La police secrète prussienne

Part 19

Chapter 193,737 wordsPublic domain

A travers les vitres, on avait vu un reporter du _Daily News_, revenant d’une promenade à Saint-Germain, escorté de deux dragons et paraissant causer très familièrement et en riant de son gros rire de cockney, avec le prince de ***; tous les correspondants avaient alors éclaté en récriminations contre l’état-major qui favorisait les Anglais, et contre les Anglais qui se faisaient aussi encombrants et arrogants que possible. De tous les côtés, on lui avait dit: «Hoff, faites donc un article là-dessus. Arrangez-leur un feuilleton bien pimenté!--La _Gazette nationale_ l’insérera tout de suite,» avait ajouté un camarade qui passait pour très bien connaître les coulisses de la presse allemande.

Et, séance tenante, il avait écrit l’article, de bonne foi, avec passion, tel qu’il le sentait sous l’influence des récriminations de ses camarades.

Mais, il le reconnaissait, ce feuilleton était vif; il attaquait de sages dispositions prises par le grand «chef» et par les généraux qui s’étaient couronnés de lauriers à Wœrth, à Saint-Privat et à Sedan... Comment, lui, qui n’était rien, pas même soldat, avait-il osé les critiquer?... La faute était grande, mais aussi quel châtiment! Rentrer en Allemagne stigmatisé comme traître, chassé du quartier général! Quel accueil lui ferait-on dans la patrie? Tout le monde, ruminait le pauvre Hoff, creusant de plus en plus cette idée dans son cerveau de métaphysicien mal équilibré, tout le monde se détournera de moi; je serai mis à la porte de tous les journaux qui se sont servis de ma plume; non seulement je serai déshonoré, mais encore je me trouverai sans pain! Et sous l’influence de cette lourde brume d’automne qui cause tant d’oppression aux gens nerveux, dans cette obscurité humide et pénétrante d’une soirée de novembre, plus lugubre que la nuit, Hoff se vit seul, honni, méprisé, errant dans les rues de Berlin, les habits râpés, les souliers éculés, repoussé, chassé de toutes les rédactions de journaux où il recevait partout cette humiliante réponse: «Sortez, nous ne voulons pas de traître parmi nous!»

Ses tempes battaient violemment, son crâne était comme serré dans un étau, il ne voyait plus.

Tout à coup il se heurta à un gros homme qui montait la rue des Réservoirs.

--Eh bien, monsieur Hoff, qu’avez-vous donc? Vous êtes pâle et tout défait... on dirait que vous avez envie d’aller vous jeter à l’eau?

Le journaliste leva la tête et vit devant lui le gros commissaire de police Kaltenbach que nous avons déjà présenté au lecteur. Tous deux étaient du pays badois; ils avaient étudié ensemble. En quelques phrases saccadées, Hoff confia sa mésaventure au commissaire...

--Hum! fit celui-ci, mauvaise affaire. Messieurs les militaires entendent exercer eux-mêmes leur police, et ma foi, vous êtes entre l’enclume et le marteau, car nous ne pouvons rien; si nous intercédions, on nous accuserait de nous mêler de ce qui ne nous regarde pas... Mais il me vient une idée; votre père, député à la Diète de Carlsruhe, connaît notre grand-duc, il a souvent dîné à la Cour; adressez-vous à son Altesse badoise, qui est à Versailles depuis hier. Vous trouverez certainement le grand-duc à dîner aux Réservoirs. Faites parvenir votre carte au chambellan von Bell, expliquez-lui l’affaire, qu’il en parle tout de suite à son Altesse, et cela pourra s’arranger.

--Oui, fit le journaliste, se raccrochant à cette planche de salut, oui, vous avez raison, nous allons trouver le grand-duc...

--Pardon, pardon, m’est avis qu’il vaut mieux que vous alliez seul; ma présence causerait de l’ombrage et ne pourrait que vous nuire. Allons, courage et bonne chance! Et après avoir serré la main de son compatriote, le commissaire se dirigea vers le boulevard du Roi, tandis que le journaliste s’engageait sous la grande voûte de l’hôtel des Réservoirs.

