Part 5
Un pas bientôt glissa le long des degrés--(encore une fois tintait le carillon au loin sur la ville)--un pas léger comme les notes de ce carillon descendant et remontant l’échelle des arpèges, et ces pas des agneaux sur les prairies en fleurs des vieux volets gothiques. Ensuite s’avança jusque près de moi en sa longue robe blanche, s’avança dans le cercle de lumière de la lampe une petite forme charmante, la grâce et la pâleur mêmes d’une vierge de Memling (mais elle ne portait pas le lys), les candides yeux d’améthyste et les fines mains translucides d’une vierge de Memling.
--Et si vous saviez comme elle chante! s’écria la fille brune en se reprenant, par une vieille habitude, à rire.
--Au clair de lune (maintenant elle chantait, la petite fileuse) au clair de lune, avec des fils de lune, filait en un pré de lune, la princesse.--Ah! personne ne sait plus son nom!--Passa par le pré, en habits de lune, le fils du roi. «Ah! lui dit-elle sous la lune, je file pour mon cœur un beau rêve couleur de lune.» Longtemps après, par le pré de lune, revint le fils du roi. «Ah! lui dit-elle sous la lune, je file pour mon lit de noces de beaux draps de lune.» Encore une fois passa, en le pré, sous la lune, le fils du roi: «Ah! lui dit-elle, c’est fini de filer le rêve et les draps; maintenant avec ces fils de lune, je file mon suaire, mon beau suaire de lune, dit la princesse.»--Ah! personne ne sait plus son nom! Et quand une dernière fois revint le fils du roi, sur le pré séchaient les beaux draps de lune; mais la princesse ne filait plus.--Ah! filait dans la lune la princesse!
--Assez! (étreint par une réelle douleur, je ne pus maîtriser ce cri.) Assez! tous les lins sont filés. Il y a assez de toiles filées pour les suaires! Et comment pouvez-vous nier qu’il y ait un cimetière proche de ce canal, un cimetière aux ossements pourris par les eaux de ce canal?
Je m’aperçus alors que j’avais effrayé cette enfant.
--Oh! (lui dis-je très doucement), il viendra, celui que vous attendez et qui vous mènera aux sacrements. Oui, il viendra, n’ayez point de crainte; il viendra, le prince pour qui vous vêtirez vos blancs vêtements de lune; et vous irez ensemble vous aimer dans la lune,--ô ma petite vierge, ô vierge que Memling eût peinte avec des couleurs de lune.
En sortant de cette maison (sur le seuil la fille brune à présent m’injuriait), j’entendis encore une fois le sanglot de la gargouille dans la nuit, encore une fois les oiseaux du carillon.
LA JEUNE FILLE A LA FENÊTRE
A Judith Cladel.
Par l’entre-bâillure des mousselines, à travers la vitre comme étamée d’un soir d’hiver, un canal s’aperçoit. De l’autre côté du canal, les maisons sont bordées par un quai. Une vieille arche de pont, un peu au delà vers la gauche, érige un crucifix. Il neige. Dans la reculée, un chevet d’église s’écorne, cassé par la perpective.
LA JEUNE FILLE A LA FENÊTRE, _faisant de la dentelle_.--Mes mains, mes petites mains, mes pâles mains jamais nuptiales, les avez-vous fait danser toute cette après-midi, les fuseaux!... C’est ma triste vie qui, fil à fil, s’enroule autour des épingles d’or, et les fils sortent de mon cœur, les fils vont de mon cœur à mes doigts, les beaux fils couleur de neige qui retiennent mon cœur captif.
»Mes sœurs, s’il ne vient pas, Celui que j’attends, vous enlèverez les épingles, vous détacherez la dentelle, vous l’éploierez sur la nuit de mes yeux... Je l’ai commencée avec les fils de mai... Il neigeait alors de l’aubépine, les soirs avaient des tuniques blanches de petites filles; dans l’église, les orgues du mois de Marie chantaient. Et mon cœur aussi était une église où, derrière les vitraux sous la petite lampe, mon Jésus resplendissait. Son sourire me regardait avec la forme de mon propre cœur; et je lavais doucement ses plaies avec des larmes qui n’avaient pas encore pris le goût du sel!
