Part 17
«Écoute, mon petit, fis-je, continua Kaltenbach, tu vois que je suis Français comme toi et, de plus, de Versailles; je vais prier ces Messieurs, et je désignai les officiers, de te laisser aller demain au Chesnaye, mais à une condition: tu vas rentrer à Paris par le même chemin que tu as pris, tu achèteras tous les journaux que tu trouveras, tu les cacheras bien, et demain matin, à la première heure, trouve-toi dans la cabane qui est là-bas au milieu des vignes. Nous irons ensemble au Chesnaye chez tes parents.»--En même temps, je fis briller une pièce d’or: «Voici pour les journaux, et le reste sera pour toi.» Le petit hésitait...--«C’est bien sûr au moins que vous êtes Français? demanda-t-il.--Voyons, tu en doutes, regarde donc, est-ce que je ressemble à ces têtes carrées? Tu comprends que nous sommes sans nouvelles de Paris, c’est pour cela qu’il nous faut des journaux.»
«Le gamin parut réfléchir; enfin il prit la pièce d’or.--«Si tu rapportes des journaux, demain tu en auras une autre.»--Je fis un signe d’intelligence aux officiers, dont l’un donna l’ordre d’accompagner le petit jusqu’à l’extrême limite de nos avant-postes pour qu’on ne l’empêchât pas de franchir les lignes.
«Le lendemain, le petit gars était fidèle au rendez-vous, il m’apportait un premier paquet de journaux. Je pris un air contristé. «Mon pauvre petit ami, lui dis-je, mon pauvre petit, que vas-tu devenir? Tes parents sont partis, leur maison a été brûlée, il n’en reste plus rien. J’ai été au Chesnaye hier, j’ai interrogé les voisins, ils ne savent pas où les tiens sont allés.» Le petit se mit à pleurer. «Écoute, lui dis-je, veux-tu gagner tous les jours une belle pièce de cinq francs et manger autant que tu voudras?--Oh oui! oh oui!--Eh bien! continue à aller tous les jours à Paris et à me rapporter les journaux que tu entendras crier dans les rues.»
«Cette fois, le petit n’hésita plus; et, depuis trois jours, je vais chercher dans la cabane, à l’heure convenue, le paquet de journaux, et je lui donne sa pièce de cinq francs. Mais ce matin, il n’y était pas, et je suis un peu inquiet. Peut-être une sentinelle l’aura-t-elle aperçu et aura-t-il été tué.
--Ce serait dommage... pauvre petit! fit Stieber d’un ton presque larmoyant. Ce haut policier avait une famille de quinze à vingt enfants, et il aimait à se donner l’air d’un bon papa.
--Et vous, Zerniki, savez-vous quelque chose? continua Stieber.
--Oui, monsieur le conseiller, j’ai déniché un digne couple qui nous tient au courant de tout ce qui se passe à la mairie. Ce n’est pas la fleur des honnêtes gens, mais faute de mieux... L’homme est balayeur, et la femme a installé, avec notre permission, un débit de _schnaps_ en plein vent, dans la cour de l’hôtel de la mairie.
«Il paraît que cette particulière a eu quelques accidents judiciaires dans son passé: détournement de mineures et quelques autres peccadilles du même genre. L’homme a été impliqué dans une grosse affaire, mais on l’a relâché faute de preuves.
--Ah!... et ces braves gens vous fournissent de bonnes indications?
--Voici le rapport d’hier, fit Zerniki en tirant un feuillet d’un assez volumineux dossier. Puis il se mit à lire: «M. Rameau est arrivé à son bureau à neuf heures du matin. Il s’est enfermé à double tour, selon son habitude, pour dépouiller le courrier. A onze heures, il a reçu la visite de plusieurs habitants de la ville: bouchers, épiciers, charcutiers, qui venaient l’entretenir sans doute de l’approvisionnement. A midi, il a déjeuné d’une côtelette, d’une salade et d’un morceau de fromage de brie...»
--Assez, assez, fit Stieber, je vois que nous n’apprendrons jamais des secrets d’État par l’entremise de votre agent.
--Mais enfin il est bon de savoir qui entre à la mairie et qui en sort, reprit Zerniki.