Les deux petits salons servant de vestibule et la grande salle carrée peinte en blanc avec de larges filets d’or, étaient pleins d’habitués. C’était sous les feux des grands lustres de cristal garnis de centaines de bougies un fourmillement d’uniformes de toutes les couleurs, étincelants de dorures, couverts de plaques, de décorations, de rubans; un chatoiement de casques d’argent à cimier d’or, de _ulankas_, de bonnets fourrés à plume de héron pendus aux patères.

Dans cette réunion de dîneurs groupés par six et par douze autour des tables de différente grandeur, les princes se comptaient par douzaines et les comtes par vingtaines.

Quant aux officiers simplement titrés, ils étaient relégués dans les coins; et les vulgaires roturiers auraient été jetés à la porte comme des chiens, s’ils avaient osé se montrer. Un cicerone, connaissant par cœur l’Almanach de Gotha, aurait pu en réciter des colonnes entières en mettant les noms à la plupart de ces figures.

Là-bas, le prince Ernest de Saxe-Cobourg-Gotha, le protecteur des sociétés de chant, de tir et de gymnastique, le Mécène qui a conféré des lettres de noblesse aux principaux romanciers de l’Allemagne, à M. Gustave Freytag et à M. Rodolphe Gottschall, préside majestueusement une table de douze couverts. Fidèle à ses habitudes de frondeur, le prince a installé au premier étage des «Réservoirs» une sorte de club aristocratique, le «Casino», où l’on conspire contre M. de Bismarck, et où Stieber n’a pu encore, malgré toute son ingéniosité, faire pénétrer un de ses agents. Justement le duc traite aujourd’hui son coprince, le duc de Saxe-Meiningen, le souverain-impresario, et plusieurs courtisans. Un seul habit noir détonne et surprend au milieu de tous ces uniformes chamarrés: le simple mortel qui en est revêtu est un peintre célèbre que le duc Ernest a fait venir pour lui commander son portrait, le représentant à cheval au milieu de la mêlée de Wœrth, chargeant à la tête de ses troupes un carré de zouaves. Les méchantes langues affirment que Son Altesse Sérénissime n’a passé par Wœrth que huit jours après la bataille et qu’il en sera de ce tableau comme d’un autre qui montre le même prince à Eckernfœrde, dans le Schleswig, en 1849, désignant d’un geste dramatique aux artilleurs allemands les bateaux danois, qu’ils doivent couler bas. Le bon duc Ernest n’a été à Eckernfœrde, comme à Wœrth, qu’en peinture.

Un peu plus loin, quelques jeunes gens se livrent avec expansion à des libations tapageuses; ce sont des cavaliers vêtus de tuniques écarlates ou bleu clair, peignés, frisés et pommadés comme des mannequins de coiffeurs, et étalant avec complaisance des bagues en diamant sur des doigts effilés, d’une blancheur féminine. Ces beaux gentilshommes sont des aides de camp du prince Frédéric-Charles, qui ont été envoyés à Versailles pour y porter des drapeaux pris à Metz. Leurs camarades les régalent.

Voici le grand-duc de Saxe-Weimar, figure macabre, uniforme de couleur et de coupe sévères; puis le prince de Lippe et le souverain de Waldeck-Lilliput, sans parler de l’ex-duc de Nassau et du prétendant Frédéric d’Augustenbourg que les Prussiens dégommèrent si lestement.

Tandis que toute la salle présentait un aspect animé et que les voix, les exclamations, les rires se mêlaient aux détonations des bouchons de champagne, un silence solennel régnait autour d’une table placée au milieu de la grande pièce. L’illustre taciturne, M. de Moltke, y prenait son repas avec quelques généraux à l’air de professeurs, simplement vêtus, comme lui, d’un uniforme sombre, et faisant la cour à leur chef en imitant son mutisme.

Chaque soir le même tableau et les mêmes scènes se renouvelaient, et il en fut ainsi jusqu’au départ de l’armée allemande.

Chaque soir on mettait la table pour deux à trois cents convives de haute lignée, de grand appétit et de grande soif.

Hoff avait appris que le grand-duc de Bade ne dînait pas dans la salle commune. L’Altesse, désirant s’entretenir avec quelques autres princes et leurs ministres, de la grande affaire du couronnement impérial, un des petits salons-cabinets donnant sur la grille, du côté de la rue des Réservoirs, avait été retenu par lui dans la journée.