»Mes mains, mes joyeuses mains jamais lasses, c’était mon voile de mariée qu’en ce temps vous fleurissiez de marguerites et d’étoiles... Le prêtre a quitté la chapelle; l’enfant de chœur a éteint les cierges de l’autel; les orgues se sont tues dans les soirs. L’hiver était venu; et j’ai continué mon beau voile avec des fils de neige. Mes mains ont filé la neige qui tombait dans l’hiver de mon cœur, elles en ont fait le fil avec lequel maintenant s’achève le triste voile.
»Mon cœur est une église où, après la messe, il passe des visages aux yeux vides comme des chambres de trépassés. Des mères intercèdent à genoux pour leur enfant malade. Une très vieille jeune fille porte son cœur dans ses doigts et l’offre aux Saintes miséricordes.
»Je suis cette mère, Seigneur, intercédant pour mon amour malade, je suis cette vieille jeune fille, Seigneur! Je remets entre vos mains l’offrande douloureuse de mon cœur inexaucé. Dévidez-vous, les fuseaux! Mes larmes à la longue ont durci de leurs cristaux le fil; la dentelle sous mes larmes s’est gelée en dures et brillantes fleurs de givre.
»Dites, dites, mes sœurs, le voile, en l’éployant, sera-t-il pas assez long pour s’étendre de mon visage à mon cœur?
(Les cloches sonnent à l’église. Elle regarde s’allumer les vitraux dans le chœur. Des mantes noires passent sur le pont.)
»Je les reconnais: ce sont toujours, depuis que je travaille à cette fenêtre, les mêmes visages de soir et de prières; l’hiver aussi a neigé sur ces âmes. Mes espoirs, vous vous êtes usés comme les genoux qu’elles vont fléchir devant les autels... Chaque soir, elles passent au tintement de la cloche dans leurs grands manteaux; elles se signent devant le crucifix; elles vont vers les cierges et les chants, comme des oiseaux battant de l’aile du côté des volières. Mon cœur, comme elles, porte une sombre mante... Mon cœur passe sur un pont, mon cœur va vers une chapelle dont le prêtre est mort il y a longtemps. Nulle lampe ne brûle plus par delà les verrières, nul encens ne fume plus sous les voûtes; et cependant mon Jésus y est couché parmi l’or et les aromates.
»Silence! Mon cœur a frappé à la porte; la porte ne s’est pas ouverte, la porte jamais ne s’ouvrira. Ah! sonnez, les cloches! sonnez, mes glas! Mes prières connaissent une chapelle muette comme un tombeau.
(Elle a laissé retomber les bobines et rêve, les yeux distraits, perdus dans la neige qui floconne lentement.)
»Nous étions alors autour de la table quatre petites sœurs. Une est partie, un soir qu’il neigeait comme à présent; elle n’avait pas quinze ans. Celle-là sans doute, dès le berceau, avait été fiancée à un beau jeune homme pâle dans la lune... Et ensuite, la table est devenue trop grande pour les trois autres. Annie! ma chère Annie, pourquoi ne suis-je pas couchée à votre place dans la petite bière où vos lys ont fleuri pour l’éternité? J’étais l’aînée de nous; il n’eût fallu qu’un peu plus de bois au cercueil...
»Et tant qu’elles furent quatre, les soirs, dans le jardin, les petites sœurs dansaient une ronde en chantant: «Il était un beau prince, et ri et ri, petit rigodon...»--Ah! je ne veux plus chanter cela. Une princesse au fond d’une tour espère la venue du beau prince... Le beau prince a passé par le pays; il a passé devant la tour; la petite princesse est morte de chagrin parce que le beau prince n’a pas trouvé la clef de la tour... Annie, ma chère Annie, est-ce que quand il neige, ce ne sont pas les pleurs gelés des pâles jeunes filles qui tombent des étoiles--des pauvres jeunes filles pleurant le bel amant qui n’est pas venu? Dites, bonne Annie, est-ce que ce n’est pas la charpie que des petites mains de jeunes filles effilent au fond des étoiles pour panser les blessures de celles qui sont demeurées?
(Une lampe s’allume dans une des maisons en face.)
»La bonne dame tout à l’heure descendra son chien à la rue, elle le regardera un instant courir dans la neige; ensuite elle le rappellera. Et, à travers la mince guipure blanche, je verrai la bonne dame passer l’eau sur son thé, ajouter quelques points à sa tapisserie... (Ah! toujours la même depuis de si longues années!)... puis s’endormir, son petit chien sur ses genoux: ils n’ont pas connu le poids léger d’une chair d’enfant.
(D’autres fenêtres s’allument.)
