Part 6
La rivière entre nos deux fermes--est comme un ruban le dimanche--au corsage de Rietje.
J’ai mis une touffe aromatique dans un sabot,--j’ai poussé le sabot sur l’eau--en soufflant dessus.--Va, léger bateau, la rivière te mènera là--où une main sortira des roseaux.
Mon amour, Rietje, est un grand bateau comblé de présents;--il descend au fil de mes pensées vers ta présence là-bas.--Je ne vois plus le petit sabot; il a tourné derrière les joncs.--La rivière est comme ta jarretière autour de ton genou.--Maintenant j’attends inquiet qu’il reparaisse.
Un gros nuage a passé sur nous et nous a--séparés comme une mauvaise pensée--comme si nos cœurs devaient rester disjoints.--Que fait à cette heure ma Rietje? Son esprit--s’en est allé loin,--il erre avec ses yeux vers la route poudreuse--où roule une carriole.--J’écraserai les fleurs sous mes talons,--je briserai le sabot contre une pierre.
Mais voilà qu’enfin il sort des joncs,--il se remet à glisser sur l’eau.--Rietje n’a pas cessé d’être avec moi.
J’irai dans la saulaie, je taillerai--une branche de saule, j’y ferai un bec comme à une flûte pour siffler--amoureusement sous ta fenêtre, le soir.
(1889)
LE MORTEL AMOUR
A Hector France.
Le médecin, un homme qui ne comprenait pas grand’chose à la vie, passa et dit:
--C’est d’amour qu’Izolin est malade: il convient de le séparer un peu d’avec Claribelle.
A son tour vint le pasteur. Celui-là aussi lisait mieux dans les livres que dans les cœurs. Et il dit:
--Le feu d’amour charnel le consume. C’est grand péché de transgresser le commandement de chasteté.
Alors la Dame (c’était la mère d’Izolin) entra dans le bosquet où ils étaient aux bras l’un de l’autre. Et aucun d’eux ne l’avait entendue approcher: ils se miraient demi-nus aux eaux d’une fontaine.
--O Claribelle! ô Belle! ton petit sein est comme un fruit rose dans les transparences de ce bassin. Vois, j’approche ma bouche. Je crois le baiser avec mes lèvres, et mes lèvres seulement effleurent l’eau. Quelle douce folie nous fit nous regarder à travers ce miroir?
--O Izolin, prends plutôt mon petit sein dans tes doigts. Caresse-le amoureusement pendant que je mettrai ma bouche sur la tienne. Il me monte alors une salive âcre et délicieuse.
--Non, c’est trop simple, petite Claribelle. Laisse tomber ta robe; laisse-la tomber jusqu’à tes chevilles. Et ensuite je te tiendrai sous la gorge; nous entrerons doucement ainsi aux eaux du bassin. Nous nous apparaîtrons bien plus beaux.
Ils entendirent une voix irritée qui les appelait. Et, ayant levé les yeux, ils virent apparaître la Dame sévère. Cependant, ils ne se dépêchaient pas de se vêtir et la regardaient en souriant, dans leur innocence. Alors elle s’attendrit, et, baisant son bel Izolin sur les paupières, elle lui dit étrangement:
--Savais-tu pas que la mort est au fond de cette fontaine?
--La mort? fit-il en pâlissant. Je n’y vis que Claribelle.
--Ses yeux, ses yeux dangereux, ô pâle enfant, y sont restés.
Aucun des deux ne savait ce qu’elle voulait dire, et Claribelle, en regardant vers les arbres profonds, déjà appelait Izolin.
--Viens, ami, là où la mort ne pourra nous atteindre.
Mais la Dame cria:
--Va, fuis, n’écoute pas celle qui m’a pris ton cœur. Crois-moi, cher Izolin, il y a là-bas dans la maison une fontaine bien plus belle que toutes les autres. Une mère la combla de ses larmes. Et il y a au fond un trésor qu’il n’est au pouvoir de nulle Claribelle de te donner.
