La petite femme de la mer

Part 4

Chapter 44,096 wordsPublic domain

Comme on entre ouvrir les rideaux dans une chambre longtemps close ou les fermer sur un départ, ils s’avancèrent. Ils lui sourirent d’un effort las, immense. «Ils n’ont point failli», pensa-t-il. Il eut une joie infinie; et tous trois restèrent un instant sans parler dans l’heure charmante et lourde. Il la sentit fuir avec la lumière, avec l’ombre qui montait de la terre. Bientôt elle s’en irait tout à fait, elle retournerait se fondre dans la durée obscure. Et il lui sembla qu’il avait une chose à dire, entre leurs trois cœurs rapprochés, une chose terrible et adorable pour laquelle une pareille heure ne reviendrait plus. Ses lèvres s’agitèrent, il crut qu’il allait mourir dans le sacrifice. A peine, dans le flot maintenant rapide de la nuit, il voyait encore leurs visages; toute la lumière parut s’être attardée sur le sien. Il leur prit à chacun la main et les attira près de lui. Un souffle passa, il leur dit:

--Ami, je la remets à ton amour. Et toi, amie, aime-le comme tu m’aimas. Je m’en vais heureux, j’ai le sentiment de vous rendre heureux tous les deux vous-mêmes.

Il n’y eut plus ensuite que ce murmure:

--Cela vaut mieux ainsi.

L’heure sembla ne plus vouloir finir, dans une clarté plus haute et dernière, où le ciel et la vie palpitèrent une éternité. Et l’amie se rappela l’autre fois, quand encore la parole hésitait dans l’angoisse. A présent elle s’achevait, toutes chaînes déliées, dans la charité ineffable d’un grand cœur résigné.

LA MAISON DE MA VIE

A Alfred Vallette.

Quelqu’un frappe à la porte.--«Es-tu le vent? Es-tu la pluie? Il n’y a ici qu’un vieil homme malade.--Je suis l’Amour.--Entre, alors, il y a si longtemps que je t’attends.»

C’est une vieille histoire: je ne sais pas d’où elle vient. Elle était peut-être en moi dès ma petite enfance. Elle bourdonne d’un long bruit d’abeille. Elle sonne très doucement comme une cloche qu’on entend au loin dans la campagne. L’Amour est entré. Il y avait là un vieil homme. On ne sait pas ce qui est arrivé ensuite. J’écoute la bonne leçon profondément en moi.

Cœur fou! cœur qui n’a pas su vieillir! Quelqu’un aussi a frappé à ta porte. Il pleuvait un ciel en larmes. Le vent avait une voix basse et malade comme un vieil homme. Qui es-tu, toi qui es derrière la porte, battant à petits coups pressés le bois vermoulu?

Oh! je tremble si mollement avec mon cœur dans les mains, car je te reconnais à présent. Tu es venu déjà, tu es venu souvent. C’était le matin, c’était l’après-midi, et voici le soir. Je sais bien ce que sont ces petits coups dans l’ombre. Demeure là un long instant. Je ferai la maison belle pour te recevoir. Je sèmerai des fleurs sur le seuil et la fenêtre. J’étendrai mes plus beaux tapis pour tes petits souliers blancs. Il y a ici un si ardent jeune homme qui t’attendait depuis l’autre fois. La porte tourna sur ses gonds dérouillés. Et tu es entré, bel Amour!

C’est une petite maison là-bas, sous les arbres. Cela n’a pas de sens spécial; on pourrait en dire autant de toutes les autres maisons qui l’avoisinent. Mais moi, je me redis cette chose si simple avec une voix attendrie, une voix qui m’était encore inconnue. Une petite maison... et toute ma vie dans cette petite maison. Une vie dort là chaque nuit et s’éveille là chaque matin. Ma vie à petits pas traverse les chambres, et puis elle descend jusqu’au jardin. Je passe sous les fenêtres; je regarde s’allumer les lampes; un rideau se ferme et ma vie n’a pas eu l’air de me reconnaître. Que lui dirai-je quand, dans l’heure admirable, nous serons là, derrière le rideau, l’un en face de l’autre, avec nos mains jointes, près de la vieille Dame?