»Ah! Des lampes encore! Des lampes comme des yeux rouges de pleurs! Des lampes comme des regards d’aveugles derrière la vitre d’un hôpital! De vieilles gens sans doute, des âmes lasses d’infinies résignations! D’anciennes douleurs de jeunes filles regardant neiger le silence à travers le cloître de leur cœur. «Il était un beau prince! Et ri et ri, petit rigodon!» Pourquoi la triste chanson me revient-elle surtout ce soir? Pourquoi grelotte-t-elle à la porte comme un vieux pauvre chargé des reliques d’un autre âge? Il y a si longtemps qu’elle est morte, la princesse: le beau prince sans doute n’en a jamais rien su... Mes mains, séchez les pleurs de mes yeux.
(Sur le pont tout à coup quelqu’un apparaît, un homme dont on n’aperçoit pas le visage à travers la neige et la nuit. Il s’arrête près du crucifix et regarde du côté de la fenêtre. Elle rit.)
»Le voilà, mon prince Charmant... Il y a six ans qu’il passe sur le pont, tous les soirs, à la même heure. J’ignore son nom; je sais seulement qu’il a des cheveux blancs. Il passe, il regarde; nous ne nous sommes jamais rien dit. Mes sœurs l’appellent: _l’ange des dernières pensées du jour_. Et ensuite ce n’est plus qu’une ombre au bout de ce canal... Il s’en ira dans un instant comme il s’en est allé tous les autres soirs.
»Ah! qui aurait dit, quand nous étions quatre petites sœurs chantant cette antique ballade, qu’un si vieux monsieur s’arrêterait devant ma tour et que je serais la princesse des espoirs qui ne doivent pas se réaliser! Je ne tiens plus au monde pourtant que par cette charité d’un regard qui se tourne vers ma vitre...
(L’inconnu fait un geste et quitte le pont.)
»Parti! Et ce geste encore depuis six ans, ce geste dont toujours il semble se résigner et prendre à témoin le ciel de l’impossibilité de franchir la distance qui nous sépare... Il n’y a cependant là qu’une flaque d’eau, il n’y a que les silences d’un peu d’eau qui dort! Mon cœur est une maison au bord d’un canal, avec une fenêtre derrière laquelle veille mon amour et où se réfléchit le regret d’un passant.
(La nuit est entièrement tombée; une douceur de sommeil pèse sur la ville. Là-bas, les hautes fenêtres de l’église se découpent, étincelantes.)
»Seigneur, je mêle ma voix à celles de vos humbles servantes... Seigneur, prenez en pitié ma longue peine... Donnez-moi la force de continuer jusqu’au bout ce voile de mariée, afin que, n’ayant pu servir à ma vie, il serve au moins à ma bonne mort... Et vous, mes mains, mes pauvres mains flétries, si, à force de vider les bobines, le fil venait à vous manquer, prenez les lins de mes cheveux, prenez à mes tempes les fils sur lesquels a neigé l’hiver.»
(Elle ferme les rideaux, allume sa lampe et se remet à sa dentelle.)
LES PAS
Aux aubes insomnieuses de l’hiver, quand le dur hoquet des coqs--et leur diane--éveille le sanglot comme à regret des horloges, lequel, roulant sa tête découragée sur l’oreiller (avec cette plainte: Ah! déjà eux! _déjà les pas!_ et le jour n’a pas même cogné à la vitre!) lequel sans un frisson les a entendus, par le sonore pavé des villes et les sourdes campagnes, tinter ainsi que des glas à des cloches et battre à coups de talons on dirait de funèbres tambours, et tout un temps--alors aussi sonnent les cloches dans les paroisses--clouer en des bières avec des marteaux (ce semble! ce semble!) le silence nocturne?
