La petite femme de la mer

Part 3

Chapter 34,024 wordsPublic domain

Maintenant, à peine le léger fleur poivré des marguerites, je le sens encore, évent d’esprits timides dans la touffeur glorieuse des roses. Celles-ci expirent puissamment la vie, gonflées d’amour et de soleil, ivres du sacrifice de leur sang, plus belles d’être déjà la mort dans une palpitation suprême de désir, d’agonie. Une, très grande et lourde sous ses pourpres de plaie vive, a la somptuosité blessée, le tragique et royal orgueil d’une amazone. Un moût de vin foulé, l’arome des mûres vendanges se volatilise de sa sombre beauté, comme sur les pas d’une reine barbare monte le fumet des immolations. Et elle vit, elle s’avance sous l’or des tiares à travers les mosaïques sanglantes, avec un cœur rouge dans la main et qui saigna, mutilé, sous la serpe du beau Jardinier vainqueur.

Va, disparais! ce n’est pas toi que j’aurais aimée, cruelle idole, symbole furieux des baisers qui donnent la mort. Mon âme pastorale a soif d’un plus tendre amour. Et je te contemple, je te touche d’un doigt tremblant, aimable nuage pâle, aube rosée d’un matin frais, cœur divin d’une rose mousseuse à l’odeur blonde, belle comme une vierge qui ne doit pas vivre. A peine tu es l’amour, tu n’es encore que le désir. Tu n’étais pas ouverte tout à fait quand au beau jardin de la vie on te coupa. Et voici que sous ma main ton cœur se déclôt; tes petits seins, je les dévêts, si frais, si clairs, si nébuleux sous les frêles mousselines. Et un pétale tombe. Est-ce un sourire? Est-ce déjà ta vie?

Mes roses sont un harem. Toute la joie, toute la beauté du monde réside au mystère de leurs replis. Elles se conforment au dessein de n’être que l’image et le reflet de la femme. Et elles ont un tissu satineux comme une peau, tiède et satineux et moite comme la chair près de l’aisselle, sous la robe. Elles ont l’air de n’ouvrir que lentement, enfin conquises, comme pour un amant qui vient la nuit, leurs tuniques pourpres ou blanches. Et ensuite elles me laissent aux mains la palpitation d’une autre rose, plus secrète. Elles sont ardentes comme la fièvre et la volupté. Elles habitent des palais pleins d’alcôves. Et moi je suis leur amant. Un vertige me captive à respirer l’odeur de leur vie intérieure, les puissants bouquets desquels s’affole l’Elu.

Maintenant aussi, chacune d’elles me rappelle une jeune victoire, un délice du temps où je pénétrai dans le beau parterre des roses. Et toutes demeurent pâmées sous mes doigts, avec des langueurs différentes... Hardiment tu m’offris le calice d’amour, petite Eda, petite rose sauvage à l’espalier de mes vingt ans. Alors déjà j’avais fini d’effeuiller la marguerite, je n’y laissai qu’un pétale, plus qu’un, et celui-là, je ne sais comment il se fit que je ne l’effeuillai pas comme les autres. Et, une fois, j’étais près de la tonnelle, au bout du jardin de mon père. Tu poussas la barrière, Eda, tu m’apparus tout à coup avec tes yeux d’abeille. C’était l’été, comme aujourd’hui; et tu portais un râteau de bois sur l’épaule; tu me dis que tu allais faner avec les autres petites paysannes comme toi dans la prairie.

--Prends cette rose, Eda, te dis-je, je l’ai cueillie tout à l’heure au bord du chemin, dans le jardin de mon père.

Mais elle se mit à rire:

--Oh! fit-elle, j’en connais de bien plus belles, là-bas, près du bois.

Si gentiment elle se moquait de moi! Je la suivis et elle me mena hors du jardin, vers un églantier.

--Vois, me dit-elle, celles-là, personne ne les cueillit. Elles ont gardé l’odeur du matin.

Alors je me sentis devenir jaloux.

--Eda, demandai-je, est-ce que déjà tu menas d’autres jeunes hommes vers l’églantier?