«Voici ce que rapporte la femme: «On s’entretenait surtout parmi les gens qui venaient aux nouvelles dans la cour de la mairie, d’une grande victoire remportée par l’armée de Metz. Le prince Frédéric-Charles avait été tué, les Français avaient fait 60,000 prisonniers. Un magistrat de Versailles, M. Harel, assurait que, selon toute apparence, le roi aurait quitté la ville avant huit jours.»
--Tiens, il faut noter ce monsieur Harel et ne pas le perdre de vue.
--Parfaitement, fit Zerniki. Et il continua la lecture du rapport:
«La séance du conseil municipal a duré très longtemps; en sortant, les conseillers s’entretenaient avec vivacité; il a semblé qu’ils avaient discuté une adresse de dévouement et de félicitations à la délégation de Tours.»
--Oh! oh! s’écria Stieber, il faudrait vérifier ce qu’il en est. Zerniki, en allant à la mairie pour cette réquisition de bougies, tâchez donc de jeter un coup d’œil sur le procès-verbal.
A ce moment, la porte s’ouvrit, et un personnage d’une quarantaine d’années, vêtu d’un pantalon à pied, chaussé de pantoufles, le torse emprisonné dans un veston de chambre en flanelle rouge, une cravate de foulard à gros pois négligemment nouée autour du cou, entra en fredonnant. Il tenait d’une main un crayon, et de l’autre un calepin d’assez grande dimension.
--Eh bien, Salingré, mon cher, fit Stieber, la muse vous inspire-t-elle ce matin?
--Jugez-en vous-même, «patron», fit le nouvel arrivant, un des auteurs comiques alors les plus en vogue et qui, pour faire en amateur la campagne de France, s’était laissé embaucher par Stieber en qualité de secrétaire particulier, une sinécure qui ne l’empêchait nullement de nouer des intrigues de vaudeville. Pour l’instant, M. Salingré était occupé à confectionner une pièce de circonstance qu’il voulait faire jouer sur le théâtre de Versailles par des officiers.
--Jugez vous-même, patron, reprit le vaudevilliste, et il se mit à fredonner un couplet à peu près ainsi conçu:
Maintenant, messieurs, pardonnez Si le rideau tombe; mais nous sommes frères. Ici, selon les règles du théâtre, On joue la grande pièce après la petite. Notre rôle pour rire est terminé, Et, après les déguisements comiques Sous lesquels nous avons voulu vous distraire, Nous reprendrons l’armure sévère qui donne la gloire.
--Très bien, très bien, firent en chœur les trois policiers.
--Et le directeur du théâtre se montre-t-il de meilleure composition? demanda Stieber.
--Ne m’en parlez pas! un véritable mulet pour l’obstination, fit Salingré. Il n’y a pas moyen de discuter avec lui. A toutes mes observations, il répond toujours la même chose: «La France est en deuil, l’étranger est à Versailles, ce n’est pas le moment de jouer la comédie.» Et d’autres sornettes semblables. Je crois qu’il faudra une réquisition en règle pour décider cet impresario têtu à nous livrer son magasin de décors. Vous vous chargerez de ça, papa Stieber.
«Papa Stieber» fit entendre un sourd grognement:
--Si cela ne dépendait que de moi! Mais vous savez que le roi, notre maître, veut que l’on mette des gants... tâchez de vous arranger à l’amiable; du reste je verrai ce directeur féroce...
--Oui, patron, voyez-le, voyez-le. Je retourne à mon vaudeville, il faut que j’achève le dernier acte... A propos, il n’y a pas de cigares ici?
--Si fait, si fait, répondit M. Kaltenbach en montrant une caisse sur la table.
--Pas de blagues, fit le vaudevilliste, je ne veux pas de ces dons d’amour «envoyés par les âmes charitables de la mère patrie», à raison de quatre gros le paquet...
--Soyez tranquille! répondit le commissaire, voyez le cachet, les cigares viennent de Brême... ce sont des havanes...
--A la bonne heure, fit l’auteur comique en bourrant ses poches de cigares. Et il se retira en fredonnant les derniers vers de son couplet.
--Revenons aux affaires sérieuses, dit Stieber. Je m’en vais rue de Provence porter ces journaux à M. de Bismarck... Mais quel est ce bruit?