Le ciel est plus haut sur la maison. Les vitres non plus ne sont pas les mêmes qu’aux autres maisons. Elles s’éclairent d’une lumière qui n’est pas celle de la rue; elles ont la clarté humide et brillante des yeux qui regardent en dedans d’eux-mêmes. Je n’ignore pas pourquoi je pleure très doucement quand je les aperçois, de l’autre côté de la plaine. Je crois qu’elles me regardent; elles regardent bien plus la délicieuse enfant qui est assise près de la fenêtre, ou à la table, ou sous le portrait d’un doux vieil homme blond, et qui emmêle ses mains aux soies d’une tapisserie, ou qui, à présent, à son tour regarde du côté des vitres, comme celles-ci tout à l’heure regardaient dans la chambre. Un léger brouillard ondule à mes yeux: on dirait qu’une chaude pluie d’été étame les vitres; et puis la maison se met à trembler au fond de cette petite moiteur de mes yeux. Elle n’a plus que la forme indécise d’une chose qui est là et que je ne vois plus, que je ne vois plus.

Je viens du bout de la plaine, je viens du bout de l’ombre, et la route à mesure s’élucide. Je suis venu les soirs et les matins. L’hiver neigeait sur le vieux jardin; l’hiver neigeait dans mon cœur. Et, un jour, le lilas a gonflé ses bourgeons verts par-dessus le mur. Il y a si longtemps que j’attendais cela! Il y a si longtemps que j’arrive du fond de la plaine, en marche vers la petite maison! Peut-être je l’ai vue déjà dans une autre vie. Je suis le vieil enfant crédule qui va, écoutant chanter en lui la petite chanson d’éternité. Voilà bien la porte et les marches du seuil. Il viendra un jour un timide jeune homme qui franchira le seuil, et moi, je serai retourné là-bas, dans le fond de la plaine. Oh! je la connais bien, cette voix ironique qui me fait tristement m’en aller chaque soir après que je suis venu! Porte, chère porte terrible! Vois, à présent, je gratte ton seuil avec mes ongles!

Eh bien, il faudra changer ce vieux conte. Quelqu’un frappe. Est-ce le vent? est-ce la pluie?... Je suis l’Amour... N’entre pas, il y a trop longtemps que je n’attends plus. Mensonge! mensonge! Mon cœur est toujours le même cœur ardent et jeune. Entre, Amour! maintenant tu ne partiras plus!

Alors, ma vieille folie arrange ainsi les choses. Je suis près de Dea: je tiens ses mains dans les miennes. La lampe brûle clairement sur la table, et le portrait du père nous regarde avec des yeux bienveillants. Tout est mystère autour de nous comme nous pour nous-mêmes. Et la bonne Dame aux cheveux d’argent, qui fut autrefois si belle, lentement remue les doigts sur un ouvrage qu’on ne voit pas, comme si elle tissait de l’ombre. Son sourire m’encourage. «Mes enfants ne vous gênez pas. Je suis un peu sourde, vous savez... Je n’entends que ce que je veux entendre. Il y eut un temps où, à moi aussi, celui qui est là dans son cadre, chuchotait de tendres aveux.» Et, ce soir-là, j’ai apporté l’anneau, je le passe au doigt de Dea. Je lui dis très bas: «Dea! il y a des milliers d’ans, un jeune homme est venu, pour la première fois, vers une jeune fille. C’était au matin du monde et l’humanité est toujours ce même jeune homme et cette même jeune fille comme toi et moi à présent.»

Mon Dieu! que cela était doux à dire! Je lui parlais ainsi, moi, un homme qui déjà avait dépassé le temps de la vie moyenne. Mon sang sauvage bouillait de sentir les genoux de l’enfant près des miens.

Dea! ne viendras-tu jamais me faire signe derrière le rideau?

Et puis des jours encore ont coulé, je ne sais plus combien de jours. Le lilas s’est guirlandé de feuilles vertes; ses touffes bleues ont fleuri la crête du mur. Les soirs maintenant sont pleins de tièdes odeurs délicieuses. Est-ce à cause du petit nuage qui monte à mes yeux? Quand je passe, il me semble qu’une main inquiètement soulève le rideau. Les vitres ont la beauté humide et brillante d’un regard qui me suit jusqu’au bout de la plaine.

