Part 16
Les Allemands s’emparèrent immédiatement de tous les postes, et les gardes nationaux ainsi que les autres habitants furent sommés d’avoir à livrer leurs armes sous peine de mort.
La capitulation disait aussi que les troupes seraient logées dans les casernes et les établissements publics.
A peine arrivés à Versailles, les détachements allemands furent installés chez les habitants.
Enfin la capitulation portait expressément que Versailles ne payerait aucune contribution de guerre.
Vingt-quatre heures plus tard, la municipalité versaillaise était mise en demeure de verser une contribution de guerre de «400,000 francs», représentant sa quote-part pour les indemnités payées aux Allemands expulsés de France et aux armateurs dont les navires avaient été capturés[41].
[41] Cette somme de 400,000 francs fut, il est vrai, remise à la ville de Versailles, après l’arrivée du roi.
Dès le premier jour de l’occupation, le 17 septembre 1870, plus de soixante mille Prussiens, Bavarois et Wurtembergeois traversèrent la ville du grand roi; la moitié y passa la nuit, soit dans les logements particuliers, soit dans les bâtiments publics. Ceux qui ne trouvèrent pas de toit pour s’abriter campèrent autour des feux de bivouacs allumés dans les avenues.
Le soir, une heure environ avant le coucher du soleil, plusieurs régiments bavarois, encore tout noirs de poudre et surexcités par le combat, revinrent du champ de bataille de Châtillon. Ils avaient placé au milieu d’eux une cinquantaine de zouaves faits prisonniers, sans doute des soldats de cette arme, recrutés à la hâte, et qui n’avaient que le nom et l’uniforme de ce corps si célèbre; jeunes conscrits qui avaient lâché pied aux premières volées de mitraille répandant la terreur et l’affolement jusque sur le boulevard Montmartre.
La population de Versailles, qui contemplait avec un silence stoïque et presque dédaigneux l’installation des vainqueurs, ne put se défendre d’un sentiment de profonde émotion à la vue de ces compatriotes défilant, honteux et abattus, entre leurs gardiens.
--Pauvres amis! fit un vieillard à demi voix.
Un zouave, authentique celui-là, au teint bronzé par le soleil du Sahara, la longue barbe fauve s’étalant sur sa poitrine ornée des médailles de Crimée et d’Italie, le visage couturé de balafres et de cicatrices, entendit cette exclamation. Il se retourna et envoya à celui qui la lui avait adressée, un long regard de reconnaissance.
Bientôt après le «Kronprinz», appelé par les siens «notre Fritz», depuis une dépêche célèbre annonçant ses prouesses à la bataille de Wœrth, arriva au petit trot de son cheval, entouré d’une suite nombreuse. C’est lui qui commandait en chef l’armée d’investissement, dont le quartier général allait s’installer dans cette préfecture de l’avenue de Paris, magnifique et vaste bâtiment tout neuf, achevé depuis le commencement de l’année 1870, et occupé depuis cinq ou six mois seulement par le préfet impérial, M. Corruau, à qui avait succédé pendant quelques jours seulement M. Edouard Charton, chargé par le gouvernement du 4 septembre d’administrer le département de Seine-et-Oise. Autrefois, la préfecture se trouvait dans un vieux bâtiment de la rue des Réservoirs, contigu à l’hôtel. Le nouvel édifice, somptueusement bâti sur l’avenue de Paris, meublé avec un luxe extraordinaire, avait été construit comme exprès pour servir de résidence au prince Fritz, au roi Guillaume ensuite, et enfin à M. Thiers ainsi qu’au maréchal de Mac-Mahon; tandis que l’ancienne préfecture, achetée par le propriétaire de l’hôtel, devenait une annexe tout à fait propre à recevoir les hôtes nombreux que les événements allaient attirer à Versailles.