Elle me répondit loyalement:

--Oui, une fois, je menai ici un jeune homme: il n’est plus revenu.

Elle n’était pas triste, elle souriait, et il fleurissait aussi une églantine sur sa bouche. Ensuite nous entrâmes dans le bois. Pour la première fois, je sentis palpiter la fleur divine sous mes doigts. Et quand ensuite Eda s’en alla avec son râteau, tout le pré avait été fané.

Eda, pourquoi les belles roses orgueilleuses m’ont-elles fait penser à toi, la première de toutes celles que plus tard je moissonnai? Ce fut alors vraiment comme un matin du monde; tu fus la première femme d’Eden; tu fus la vierge rose apparue devant mon désir. Et alors aussi je sentis passer en moi l’éternité, comme le flot d’une mer.

Un nuage a voilé le soleil; c’est déjà l’après-midi, et moi-même je touche à l’après-midi de la vie. Une haleine froide souffle des eaux de la rivière. Des cœurs de roses fanées à présent jonchent le tapis.

Et j’ai cessé de penser à toi, Eda, et aux autres.

EDEN

A Maurice Le Blond.

Quand librement je l’eus prise pour femme, je la menai vers Eden. Elle et moi, nous n’avions alors une âme que depuis très peu de temps. Nous avions commencé à nous désirer avant de nous aimer, comme les autres jeunes hommes et les autres jeunes filles de notre âge. Nous étions comme des enfants devant les murs d’un jardin et qui tendent les mains vers des pommes qu’on aperçoit de l’autre côté, sans savoir quel sera leur goût. Et puis un jour, cette belle Elen, se conformant à l’analogie, me dit:--«N’est-il pas affligeant de songer que ce sera la Loi qui nous ouvrira les portes du jardin, au lieu que nous y pénétrions par la seule force de notre volonté? Ensuite, elle retirera la clef et peut-être seulement alors nous apercevrons-nous que le jardin a des murs qu’il n’est plus permis de repasser. Si les fruits sont vénéneux, nous ne serons pas moins obligés de les manger tant qu’il en restera un sur les arbres.» Ni l’un ni l’autre n’avions encore envisagé le mariage à ce point de vue. Elle me parlait en riant, et pourtant je compris qu’Elen disait là une chose profonde et juste. Ce fut dès ce moment que nous cessâmes de penser comme les gens qui nous entouraient. Il ne faut d’abord qu’une petite fissure par laquelle entre un peu de lumière: ensuite, on ne peut plus vivre dans l’inconscience.

Elen et moi eûmes soif de vérité. Comme des âmes libres, nous nous promîmes l’amour et je l’enlevai à ses frères: je la menai vers la maison élue. C’était une petite maison dans un grand parc clôturé de haies hautes comme des murs. Les sarments d’un immense rosier la recouvraient du côté du levant et jusqu’à l’hiver restaient parfumés de grappes lourdes de roses qui avaient l’odeur des fruits mûrs. On ne l’apercevait pas du dehors: elle était cachée par la hauteur des arbres; une sève puissante nourrissait leurs troncs dont jamais la hache n’avait ébranché les ramures vigoureuses. Et tout le parc, avec ses châtaigniers, ses platanes et ses ormes, ressemblait à une silve sauvage. Une pelouse s’inclinait vers un étang qu’avivait un cours d’eau; elle ondulait en grandes vagues d’or et d’émeraude qui n’étaient jamais fauchées. Et nous connûmes là vraiment Eden, le libre et riant jardin du premier homme et de la première femme. Une vieille servante silencieuse, encore diligente, n’apparaissait qu’à l’heure des repas, si bien que nous goûtions l’illusion d’être séparés du reste du monde.

