La petite femme de la mer

Part 7

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Mais quand, vers le temps des lilas, elle ne fut plus qu’un léger fantôme, une ombre en fuite vers les ombres, il me sembla que je commençais seulement à ressentir le véritable amour. Je baisais ses pauvres ongles bleus avec passion. Je regardais anxieusement au fond de ses yeux si je n’allais pas voir apparaître la chose qu’elle regardait toujours. Maintenant elle ne prenait plus attention à moi; elle parlait moins souvent de la petite maison; ses regards restaient avec fixité tournés vers la porte. Alors, moi aussi, je regardais vers la porte, et je croyais entendre s’avancer un pas dans le jardin. Jamais Paula ne m’avait paru plus belle, mais d’une autre beauté, d’une beauté qui n’a pas de nom dans les langues humaines. Je ne pensais plus à la mort; elle me sembla bien plus près de la vie; je me disais: «Maintenant, elle et moi, sommes unis par un sacrement d’éternité.» Je vis se décomposer son pauvre corps; la vie s’en allait d’elle par lambeaux rouges. Elle ressembla, sous ses cheveux piqués d’un œillet pourpre, avec les dents de ses mâchoires en relief sous la peau des joues, à un ironique petit squelette prêt pour le bal. Et toute la vertigineuse profondeur des tombes tenait dans ses yeux immenses.

Un jour que je la pressais dans mes bras, elle me montra du doigt la porte. Ses yeux s’agrandirent. Elle me dit: «Là... là...» Et ensuite sa tête retomba. C’est ainsi que je sus que celle qu’elle attendait était entrée.

Il y a de cela six ans... et partout où je suis, tu es avec moi, Paula.

LA MYSTÉRIEUSE IMAGE

A A. Quantin.

Je possède une image d’un maître inconnu. Des jeunes filles, vêtues de tuniques légères, descendent les degrés d’un escalier de pierre. Il y en a treize, et toutes sont dissemblables et pourtant se ressemblent.

Le sens de leurs attitudes, aussi bien que le secret de leur nombre, longtemps me resta obscur. Je ne savais quel mystère les avait réunies et, comme une guirlande qui se dénoue, les déroulait de marche en marche. Elle avaient la grâce aimable des kharites, et, comme plusieurs étaient musiciennes, elles évoquaient aussi pour moi un concert d’anges et de muses. Mais, même en mêlant le profane au sacré, je ne parvenais pas à comprendre la raison pour laquelle elles étaient treize.

Douze degrés composaient l’escalier; il partait d’un porche éclatant au bas d’un sombre et grandiose édifice dont les créneaux se détachaient sur un coin du ciel. On eût dit un manoir légendaire bâti dans les âges. Et, ensuite, l’escalier se courbait selon l’arc du zodiaque et, vers les derniers degrés, semblait s’enfoncer dans la nuit. Un cyprès avait poussé là et dissimulait un passage qu’un peu de lumière étoilait seulement vers le fond. Chacun des douze degrés était occupé par une figure, et la treizième ne faisait qu’apparaître par-dessus les autres, dans la clarté du porche. A peine on pouvait reconnaître ses traits sous l’écharpe qui la voilait d’une nuit. D’un geste délicat de ses mains d’enfant, elle l’écartait sur le rire de ses lèvres, et tout le reste du visage demeurait énigmatique. Cependant la bouche ainsi apparue n’était pas sans analogie avec celle de la belle jeune fille qui déjà s’enveloppait des ombres de la douzième marche. Mais l’une avait la fraîcheur d’un cœur de rose; l’autre, la pâleur triste des violettes sur le point d’expirer. Je ne doutai plus, en y réfléchissant, qu’il n’y eût là un symbole. Sans nul doute, me disais-je, l’hermétique artiste, en leur donnant une semblance de sœurs à peu près pareilles, visiblement resserra autour d’elles les liens d’une famille spirituelle. Mais celles qui séjournent aux degrés supérieurs semblent infusées d’un sang d’aurore; celles qui descendent les marches finales sont investies déjà d’un signe crépusculaire.