Elle l’avait entouré de ses bras et tendrement l’entraînait. Claribelle, en tordant ses cheveux et en pleurant, marchait derrière eux. Et elle ne cessait d’appeler de sa petite voix d’or Izolin. Mais la Dame de toutes ses forces appuyait la tête du doux jeune homme à sa poitrine, en sorte qu’il resta un peu de temps sans entendre les appels de Claribelle. Et tout à coup ensuite, il reconnut sa voix. Et comme sa mère, en voulant le retenir, était tombée, il marcha sur elle et courut vers Claribelle.
--Retournons au bassin, lui dit-il. Nous n’aurons jamais fini d’y mirer notre image.
Leur rire clair au loin sonna comme les merles et les loriots du bois.
Quand enfin ils rentrèrent dans la nuit, la Dame vit qu’Izolin à peine pouvait se traîner; il ressemblait à une ombre; et Claribelle avait des lèvres d’œillet en fleur. Encore une fois, elle baisa son pâle enfant sur les paupières et ensuite, insidieusement elle leur dit:
--Gentils époux, j’ai décidé que cette nuit, vous la passerez loin l’un de l’autre. L’absence est comme une huile sur le feu. Demain, votre joie sera plus grande de vous retrouver réunis.
Elle-même, avec un flambeau, précéda Izolin vers la chambre. De ses mains, elle le coucha dans ses draps, et puis, en s’en allant, elle ferma la chambre et retira la clef. Et Claribelle, dans l’escalier, vit apparaître deux femmes: leurs robes tombaient à plis droits et elles portaient un voile sur la tête; et toutes deux, avec des flambeaux, la menèrent vers la tour.
--Bonnes servantes, leur dit-elle, où me conduisez-vous?
--Vers votre chambre nuptiale, madame, et à la garde de Dieu.
--Bonnes servantes, dites plutôt mon tombeau, car je vois bien à présent qu’il me faudra traîner ici de tristes jours loin de mon cher époux.
Elles soufflèrent le flambeau et on n’entendit plus que le bruissement de leurs chapelets dans la nuit.
Or, en s’éveillant au matin, Izolin étendit la main et ne trouva pas Claribelle à ses côtés dans le lit. «Divine amie, pensa-t-il, ma mère avait raison: nous croirons, en nous revoyant, nous aimer pour la première fois.» Il courut vers la porte et ne put l’ouvrir. Il alla vers la fenêtre et il s’aperçut qu’on y avait placé des barreaux. «O Belle! viens me délivrer», criait-il. Claribelle, de son côté, sanglotait sous ses cheveux, appelant son ami. Et ils ne s’entendaient pas, très loin l’un de l’autre, car le château était vaste, au fond d’une gorge. Quelqu’un me conta cette légende au pied même de la tour.
Ainsi se passa le premier jour. La Dame, au soir, apparut et dit à Izolin:
--Crois-moi, bel enfant, je n’ai rien fait là qui ne soit selon ton salut dans cette vie et dans l’autre.
Et Claribelle criant toujours après son cher Izolin, les bonnes servantes lui montrèrent le ciel.
--Prions ensemble pour Izolin, madame, car il est parti pour un long voyage.
--Non! dit-elle, Izolin est comme moi prisonnier en ce château. J’entends battre son cœur à travers les murs.
Cette nuit-là, tandis que dormaient les femmes, elle marcha vers la fenêtre et jusqu’au matin, en se penchant sur les jardins, elle appela doucement Izolin.
Les nuits suivantes, elle ouvrit encore la fenêtre, et elle entendit un bruit de pierres qui roulaient dans le fossé. Elle n’entendit pas la voix d’Izolin. Mais, la dixième nuit, des pas légers avec lenteur s’avancèrent et puis s’arrêtèrent devant la porte.
--Claribelle!
Elle se coula entre les robes à plis droits des servantes, et comme elle n’osait élever la voix, elle souffla longuement son haleine à travers le trou de la serrure. Il connut ainsi que Claribelle était là et il aspira le vent de sa bouche comme un baiser. Et ni l’un ni l’autre ne se parlaient. Ils demeurèrent là une éternité à se baiser à travers la porte.
Personne au matin ne put expliquer pourquoi du sang avait rougi le seuil. Les murs seuls ont pu pleurer ces larmes rouges, se dirent les femmes. C’est un grand miracle et cependant on ne sait pas ce qu’il veut dire.
Et Claribelle pensait:
--Je sais bien, Izolin, que c’est ton cœur qui saigna devant cette porte.