L’invasion s’organisait chaque jour mieux dans cette ville voisine de la grande capitale. Paris n’ayant pas succombé sous le coup de la première attaque, et la population, loin d’être abattue, réclamant la «guerre à outrance», l’état-major allemand vit bien qu’il faudrait prendre ses quartiers d’hiver en France. Versailles devint donc peu à peu une grande ville de garnison prussienne; les régiments s’y installèrent tout comme à Potsdam et à Spandau. Dès les premiers jours d’octobre, ce fut le centre de la direction générale de toutes les armées allemandes et le siège de la politique prussienne, qui, grâce au prestige des grandes victoires et à l’attitude passive des puissances, devait de là rayonner sur toute l’Europe.
Le 4 octobre, le préfet nommé par l’autorité prussienne, M. de Brauchitsch, qui s’était emparé jusqu’au titre de conseiller d’État et du papier à en-tête de son prédécesseur français, se présenta dans la grande galerie de l’hôtel de ville où les conseillers municipaux s’étaient réunis extraordinairement. Dans un discours soigneusement étudié,--car le nouveau préfet tenait à montrer qu’il était versé dans la langue française[42], il s’efforçait de rassurer les conseillers, leur promettant la sauvegarde de leurs personnes et le respect de leurs délibérations; puis il les invita à se rendre, avec des sauf-conduits qu’il leur donnerait volontiers, au delà des lignes allemandes, afin d’aller chercher des vivres qui pourraient bien manquer dans Versailles, de l’argent, et,--ajoutait-il,--des renseignements. Cette invitation cauteleuse à la trahison et à l’espionnage fut accueillie par un silence glacial, mais dans le «speech» du nouveau préfet, une phrase surtout avait frappé les conseillers; M. de Brauchitsch annonçait pour le lendemain 5 octobre l’arrivée du roi Guillaume et de sa nombreuse suite.
[42] M. de Brauchitsch était tellement soucieux de rédiger en langage correct et choisi les proclamations et ordonnances qui réglaient l’exploitation et l’écorchement des habitants de Seine-et-Oise qu’il pria M. le pasteur Passa de lui procurer un Français lettré qui voulût bien remplir les fonctions de secrétaire-_rebouteur_ et revoir ses élucubrations officielles. M. Passa ayant répondu qu’il ne connaissait personne disposé à accepter ce poste:--«Eh bien, fit M. de Brauchitsch, s’il n’y a pas de Français, trouvez-moi un Suisse.»--M. Passa répondit sèchement qu’il ne connaissait pas davantage de Suisse que de Français.
Ce jour-là, en effet, dès midi, un mouvement inaccoutumé régnait dans les larges et belles avenues qui rayonnent vers le château. Les soldats de la garnison en grande tenue, casque en tête, soigneusement astiqués, les mains gantées, se promenaient gravement par groupes; les officiers aux moustaches affilées par la pommade hongroise, la vitre à l’œil, faisaient sonner leurs sabres; toutes les maisons où se trouvaient soit une des grandes administrations de l’armée, soit un chef quelconque, étaient pavoisées. Les habitants de Versailles qui étaient sortis de chez eux pour jouir d’une belle et douce après-midi d’automne, se demandaient ce que ces préparatifs signifiaient. On allait instinctivement aux renseignements à la mairie, où la municipalité avait l’habitude d’annoncer par des affiches manuscrites les événements accomplis ou en préparation.
La population apprit qu’à quatre-vingts années de distance, Versailles allait redevenir une résidence royale. La nouvelle se répandit rapidement dans toutes les rues; bientôt chacun fut sur pied pour satisfaire une curiosité compréhensible sinon digne de louanges. Seulement, les promeneurs s’aperçurent que parmi eux surgissaient à chaque instant des figures inconnues, des gens qui avaient l’air très empruntés dans leurs blouses ou leurs jaquettes, car presque tous ces hommes, «qui n’étaient pas d’ici», portaient le costume des ouvriers ou des gens du peuple.
A trois heures, des détachements bavarois et prussiens se dirigèrent, musique en tête, vers la porte des Chantiers et formèrent la haie jusqu’à la grille de la préfecture.