Elen et moi prîmes ainsi le parti de retourner à la vie de nature, ayant compris qu’elle seule est la source de ce qu’il y a de bon et de vrai dans l’homme. Nous vivions dans une communion parfaite de sentiments et de pensées comme avant la naissance des villes. Nous fûmes délivrés alors du préjugé que l’habitation en commun avec les autres hommes est la condition du développement de la personnalité humaine. La virginité de nos sensations nous induisit à croire que nous n’avions existé jusque-là qu’à l’état de mécanisme actionné par un moteur étranger. Et Elen et moi avions l’âge de la terre aux heures innocentes. Les tristes erreurs qui, pour la créature esclave, résultent des inflexibles lois sociales se résorbèrent dans l’épanouissement magnifique de nos êtres. Chaque jour, il me semblait l’apercevoir pour la première fois, toute neuve d’une beauté qui, avant ce moment, m’était demeurée inconnue. Elle ne ressemblait plus à aucune des filles de la terre, et elle était bien plus belle qu’au temps où je l’avais choisie. Alors encore, malgré une fraîcheur adorable d’esprit, elle était, par certains côtés, la petite poupée qui se conforme à la volonté d’autrui. Ici seulement elle commença à penser et à sentir par elle-même comme vivent les plantes, comme poussent et fleurissent et embaument les essences, et elle fut vraiment le jardin vierge de mon amour.

Moi aussi, en venant, j’avais été comme le carré de gazon tranché d’un coup de bêche et qui, transporté au loin, garde sa faune parasite aux fibres de son humus blessé. Des notions restreintes d’humanité m’avaient laissé, à l’égard de la passion amoureuse, le sentiment confus du péché et de la déchéance. Je croyais que la pudeur était une fleur spontanée des âmes délicates, une pousse franche de nature dont l’ombre voilait le mystère trouble de l’amour. Mais Elen cessa de rougir, une fois qu’elle eut été initiée aux baisers; de tout l’élan de son être jeune et ardent, elle aspira à mes caresses, et dans la solitude des arbres, nous allions presque nus, comme aux jours d’Eden.

Je pus jouir ainsi de la beauté et de la jeunesse de son corps: elles ne furent plus secrètes ni dangereuses, comme tout ce qui demeure caché. Mais elles s’étalaient librement sous la moiteur et le brûlant des airs. Elles furent habillées de lumière ainsi que d’une soie légère et transparente; elles se baignèrent et ondoyèrent aux éléments. Et nous nous aperçûmes l’un devant l’autre tels que l’exigeait la nature. Je compris le charme divin de la sensualité; je sus pourquoi la vie nous avait donné des papilles frémissantes, l’arborescente vibratilité des nerfs, le tact, l’ouïe et les yeux; et toutes choses, par d’infinies artérioles, forment les puits où s’abreuvent les soifs délicieuses de la Volupté. L’émoi de la chair m’apparut très pur et selon un ordre merveilleux. Il s’accorda au rythme universel, au vent qui sème les germes, aux pluies chaudes, au flux de la sève dont tressaille le cœur des chênes. Et, dans les soirs, Elen chantait, je l’accompagnais sur l’orgue; nos âmes, à travers ces musiques, se cherchaient et goûtaient encore la Volupté.

Elle fut naturellement la loi de notre vie. Nous la trouvions dans la beauté des fleurs et des arbres, dans le dessin flexible des formes, dans l’enveloppe caressante de l’air, dans les images et jusque dans les livres vivant avec nous aux mystérieux silences de la maison. Elle nous apparut le rite essentiel, la résonance suprême du sentiment de la vie, la parfaite harmonie des êtres; et une lecture, à travers la présence invisible des esprits, remuait en nos sources profondes les mêmes délices charmées, le même sens exalté de la Beauté que l’approche de nos corps. Nous sentîmes ainsi que la Joie était la prédestination du monde et que les hommes ne la connaîtraient dans sa plénitude qu’en vivant d’une vie personnelle et libre au sein de la nature.

Le parc était habité par des bêtes nombreuses. Nous distribuions nous-mêmes la provende aux biches et aux faons, et les arbres n’étaient qu’une vaste oisellerie. Même les espèces sauvages, l’alerte écureuil, le défiant lapin se laissaient approcher; il nous fut démontré que l’homme et la bête, originairement, étaient unis de liens fraternels. Ils étaient, avec le vent des feuillages, avec le grésillement des sources, avec la trépidation sourde des sèves et le cœur gonflé des nymphéas de l’étang, le rythme actif, incessant, de la Vie. Le sang charriait en eux les mêmes parcelles d’éternité qui nourrissaient la substance végétale et notre propre substance. Ils étaient une des formes de la visibilité de Dieu, comme nous-mêmes. Et comme on ne mange pas une chair pareille à la sienne et familiale, nous avions proscrit le carnage des bêtes de la maison et de toutes les autres bêtes; et seulement nous nous alimentions de laitage, de légumes, de gâteaux et de fruits. Ainsi nous n’avions pas aux lèvres le goût du sang et notre âme demeurait fraîche, sans souillure.