Pour moi, tourmenté dès le déclin des ténèbres par la certitude de leur approche fatale, je me résigne à l’obsession de les écouter--depuis des ans! depuis ma petite enfance!--toujours aux mêmes heures passer sous mes fenêtres. Il me semble qu’ils n’ont pas cessé de marcher ainsi depuis des siècles, que l’aube des âges les vit, comme l’aube des jours actuels, s’avancer en longues files par la poudre des routes, par la poudre d’ossements broyés des routes, tels des migrations de races vers l’espoir des patries! Et d’abord--(ah! qui pourrait douter que ce ne soit le pas d’un très vieil homme levé avant les autres, car il sait, celui-là, que sa journée sera plus brève)--je reconnais les lents et las sabots du premier qui passe--les sabots devanciers de tous les sabots, comme d’un patriarche frayant le chemin à d’errantes tribus. Nul--qui n’a ouï ce pas doucement sortir des lointains et tout à coup grandir et ensuite se perdre en du lointain encore--ne sait la tristesse du servage humain. Mystérieux et furtif, c’est comme si du fond des temps il arrivait, le voyageur toujours en marche par le deuil des aubes; et oui! c’est bien son même pas de sommeil et d’ennui, son même pas comme en léthargie et qui après inévitablement, ah! inévitablement s’éteint dans le silence. (Dites, vous autres les mauvaises consciences, n’est-ce pas ainsi quelqu’un en vous, et ce qu’on nomme remords, ce pas pesant qui bat le rappel des funestes souvenirs à travers la nuit des rideaux de votre âme? Ou quelque fossoyeur s’en allant, pour un crime encore chaud, fouir un trou dans un coin de cimetière? Ou la Mort, voyons, ne serait-ce pas la Mort elle-même, vers les holocaustes et les hécatombes menant les foules?)
Maintenant il a passé; mais d’autres s’éveillent, d’autres sabots comme des tambours et des marteaux,--en vérité ceux-là mêmes, n’en doutez pas, qui sur vos orgueils endurcis et vos faims regoulées, battront la charge à l’aube de la Sociale, mes frères, méprisants de demain? Or, chacun de ces pas, comme à un but différé, mais certain, va vers la mort, chaque accourcit le temps qui entre la mort et l’homme laisse tout juste l’espace où se meut le bœuf quand déjà le tueur manœuvre son maillet,--et peut-être pour cela te paraissent-ils résonner comme des tambours voilés, ô ma triste pensée des aubes d’hiver! L’heure, par larges andains, fauchera dans le tas, vendangera leur pauvre vigne de misère, les couchera sur les claies du carnage en copieuses moissons (afin que les morgues ne chôment et que regorgent utilement les rouges hôpitaux!) Car ne sont-elles pas les nécessaires proies des charniers, car ne nourrissent-elles pas vivants l’impérieuse voracité des vers--les plèbes besoigneuses qui dès l’aube heurtent à nos sommeils leurs sabots (ils étaient partis à l’aube aussi ceux d’Austruweel!) et courent affronter l’effroi des cataclysmes?
Par les fournaises des usines et leurs typhons enchaînés--mais ils se déchaînent,--par le volcan en sommeil des mines, à travers les mâchoires et les étaux des sournoises machines, peine, tourbe misérable! pour qu’à tes vertèbres en poudre, à ta chair en lambeaux, à tes saignantes pourritures notre charité (mais vaut-elle la tienne qui nous octroie cette illusion de réparer des torts sans nombre?) dispense les funérailles pompeuses et publiques.
Ah! il y avait aussi, parmi les lourds et lents sabots qui, ce matin-là, s’en allaient vers Austruweel, de petits sabots rapides et légers (vous savez, presque en joie et comme on va à une fête!) oui, il y avait aussi des sabots de jeunes filles et d’enfants. Car, écoutez! il faut les prendre jeunes, puisque aussi bien leur vie n’a pas de lendemain.
Et... et (à présent c’est le moment de pleurer, les yeux!) la Mort, comme pour une fête, ne leur a-t-elle pas tiré, n’a-t-elle pas tiré avec leurs os un feu d’artifice merveilleux?
Par les aubes insomnieuses, les sabots comme des pas de sommeil vers les fosses! comme des pas mous sur la glaise des cimetières, des pas sur le vide sonore des puits![1]
[1] Le 6 septembre 1889, la cartoucherie Corvilain, sise au polder d’Austruweel, devant Anvers, fit explosion. Les tanks à pétrole sautèrent; tous les réservoirs de combustible aux alentours prirent feu. La fumée lourde et noire de l’incendie s’en alla vers les Flandres. Le patron pêcheur du bateau _l’Angélique_ la vit en mer par la traverse de Coxyde. Il y eut 80 morts.
NEUF CHANSONS DE FLANDRE
A Max Elskamp.
I
LA CHANSON DE L’ANNEAU
Quelque chose est survenu, ma mère,--retirez de l’armoire la robe de l’autre jour,--la belle robe fleurie.
Faites-y, ma mère, un point--si solide que la mort même ne puisse le défaire.--Un vent léger a passé sur le verger,--il a passé d’abord sur les ifs du cimetière.