Comme Stieber franchissait le seuil de la porte, son attention fut attirée par un groupe de gens qui entouraient un homme de quarante ans environ, à l’allure paysanne, au visage bronzé et énergique, occupé à administrer une correction très rude à un enfant d’une dizaine d’années, qu’il tenait par l’oreille. Dans la foule, les uns prenaient parti pour l’enfant en s’indignant contre l’homme, d’autres au contraire disaient: «Laissez-le faire, laissez faire, cela apprendra au petit à porter des journaux aux Prussiens.» Ces mots firent dresser l’oreille au conseiller intime; il appela par un signe un des gendarmes qui se promenaient constamment devant la maison du boulevard du Roi: «Conduisez-moi ces gens-là au commissaire Kaltenbach,» dit-il au grand gaillard haut de six pieds, coiffé d’un énorme casque et armé d’un coupe-chou aux redoutables proportions. Sur l’ordre de son chef, le gendarme joua des coudes, écarta la foule à droite et à gauche, et prenant au collet l’homme et l’enfant, il les poussa tous deux dans la maison.
Cette arrestation excita les murmures de la foule qui s’était amassée. «Cela le regarde, c’est son fils, s’écria une femme du peuple, il le corrige et il a bien raison, faut pas élever des petits espions!...» Quelques murmures se firent encore entendre, mais sur un autre signe de Stieber les gendarmes tombèrent à poings fermés sur les premiers curieux qui se trouvaient à portée de leurs mains.
M. le conseiller intime poursuivit sa route vers la rue de Provence, tandis que le gendarme, fidèle à la consigne, introduisait l’homme et l’enfant dans les bureaux de la police de campagne. Dès que le gamin aperçut Kaltenbach, il le montra du doigt et se mit à pleurer: «Voici le monsieur qui m’a donné l’argent, hi, hi, hi... tu vois bien... père, que ce n’est pas un Prussien, hi, hi, hi.»
L’affaire fut expliquée. Voulant aller voir lui-même si vraiment ses parents étaient partis du Chesnaye et obéissant à une sorte d’instinct, le petit Raymond, au lieu de s’arrêter à la cabane de Meudon, avait poussé droit sur Versailles, marchant à travers bois, se glissant comme une couleuvre au milieu des sentinelles; il avait réussi enfin à pénétrer dans la ville par la porte de Montreuil. La première personne qu’il rencontra, ce fut justement son père, qui ce jour-là avait eu affaire chez un entrepreneur. Bien entendu le père et le fils s’embrassèrent de bon cœur, tout à la joie de se retrouver. Le petit raconta son aventure, l’histoire de la cabane, des pièces de cinq francs et des journaux qu’il allait chercher à Paris pour le «monsieur de Versailles...»
Le père Raymond n’aimait guère les Prussiens; il les détestait même depuis qu’ils lui avaient enlevé par réquisition sa jument «Cocotte». Aussi, en apprenant,--car il vit clair tout de suite,--que son garçon avait servi d’espion inconscient aux «têtes carrées» comme il les appelait, il entra dans une grande fureur et administra au pauvre petit colporteur une volée de taloches et de bourrades qui ameutèrent la foule et attirèrent l’attention du chef de la police.
Kaltenbach parut très vexé en se voyant ainsi mis en présence de son petit messager. Il tenait essentiellement à ne pas être reconnu à Versailles; il menaça le père Raymond et son fils de les faire mettre en prison tous deux s’ils se montraient dans la ville. Puis il les fit reconduire tous deux au Chesnaye par un gendarme.
--Allons, se dit Kaltenbach en allumant un des cigares brêmois, il va falloir chercher un autre pourvoyeur de journaux.