Le parc devint notre alcôve pendant les nuits de l’été. Ceux qui n’aimèrent que dans des chambres closes, comme les larrons, comme les ouvriers des œuvres clandestines, ne savent pas les joies sacrées et la divine innocence de l’Amour. Les étoiles étaient nos lampes, le murmure des feuillages une harpe plus merveilleuse que celle qui berçait le sommeil du roi Salomon: et notre vie restait mêlée à la splendeur des météores, à l’harmonieuse marche des sphères, à l’âme de la terre. Comme le premier mariage des hommes, comme le jeune Adam et la jeune Eve, nous nous endormions au tiède lit des ramures, nous nous réveillions dans un prisme de rosées. Et nous étions nus l’un près de l’autre, à la garde de la nuit bienfaisante. Nous nous apparaissions comme des esprits primordiaux, comme des essences venues fleurir là du fond des âges, dans la candeur de notre amour. J’étais l’époux du Cantique: elle chantait dans la molle ténèbre, dans la pluie verte de la lune, ruisselée des hauts dômes; et j’accourais à son chant du fond de la belle nuit. J’arrivais tâtonnant devant moi, me guidant à sa voix, tout enveloppé des parfums plus forts qui montaient des cassolettes de l’ombre. Et ensuite, comme une étoile brillante, je l’apercevais sur sa couche fraîche, je voyais entre les feuilles briller l’astrale blancheur de sa gorge. Et je disais les paroles qui donnent le frisson à la femme, je lui disais le vœu d’amour avec le tremblement de mes lèvres. Les hommes vierges d’Eden n’avaient pas dû aimer autrement. Et puis nous restions longtemps unis; ses bras ne s’ouvraient plus de dessus mes épaules, ils faisaient à ma vie un joug délicieux, des liens de chair et de fleurs comme le simulacre de la beauté et de la durée de notre libre hymen.

Pendant ces minutes, nous nous sentions épandus nous-mêmes au torrent de la création. Le prodigieux courant de la vie de l’Univers passait dans notre être et nous donnait l’illusion de vivre de la pulsation lointaine des mondes, du souffle profond de la terre et des espèces germées dans la silve. Et ensuite c’était le matin; nous descendions aux eaux de l’étang; les nénuphars ourlaient ses seins encore gonflés d’amour; une fraîcheur exquisement calmait notre sang brûlant; et nul de nous ne songeait au péché ni à la pudeur, fille du péché. Notre volupté était sacrée comme la promesse d’un âge de joie faite aux hommes.

Nous ne pensions qu’à la Vie, nous ne pensions pas à la Mort. Nous avions le sentiment que la Mort n’est que le temporaire évanouissement après les formes accomplies de notre passage et qu’ensuite, parcelle à parcelle, d’autres formes se recomposent où l’éternité de la vie continue. Et, ainsi, la Mort n’existe que dans l’effroi de la chose inconnue, dans le regret égoïste des hommes pour la perte d’un bien qui nous fut prêté par la nature et ensuite retourne se fondre en elle. Quand la Joie sera la loi des vivants, quand les temps seront venus pour eux de s’en aller à travers une haute lumière, ils fermeront des yeux charmés, comme des dieux prédestinés aux métamorphoses. Et une éternité était en nous; nous perpétuions les premiers hommes de la race; des âmes infiniment naîtraient de nos âmes, toujours plus magnifiques, toujours plus près des seuils de la Vérité; et les grandes mains divines demeuraient ouvertes sur notre amour.