La nuit prochaine il vint comme la veille; ses pas s’arrêtèrent; elle l’entendit soupirer; et de nouveau leurs bouches se cherchèrent à travers les clous de fer. Elles croyaient se joindre l’une à l’autre; tous deux étaient sûrs que leurs bouches vives s’étaient aimées. Et ensuite il glissa un papier par la serrure et, l’ayant porté sous la lune après qu’il fut parti, elle aperçut qu’il était teint de sang. Elle pensa: «Ce sont les doigts de mon ami qui laissèrent là couler leur vie.» Elle sut ainsi que c’étaient les doigts d’Izolin qui avaient ensanglanté la dalle du seuil. Et sur le papier une ligne était tracée: «J’ai descellé avec mes ongles les barreaux, petite Claribelle. Attends-moi à la fenêtre demain à l’heure de la lune.»
A petites fois délicieuses, elle se mit à manger le papier et elle croyait sentir passer en elle l’amour d’Izolin. Au minuit suivant, elle ouvrit sa fenêtre, et quelqu’un prudemment marchait dans l’ombre des jardins. Elle ne vit pas d’abord ce que portait Izolin; il pliait sous le faix de quelque chose qui le faisait trébucher, et parfois il s’arrêtait et lui faisait des signes. Elle ne comprenait pas ce qu’il voulait dire. Mais il sortit de l’ombre, la clarté de la lune s’épandit et elle reconnut le charmant visage de l’époux: le vent était parfumé de l’odeur de ses cheveux. Cependant, elle n’osait lui demander ce qu’il portait sur l’épaule, car les femmes qui la gardaient avaient plus tard que de coutume égrené leur chapelet, et à peine seulement elles commençaient de dormir.
Il fit un pas; elle vit qu’il avait pris une des échelles avec lesquelles on montait aux arbres dans le verger. Et tandis qu’avec des soins minutieux il la dressait contre le mur, déjà le cœur de Claribelle un à un descendait les échelons et volait vers lui.
La voix d’Izolin maintenant gémissait:
--O Belle! l’échelle est trop courte. Jamais je n’arriverai jusqu’à toi. Et il n’y en a pas de plus longue dans les jardins.
Elle répondit très bas:
--Quand tu seras parvenu au dernier échelon, cher Izolin, une petite distance seule nous séparera. Je mettrai mes baisers au bout de mes mains, et, tendant les tiennes, tu les recueilleras.
Il monta vingt échelons et ensuite il n’y en eut plus que trois; et il demeurait les mains contre le mur, allongé de tout son corps, comme un espalier.
--O Claribelle! dit-il d’un souffle, jamais je ne pourrai si tu ne noues ensemble les draps de ton lit et ne les laisses descendre vers moi.
--Hélas! Izolin, il n’y a pas de draps à mon lit!
--Belle! ô belle! si tu n’a pas de draps à ton lit, défais les rideaux et laisse-les couler jusqu’à moi.
--Il n’y a pas de rideaux non plus, Izolin. La chambre est toute nue et je n’ai que mes bras.
--Eh bien! tends-les moi.
Elle se pencha autant qu’elle put et tendit les bras, mais à peine leurs doigts parvenaient à se toucher. Alors, elle les mouilla à la salive de ses baisers, et il en essuyait avec ses lèvres la fraîche odeur.
--Prends... Encore... encore... tant qu’il me restera un peu de salive dans la gorge.
Lui, dans une agonie exquise et triste, soupirait:
--O Claribelle! toute la salive de ta bouche n’apaisera pas ma soif d’une chose de toi qui me reste perdue depuis tant de jours affreux. Je meurs, ô Belle! ô Claribelle! si je ne puis monter jusqu’à ton sein!
Il entendit qu’elle riait, et tout à coup ses cheveux se déroulèrent; il fut enveloppé de la nuit profonde de sa chevelure.
--Ne prends peur, ami, lui dit-elle. Tords-les entre tes poings, mes beaux cheveux solides comme la corde qui sonne le glas. Et t’y étant suspendu, tu t’enlèveras ensuite d’un bond léger par-dessus le rebord de la fenêtre. Va, crois-moi, mes cheveux sont l’échelle de soie qui te mènera au bonheur.