A quatre heures précises, des tourbillons de poussière annoncèrent l’apparition du cortège. Un peloton de uhlans, la lance en arrêt, précédait une file interminable de voitures, dont les premières étaient d’élégants et confortables landaus, tandis que le reste offrait les spécimens les plus variés de tous les véhicules que la réquisition avait pu découvrir chez les paysans de Seine-et-Oise.
Dans la première de ces voitures se trouvait le roi Guillaume, ayant à ses côtés son fils et en face de lui le chancelier. Le roi de Prusse, âgé alors de soixante-treize ans, se tenait droit et raide comme un sous-officier; sa physionomie offrait un singulier mélange de bonhomie et de rudesse: c’était en tout cas une figure caractéristique avec son encadrement de favoris blancs comme la neige.
M. de Bismarck ne ressemblait pas non plus à ses portraits d’aujourd’hui. Il ne portait ni perruque ni toute la barbe. Une épaisse moustache cachait sa lèvre supérieure. Avec sa grosse tête, ses épaules carrées, son buste énorme, il paraissait doué d’une vigueur extraordinaire.
Ce jour-là, il avait plus que jamais son air de bouledogue de mauvaise humeur.
Le _Kronprinz_ ou prince royal, grand, élancé, avec ses cheveux blonds et sa barbe de fleuve, tenait assez bien le milieu entre la physionomie souriante du monarque et l’air rogue du ministre.
Dans les autres voitures, on voyait M. de Moltke, rasé de près comme un prêtre, le général de Roon, ministre de la guerre, et toute une kyrielle d’altesses royales et sérénissimes, avec leurs aides de camp et leurs courtisans.
Le roi s’installa immédiatement à l’hôtel de la préfecture que son fils lui avait cédé. Le prince Fritz avait jeté son dévolu sur une jolie et gracieuse habitation appelée «Les Ombrages». C’était, comme la villa choisie par M. de Bismarck, la propriété d’une dame qui avait abandonné sa maison aux hasards de l’occupation pour se réfugier en Provence.
La chronique locale raconte que Son Altesse n’y vécut pas toujours seul. Peut-être n’insisterions-nous point sur ces rumeurs,--qui après tout peuvent n’avoir été que de simples cancans,--si la rareté de semblables aventures ne méritait pas qu’on les signale, même à l’état hypothétique. La galanterie avec ses joyeuses équipées, affirmant l’étroite et classique alliance de Mars et de Vénus, ne tient que très peu de pages dans l’histoire du séjour à Versailles de l’état-major allemand. On chercherait vainement--sauf les visites diurnes et nocturnes aux maisons omnibus de la «Petite-Place»,--ces hors-d’œuvre qui donnent leur saveur aux histoires des guerres de Louis XIV et de Louis XV, et aux expéditions des armées de la République et de Napoléon, qui s’entendaient si bien, en Italie, en Espagne, et surtout dans la chaste et pudique Allemagne, à mélanger, selon l’expression usitée alors, leurs lauriers d’un brin de myrte. A Versailles, tous ces gaillards à forte encolure, musclés et râblés, qui mangeaient comme des ogres, buvaient comme des chantres, emmagasinant des forces à plein gosier, se conduisaient comme des petits saints. Il est vrai que ce qui restait de femmes dans la ville occupée avait le cœur trop français pour répondre aux avances d’un Allemand. Les aventures galantes attribuées au prince impérial d’Allemagne firent donc quelque bruit, surtout parmi ces héros qui semblaient être à l’engrais et dont l’excès de continence avait quelque chose d’étonnant.
Au moment où le roi franchit la grille de la préfecture, quelques hourras partirent, non pas des rangs des soldats, mais du milieu de la foule. Ces cris étaient rares, et il ne fut pas difficile de reconnaître qu’ils étaient poussés par ces individus étrangers et d’étrange allure qu’on avait remarqués dans le courant de l’après-midi. Un négociant de Versailles se trouvant côte à côte avec un de ces drôles, au moment où il venait d’acclamer le conquérant, s’écria, indigné de ce manque de patriotisme:
--N’avez-vous pas honte d’acclamer celui qui met la France à feu et à sang?
--Taisez-vous donc, dit au négociant un conseiller municipal qui se trouvait là, vous ne voyez donc pas que ces gens-là sont des agents de la police prussienne!