Un maître d’hôtel porta la carte du journaliste au chambellan von Bell, mais il revint au bout de quelques instants avec une réponse décourageante; le courtisan, très occupé à déguster un salmis de perdreaux, refusait absolument de se déranger. En s’acquittant de cette commission, le maître d’hôtel invita le journaliste qui payait peu de mine, et dont le pantalon avait quelque peu souffert pendant cette longue course dans l’avenue boueuse, à se retirer, de crainte d’observations de la part de leurs Excellences, qui n’aimaient pas à être ennuyées par des bourgeois. Hoff s’en alla, reconduit jusqu’à la porte par les explications du valet qui paraissait avoir hâte de le voir sortir. Il était dit que ce jour-là on le chasserait de partout!

Maintenant, une pluie glaciale tombait. Les larges dalles luisantes du trottoir de la rue qui s’allongeait dans une obscurité funèbre, ressemblaient à des flaques d’eau; les grandes maisons avec leurs hautes fenêtres du siècle passé étaient muettes et sombres, sans bruit et sans lumière. Machinalement le journaliste descendit droit devant lui; la pluie le pénétrait jusqu’aux os, ses dents claquaient, il avait des frissons, un commencement de fièvre. Tout à coup une vive lumière, moitié rouge, moitié bleue surgit au tournant d’une rue, éclairant comme des silhouettes fantastiques un arbre décharné, un banc de bois et un tas de cailloux. Hoff reconnut la boutique d’un pharmacien. Obéissant à une pensée subite, le journaliste saisit la poignée de la porte et entra dans l’officine. L’apothicaire, tout en cachetant de petites fioles, causait avec un homme de moyenne taille, aux cheveux roux, et dont la figure n’annonçait rien moins que de la bienveillance et de la douceur.

Les deux Français interrompirent la conversation commencée.

--Vous désirez, monsieur? demanda le pharmacien.

--Je voudrais quelques grammes de cyanure de potassium, répondit le malheureux Hoff en balbutiant...

--Monsieur, la loi nous défend d’en vendre et je m’en tiens à la loi,--dites cela à ceux qui vous envoient.

--Comment? vous supposez?...

--Eh bien, pourquoi la police prussienne ne chercherait-elle pas à nous «pincer»? La police française le faisait bien. Seulement, ces messieurs ne sont pas assez malins.

--Je vous jure que vous vous trompez.--Je ne suis envoyé par personne.

--Eh bien alors, c’est pour vous, pour quoi faire? pour vous empoisonner?... Merci, si vous tenez à vous tuer, je n’ai pas besoin de vous aider. Bonsoir, monsieur.

A peine Hoff eut-il fait quelques pas dans la rue, qu’il sentit qu’on lui frappait sur l’épaule. Il reconnut l’individu aux cheveux roux, qui causait avec le pharmacien et qui, pendant le court colloque, avait attaché sur l’Allemand un regard de haine et de colère indicible. Maintenant l’homme roux ricanait:

--Dites-donc, monsieur l’Allemand. Vous tenez beaucoup à votre cyanure? Eh bien, je puis vous rendre le seul service qu’un Prussien peut réclamer de moi. Il est défendu aux pharmaciens de vendre une once de cette drogue, la loi le prohibe sévèrement, mais moi je suis photographe, j’en ai un quart de livre à votre service...

--Où donc? demanda le journaliste en proie à la folie du suicide.

--Voici mon atelier, attendez-moi, je reviens avec votre affaire.

Hoff attendit, immobile sous la pluie qui tombait toujours; un instant il eut envie de s’en aller, mais l’idée du lendemain, le départ avec les prisonniers français, la flétrissure, l’acte de trahison qu’il se reprochait lui-même d’avoir commis, assaillirent de nouveau sa pensée; il attendit le retour de l’inconnu et prit le paquet que celui-ci lui donna.

--Combien vous dois-je? demanda le journaliste en tirant sa bourse.

--Me devoir quelque chose! Allons donc, monsieur l’Allemand... trop heureux de vous rendre un pareil service!... Distribuez-en à tous vos amis...