Il se hissa, ne sentit plus que le vide; et Claribelle ne poussa pas un cri, toute raide de douleur surhumaine, accrochée des deux mains à la pierre. Et puis Izolin franchit la fenêtre: ils allèrent vers le lit, et seulement après qu’il fut redescendu, elle resta longtemps morte sous une couronne de sang.
--Claribelle! Divine Claribelle!
Encore une fois, c’était la nuit. Izolin vint avec l’échelle, il tendit les bras et elle déploya ses cheveux.
--Va, ne crains rien, cria-t-elle. Il m’en reste assez pour nous en faire un linceul!
Et, comme la veille, il s’enleva jusqu’à la fenêtre et ils couchèrent dans le lit, la bouche et les mains jointes.
Maintenant, ô Izolin et Claribelle, vous reposez ensemble dans la même fosse jusqu’au Jugement dernier, car, au matin, les servantes s’étant éveillées, elles vous ont vus tout nus dans l’amour et dans la mort. Et la plus âgée s’est écriée:
--O Ciel, la Dame avait menti, puisque voilà le seigneur Izolin revenu, lui qui n’était pas parti! Et voilà, à présent, ils sont partis ensemble dans un pays si loin que même nos prières ne peuvent aller jusque-là.
La plus jeune a dit:
--Se peut-il que ce soit là cette Claribelle qui avait de si beaux cheveux? Il ne lui en reste qu’une pauvre tresse avec laquelle ils se sont étranglés.
Pendant des ans, les pies bâtirent leurs nids avec les cheveux qui s’étaient détachés du front de Claribelle, et ils ne cessaient pas de flotter par les airs.
PAULA
A Mme E. Pardo Bazan.
Ce fut une nuit de fête et de musique que le mal la prit, une nuit de la fin du printemps, quand déjà les fleurs ont le parfum puissant de l’été. Elle toussa d’abord légèrement comme elles font toutes, une petite toux dans le creux des mains qui, avec un léger mouvement indifférent de l’épaule, faisait dire à ses parents: «Ce n’est rien! Cela passera avec les jours chauds de l’été!» Et c’était alors si amusant la moue de petit singe espiègle dont, la main à sa gorge, elle se moquait gentiment, ma chère Paula, de cette méchante toux qui allait passer. Elle jouait si follement à la mort en ce temps, comme une petite poupée qui ferme et qui rouvre les yeux, comme une enfant étourdie qui répète la leçon qu’une grande figure voilée lui fait derrière son dos.
Et puis l’été passa. A présent, elle n’avait plus besoin d’efforts pour simuler l’horrible déchirement du poumon. Une ombre creusa ses joues. Ses pauvres lèvres ressemblèrent à un bouquet de violettes fanées. Et quand elle riait, c’était encore comme si elle toussait. Cependant, personne de nous ne croyait qu’elle eût autre chose qu’une de ces toux un peu tenaces de l’été et qui s’en vont à la chaleur des feux de bois, dans les chambres frileuses des approches de l’automne. Il arrivait des amis qui se tenaient sur le bout de leur chaise, gênés, sans rien dire et qui nous regardaient à la dérobée et qui, ensuite, se dépêchaient de partir.
Paula et moi faisions des projets pour le printemps prochain. Je lui avais acheté une bague de fiançailles. Elle riait de ne plus pouvoir retenir l’anneau à son doigt. Moi aussi, je riais comme si tout cela n’eût été qu’un jeu. Je prenais l’anneau, je l’essayais à mon doigt et quelquefois je ne pouvais plus le retirer. Je ne voyais pas qu’il était entré quelqu’un dans la maison, une grande figure voilée qui toujours un peu plus faisait glisser la jolie bague de fiançailles et cherchait à mettre à la place un dur anneau de fer.
--Une petite maison sous les roses, Paula, disais-je, avec une chèvre au jardin, pas loin du bois, une maison de jolie poupée comme toi, et où nous ferons des dînettes pour rire!
Elle battait des mains et encore une fois la bague glissait.