L’observation du conseiller municipal était juste. Du château de Ferrières où il venait de passer quelques semaines avec le quartier général, buvant le champagne de «l’Oncle d’or[43]» et tirant les faisans en dépit de la défense du roi, Stieber avait expédié quelques-uns de ses estafiers chargés de se mêler à la population de Versailles, de l’espionner et de faire croire au roi, à son arrivée, que parmi les habitants de l’ancienne résidence royale, il y avait des Français qui l’attendaient comme un sauveur, comme un Messie qui les délivrerait de la République.
[43] Surnom donné par M. de Bismarck à M. de Rothschild.
Apostrophé par le négociant, l’homme en blouse qui avait poussé le hourra s’était éloigné d’un pas rapide. Si quelque curieux se fût avisé de le suivre, il l’aurait vu entrer dans une des plus belles maisons du boulevard du Roi, au nº 3, où il ne tarda pas à être rejoint par d’autres individus habillés à peu près de la même façon.
C’était là que le chef de la police secrète, le conseiller intime Stieber, avait rapidement organisé son administration. L’habitation avait été abandonnée par ses locataires; une vieille servante alsacienne était le seul être vivant resté au logis dont l’ameublement cossu, les tableaux et les tentures disaient la bonne situation de ceux qui l’habitaient.
Au rez-de-chaussée se trouvaient les bureaux de la police, les chambres d’attente destinées aux agents et aux espions qui venaient au rapport, et le cabinet où Stieber donnait ses ordres et ses instructions. Le premier avait été réservé pour le logement du chef, tandis que son lieutenant Zerniki et un commissaire de police badois nommé Kaltenbach occupaient les chambres du second étage. Les mansardes étaient peuplées d’agents, un poste de gendarmes avait été établi dans un pavillon situé dans le jardin.
Cette maison du boulevard du Roi fut pendant toute l’occupation une ruche bourdonnante, toujours en travail. Il y régnait une activité fébrile, un va-et-vient continuel, un mouvement prodigieux. Fortement discuté d’abord par les généraux et les chefs de corps, Stieber avait fini par s’imposer à tous ces militaires pleins de dédain pour un policier de basse extraction. La protection immédiate du roi et l’amitié de M. de Bismarck lui avaient servi d’armure contre toutes les attaques et les insultes. Avec cet aplomb que donne l’exercice d’une certaine puissance, Stieber avait peu à peu modifié sa manière d’être. Ce n’était plus le personnage ondoyant, cauteleux, sachant au besoin se rendre tout petit, comme pour se faire pardonner la place qu’il tenait et se rattrapant en brutalités sur les pauvres diables qui n’en pouvaient mais. Maintenant, il ne se gênait plus, il avait carrément adopté une allure de bourru bienfaisant, un «bon garçonisme» familier et débraillé, entremêlé d’éclats de colère, d’accès de violence, qui passaient comme des ouragans. C’était à la fois un capitaine Fracasse et un Roger Bontemps cousu dans la peau du plus fieffé mouchard. Il enlevait la besogne lestement et en assaisonnant chaque ordre, chaque mesure arbitraire, d’un _bon_ mot, qui la plupart du temps était bien mauvais, mais qu’il fallait bien admettre à cause de l’intention.
Pour donner une idée de la besogne du chef de la haute police prussienne, pénétrons, quelques jours après l’installation des Allemands à Versailles, dans l’une des grandes pièces du rez-de-chaussée où Stieber a l’habitude de recevoir son monde et de donner ses audiences.
Il n’est que huit heures du matin, mais le chef de la police de campagne est déjà serré, sanglé et boutonné dans son uniforme de drap bleu sombre avec de larges galons au collet et aux manches. Trois décorations s’étalent sur sa poitrine. Son képi richement galonné est posé sur un guéridon surchargé d’une foule de papiers, parmi lesquels il est aisé de reconnaître plusieurs journaux de Paris: le _Figaro_, le _Siècle_ et le _Monde illustré_.