J’irai au puits, j’en viderai les eaux--je chercherai l’anneau que j’y lançai l’autre jour.--Je suis allée au puits, je n’ai pas retrouvé l’anneau.--Un vent glacé remuait les croix du cimetière.
Non, ma mère, c’est trop tard pour moi d’en aimer un autre.--Celui qui repose là a aussi--mon cœur enterré avec lui.--A présent retirez la clef du tiroir,--plus jamais je ne porterai la robe fleurie.
La clef, jetez-la où l’autre jour j’ai lancé l’anneau.
II
LA CHANSON DE L’ENFANT MORT
Un gentil oiseau a fait son nid--dans la mousse du toit.--Mon petit enfant n’avait pas trois ans;--un oiseau sous son aile emporta son âme,--comme descendait sur les plaines l’hiver.
L’oiseau n’est plus revenu,--je suis restée veuve de ma vie.--Ensuite les pommiers ont fleuri,--les fleurs du verger étaient roses comme ses petits pieds quand il marchait devant le seuil.
J’ai porté les fleurs à ma bouche,--j’ai cru baiser la chair froide--de celui que je n’ai pu réchauffer.--Et maintenant toujours son ombre--va devant moi au soleil.
Va-t’en, horrible oiseau! va là-bas--où est partie la petite âme de l’enfant!--Il n’y a plus de place pour un nid dans la maison.
III
LA CHANSON DE L’ÉPOUSÉE
Ma fille, mets ton linge le plus fin,--le boucher a tué hier l’agnel, l’agnel n’avait que peu de sang.--Rappelle-toi comme il gambadait dans le pré!--Sa petite laine était blanche--comme la laine de Noël!
Le boucher, ma mère, a passé par la maison,--tous les agneaux sont morts.--Mon cœur aussi gambadait sur le chemin--par où arrivait là-bas le noir ami.
Elle va vers la porte et elle dit à celui qui vient:--Maintenant, ils ont mis mon cœur en croix comme l’agnel,--j’ai gardé pour toi trois gouttes de sang.
Je mettrai ma ceinture rouge--celle que tu me donnas aux Pâques dernières--et m’en irai vers ta mère comme un fils.
Ma mère, je suis venu à l’aube,--la maison était close,--j’ai repassé au soir, j’ai trouvé un homme sur la porte.--Un autre homme que moi a-t-il passé l’anneau--au doigt de mon amour?--J’ai cueilli en m’en allant--une rose dans le cimetière.--Je l’arroserai avec les trois gouttes de ton sang.
Ma fille, accroche tes beaux pendants d’oreille,--les cavaliers font voler la poussière devant les portes.--Ce soir, un bel homme te ramènera--avec lui à sa ferme.
Ma mère, dites de quel homme vous voulez parler--afin que mon couteau frappe là où il doit frapper.--Je boirai à la bonde--comme une cuvée de bière--les jets fumants.
A présent j’ai vêtu le voile--et accroché les pendants d’oreille.--Dites au fossoyeur, ma mère, qu’il sonne le glas--comme si j’entrais sous la nef dans mon cercueil.--Et ensemble ils sont allés entre les aubépines vers les cloches.--Un des hommes dansait devant--en jouant de l’harmonica.
Ton sang, homme fourbe--qui m’as volé mon amour, criera vers les cloches--car mon couteau, je viens de l’aiguiser--sur ton cœur.
IV
LA CHANSON DES KERELS
Nous sommes les Kerels, les francs gars!--Au carillon des cloches--nous descendons vers les paroisses.--Tue! tue! Nos rires sonnent clairs en nos coutelas.
Nos pères aussi étaient gens des bois,--on croyait voir marcher les hêtres et les chênes par les chemins quand ils arrivaient.--Personne n’a le droit de nous commander;--nous sommes libres partout où reluit--le fer en nos poings.
Frairie! Frairie! Nous leur fendrons la panse--nous en extrairons la fressure.--Les boudins juteront et péteront sur le gril.--Dites, mon amour, n’est-ce pas là une belle kermesse?--Faites brasser une bière fraîche--pour arroser entre vos dents le cœur que nous vous ferons manger.
Nous sommes les Kerels, fiers et loyaux comme nos couteaux.--Ceux qui toucheront à la lame auront la main coupée.
V
LA CHANSON DU SANG
Là où nous passons, il y a du sang dans le ruisseau.--Là où nous frappons, un homme peut entrer son poing--et le bras jusqu’au coude.