--Au matin, je descendrai cueillir la fraise toute chaude du premier soleil... Ensuite, pendant qu’assis à ta table devant la fenêtre tu aligneras de belles phrases, j’irai ramasser les œufs au poulailler. Tu ne te doutes pas de tout ce qu’on peut faire avec des œufs... Déjà avec mystère, des messagers apportaient des étoffes souples et légères, fleuries de clairs bouquets, des étoffes de rideaux et de tentures où à la veillée, sous la lampe, courait la pointe brillante de l’aiguille.
Nous vivions ainsi dans un rêve délicat d’avenir, d’heures lumineuses. Et je ne songeais pas que les suaires aussi sont faits de rapides et brillantes aiguillées. Je ne voyais que les rideaux à nos fenêtres, là-bas, dans le vent joyeux de l’été. «Chère Paula, nos fenêtres s’ouvriront sur un paysage délicieux, sur le bois à l’horizon et les touffes de roses de notre jardin... Et il y aura toujours des fleurs fraîches dans les vases...»
Ainsi passa l’automne. Derrière la vitre, à la tiédeur des après-midi, je tenais ses petites mains pâles dans les miennes et elle avait l’air, sous les dentelles de ses manches trop larges, d’une frêle fleur malade, d’une de ces étranges fleurs lointaines au dessin artificiel et qui ne sont pas faites pour vivre. Et puis, aux premières fraîcheurs du soir, tout le monde se précipitait, les portes battaient, on fermait très vite les issues, comme s’il fallait empêcher quelque chose de sortir de la maison. Il y avait maintenant comme un petit chien qui toujours aboyait derrière les portes.
Quand je commençai à voir, c’était déjà l’hiver. Je lui avais pris les mains et tout à coup elle se mit à crier comme si je lui faisais mal. Cependant, je les tenais doucement serrées; à peine j’y imprimais les doigts. Elles étaient brûlantes et si maigres qu’ensuite je cessai de les sentir, comme un peu de terre légère qui s’en va en poussière et coule des mains. Et je fus pris d’un battement de cœur violent. Mais presque aussitôt, elle eut une grande secousse de toux; ses mains tremblèrent comme un oiseau captif qui essaie de se délivrer, et ainsi je vis que je les avais gardées entre les miennes. «Paula, ne tousse pas si fort», m’écriai-je. Je m’efforçais avec une anxieuse pitié d’arrêter leur tremblement; il me semblait que mon âme aussi était un petit oiseau qui battait de l’aile pour s’échapper. «O Paula, chère Paula, ne tousse plus, je t’en prie...» Je ne savais plus ce que je disais dans ma douleur. Elle voulut me répondre et soudain elle retira ses mains; elle les porta vivement à sa bouche, et il vint un flot rouge. «Vois, me dit-elle ensuite, c’était cela qui devait sortir. Maintenant, c’est fini.» Sa voix faiblement me parlait comme d’une autre région, comme du bord opposé d’un lac, et cependant elle me souriait avec une confiance tranquille.
C’est alors que je m’aperçus vraiment pour la première fois qu’elle était déjà loin de moi, qu’elle s’en allait par un chemin qui ne menait pas à la petite maison. Et je regardai ses ongles bleus où une goutte de sang était restée; je les regardais à présent sans souffrance, moi-même presque aussi calme qu’elle. «Oui, ma Paula, lui dis-je singulièrement, cela passera au printemps avec le reste.»
Je repris ses petites mains. J’en lavai tendrement, avec un baiser, le sang, et puis nous nous mîmes tous deux à dire des folies. Je pensais: «Comment se peut-il que ses parents soient assez stupides pour ne pas s’apercevoir que la bague ne tient plus à ses doigts?» Et je ne ressentais nulle tristesse: il me semblait que c’était une autre Paula que j’avais aimée autrefois, une Paula belle de santé et de jeunesse, toute fraîche de vie claire.
Je venais tous les jours, je restais des heures assis auprès d’elle; j’avais les yeux froids et avisés d’un homme qui attend. Je me disais: «Elle aura bientôt son petit flot de sang.» Je connaissais les signes certains qui précédaient la crise. Alors moi-même je prenais son mouchoir et l’appliquais à ses lèvres. «Vois-tu, ce n’est rien, il faut bien que cela sorte! Tu te trouveras mieux après.» Je souffrais de lui parler avec cette assurance cruelle. Je souffrais surtout de me paraître à moi-même si indifférent à son mal. Je ne crois pas que je souffrais d’une autre chose. Et elle ne semblait pas souffrir plus que moi. Sans cesse elle reparlait de notre petite maison près du bois; elle me priait d’aller chercher les rideaux sur le canapé, dans la chambre voisine; et ensuite elle voulait que je les fixasse à la fenêtre pour juger de l’effet. «O chéri! pense donc qu’un jour nous pourrons les pendre ainsi à nos fenêtres à nous!»