Tandis que Stieber se promène, ses acolytes, le commissaire Kaltenbach et le lieutenant de police Zerniki, sont assis autour d’une grande table, qui tient presque tout le milieu de la pièce. Zerniki a tout à fait l’air d’un de ces goujats d’armée qui suivaient les camps au moyen âge et dont la vie d’aventures et de rapines finissait le plus souvent par une vilaine grimace au bout d’une corde. Le visage en lame de couteau, d’une teinte naturellement sale, le nez crochu et très proéminent en raison de la maigreur de la figure, des yeux énormes, qui semblaient toujours prêts à sortir de leurs orbites, des cheveux roux très drus, des mains de paysan et des pieds d’un calibre invraisemblable au bout de jambes sans fin, tel était l’escogriffe qui, selon une lettre de Stieber, représentait «la politesse et l’amabilité».
Kaltenbach était la vivante antithèse du lieutenant de police Zerniki. Il avait une bonne figure réjouie avec un soupçon de double menton, un ventre rondelet de buveur de bière, une figure placide et bourgeoise, une véritable figure d’imbécile, telle qu’un policier ne saurait la payer assez cher. Son air inoffensif inspirait à première vue la confiance. Kaltenbach portait une large redingote d’Elbeuf d’une coupe commode mais surannée. On l’eût pris pour un petit rentier.
Zerniki, au contraire, avait adopté un uniforme assez semblable à celui de l’infanterie prussienne, et de plus, il avait sanglé autour de sa taille un énorme sabre de cavalerie.
--Messieurs, dit Stieber à ses collaborateurs, ce n’est pas une petite tâche que la nôtre. En dehors de la police courante, c’est-à-dire en dehors de ce que nous avons fait quotidiennement depuis le début de la campagne, il s’agit maintenant de procurer tous les jours au roi et à M. de Bismarck des nouvelles authentiques et sûres de Paris, et autant de journaux que nous en trouverons. Avec le nombre énorme de feuilles qui paraissent en ce moment, avec la liberté dont jouit la presse, il doit se passer bien peu de choses dans la grande Babylone sans que les gazettes le racontent avec force détails. Donc il nous faut des journaux à tout prix. Ce sont nos meilleurs espions.
Après une pause, M. Stieber reprend:
--Il va falloir surveiller ici un tas de gens qui semblent à tort ou à raison suspects à notre illustre chancelier et dont il m’a remis la liste. Il paraît que dans l’entourage du duc de Cobourg on fait de la politique qui ne va pas à notre grand homme d’État. Ayons l’œil ouvert sur le _Casino_ de l’hôtel des Réservoirs.
«On annonce l’arrivée de nombreux diplomates de toute nationalité, anglais, autrichiens, russes, espagnols et même nègres. Les uns viennent pour proposer la paix, les autres pour entretenir le chancelier de leurs petites affaires particulières. Le chef m’a dit: «Il se peut que parmi ces Excellences ou Sous-Excellences, ou parmi leur monde, il se glisse des espions qui, munis de passeports diplomatiques, s’en vont à Paris ou à Tours raconter ce qu’ils ont vu et entendu. Il faut donc observer ce monde de très près; dès que vous aurez découvert un symptôme suspect, prévenez-moi: que l’individu soit prince ou altesse, dans les vingt-quatre heures, on le fera reconduire par la gendarmerie.»