Du seuil de sa maison, le photographe regarda l’Allemand s’éloigner; puis, se frottant les mains: «Hé, hé, fit-il, toujours un de moins!»

L’hôtel de la _Tête noire_ touche à la gare de la rive droite; c’est une maison d’apparence triste, une maison propice aux mystères et aux tragédies.

Hoff serrant nerveusement dans sa main le paquet de poison, monte l’étroit escalier, le garçon de salle le précède et place la bougie sur la table. Il se retire. Le journaliste ne l’a pas même aperçu... Seul, dans cette chambre d’auberge, il ressent une nostalgie profonde, son cœur se serre davantage, il voudrait maintenant rentrer au pays de Bade... mais le recevra-t-on, ne le chassera-t-on pas, lui, le traître, lui qui a déplu, il le croit du moins, à M. de Bismarck?

Alors, lentement, d’une main sûre, le regard égaré, il verse la poudre dans le verre placé à côté du pot à eau... Et prenant la plume, il écrit rapidement un dernier adieu à son ami le plus intime, journaliste comme lui, et qu’il charge d’apprendre la nouvelle de sa mort à sa famille.

On frappe à la porte.

--Hoff, êtes-vous là? C’est moi!

Celui qui s’est voué à la mort a reconnu la voix de son ami, justement celui à qui il écrit, mais il ne répond pas, il laisse la porte fermée, il interrompt même sa lettre, de crainte d’être trahi par le bruit de la plume frôlant le papier. Il attend que l’ami, persuadé que la chambre est vide, se soit éloigné; et alors, d’un seul trait, il vide jusqu’à la dernière goutte le breuvage empoisonné.

Hoff ne mourut pas tout de suite, son agonie fut lente. Enfin, après quelques heures de souffrances héroïquement supportées, il expira en se tordant dans les convulsions.

* * * * *

Au restaurant Gack, situé derrière un des lourds pavillons de la halle versaillaise, la société était moins nombreuse et moins brillante, cela va sans dire, que dans les grands salons des Réservoirs. En temps ordinaire, c’était un petit marchand de vin, fréquenté par les maraîchers et les bouchers, avec salle à boire et comptoir d’étain au rez-de-chaussée et deux petites pièces au-dessus, auxquelles on arrive par un escalier en colimaçon. Mais si la maison est petite et de mince apparence, les deux frères Gack, en véritables dévots des crus bourguignons, avaient collectionné dans leur cave une série de Chablis, de Beaune et de Romanée, digne de remplacer le nectar dans les amphores de l’Olympe. En outre, nul dans Versailles ne s’entendait à confectionner les omelettes aux confitures et les poulets au blanc comme la «bourgeoise» du restaurant Gark. Aussi les gourmets et les amateurs de la dive bouteille dont la position et la fortune ne permettaient pas des visites aux «Réservoirs», se rabattaient volontiers sur les «halles» et y faisaient de longues stations. Les employés de l’intendance, les fonctionnaires de la police et toute une kyrielle de journalistes y avaient leur _Stammtisch_, c’est-à-dire leur table réservée. Là, trônait un être répugnant au possible, aux manières cauteleuses ou insolentes, à la langue de vipère, au regard louche et fourbe, le sieur Joung.

Ce drôle avait été architecte à Paris et chargé de différents travaux dans une usine de Saint-Denis. Il s’était rendu au quartier général prussien où il avait fait valoir les renseignements qu’il avait eu occasion de recueillir pendant son séjour dans la capitale.

Ce fut lui qui proposa à M. de Bismarck, puis au grand état-major, de détourner le cours de la Seine au-dessus de Saint-Denis.

On l’employait à toutes sortes de besognes douteuses. Nous n’avons pas besoin de préciser lesquelles.

Dans les deux petites salles du premier, les consommateurs étaient serrés comme des sardines en boîte. Civils et militaires s’entretenaient des différents faits du jour; la conversation était surtout vive et animée autour de la table réservée, où une demi-douzaine de correspondants de journaux échangeaient leurs impressions, se communiquaient leurs articles et médisaient du prochain.

Au milieu de tout ce monde circulaient, graves comme des bedeaux et gras comme des chanoines, les frères Gack, débouchant les bouteilles, découpant les rosbifs et les poulets, veillant à tout.