O vie! vie des sèves et des substances! Vie qui fais lever les seins des vierges et tourmentes le flanc des mâles! Vie qu’avec mes mains j’écrase dans ma poitrine pour en étouffer les battements et qui, à gros bouillons rouges comme un jeune vin, ruisselles de moi! Vie qui éternellement rajeunis le cœur des vieux chênes dans la forêt! J’ai traversé de nouveau la plaine. Je veux être ce jeune homme timide et téméraire qui franchissait le seuil et disait à Dea les paroles d’amour.

Dea! Dea! je suis le vieil hiver qui a déposé sa toison d’ours et bondit à présent avec le pas du jeune printemps par les chemins. Voici la petite maison, et voici les vitres claires. Je monterai les degrés du seuil, je frapperai à la porte. Mon cœur, mon cœur orageux et enfant, je le laisserai rouler très faiblement de mes mains comme une chose lourde et fragile sur laquelle, avec tes petits pieds blancs, tu marcheras. Et Dea est là, avec ses doigts délicats au rideau, petite ombre si pâle qui me regarde venir. Je ne sais pas si elle pleure ou si elle me sourit. Je sais seulement qu’elle est là, qu’elle fut toujours là comme ma vie même.

Et encore une fois, je suis passé sous la fenêtre. Il n’y avait pourtant que trois petites marches à monter, rien que trois petites marches. La première était le passé, la seconde était le présent, et voilà, à la troisième, j’aurais vu s’ouvrir les jours espérés. J’aurais été au cœur même de la maison de ma vie.

Mais il est trop tard. Vois-tu, Dea, un homme à mon âge est malgré tout un vieil homme, et tu n’es plus toi-même une jeune fille. Vie effrayante qui aboie en moi comme un chien! tire sur ta chaîne. Une petite main jamais, jamais ne viendra te délivrer.

Maintenant, il faut arranger ainsi ce conte charmant avec lequel fut bercée l’ancienne humanité. Quelqu’un frappe à la porte. Es-tu le vent? Es-tu l’Amour? Je suis la Mort. Alors, entre, car ma vie est partie là-bas; il n’y a plus que toi qui pouvais venir encore.

LA CHANSON D’ÉTERNITÉ

A Henri Charriaut.

Jurieu est à sa table. Il a laissé tomber sa plume. Son cœur bat à coups pressés et il n’est plus le même homme qu’hier, que tout à l’heure. Une onde chaude a passé, un large flot de vie. Et il s’étonne d’avoir pu écrire tout ce matin d’été, dans le calme de sa pensée. Ses pages sont humides d’encre encore; elles palpitent d’humanité lointaine; elles ont jailli brûlantes et fraîches, visions des âges où passa l’homme vierge, le libre enfant de la Genèse. Et Jurieu, comme un patriarche, comme un mage, a vécu de la vie merveilleuse des forêts et de la savane. Le jour se levait quand il a ouvert la haute baie de sa chambre de travail. Le matin parfumé d’une odeur de thym est entré. Et ensuite, avec le reflet vert des grands arbres sur ses mains, il s’est assis à sa table. La vie tardait encore aux champs et dans la maison. Une paix profonde de silence l’enveloppait comme une éternité.

Il a dit la transmission divine de l’être à travers le temps. Et lui-même se croyait rêver aux matins du monde. Puis la joie des hauts feuillages a vibré dans l’heure lumineuse. Les faucheurs au bruit clair des faux ont marché par les pelouses. D’autres hommes à mesure naissaient des races, comme l’herbe en fleur allait repousser de l’herbe et rien n’était fini, tout recommençait dans un cycle éternel. Ainsi, parmi les images et les analogies, il a remonté les courants profonds d’humanité.

Maintenant une voix jeune chante dans la maison et il n’est plus le même homme: le rythme intérieur s’est rompu, un flot de vie ardente a passé. Jurieu se lève, il comprime à deux mains sa poitrine et il est heureux d’une chose lointaine, inexplicable. La petite Chanson, elle aussi, semble venir du fond des âges, des matins du monde. Tout à l’heure, il l’entendit au jardin d’Eden; elle monta pour la joie du premier homme; elle emplit d’amour le cœur ingénu d’Adam. Et toute autre voix se tut; il n’y eut plus sous les cieux sidérés que ce souffle mélodieux et frêle. Jurieu fait un pas vers la porte, revient et, en passant devant un miroir, il aperçoit sa barbe blanche. Elle ruisselle en ondes argentées de ses joues; elle a l’éclat des neiges sur un haut mont, sur une cime qui vit les jeunes humanités; et lui aussi porte à ses épaules des faix d’humanité, pèlerin chargé des reliques d’un millénaire passé. Il appuie la main sur ses tempes, il se sourit avec mélancolie.