J’observai alors que, très belles et fraternelles par les grâces et la naissance, elles différaient seulement en la nuance de leur âme, joyeuse chez les premières et, à mesure, plus mélancolique chez les autres. Le charme d’innocence dont s’illuminaient les vierges rieuses voisines du grand porche d’or se voilait sitôt que, pour les secondes, commençait de s’accourcir la distance vers le sombre cyprès. Alors naissait le regret de l’antérieure ingénuité. Un amer savoir avait remplacé la céleste ignorance et fanait les roses et les lys. Je remarquai aussi que celles-ci, pour la plupart, tournaient la tête en arrière avec le regard dont on considère fuir une rive heureuse, tandis que les premières regardaient devant elles et, aux cercles extasiés des yeux, paraissaient refléter la clarté d’une illusoire et espérable contrée... Une, dont les pieds charmants s’attardaient sur l’un des degrés vers le temps où l’escalier décrivait sa plus large périphérie, surtout m’émut, car elle n’avait point encore la résignation de celles de ses sœurs qui, déjà, s’étaient engagées dans la courbe étrécie. Son visage était la métamorphose de la vierge en la femme dans la minute frêle où l’âme s’inquiète de ne plus s’ignorer. Une étrange langueur lui faisait les prunelles pâles, et elle semblait avertir celles qui la suivaient d’alentir leurs pas. Toutes cependant s’avançaient d’un rythme égal, réglé selon un ordre divin, et un vent léger autour de leurs attitudes nouait les plis harmonieux de leurs tuniques. Il y en avait qui expiraient leur souffle en de longues trompettes de cuivre ou agitaient des tambourins, et, sans doute, c’étaient des esprits d’amour, de plaisir et de gloire, selon le sens de ces instruments et leurs musiques. Mais un charme mortel captivait celles qui avaient franchi les marches moyennes; leurs lèvres et leurs mains restaient oisives, désabusées de ces fragiles allégories. Petits pas aériens qui, tout à l’heure, glissiez aux pâleurs nacrées du marbre en foulant la vie parfumée des roses, pas de jeunes prêtresses ou de saintes novices, ô fleurs humaines effeuillées d’un paradis, quel enchantement fatal, à mesure que mouraient les roses, attrista votre marche et l’accorda aux âmes charmantes et désolées qui s’en allaient vers la région des ombres?

A force de scruter ce mystère, d’abord je me persuadai que l’ingénieux artiste, en cette image ondoyante et subtile, tenta d’exprimer les formes de la passion de Psyché, et toutes les douze étaient Psyché, sur l’escalier de la connaissance, ingénue et déjà moins candide et blessée enfin, saignant sa petite âme qui mourait de trop bien savoir. Mais tous les voiles n’étaient pas levés par cette glose: je ne savais pas la raison qui les fit douze et qui fit la treizième si exquise et renaissante. Ce nombre même, toutefois, à la longue éclaircit ma conjecture. Je ne doutai plus que c’étaient là les Heures, filles du Temps, en leur marche giroyante ainsi qu’autour d’un cadran, et les plus jeunes sortaient de la maison d’éternité, les aînées s’inclinaient vers les limbes cependant que la treizième, voilée et les lèvres rieuses, annonçait le jour qui ne doit point finir.

A LAUDES

A Octave Maus.

L’horloge à l’église du village vient de sonner sept heures; dans la tiédeur frileuse de ce matin d’octobre, le mince segment de la lune s’apâlit, comme très loin en mer, une barque qu’on cessera bientôt d’apercevoir. J’arpente les allées de mon jardin, je me figure devenu un bon curé rentrant après sa prime messe, les mains derrière sa soutane, faire sa promenade entre ses carrés de fleurs et ses bordures de buis.

Baptiste, le jardinier bancroche, est à l’ouvrage depuis la première heure du jour. Il a appuyé sa haute échelle dans l’un des pommiers: autour de lui les feuilles, damasquinées déjà par l’automne, s’emperlent de rosée. La cueillette de la pomme est un travail silencieux et prudent: il faut éviter que le fruit se blesse en tombant dans le panier; un heurt léger risque de meurtrir la pulpe et lui fait une talure qui à la longue l’imprègne d’amertume. Avec précaution, la main du brave garçon va chercher au bout des branches les acides et froids capendus, trésor de notre future conserve. Ensuite, il les dépose dans un corbillon pendu à son échelle; et le corbillon empli, il descend déverser dans une banne spacieuse le tas.