Ce jour-là, au coup de midi, un grand diable d’officier de l’intendance entra dans la salle; sa tête, tant sa taille était élevée, touchait au plafond. Il alluma son cigare au bec de gaz sans effort.

--Hé! monsieur Gack; cria-t-il, une omelette d’une douzaine d’œufs... aux confitures... avec beaucoup de confitures comme d’habitude... et vite, car j’ai faim...

--Ma foi, dit l’un des frères Gack, tandis que l’autre avait prestement disparu, pour ce qui est de l’omelette, je puis vous la servir... mais quant aux confitures--non.

--Et pourquoi? demanda le géant en se redressant, pourquoi pas de confitures?

--Parce que l’épicier d’à côté ne veut pas accepter votre monnaie prussienne et que je n’en ai pas d’autre.

--Vraiment! fit l’intendant... eh bien! demain, vous me donnerez une liste de tout ce dont vous avez besoin... j’irai moi-même chez votre voisin l’épicier et c’est moi qui le payerai... avec les plus sales pièces de deux gros que je pourrai trouver... et je le forcerai de porter le paquet jusque chez vous... Ah! ce monsieur me prive de confitures, parce qu’il dédaigne notre bonne monnaie prussienne... ah!... nous allons voir...--Servez-moi deux bouteilles de Beaune et une livre de jambon... Tiens, monsieur Joung, quoi de nouveau?

--Il paraît que nous avons gagné une bataille dans le Nord, répondit l’architecte; deux mille prisonniers, sans compter une centaine de turcos.

--Oh ceux-là, fit le géant, en dévorant à belles dents son jambon et en se versant rasade sur rasade, ceux-là, j’espère qu’on les fusillera, ce ne sont pas des hommes ça, ce sont des bêtes féroces, oh! ces turcos... si j’en tenais un... Et le gigantesque _riz-pain-sel_ se mit à déblatérer comme il avait l’habitude de le faire contre les enfants du désert.

Tout à coup, au milieu de sa tirade, il se leva en manifestant des signes de terreur... «Un turco!... En voici un... Voyez, un turco!»

Et du doigt il désignait la porte dans l’encadrement de laquelle se dressait un grand gaillard enveloppé d’un burnous blanc et coiffé d’un turban. En grinçant des dents, le noir aiguisait l’un contre l’autre deux énormes couteaux de cuisine.

Les consommateurs se regardaient d’un air effrayé, quelques officiers avaient déjà tiré leur sabre et attendaient. M. Joung s’était caché sous la table. Mais soudain cette grande peur fit place à une hilarité générale. On avait reconnu la trogne illuminée d’un des frères Gark qui, agacé d’entendre toujours l’intendant déblatérer sur le compte des auxiliaires africains de l’armée française, s’était déguisé en Arabe pour communiquer une salutaire terreur à cet ennemi juré des «turcos».

On rit beaucoup de cette mascarade, notamment les journalistes qui poursuivirent le malheureux intendant de leurs railleries.

Les rires ébranlaient encore le plafond de la petite salle, lorsqu’un officier de police entra pour remettre à M. Lévyson, assis à la table des correspondants, la lettre à lui adressée par le malheureux Hoff dont on venait de relever le cadavre.

Quand on informa M. de Bismarck de cette mort, il dit:

--C’est vraiment dommage... mais Hoff était fou!... Que ne s’est-il adressé à moi? Je lui aurais épargné la peine de se tuer.

XI

Le _Moniteur de Seine-et-Oise_.--Le cabinet de lecture de Mme Le Dur.--Galanterie du frère du roi de Prusse.--Une repartie un peu vive de Mme Le Dur.--Un colporteur de journaux d’Eure-et-Loir.--Mme Le Dur est dénoncée à Stieber.--Le comte de W...--Un attaché militaire allemand sauve un franc-tireur.

Quelques jours après l’énergique attaque des Français qui eut pour résultat la prise de Champigny, des groupes nombreux stationnaient dans la rue de la Paroisse, presque en face de l’église Notre-Dame.