--Quelle folie! à mon âge! Presque un vieillard!

Et il cesse d’entendre la petite Chanson; la maison, d’un silence lourd, pèse sur sa songerie.

Il lui semble avoir marché depuis des siècles; il ne sait plus depuis combien de temps il est en marche. Peut-être c’était aux premières aurores du monde. Et il longeait les fleuves sacrés, il vivait avec les brahmes et les éléphants blancs, dans des contrées merveilleuses. Alors encore l’éternité était fraîche, toute jeune: les hommes ne connaissaient pas les temples en ruines ni les dieux mutilés, et les choses de mémoire n’étaient pas encore nées; la durée des jours se fondait dans un jour unique et divin, sans commencement et sans fin. Et puis, la petite Chanson une première fois s’était fait entendre.

Elle venait des fontaines et des jardins; elle arrivait de l’autre côté de la vie; elle sembla monter du mystère profond de la Genèse. Et il vit apparaître la Femme: la Chanson avait la forme de sa bouche et déjà cette bouche avait connu le baiser. Ensuite, il cessa d’être seul; il eut un toit sous lequel ils vivaient ensemble, et une petite existence avait grandi près d’eux, la petite onde claire d’une source, le matin délicieux d’une vie d’enfant.

Ainsi Jurieu avait cru revivre lui-même le grand rêve d’humanité, la transmission infinie des âges de jeunesse et d’amour qui était sa foi. Absorbé dans ses palingénésies, il ne s’aperçut des neiges de sa barbe qu’après que la mort eut passé sur la maison. La jeunesse du monde s’éclipsa; il ne resta que le poids effrayant des âges. Et il était lui-même un homme ancien qui se souvenait d’Eden. Des ans s’écoulèrent, des portions d’éternité où la douleur demeura victorieuse, où aux champs, de la conjecture elle fauchait toute vie comme auprès de lui elle avait fauché la fleur de son mûr été. Albine parut avoir emporté aux ombres la grande clarté qui avait marché devant lui. Il fut dans les ténèbres, il tâtonnait du côté de l’Orient et il ne croyait plus à l’éternité de la substance, à la loi qui fait tous les hommes contemporains d’un même point de la durée qui est la vie. Et puis un jour, dans son âge d’ancêtre, la petite Chanson s’était réveillée. Comme un vent léger, comme une brise venue des confins de l’espace et du temps, elle avait brui sur les lèvres de l’enfant. Celle-ci aussi s’appelait Albine. Une bouche s’était fermée, une autre s’était ouverte et elles avaient toutes deux le même nom. Ses ans semblèrent recommencer et il sentit finir l’exil d’Eden.

Jurieu à présent s’apparaît dans le miroir avec les clairs yeux d’un jeune homme. Son regard est un miroir plus brillant, une eau profonde et fraîche mirant l’infini d’un ciel. Et il ne voit plus sa barbe blanche, sa toison de patriarche: le flot remonté du cœur lui met aux joues les roses ardentes de la vie. Et les images d’éternité se sont renouées.

--Exquise petite Albine, aube et midi de mes jours, symbole jeune de l’Etre impérissable, tu fis ce miracle de ressusciter celle qui, en partant, te confia à ma garde paternelle. Tu es deux fois Albine, toi en qui Albine revit, et toute la jeunesse du monde!

Les heures repassent. Il revit l’harmonieux hymen, leur chère solitude d’amour et de travail, le mirage d’univers que seule la mort avait pu rompre. Mais la mort n’est qu’un passage vers les métamorphoses: la vie seule règne et l’éternité en elle. Et il entend la douce voix des adieux: «Ne pleure pas... En la regardant, plus tard tu croiras que je te suis revenue.» Une ombre s’est levée et lui sourit, la forme même du corps aimable qu’eut Albine; et des mains, comme alors, se sont jointes, et il croit sentir entre les siennes la petite main d’enfant qu’elle lui mit entre les doigts comme un legs, comme les petites mains délicieuses de son âme. Et Albine l’avait eu d’un premier époux, six ans avant qu’il l’eût prise pour épouse, à son tour.