* * * * *
Stieber s’était rendu chez M. de Bismarck. Après avoir suivi d’un pas déjà familier le boulevard du Roi, il avait tourné court à l’avenue de Saint-Cloud et s’était engagé dans une rue qui paraissait encore plus tranquille, plus déserte, plus morne que les autres. Dans cette partie écartée de Versailles, les maisons étaient presque toutes dissimulées derrière les grands arbres des jardins; c’est à peine si les toitures perçaient les feuillages, ou si un paratonnerre dressant sa pointe au-dessus des marronniers et des acacias annonçait que cette solitude était habitée. Vers le milieu de cette paisible rue de Provence, au nº 12, une banderole sale, fixée à une branche, flottait au vent, avec cette inscription en grosses lettres: _Norddeutsche Bundeskanzlei_ (Chancellerie de l’Allemagne du Nord). Deux gendarmes se promenaient devant la grille; à l’intérieur un factionnaire montait la garde; devant un pavillon réservé autrefois au jardinier, servant à présent de poste, quatre ou cinq soldats fumaient de courtes pipes et rêvassaient de victoires, de patrie, de Gretchen et de knœdel à la choucroute.
Au coup de sonnette de Stieber, un sous-officier sortit du petit pavillon; ayant reconnu le chef de la police, il ouvrit aussitôt la grille fermée à clef et laissa passer le conseiller intime en le saluant militairement.
Stieber se dirigea vers la villa dont on apercevait à travers les arbres les blanches maçonneries, ornées de quelques fresques.
Au moment de monter le perron, un individu de moyenne taille, plutôt petit que grand, un peu replet, portant lunettes et tenant un gros livre sous le bras, vint du jardin et héla le conseiller intime.
--Tiens! monsieur le docteur Busch, fit celui-ci. Comment cela va-t-il?
--Très bien, monsieur le conseiller; c’est «le chef» que vous venez voir?
--Sans doute.
--Ah! tâchez donc de le dérider, je ne sais pas ce qu’il a, il est d’une humeur massacrante. Il a dîné hier soir chez le prince royal; quelque chose doit lui avoir déplu... Wollmann, son valet de chambre, raconte qu’il est rentré des «Ombrages» furieux. Et cela continue... Je devais lui soumettre aujourd’hui un grand article qu’il m’a commandé pour préparer les esprits à la proclamation de l’empire d’Allemagne. Ce matin, je vais lui porter mon travail, il me reçoit comme un chien dans un jeu de quilles: «Je me moque pas mal de votre grimoire», m’a-t-il dit, à moi, son journaliste favori!... Tâchez de l’apaiser, monsieur le conseiller... n’est-ce pas? nous vous en remercierons tous.
Dans la maison du chancelier, le Dr Busch était le journaliste à tout faire, l’agent secret servant d’intermédiaire entre les feuilles complaisantes et la caisse des «reptiles». Il était chargé de préparer, sous l’inspiration du chancelier, l’opinion publique en Europe. Quand un article lui plaisait, M. de Bismarck ne manquait pas de lui dire: «Il faut que cet article fasse des petits.» A chaque instant, le chancelier recommandait à Busch de parler dans les journaux des cruautés des Français, de leurs violations de la convention de Genève, de leurs instincts sauvages[45].
[45] Quand, au mois de décembre 1870, il fut question d’un nouvel emprunt de la Défense nationale, M. de Bismarck appela M. Busch et lui dit: «Il serait bon de faire ressortir dans la presse le danger que l’on court en prêtant son argent à ce gouvernement. Il peut se faire, faudrait-il insinuer, que l’emprunt du gouvernement actuel ne fût pas reconnu par celui avec lequel nous ferons la paix, et que nous fassions mettre cela au nombre des conditions de paix. _Il faudrait, en particulier, que cet avis soit donné par la presse anglaise et par la presse belge..._»
A la date du 21 décembre, voici ce qu’on lit encore dans les _Tablettes_ du Dr Busch:
«Après dîner, lu des dépêches et des minutes. Le soir, L... fait insérer dans l’_Indépendance belge_ le chapitre Gambetta-Trochu.»
Souvent, dans le journal de M. Busch, cette phrase se répète:
«Écrit différentes lettres, _avec invitation à rédiger des articles_...» Il fallait surtout entretenir «l’incertitude et la discorde parmi les partis en France». Le secrétaire de M. de Bismarck fait, dans son journal intime, cette remarque bonne encore à méditer: «... Napoléon nous est indifférent; nous n’avons nul souci de la République; mais _c’est le chaos_ qui nous est _utile_.»