La terre, pour notre joie d’hiver, a miraculeusement fructifié tout cet été: le clos comporte huit arbres à capendus et un chiffre à peu près pareil d’arbres à calvilles, à belles-fleurs et à reinettes. Si le calcul est juste, nous aurons bien quinze sacs de pommes. Je m’en réjouis, mais en m’attristant un peu sur l’aspect du jardin quand la cueillaison l’aura dépouillé de ses grappes vermeilles. En attendant, elles constellent les épaisseurs feuillues des pommiers; elles sont comme des boules de verre soufflé aux rutilements variés qui diaprent les arbres de Noël. L’herbe, au pied des troncs, est jonchée de pommes: il y aurait, rien qu’avec le fruit tombé, de quoi remplir la besace de dix vieux mendigos. Mais ce n’est pas le jour de leur passage: à la campagne, chaque temps a ses habitudes; ils arriveront le prochain vendredi. La grille, ce jour-là, reste ouverte: ils s’en vont avec des sous et du pain. Ils ne manqueront pas de pommes non plus. C’est pourquoi j’éprouve un plaisir secret à chacune d’elles qui échappe aux doigts diligents de Baptiste et roule se mêler aux autres dans la mousse et les flouves. Pauvres mendigos, elles vous sont réservées et crisseront à la pointe de vos chicots.

Est-ce la bénignité de l’heure? Est-ce la gravité de la saison? L’indice des approches hivernales déjà se dénonce aux fraîcheurs du sol, à l’aiguail plus lent à se vaporiser et qui roule en grosses larmes de mercure au cœur des choux. Peut-être est-ce tout cela à la fois qui me fait regarder ce matin la bonne terre nourricière d’un œil plus attendri et plus filial. Il me vient des émotions que je n’ai pas encore ressenties; les choses se suscitent à moi avec des formes et comme une âme inhabituelles. Je ne puis dire que ce soit de la mélancolie non plus: c’est la plénitude d’un sentiment très doux, très profond, très candide, qui m’associe à cette terre maternelle. Entre elle et moi, il me paraît qu’une communication plus intime s’est établie: je me répands en elle, je circule au torrent de ses sèves; je vis de son énorme vie frêle et violente. En retour, elle agrée mon infirmité humaine qui ne saurait concevoir la vie en dehors de ce qu’elle est pour moi-même et lui prête un reflet de ma fragilité et de mes passions. Elle participe de ma nature; nous sommes ensemble dans un état de sympathie.

Il semble alors que les fleurs vous parlent, que leur arome est une voix, qu’elles se balancent avec un geste qui vous suggère une mimique féminine. Je perçois lucidement le petit manège de tout ce petit monde de couleurs et de parfums si humble, si frais, si inexprimablement poétique et touchant. Toutes nos meilleures pensées s’épanouissent et se sublimisent en leur symbole: elles sont l’aboutissant exquis de nos âmes; c’est de noms de fleurs qu’il faudrait baptiser les choses déliées et supérieures qui sont en nous. C’est à des fleurs que nous sommes ramenés à comparer les mémoires vénérées, nos cultes d’amour, les objets de nos prédilections et de nos idolâtries. Ainsi nous demeurons captifs de leurs doux sortilèges. Pour moi, je ne puis me souvenir de la chère aïeule qui prit soin de mon enfance sans penser au balsamique et discret réséda. J’ai continué à aimer par analogie les roses orgueilleuses, les ingénues marguerites, les frivoles volubilis, les sentencieux et trop plastiques dahlias. Mes chemins en sont bordés; leurs guirlandes me commémorent des visages connus.

