandature», et se retira.
Hoff brisa le cachet; l’enveloppe contenait l’ordre péremptoire d’avoir à se rendre avant midi chez le commandant de place. Vaguement inquiet, le journaliste acheva sa toilette et se mit en route pour l’hôtel de _France_, sur la place d’Armes, où le général Voigts-Rhetz avait installé ses bureaux.
En passant devant les Halles, il entra dans le petit restaurant Gark pour voir s’il n’y rencontrerait pas quelques confrères qui avaient l’habitude de prendre leurs repas dans ce modeste établissement. Mais il ne trouva que les deux frères Gark, le nez largement marqué de la carte de Bourgogne, tous deux très affairés, la tignasse en l’air, discutant avec l’intendant d’un général campé à Maintenon, qui faisait charger sur un tilbury stationné devant la porte, quelques paniers de vieux Beaune et de Romanée.
Hoff continua sa route vers la «Commandature»; à chaque pas, son inquiétude augmentait. Quelques jours auparavant, il avait été appelé chez le chef de la police, mais Stieber s’était borné à lui demander vaguement quelques renseignements et il l’avait congédié avec des paroles flatteuses, l’assurant qu’il était très heureux de faire la connaissance d’un écrivain aussi bon patriote.
Qu’est-ce que le général pouvait lui vouloir? Il ne devait pas tarder à l’apprendre, lorsqu’il se trouva dans un des salons de l’hôtel, dont le général de Voigts-Rhetz avait fait son cabinet de travail.
--C’est vous, monsieur, lui dit le commandant de place, qui êtes l’auteur de cet article?
Et il tira d’un dossier évidemment préparé à l’avance, un numéro du journal berlinois la _Gazette nationale_. Cet exemplaire contenait en effet un feuilleton daté de Versailles dans lequel l’auteur se plaignait avec amertume de la situation faite aux journalistes allemands chargés de suivre les opérations; ils étaient, disait-il, mis en suspicion et tenus à l’écart, tandis que les reporters anglais étaient favorisés à tous les points de vue. L’article s’appesantissait sur ce parallèle et montrait les correspondants du _Times_, du _Daily News_, etc., logés _sur réquisition_, pourvus de chevaux et de fourrages par le soin de l’état-major, admis dans la société des généraux et des princes, tandis que les Allemands étaient entièrement livrés à leurs propres ressources et tenus en quarantaine. Enfin l’article désignait plus particulièrement certains officiers généraux comme mal disposés à l’égard des journalistes.
Hoff ne fit aucune difficulté de reconnaître que l’article était de lui; il ajouta, assez timidement il est vrai, qu’il ne croyait pas avoir manqué à ses devoirs en le rédigeant.
--Vos devoirs, monsieur, fit le général très en colère, vos devoirs! non seulement vous y avez manqué de la façon la plus scandaleuse, mais encore vous avez commis un acte de trahison!
Ce mot de trahison parut produire sur le pauvre Hoff l’effet d’un coup de trique. Il pâlit subitement, porta la main à son front et chancela.
--Un traître, moi! un traître! fit-il d’une voix étouffée.
--Si nous traitons bien les journalistes anglais, repartit le général, ce n’est pas parce que ce sont des personnalités, nous nous moquons de vous tous, de quelque nationalité que vous soyez; si nous accueillons les Anglais avec plus de faveur, c’est parce que nous avons besoin d’eux. La presse est bien plus que Sa Majesté Victoria, la véritable reine de la Grande-Bretagne; elle n’est pas une Cendrillon comme dans notre Allemagne; ses représentants sont de véritables ambassadeurs; nous les traitons comme tels, mais cela ne nous plaît pas plus qu’il ne faut... Il y a en Angleterre un parti puissant qui tient pour la France, qui ne demande que plaies et bosses contre nous; s’il est habilement combattu dans la presse, nous n’avons pas à le redouter. Il y a donc pour la patrie allemande un intérêt puissant à se concilier la presse de Londres qui dicte ses décisions au Parlement et au ministère; c’est pourquoi nous choyons les Anglais qui sont ici, et celui qui nous attaque à cause de cela est un mauvais patriote, un mauvais Allemand, je dirai plus, c’est un particulariste qui ne veut pas que l’Allemagne soit une grande nation, qui voudrait voir sa patrie morcelée et anéantie.
Ce nom de «particulariste» sembla donner le coup de grâce au malheureux Hoff. Lui, un _particulariste_, lui qui rêvait depuis dix ans l’unification de la patrie germanique et la centralisation par la Prusse! On ne pouvait pas jeter de plus sanglante injure à sa face. C’est avec une impassibilité sourde qu’il entendit vaguement la suite de la tirade du général.
--Oui, monsieur, c’est un acte de trahison que vous avez commis! et vous serez puni comme un traître le mérite. Voici les dispositions qui ont été prises à votre égard, Demain, à huit heures du matin, vous vous trouverez sur la place d’Armes, à l’entrée de la grille de cette caserne.
Le général montra par la fenêtre la caserne qui était en face, et il continua:
--Vous quitterez la ville avec un convoi de prisonniers français; nous ne faisons aucune différence entre les ennemis qui nous combattent par la plume et ceux qui se battent avec le chassepot; vous irez à pied jusqu’à Lagny en compagnie des Français, que vous devez aimer... De Lagny, la gendarmerie de campagne vous reconduira de brigade en brigade jusqu’à la frontière allemande et là... vous pourrez aller vous faire pendre où vous voudrez. Je ne vous retiens plus, monsieur, allez et soyez exact demain, sinon mes gendarmes vous rappelleront l’heure qu’il est!...
Machinalement Hoff sortit de l’hôtel de la Commandature. Machinalement il traversa l’avenue de Paris; il continua son chemin jusqu’à ce que la sentinelle postée sous le viaduc de Viroflay, lui ayant demandé son permis de circulation, qu’il n’avait pas sur lui, le força à rebrousser chemin. Il reprit l’avenue. Un vent glacial soufflait à travers les arbres, quelques flocons de neige commençaient à tomber. Le journaliste ne s’en aperçut pas. Il ne reprit possession de lui-même qu’en se trouvant devant l’hôtel des Réservoirs dont on commençait à allumer les réverbères. Pendant trois heures, ces paroles terribles du général Voigts-Rhetz avaient roulé dans son cerveau: «Il était un traître! un particulariste, un allié des Français!» C’étaient comme des coups de couteau qui lui entraient au cœur.
A force de se répéter les reproches du général, le journaliste se persuada qu’il les méritait; et que le châtiment qu’on lui infligeait était parfaitement juste. Eh quoi! le devoir d’un patriote allemand n’était-il pas de tout souffrir, de tout endurer? Lui, journaliste allemand, il s’était plaint du manque de politesse, d’absence d’égards... Les soldats des avant-postes, exposés au froid et aux éclats des «pains de sucre» des forts, est-ce qu’ils se plaignaient, eux? Décidément le général avait eu raison. Il n’était pas un patriote. Puis, en réfléchissant, il se rappelait comment il avait été induit à écrire ce fatal article. C’était dans une salle du café de Neptune, en face du Château; les correspondants s’y réunissaient à l’heure de l’absinthe, comme dans les cafés du boulevard.