Enfin, une vie s’éveilla de la nôtre; la source mystérieuse tressaillit au flanc d’Eve, sa poitrine se leva; elle eut la courbe charmante des collines, le gonflement béni des plantes fécondées. Et un petit enfant courut nu dans les jardins. Alors, nous pensâmes des choses hautes et belles sur l’homme: il fut plus présent à notre isolement qu’au temps où nous vivions dans la mollesse et la lâcheté de l’état social. Nous cessâmes de le tenir pour un être pervers et dangereux, victime des Forces, inexorablement voué à la fatalité de refléter l’Univers comme une allégorie sans pouvoir le réaliser en soi; tout le mal lui vient de ses chaînes et de l’éloignement de la nature. Il nous apparut bon, doux, très grand dans la beauté vierge de l’instinct, et il était encore enfant comme la petite éternité qui, près de nous, se jouait au soleil avec des sens élémentaires, ivre de se compléter dans la durée des jours.

LE SACRIFICE

A Edmond Glesener.

Il était assis, près de la fenêtre ouverte, déjà si faible, une lumière dans les yeux, la lumière de cette déclinante et tranquille après-midi aux ors légers d’automne et, plus encore, quelque mystérieuse clarté qui ne venait pas du dehors. Un souffle fraîchissait aux feuillages du square, il montait le sanglot d’une girande en jet d’argent retombant au granit rose de la vasque. C’était un quartier retiré, dans un silence de maisons. Au loin, comme un orage, roulait la grande rumeur basse de la ville.

Une présence doucement auprès de lui se révéla, un magnétisme d’esprits en efflux subtilement répandus. Nul bruit n’était monté des chambres, feutrées de tapis épais, et cependant il sentit qu’un pas les avait frôlés et venait. Il retourna la tête et aperçut sa femme en peignoir de laine blanche, dans une jeunesse d’ans et de beauté.

--Je savais que tu étais là, lui dit-il.

Et il lui prenait les mains, il l’attirait d’un geste d’infinie tendresse, regardant s’abaisser à mesure vers le sien, dans les lueurs du soir vermeil, la clarté heureuse de son visage.

--Tu es toute vêtue de blancheur... tu es blanche comme la joie, comme l’espoir, comme ton âme même... J’aime qu’il règne autour de moi cet air de bonheur.

Il lui souriait avec lassitude, usé par la vie, l’âme glissée jusqu’aux limites de ses forces, n’ayant plus, lui aussi, dans l’éteignement du regard, que le déclin des lumières qui sur le square s’accordait avec le déclin de la saison et passait comme une chaleur dernière d’humanité et de nature.

--Quelle imprudence! lui dit-elle. Voilà que déjà monte le froid du soir et tu restes là, devant cette fenêtre ouverte.

D’un mouvement faible de la tête aux capitons du fauteuil, il eut le grand mot résigné des malades qui ne veulent plus lutter:

--Que m’importe! Un peu plus tôt, un peu plus tard, puisque aussi bien cela doit arriver.

Le vieil attachement triste s’éveilla; elle lui appuya au front le baiser des bonnes lèvres qui autrefois furent amoureuses.

--Ne dis pas cela... Tu sais comme je souffre.

--Pardonne... C’est vrai, tu souffres, quand à peine, moi, je souffre encore. Tout est si léger autour de moi... Il y a des moments où les formes réelles s’effacent, où les images ressemblent à un petit nuage qui va se dissiper... Et, dis-moi...

Ce fut une seconde d’angoisse inexprimable: il n’osait plus la regarder. Toute clarté s’en alla de ses prunelles soudain noyées de nuit, comme si la grande ombre approchait. Il lui demanda si leur ami, l’ami constant et fraternel, n’était pas encore arrivé.

--Mais non, pourquoi veux-tu? (Elle était très calme, souriante à présent, et cependant il lui parut qu’un tremblement faible altérait sa voix.) Tu sais bien que ce n’est pas encore son heure.

Il voulut parler; ses lèvres remuèrent sans qu’il en sortît aucun son; elle sentit entre les siennes ses mains se glacer. Un silence pesa, une éternité; et puis ses yeux se levèrent, tout froids, dans la pâleur des affres; il la considéra d’un regard d’immense détresse.