A côté des militaires allemands qui discutaient tantôt d’une voix forte, tantôt sur un ton bas et confidentiel, se tenaient de nombreux bourgeois, que leur âge ou leurs infirmités avaient forcément retenus à Versailles.

Sur leur figure soucieuse et attristée, il y avait, ce jour-là, comme le reflet d’une joie cachée, d’une espérance secrète. On savait que, tout de suite après la victoire des Français, un conseil de guerre avait été convoqué à la préfecture de Versailles, chez le roi, et que la plupart des généraux avaient émis un avis contraire à celui de M. de Moltke, qui insistait pour la reprise immédiate de la position perdue.

Mais l’avis du feld-maréchal avait prévalu; depuis la veille, le bruit courait que la bataille était de nouveau engagée du côté de Champigny. On se chuchotait tout bas que les Wurtembergeois avaient été vigoureusement repoussés. Les correspondants des journaux anglais affirmaient, disait-on, que les officiers du premier bataillon avaient tous été tués ou blessés, sauf deux; que le jeune comte Wolfegg avait eu une jambe emportée; qu’on avait vu passer le général Von Strochmann, pâle, couvert de sang, appuyé sur deux de ses amis.

Rien, jusque là, n’était cependant venu confirmer ces rumeurs. Le _Moniteur officiel_ n’avait pas encore dit un mot; il parlerait sans doute aujourd’hui, car les opérations--c’était positif--avaient commencé depuis vingt-quatre heures.

La foule qui grossissait sans cesse devant la boutique de Mme Le Dur, «réquisitionnée» pour la vente du _Moniteur_ (prussien) _de Seine-et-Oise_, ne disait que trop la curiosité et les perplexités patriotiques de la population de Versailles. L’attitude de la plupart des officiers allemands qui remplissaient le magasin de la marchande n’était cependant pas de nature à faire naître ou à entretenir des illusions. Chaque fois que la porte de la boutique s’ouvrait, on entendait leurs gros rires résonner comme un bruit de casseroles.

Mme Le Dur, qui tient encore aujourd’hui le même cabinet de lecture, le plus achalandé de Versailles et le mieux pourvu de livres curieux, était alors, en 1870, dans le plein épanouissement d’une savoureuse et appétissante beauté. Très vive, très enjouée, elle s’amusait en véritable gamine de Paris, à dire crûment leur fait à ses clients, dont la plupart parlaient fort bien le français, et qui, tout en venant chercher des romans de Paul de Kock, de Pigault-Lebrun, ou les _Mémoires_ de Casanova, flirtaient volontiers avec la dame du logis, qui ne craignait nullement de les «rabrouer» par quelques mots très crus. Les affaires, du reste, allaient à souhait; les numéros du _Moniteur de Seine-et-Oise_ s’enlevaient comme de petits pâtés; militaires et civils, allemands et français, privés de toute autre lecture, attendaient l’apparition de la feuille officielle avec une égale impatience.

Ce journal--le seul organe de publicité que la police prussienne tolérait dans cette ville de 40,000 âmes, complètement isolée de Paris et du reste de la France,--était rédigé par M. Bamberg, l’ex-caissier parisien du «fonds des reptiles», appelé à Versailles par M. de Bismarck pour remplacer M. le Dr Lévyson dont les allures avaient déplu au chancelier, qui voulait un fonctionnaire et non un journaliste, même officieux.

Les Prussiens avaient promis tout d’abord de respecter la liberté de la presse, mais dès leur arrivée, ils avaient commencé par fourrer en prison le bon M. Jeandel qui, dans un article mélodramatique de son _Journal de Versailles_, s’était apitoyé sur le sort des soldats de la Landwehr, arrachés à leurs familles, à leurs foyers, forcés de tuer ou de se laisser tuer. Une véritable tirade bonne à déclamer à l’Ambigu, avec _tremolos_ à l’orchestre. L’inoffensif Jeandel ne fit qu’un séjour très court à la prison Saint-Pierre; son journal ne reparut pas.

Quelques semaines plus tard, l’_Union libérale_, rédigée par des écrivains de premier ordre, tels que MM. Scherer et Bersot, préféra cesser sa publication plutôt que d’insérer les communications de M. de Brauchitsch.

La _Concorde_, journal impérialiste, avait disparu après le 4 septembre.