Si l’on était sage, une grande pelouse, un clos mi-courtil et mi-verger, comme celui qu’éventent mes hauts peupliers et que polychroment vers l’automne mes pommiers, devraient limiter le rêve. La maison est à mi-côte, abritée d’un rideau d’arbres et chevelue de vigne vierge: elle domine la pelouse et celle-ci dévale vers la grille, au bord de la route. Par delà la haie, vers la droite, on aperçoit onduler une futaie, derrière le vert riant des prairies. C’est la maison d’un écrivain; ce pourrait être le presbytère d’un pasteur. Ses dix chambres suffisent à contenir la famille et les amis; il n’en faut pas plus pour être heureux. Puis-je affirmer que j’ai su mériter ce bonheur? Le souci littéraire, les départs, l’éparpillement de la vie souvent effacèrent la petite maison dans les feuilles et les fleurs de mes horizons. Elle n’a été, depuis des années, qu’un relai entre des exils. Cependant, elle a bien son charme; les grandes demeures ne sont pas aussi personnelles.

Je vais, ratiocinant ainsi entre les flox à l’odeur de miel, les passe-velours au fleur amer d’absinthe, les hauts hélianthes, les passe-roses pareils à des cierges enrubannés de procession. Une brume bleuâtre, un très moelleux nuage estompe les lointains; l’air s’agatise à travers une lumière scintillante et qui s’égoutte en fine ondée, en pluie de prases et de béryls. Mais la nuit lutte encore: il flotte par-dessus la vie comme un reste de sommeil; il ondule dans la clarté comme la pâleur d’une ombre; et la nature se veloutine d’un peu du duvet qui bleuit à l’espalier la pulpe du raisin. Un délicat effluve de résédas, de pois de senteur, d’immortelles monte des plates-bandes échauffées et se mêle à la fermentation lourde des choux, à l’odeur de vin jeune de la mûre dans les épines de la haie. Chaque feuille a sa goutte de rosée; l’herbe s’emperle d’un semis de diamants; un givre léger semble, par places, comme une nappe de lune attardée.

C’est l’heure indécise: la bûche ne pétille pas encore dans la maison, et les fleurs, point tout à fait décloses, ont des langueurs, des étirements lents de belles dames dans l’alcôve. Une abeille, sur un grand aster encore dans l’ombre, repose comme morte, les pattes longues et rigides. Le froid sans doute l’a prise la veille, au tomber du soir, avant vêpres complètes: elle s’est gîtée en l’auberge ouverte sur la route. Encore un instant, petite abeille! Un rayon va te dégourdir.

Voilà que ronflent les grosses mouches; les bourdons sonnent matines dans le clocher des grands héliotropes d’Amérique. Aux ors clairsemés des peupliers le rural pinson fifre son petit air guilleret, le piloui des moineaux répond dans le tilleul et les pommiers. Trois petites hirondelles, trop faibles pour suivre la migration, décrivent à tire-d’ailes, par-dessus la pelouse, de grandes ellipses où reluit leur ventre blanc. Avec la chaleur monte à présent le bruit; une vache meugle dans une étable voisine; les porcs se répandent en grognant parmi les paillers fumants. Et, par delà la haie, dans le pré humide, argenté comme par un grésil, je regarde se rapprocher les andains d’un homme qui fauche le regain. C’est l’être élémentaire et primitif, compagnon de la bête pour laquelle il prépare le fourrage, le serf de la glèbe plus indispensable à l’œuvre universel que le vain enfileur de métaphores que je suis.

Une sonnerie carillonne là-bas, à l’école du village: c’est l’institutrice qui, du seuil de la classe, appelle à la provende intellectuelle les enfants piaillant entre les croix du cimetière. Il est la demie après huit heures; les valets de campagne, à coups de sabots, talonnent par les routes et rentrent prendre le repas qui, aux champs, coupe la matinée.

Baptiste, à son tour, descend du pommier; mais son échelle, insérée entre deux hautes branches, suffit à donner au paysage l’intimité d’une scène agreste et la signification d’un travail qui a son importance dans l’ordre des choses. Mes laudes sont dites, je quitte la bonne église et son fin encens de fleurs montant sous les arbres comme des piliers gothiques.

La Hulpe.

LE HAMEAU

A Gerhard Gran.