Je remarquai qu’à mesure elle apportait une insistance plus fiévreuse à s’occuper des détails de notre aménagement. Un feu léger rosissait son visage vert, un reflet de matin dans la nuit pâle d’une chambre, autour d’une agonie. Avec ses yeux sans couleur, elle regardait plus haut que l’horizon. Tout au fond, dans le noir plus noir des prunelles, c’était comme une âme qui achevait de se consumer. Et déjà elle semblait s’être détachée de moi, tant sa vie s’était ramassée dans la vision de la petite maison. Moi, je lui disais très haut, sur un ton léger: «Ah! oui, la petite maison! Et les rideaux, Paula! Et les fraises du jardin! Et nos dînettes, ma chère Paula!» Je ne croyais à plus rien de tout cela; je lui en parlais comme d’une chose hors de la vie et sans importance pour elle et pour moi. Je pensais à une autre maison qui n’avait pas de fenêtres ni de rideaux. «Encore deux mois, trois mois peut-être... Petite Paula, iras-tu bien trois mois encore?...»
Il arriva un moment où elle commença à tenir ses regards obstinément fixés du côté de la porte. Elle parut attendre quelque chose qui, pas à pas, entrait un peu plus dans la maison. Ses parents maintenant se cachaient de moi pour échanger des paroles; parfois, on entendait monter un sanglot du fond des corridors; et je n’osais les regarder, ils évitaient aussi de se tourner vers moi. Nous savions bien, eux et moi, qu’au moindre regard nous aurions parlé de cela, que jamais plus ensuite nous n’aurions eu à nous dire autre chose que cela, cela...
Ainsi régna un silence froid et pénible, une dissimulation rusée, comme si nous n’étions plus, l’un pour l’autre, que des étrangers. Peut-être ils me gardaient rancune pour mon sang riche qui me donnait les apparences de la force. Et j’en vins à penser à la mort de Paula comme à une délivrance pour tout le monde. Jamais l’idée de la mort ne m’avait moins troublé.
Avec les jours, elle eut d’étranges et morbides gentillesses. «Ecoute, me disait-elle, quand le râle la prenait, c’est la petite musique.» Oh! elle disait cela avec un charme si joliment funèbre! Je riais, j’avais l’air d’écouter avec attention. «Mais non, je t’assure, Paula, je n’entends rien.» Alors elle se fâchait: «Si! Si! On l’entend du bout de la chambre. On l’entend dans la rue.» Et elle appelait sa mère, ses sœurs. Tout le monde disait comme moi: «Paula, ce n’est pas ce que tu crois, c’est la roue d’un chariot, là-bas, sur la route.» Et, un jour, comme elle étendait le bras, la bague tomba de sa main; elle roula à terre. Ce fut moi qui, dès ce moment, la portai à mon doigt, à mon petit doigt.
L’hiver passa, et de nouveau il flotta un air de printemps. Je songeais: «Paula ira jusqu’aux lilas.» J’étais très maître de moi auprès d’elle; je n’éprouvais pas de douleur; mais, en la quittant, les larmes me montaient aux yeux à la pensée d’un petit convoi blanc qui s’en allait sous les fleurs au cimetière. Je suivais le char fleuri de lilas et de boutons d’oranger, j’avais la cravate blanche et l’habit que j’aurais portés en la conduisant à l’autel. Je crois bien que je pleurais sur moi-même plus que sur elle. Qu’est-ce que j’allais faire dans la vie sans ma chère Paula? Et je répétais doucement, infiniment, son nom, comme si déjà elle eût été morte. Mon Dieu, oui! elle était morte; sa vie avait passé dans un songe. Il fallait bien se faire une raison. Et tout de même, exquise petite Paula, je t’ai bien aimée, me disais-je en me surprenant à l’évoquer au passé.