Le flot s’est apaisé, la sève orageuse remontée du vieux cœur vert. Et Jurieu s’en va vers la fenêtre, il contemple le bel été des pelouses, la gloire des chênes centenaires, images des Forces éternelles. Déjà le jour est haut comme dans sa vie; le soleil sous sa meule vermeille a broyé le matin ingénu. Il n’est plus que le blanc patriarche, le grand arbre bruissant d’ans et d’abeilles dans la forêt de l’Etre. Un calme merveilleux lui vient des siècles derrière lui.

Mais de nouveau la petite Chanson monte de la maison, semble monter du fond des âges. Il la connut au matin de la vie; elle chantait le bonheur et elle s’appelait aussi Albine. Alors encore une fois le vieil arbre frémit jusqu’en ses racines. Le printemps est revenu, le flot de jeunesse et d’éternité, et la porte s’ouvre, il voit apparaître la Vierge comme autrefois lui apparut la Femme. Elle est presque nue sous la transparence des mousselines. Son corps ondule comme une vapeur d’argent venue des eaux; ses gestes secouent dans l’air des parfums de roses. Il croit sentir l’odeur divine de sa vie.

--Vois, dit-elle, je les cueillis encore mouillées de rosée pour en parer cette table.

Il lui répond en souriant:

--Fleuris-en donc ces vieilles écritures comme d’un jeune symbole, comme du signe charmant de ta présence.

Maintenant, elle s’assied sur ses genoux et caresse ses joues chevelues; les petites mains joueuses font un vent léger à ses lèvres. Il demeure troublé d’un délice profond, d’une peine délicieuse, et toute la terre a tremblé autour de lui comme pendant un mystère. Doucement, il lui ouvre les yeux, il contemple leur orient limpide, et un autre regard se lève.

Il croit entendre une voix:

--Elle et moi, c’est encore moi.

Ensuite, ses larmes coulent.

LA FILEUSE DE MINUIT

A Eugénie Meuris.

Près d’un canal (c’était, sur les eaux de ce canal, un brumeux et triste minuit de novembre), une file de pauvres maisons sous les arbres me suggéra tout à coup--après des heures à errer par les carrefours sans passants--de lentes douleurs de très vieilles gens, comme des malades en une cour d’hôpital. Mais peut-être, songeais-je, il y a là, derrière ces mornes vitres, au fond d’un de ces logis d’un âge reculé, peut-être il y a le pâle visage et les cheveux décolorés d’une enfant lasse de filer toujours à son rouet, de filer les soirs et les matins en rêvant à celui qui l’ira prendre par la main et la mènera vers les sacrements. Et sans doute--ah! filer sans espoir le chanvre et le rêve comme une petite aïeule!--elle vient de souffler la lampe, elle s’est couchée dans le lit, sous la touffe de buis, à côté d’une vieille femme qui s’agite et ne peut trouver le sommeil.

Mes pas, las de tourner sous les tours et les beffrois en cette ville millénaire,--Memling, l’évangélique peintre, avait vécu et connu là de pareils mélancoliques minuits, car la ville s’appelait Bruges!--mes pas donc, après tant de venelles et de ponts et de places et de porches, m’avaient conduit jusqu’en cette agonie d’un solitaire quartier, dans l’humide voisinage d’un triste canal. Nulle lune n’éclairait les maisons sous les arbres; leur fantôme seulement (puisqu’à peine j’en pouvais distinguer la forme) se dressait devant moi dans le pluvieux brouillard, comme si vraiment, depuis tant de siècles qu’elles subissaient les rafales, ce n’étaient plus que des fantômes de maisons, de pauvres fantômes à présent ressuscités par un nocturne sortilège.

Mais, m’avisai-je, ils vont m’entendre, ils vont se réveiller au bruit lourd de mes pas, les habitants de ces taciturnes demeures; car sans doute plus jamais personne, depuis des ans, ne passe le long de ce canal. Aussitôt je m’efforçai d’étouffer ma marche en la moite couche de feuilles dont le pavé était jonché; je devins moi-même un fantôme dans cette rue spectrale.