Dans une boucle de la Lesse, quatorze maisons forment un hameau précaire, un noyau d’humanité détaché du reste du monde, roulé là comme un bloc erratique loin de l’échine des monts. Les aïeux bâtirent sur cette grève humide; les enfants à leur tour y firent souche: les quatorze feux n’ont pas d’autre histoire. C’est celle de la graine chue en un sillon sans que personne pense encore à la graine.

De loin on aperçoit, au bout des prairies, les toits de chaume et d’ardoises. A l’aube, une spire de fumée monte des rempants et dénonce ce coin de terre, des familles, des ménages, des cœurs simples et liés. Ensuite la rumeur s’éteint en même temps que l’odeur du bois brûlé cesse d’aromatiser l’air. Tout le monde est parti pour les champs, les foyers se sont vidés, il n’y a plus dans le hameau que l’aïeule pour garder les maisons. La rivière clapote à la rive et mire un silence de vieilles murailles frôlées par le vol des palombes ou rasées par un chat furtif. Cependant un traînement lent de sabots, dans la sonorité vide des chambres, par moments décèle une présence vigilante. C’est la bonne aïeule qui rôde dans le désert des maisons et pense à ceux qui tout à l’heure vont rentrer.

Puis l’obscurité tombe des roches voisines, l’eau se vespérise, des pas lourds descendent la pente. Et le petit hameau se repeuple, on entend rire et sonner des voix. Comme au matin, la fumée floconne au haut des toits: un cliquetis de vaisselles bat les tables pour le dernier repas.

Chaque jour, à ces fils des races, voués à recommencer l’œuvre primordial, assigne les mêmes labeurs. Ils s’en vont, ils reviennent: leur vie est là-bas, dans les campagnes qu’ils raient de leurs charrues, dans les prés qu’ils fauchent, dans la montagne qu’ils déboisent et qui retentit du choc de leurs cognées. Les femmes comme les hommes ne rentrent que pour connaître un repos de quelques heures. L’été, c’est la moisson: on part à l’aube; on mideronne dans les javelles; le soir est toujours trop tôt tombé pour leur grand travail sans trêve. Toute saison ainsi amène sa peine et son servage: à peine on a dormi qu’il faut partir.

Quelquefois une mère s’alite un jour pour mettre bas sa portée. La sage-femme habite à des lieues. A quoi bon l’appeler? Les bêtes, d’ailleurs, leur ont appris à s’accoucher elles-mêmes. Elles se raidissent dans leurs draps et brament leur douleur solitaire. L’aïeule, ce jour-là, les veille. De ses lourdes mains, en attendant l’eau lustrale, elle ondoie la géniture, récite le Pater, lui sale la bouche, comme elle le fit aux nouveau-nés des vaches et des chèvres. En rentrant, les hommes entendent des vagissements. Ils savent ainsi qu’une petite âme leur est née: ils poussent la porte, ils aperçoivent la mère vaquant par les chambres, et, tranquilles, rompent le pain quotidien. C’est la vie de nature, puissante et simple, résignée à la Loi, telle qu’aux premiers jours du monde.

Un matin, les parrains, en habits de dimanche, montent la côte et s’en vont vers l’église où le capelan, un très vieux prêtre sur qui d’immémoriaux hivers ont neigé, incline vers l’urne ce fruit des dures amours. Rien n’a changé dans le hameau: la mère est retournée aux champs, son nourrisson près d’elle, tirant sa mamelle quand il a soif, l’emplissant de son lait fort qui en fera pour la tribu un moissonneur râblé. L’aïeule a repris la garde des maisons. Il n’y a qu’un petit berceau de surcroît où, pendant les nuits, geint une pauvre chair qui va continuer les autres.