Laissant le docteur Busch se lamenter sur le palier, Stieber avait pénétré dans le vestibule; un domestique, correctement vêtu de noir, avait ouvert une porte vitrée, et le chef de la police était entré dans le cabinet de travail de M. de Bismarck.
Le chancelier, vêtu d’une longue robe de chambre de satin noir doublée de soie jaune et nouée par une grosse cordelière blanche dont il maniait nerveusement les glands, se promenait avec agitation, sa grosse face contractée par la colère. Ses yeux lançaient des éclairs.
--Eh bien, je vous fais mes compliments sur votre police, monsieur! fit-il en apercevant le conseiller Stieber. Vous surveillez bien les gens, on peut s’en rapporter à votre fameux flair. Qu’est-ce que ce M. O’Sullivan, Américain ou soi-disant tel, qui a l’air d’être ici comme chez lui?...» Et sans attendre la réponse, M. de Bismarck continua: «On finira par me dégoûter du métier. Hier, je dîne chez le prince royal, cela m’ennuyait déjà, parce qu’enfin je ne dîne nulle part aussi bien que chez moi avec mon secrétaire Bucher, mon cousin Bohlen et le petit Busch, mais enfin je m’étais résigné. On s’assied, je me trouve à côté d’un monsieur que je n’avais jamais vu et qui dès le potage commence à m’assassiner de ses conseils, de ses idées sur la politique, sur la conduite de la guerre, le bombardement de Paris, sur l’alliance prusso-russo-américaine, que sais-je encore? Cela a duré ainsi jusqu’au café. Chaque mot, une bêtise! Et tout cela en ayant l’air de me faire la leçon, me traitant de cher collègue sous prétexte qu’il a été ministre des États-Unis à Lisbonne ou quelque part. Pas moyen d’échapper ou même de dire à cet infatigable bavard: «F...-moi la paix, mêlez-vous de ce qu’il y a dans votre assiette et laissez-moi tranquille.» Il a bien fallu me taire et me contenir. J’étais juste en face de son Altesse qui nous observait tous deux. Cet imbécile d’Américain, qui prenait mon silence pour de l’attention et du recueillement, continuait de plus belle. Finalement j’ai attrapé une migraine à tout casser... Comment laisse-t-on circuler dans Versailles des gens aussi bavards et aussi ennuyeux?»
Stieber put enfin prendre la parole. Il expliqua que ce M. O’Sullivan, diplomate américain et journaliste, était sorti de Paris sous pavillon parlementaire avec plusieurs de ses compatriotes; qu’il paraissait très bien vu en haut lieu, puisqu’il était un des hôtes les plus assidus du _casino_ du duc de Cobourg-Gotha. C’est ce prince qui l’avait présenté à _notre Fritz_, et c’est sur sa recommandation qu’il devait d’avoir été invité à ce dîner. «Comment, dit Stieber, aurais-je songé à me défier d’un personnage qui a de si puissantes relations, et comment me serais-je permis de prendre des mesures contre un homme invité à dîner chez son Altesse?
--Je ne veux pas, fit M. de Bismarck un peu radouci, mais toujours grondant, que Versailles serve de rendez-vous à tous les aventuriers politiques, à tous les faiseurs de combinaisons internationaux, à tous les _bummler_ (badauds). Nous en avons assez dont nous ne pouvons pas nous débarrasser... Qu’est-ce que cet Américain vient faire ici? Il se trouvait mal à Paris, il en est sorti, ce n’est pas une raison pour qu’il reste à Versailles. D’abord, tout ce qui arrive de là-bas est suspect. Vous allez le faire filer d’ici dans les vingt-quatre heures. C’est entendu, n’est-ce pas?
--Mais, objecta Stieber, M. O’Sullivan a dîné hier chez Son Altesse le prince royal...
--Eh bien, Monsieur, êtes-vous sous les ordres du prince ou sous les miens? Faites comme je vous dis, je prends tout sur moi.
Stieber s’inclina et tendit au chancelier les journaux qui venaient de lui être remis par son collègue Kaltenbach. A cette vue, les traits de M. de Bismarck s’éclairèrent.