Un réverbère (il semblait s’éteindre subitement, puis jetait une petite flamme)--un réverbère, comme une veilleuse dans un dortoir d’hôpital, au loin sillait l’eau du canal d’un reflet rouge. Et toujours quelque gargouille, avec un clapotis léger,--mais je ne pouvais voir en quel endroit,--avec une triste musique de larmes éternelles, se déversait dans cette eau. On dirait, pensais-je, que pleure en cette stillation sans arrêt la moribonde lumière de là-bas, la lumière des yeux crevés du sinistre réverbère ou si c’est du sang qui, comme dans un hôpital, s’égoutte des plaies et larme par les souterraines rigoles jusqu’au fond des puits. Un cimetière--ce me semblait, expliquez cela!--un cimetière, comble d’antiques pourritures oubliées, devait étendre aux alentours son funèbre enclos.

A la fin, l’angoisse du silence au bord de cette eau comme des larmes et du sang, m’opprima si affreusement que, sans cause, et seulement pour rompre le silence, je me mis à crier:

--Hola! Ho! Quelqu’un! Y a-t-il encore ici quelqu’un de vivant?

Une fenêtre s’ouvrit,--et justement un air de carillon se mit à tinter dans la nuit, tinta comme des gouttes de pluie mélodieuses sur les sombres carreaux de la nuit ou comme un vol musical d’oiseaux dans la nuit, si bien que je me persuadai d’abord que s’ouvrait réellement par cette fenêtre une volière à un vol d’oiseaux.

Mais un aimable rire, un rire frais et jeune--c’était aussi comme le rire de ce carillon!--trilla presque aussitôt, tandis qu’une rose, lancée par d’invisibles mains, frôlait mon visage et ensuite, parmi les feuilles mortes, tombait à mes pieds.

Il n’y eut pas de paroles, les lèvres n’émirent que le son de cristal de ce rire, comme si toute la petite personne--frêle, frêle, la bouche en cœur de rose--aussi eût été en cristal. Mais cette rose sur ma joue, dis-je en ramassant la fleur, ce cœur de rose, n’est-ce pas sa bouche même qu’elle me jeta? Sans doute ma voix l’avait tirée de son sommeil; elle quittait à l’instant le lit où constamment s’agitait cette vieille femme.

Je la soupçonnai toute pâle et décolorée comme une petite aïeule, après les étés et les hivers à filer son rêve et son chanvre.

La fenêtre s’était refermée sur le rire; maintenant l’escalier craquait sous la hâte d’un pas; et ensuite, dans l’entrebâillement de la porte, m’apparut une main qui me faisait signe d’entrer.

--Oh! dites-moi (la fille était brune et maigre et je lui parlais ainsi, en considérant autour de nous la nudité des murs) dites-moi. N’y a-t-il pas un cimetière en ce quartier loin de la ville? N’y a-t-il pas des malades en un hôpital au bout du canal dans ce quartier de la ville?

--Je vois que vous aimez à rire, me répondit-elle en riant et en déroulant ses cheveux. Eh bien! si vous êtes venu pour ce que je crois, la mère dort dans son lit, mais il y a une petite place sur le côté, jusqu’où descend le drap.

Elle m’avait pris par la main et m’attirait vers l’escalier; mais un insurmontable dégoût à présent me dissuadait de la suivre.

--Non, non, dis-je, laissons cela.

--Oh!--et elle riait plus fort à présent--la bonne femme n’est pas pour nous inquiéter! Et il y a encore ma petite sœur dans un autre lit; mais, vous savez, pour elle j’éteins la lampe.

--Et, dites-moi, repris-je après un moment--(je parlais comme en songe),--n’a-t-elle pas le pâle visage et les cheveux décolorés d’une enfant lasse de filer toujours à son rouet?

Elle cessa de rire:

--Ah! nous avons cru la perdre souvent. A dix ans, elle n’était pas grande en tout comme une poupée. Il fallait passer les nuits à la lever, à la coucher ensuite. On n’était jamais sûr qu’elle verrait venir le jour. Et c’est vrai, elle est pâle, c’est comme une petite image de la Vierge. Voici qu’elle va sur ses dix-sept ans. Avec mes gains, je lui achète des robes ou du lin, et comme ça elle file, elle file de la belle toile pour le jour où elle s’ira mettre en ménage,--de la toile toute blanche pour ses draps de mariée. Mais, attendez, je vais l’appeler.--Hé! Leentje!