Un vrai fils de Kerels est, à son baptême,--ondoyé avec du sang.--On fait, avec le couteau,--une croix sur son cercueil quand il tombe frappé.--Alors le soleil se lève rouge sur le bois,--le jour a le visage d’un homme blessé à mort.
Les Kerels, comme la mer, se sont rués sur les villages;--ils ont éventré les fermiers gras.--Ils ont fait danser ensuite les femmes--en frappant leurs couteaux l’un contre l’autre.--Leur musique était comme du sang--qui chanterait dans des violons.
Maintenant que de rouges funérailles ont vengé leur frère,--ils regagnent les bois.--Le couchant est toujours rouge--par-dessus les Kerels, quand leur bois ils regagnent.
VI
LA CHANSON DE JACQUERIE
Qui a dit que nous n’étions pas des hommes comme les autres hommes?--Comme les autres hommes nous avons poussé--notre premier cri entre le moulin à eau et le moulin à vent.
Le poil ensuite nous est venu en même temps--que poussaient nos dents!--Alors comme les bêtes nous avons mordu.--Un vent secouait nos cheveux comme des drapeaux.
Pourquoi serions-nous inférieurs aux hommes--issus comme nous d’une matrice de femme?--Est-ce que nous n’avons pas des mains pour les égorger comme ils nous égorgent?
Tout aussi grands visages possédons,--tout autant souffrir pouvons.--Nous sommes bruns comme les labours,--nos yeux luisent comme les faux avec lesquelles nous les faucherons--le jour des rouges moissons.
Partout où nos pieds larges foulent la terre,--le corps de Christ gît trépassé pour notre rédemption.
VII
LA CHANSON DE LA QUENOUILLE
Filez, quenouille! Les fuseaux d’hiver--là-haut filent de la neige,--le moulin dans le vent file de la farine.--Mon cœur comme une araignée file la toile bise,--mon cœur file les lins de ma cornette de veuve.--Filez, filez, quenouille!
En Palestine, l’homme avec le roi est parti.--Ils ont emporté le soleil à leurs étendards.--Je suis comme un champ sous le givre,--l’hiver maintenant neige sur mes épaules.--Je suis comme un champ où parmi la neige--est restée enfoncée la charrue.--Filez, quenouille!
L’homme pendant les adieux--m’a dit: Ils ont cloué Notre Seigneur sur la croix!--Ils lui ont percé le flanc de leurs lances!--Alors les rameaux verdoyaient, la rosée--sur la lande brillait comme les pleurs de Notre Seigneur!--Les rameaux n’ont plus reverdi,--l’hiver filait de la neige.--J’ai filé toute seule dans l’âtre,--les lins de mon agonie. Filez, quenouille!
Quelle est cette femme?--La mienne avait des cheveux blonds--comme les froments mûrs.--Dites, savez-vous ce qu’elle est devenue?--L’homme est revenu et ne m’a pas reconnue,--portez-moi sur le lit et me couchez dans le suaire,--lequel j’ai tissé avec mes cheveux gris.
Filez, filez, quenouille!
VIII
LA CHANSON DU PETIT PAYSAN
Le petit bœuf et la vache, comme mari et femme--tirent à la charrue. Houlà!
De l’aube à la nuit, ils vont lents et maigres, par les sillons.--Le champ est en pente: par le bout, il s’enfonce dans le ciel.--Chaque fois qu’ensemble ils montent,--le petit bœuf et la vache tirent plus fort sur l’attelle.--Ils croient qu’arrivés là-haut--on les ramènera vers leur litière.--Houlà!
Voilà qu’il leur faut descendre pour remonter ensuite.--Jamais ils n’ont fini de rayer les cailloux avec le soc.--Moi et Katia, nous sommes comme le petit bœuf et la vache.--Quand l’un va à droite, l’autre va du même côté.--Il y a longtemps que notre charrue--retourne le champ; les cailloux sont toujours en aussi grand nombre.--Le petit bœuf ne se plaint à la vache,--la Katia non plus ne se plaint à moi.--Jamais nous ne nous parlons:--la bouche est un moulin qui moud du vent. Houlà!
Le jour où nous serons riches,--nous irons voir au bout du champ, là où luit le ciel--ce qu’il y a par-dessus le champ.--Il y a l’église et le cimetière,--il y a la mort qui sonne les cloches. Houlà! Houlà! Hue! Ja!
IX
LA CHANSON DU SABOT