--A la bonne heure! s’écria-t-il. La lecture des feuilles parisiennes,--cela me renseigne et me distrait... Autre chose. Voici maintenant un nouvel avis que j’ai reçu au sujet d’un attentat que l’on prépare contre moi... Faites le nécessaire pour savoir ce qu’il en est.--A propos, et l’individu qu’on a suivi hier et que j’ai fait arrêter? Sait-on qui c’est?
--Excellence, cet individu a été immédiatement conduit au lycée, puisqu’il prétendait y être employé comme domestique; le concierge ainsi que l’économe l’ont reconnu. Il paraît que ce garçon avait donné rendez-vous dans la rue de Provence, qui est très propice pour ce genre d’entretien, à une cuisinière qu’il courtise. Le fait a été reconnu exact et l’économe du lycée a déclaré à l’homme qu’il serait chassé à cause de son inconduite.
--Que l’on s’en garde bien! s’écria M. de Bismarck, cet homme n’aurait qu’à s’en prendre à moi parce qu’il a perdu sa place... Il tenterait alors peut-être réellement de m’assassiner...
Stieber savait combien, depuis son arrivée à Versailles, le chancelier avait l’esprit hanté de toutes sortes de visions d’assassinat, de tentatives de toute espèce dirigées contre lui. Il n’ignorait pas que M. de Bismarck voyait dans chaque passant qui s’arrêtait par curiosité devant le numéro 14 de la rue de Provence, un farouche meurtrier; il se souvenait que pendant la journée du 21 octobre, alors que l’approche des Français marchant sur Bougival et Saint-Germain avait causé une véritable panique dans Versailles, M. de Bismarck avait failli tuer à coups de revolver quelques badauds qui le regardaient monter à cheval, toujours sous l’impression que ces inoffensifs curieux étaient autant de Brutus, dissimulant des poignards sous leur redingote.
Tandis que M. de Moltke était à peine gardé, qu’on entrait chez lui presque comme on voulait, le chancelier se retranchait derrière les murs de la villa de Mme Jessé comme dans une forteresse. Trois domestiques adroits et dévoués, veillaient jour et nuit sur lui. Il ne sortait jamais sans être suivi ou précédé par eux, et il était toujours armé. A cheval, il portait un grand sabre de cavalerie; à pied,--même pour aller cueillir dans le jardin des violettes qu’il envoyait à sa femme,--il avait un revolver.
Stieber se gardait bien de rassurer le chancelier et de lui prouver qu’au milieu d’une population paisible, ennemie de toute violence comme celle de Versailles, sa vie ne courait aucun danger; cette crainte perpétuelle d’un attentat rendait le chef de la police précieux, nécessaire, indispensable. Il promit donc d’enjoindre au directeur du lycée de ne pas renvoyer le domestique qui, la veille, avait en effet suivi, sans se douter sur quelles brisées il marchait, M. de Bismarck revenant de la préfecture. Le chancelier s’était retourné à plusieurs reprises en donnant de vives marques d’impatience. Arrivé devant la grille de la villa Jessé, il ordonna aux gendarmes de faction de s’emparer de l’homme qui, malgré ses protestations et ses dénégations, fut traîné au bureau central de la police.
M. de Bismarck, tout à fait rasséréné, s’entretint avec Stieber de différents objets, puis au moment où le chef de la police prenait congé de lui: «N’oubliez pas de nous débarrasser de ce bavard d’O’Sullivan, répéta le chancelier... Et puis priez le petit Busch de m’apporter son article. J’ai rudoyé ce matin ce pauvre docteur, il faudra que, pour le dédommager, je trouve sa prose excellente.»
M. O’Sullivan était non pas un espion, mais un diplomate amateur qui, ennuyé d’être en disponibilité depuis qu’un incident l’avait contraint à résigner ses fonctions de ministre de la république américaine en Portugal, avait imaginé de s’entremettre comme messager de paix entre l’hôtel de ville de Paris et le quartier général de Versailles. Profitant des relations qu’il avait nouées en Amérique avec un jeune écrivain français, M. E.-A. Portalis qui, peu de temps avant la guerre, avait créé avec M. Ernest Picard un journal: L’_Électeur libre_, M. O’Sullivan avait eu accès auprès du gouvernement de la Défense nationale. Mais on n’avait pas tardé à reconnaître que l’on avait affaire à un personnage dénué de toute espèce d’autorité et sans mandat.