«Mais ce n’est pas tout, ajoute Stieber, il faut à tout prix que nous nous assurions des intelligences parmi la population de Versailles. La municipalité continue à donner de la tablature au préfet, M. de Brauchitsch; le maire répond par des notes insolentes aux réquisitions du commandant de place. «Le chef» s’en plaint beaucoup. Je lui ai dit: «Mais, Excellence, ce serait si simple de faire pendre le maire entre ses deux adjoints et d’envoyer le reste de la clique dans une forteresse!» Il paraît que cela ne se peut pas. Le roi tient essentiellement à ce que dans la ville qu’il habite, les choses se passent régulièrement et que l’on évite autant que possible toute brutalité... Pourtant quand on songe que ce M. Rameau, un petit bourgeois, un simple avocat, a eu le front de refuser une invitation à dîner chez Sa Majesté[44]! C’est incroyable, ma parole d’honneur! Ensuite, il y a dans la ville un M. Franchet d’Esperey, dont le père a été professeur du prince royal. Il paraît que son Altesse royale et ce Monsieur ont joué quelquefois ensemble dans les jardins de Sans-Souci. Vite les aimables Versaillais ont imaginé de nommer ce Monsieur Franchet commandant de place, et notre Kronprinz, qui est très sentimental comme vous le savez, a toute la journée «sur le dos» son ex-compagnon, qui invoque les parties de barres et les gâteaux partagés pour intercéder en faveur de ses compatriotes. Ah! si nous pouvions le prendre en défaut, celui-là, de façon à le faire expédier à Minden ou à Kœnigsberg, on nous tirerait une fameuse épine du pied...»
[44] Le roi de Prusse, à son arrivée à Versailles, avait fait remise à la ville, comme nous avons déjà dit, d’une grosse contribution de guerre de 400,000 francs. M. Rameau s’était rendu à la préfecture pour exprimer à Guillaume les remerciements de la municipalité. Au moment où M. Rameau se présentait pour accomplir ce devoir de courtoisie, le roi était absent. Le maire laissa sa carte en annonçant qu’il reviendrait le lendemain. La seconde fois, il trouva un aide de camp qui l’invita de la part du roi au dîner du soir.--«Permettez-moi, Monsieur, répondit M. Rameau, de considérer cette invitation comme ne m’ayant pas été adressée. Il est loin de mon intention de répondre par un refus blessant à la marque de bienveillance de Sa Majesté, mais il me serait absolument impossible de m’asseoir à la table de l’ennemi de mon pays.» Les choses en restèrent là.
Stieber parla ainsi un temps assez long, exposant à ses collaborateurs tout ce que l’on attendait d’eux. Il y avait à surveiller les marchés et les approvisionnements, les «maisons» de la Petite-Place, sans compter les nombreux journalistes anglais, allemands, autrichiens et américains qui séjournaient dans la ville. Après cet exposé, le chef de la police conclut ainsi:
--Moi, je me charge des diplomates et des journalistes; vous, Zerniki, chargez-vous du conseil municipal, et vous, mon bon Kaltenbach, qui parlez français comme un welche authentique, c’est sur vous que je compte pour nous procurer les journaux et les renseignements de Paris.
--Soyez tranquille, monsieur le conseiller, fit le gros homme, vous voyez que j’ai déjà commencé; et il montra un paquet de journaux jetés sur la table.
Stieber prit les feuilles et les déplia avec satisfaction.
--Parfait, parfait, je les porterai au «chef». Comment diable avez-vous pu les avoir? L’investissement est complet et rigoureux.
--Voici l’aventure, fit le gros policier:
«Nous nous promenions avec quelques officiers du côté de Meudon, les forts se taisaient, nous regardions avec des longues-vues la grande ville que l’on découvre tout entière du haut du plateau. A ce moment, deux soldats amènent un galopin d’une dizaine d’années. Ces petits Parisiens, ils sont malins comme des singes!
«Les nôtres racontent qu’ils ont trouvé le gamin dans les vignes, et, comme il ne comprenait pas plus l’allemand que nos Poméraniens n’entendaient le français, ils le conduisaient au premier poste. Un des officiers me pria d’interroger le petit. Il me répondit qu’il s’appelait Jean Raymond, que ses parents demeuraient au Chesnaye, près Versailles, qu’il était en apprentissage chez un tailleur de Paris qui avait été forcé de fermer boutique. Alors, se trouvant sur le pavé et s’ennuyant beaucoup, l’enfant avait résolu de reprendre la route du Chesnaye. Il avait réussi à se glisser entre deux postes hors de la ligne d’enceinte. C’était la nuit. Ne reconnaissant plus son chemin, il était resté dans une cabane au milieu des vignes, attendant le jour, mais il avait dormi trop longtemps et la patrouille l’avait découvert.