Il arrive qu’à bout d’ans, un des mâles de cette famille de quatorze feux, exténué de fatigue, l’échine et les reins rompus, laisse au matin les autres partir sans les accompagner. Au retour, on retrouve l’aïeule près du lit: dans les draps une figure rigide ressemble à une très lointaine sculpture déchiquetée par le temps. L’aïeule, comme elle a dit pour la naissance les paroles sacrées, a prié pour la mort, en tâchant de joindre ses mains de silex qui ne peuvent plus se croiser. Elle a fermé les yeux, elle a clos les mâchoires, elle a béni pour les absents celui qui s’en est allé. Maintenant tous viennent l’un après l’autre; ils disent à leur tour les prières; les fils sans pleurer considèrent l’antique souche de laquelle ils sont sortis; et ils pensent que tout est bien, puisque ce corps a fait son temps et n’est plus bon pour le travail. Ensuite ils vont dans le bois, scient quatre planches, les clouent solidement ensemble par-dessus le mort. La pointe des clous çà et là pénètre dans les os; mais ils résistèrent à la vie, ils résisteront bien aux clous de la bière, indestructibles, lents à s’émietter, voués à éterniser, sous la terre du champ, ces morts de paysans qui, après cinquante ans, ont encore l’air de la vie.

A quatre, en se relayant, on porte le faix. Par le chemin des baptêmes, à travers la montagne, on s’en va sous la charge, vers l’eau bénite et les fosses. Personne n’a de larmes: quelqu’un, à propos de la terre et des semailles, dit un mot; puis le silence retombe, on n’entend plus qu’un piétinement lent et scandé qui s’enfonce sous les taillis. Et quelques heures plus tard, tout est consommé: le prêtre a ratifié la bénédiction de l’aïeule; il a _écouté_ le mort, il l’a absous. Les fils de la terre, les cœurs simples ne pèchent pas devant Dieu.

Un jour, passant par là, je démarrai la barque et traversai la rivière,--cette Lesse fantasque et jolie aux barrages écumeux, aux friselis d’eaux cristallines sur ses galets rouilleux, aux ténébreuses plongées en des gouffres de cavernes, et qui garde, pour mon cœur d’homme des bois, le charme d’un vieil amour. Midi plombait les roches et l’air. Sous les herbes grillées, la cigale éperdument grésillonnait. Des pigeons roucoulaient sur un toit. Je pénétrai dans le hameau, poussai une porte, puis une seconde. Les maisons étaient vides. Des sabots tout à coup battirent sur un seuil: je vis se dresser la haute stature de l’aïeule. Sa main qu’elle portait à son oreille me fit signe qu’elle n’entendait plus. Elle me dit qu’on l’appelait la tante Johanna; huit des ménages étaient sortis de son flanc; elle avait nonante-trois ans.

Autrefois, toute petite, son père l’avait menée à la ville. Elle n’y était plus retournée que deux fois ensuite. La terre l’avait prise comme elle avait pris les autres, corps et âme; elle en avait fait la créature vouée aux maternités et aux labours, la serve qui meurt dans les sillons où elle naquit, après avoir ouvert sa matrice aux races et sa main aux semailles.

J’admirais se mouvoir dans la chambre aux cuivres reluisants, aux frustes solives enfumées, au net carrelage couleur d’ardoise, ce spectre d’un autre âge et qui ne savait du monde que ce lopin de pierres et d’herbages où elle avait conçu, aimé, peiné près d’un siècle entier. L’horloge, dans sa gaine, battait son tic-tac égal et monotone, comme la vie qui persistait en ce grand corps desséché,--comme la vie dont elle avait réglé les lentes heures toujours pareilles.

La demi sonna. Il me sembla que quelqu’un passait derrière la vitre et regardait dans la chambre. Moi seul compris que l’Inévitable rôdait autour de la maison. Elle se leva, fit quelques pas au dehors. Et son ombre la précédait, comme pour lui marquer le chemin par lequel elle s’en irait tout à l’heure à son tour.

DEVANT CHANAAN

A Ch. Vander Stappen.

Dans la plaine cabossée de gravats, les huttes en torchis hâtivement bousillées suggèrent les symboles. Ils sont venus des hameaux et des bourgs, les Briquetiers, délaissant les clos fleuris où sur la vache pâturant les gramens reverdis neigent les pommiers blancs. Par bandes, ils se sont mis à arpenter les routes qui mènent vers les villes, et les petits ont marché dans le pas large des hommes mûrs. Les vieux, à la peau corroyée, aux faces de grands bœufs osseux, se sont joints à l’exode: il n’est resté là-bas que les aïeules tisonnant l’âtre et les mères allaitant leurs nourrissons.