--Tu l’aimes bien, n’est-ce pas? J’ai besoin de savoir cela... Ce serait une si grande douleur de penser qu’après moi...

La parole ensuite de nouveau expira; les ténèbres mortelles s’étendirent, la minute pleine de sanglots enchaînés avant la ténèbre finale. Et il s’écouta plus encore qu’il n’écoutait bruire au-dessus de cette agonie de son âme la molle parole, le souffle frêle dont elle sembla se défendre. C’était le regret d’avoir trop voulu savoir, l’espoir encore que ce cœur jusque dans la mort lui resterait fidèle; et il semblait regarder devant lui très loin, par delà les jours. Elle cessa de parler, le froid des abandons passa au vide de l’air comme si elle n’était plus là, comme si déjà elle était partie. Et il l’appela comme des portes de la tombe--une voix dans un naufrage, un râle...

--Amie... Amie...

Elle le toucha de ses mains fiévreuses, si proche qu’ils n’eurent plus un instant qu’un même battement de cœur. La chaleur revint, le flot de la vie au contact de cette chair jeune et brûlante; et il lui prenait les mains, il lui disait avec le sourire des convalescences après les grandes crises où l’on crut tout perdu:

--Cela vaut mieux ainsi.

Elle ne sut pas s’il lui parlait de son silence ou d’une autre chose à laquelle tous deux avaient pensé.

C’était presque un ami d’enfance pour lui; ils s’étaient longtemps perdus de vue, et puis une rencontre, les mains qui se tendent, l’effusion des souvenirs. Il avait pris sa place au foyer, accueilli comme un frère. Il s’était mis à aimer l’enfant, illusionné lui-même d’un leurre charmant de famille, dans l’ennui découragé d’une vie qui avait eu ses mécomptes. Et petit à petit, à mesure que le mal le minait davantage, la consomption des êtres voués à un travail qui dépasse les forces, le mari avait cru remarquer qu’une nuance de sentiment plus tendre, plus ému que l’amitié était née dans ces âmes si voisines de la sienne. Jamais cependant il n’avait douté de leur probité; il les croyait purs tous deux dans cette attirance secrète qui seulement leur donnait la tristesse de ne pouvoir s’appartenir.

Quelquefois leurs voix dans le crépuscule baissaient, n’étaient plus que des voix sans couleur dans la clarté éteinte des heures, comme leurs visages. Il eut la pensée qu’ils étaient malheureux et souffraient pour lui. Sa vie déclina encore; il se perçut une ombre à côté d’eux qui étaient la vie et pourtant, de peur de trop lui faire sentir leur présence, glissaient autour de lui d’un pas d’ombres.

Il souffrit dans l’amour qu’il leur portait, dans ses plus profondes fibres; il n’aurait point autant souffert d’être malheureux lui-même. Tout sentiment mauvais fut abaissé; il monta une lumière très haute et fine, comme aux soirs de l’été la lumière plus belle du regret de devoir mourir. Sa sensibilité s’était exaltée; il ne démêlait plus leur vie de la sienne, toutes trois mêlées, celle qui s’en allait et les deux autres qui peut-être ensuite s’accompliraient. Et des idées, des choses subtiles et encore indécises flottèrent. Il se tourmenta de les faire attendre, de leur faire mal aux sources délicieuses de leur soif, comme des voyageurs altérés qui s’affligent de voir se reculer les fontaines. Il y eut des jours où il sentit venir la tentation sublime, où d’un cœur héroïque il fut si près de la mort qu’enfin ils allaient être libérés. Et puis l’humaine défaillance le reprenait, l’enfant qu’il faudrait trop tôt quitter, l’amère douceur de languir encore un peu de temps auprès de leurs soins attendris et de n’être pas encore une mémoire qui pâlit, un reflet qui s’efface aux miroirs.

Rien qu’un pas à faire, une marche à descendre de l’obscur escalier et il se retenait aux pierres, il enfonçait ses ongles dans le mur, attardé par les beautés suprêmes de la vie. Cependant il n’était plus vivant déjà; à leurs regards qui se détachaient de lui, il se sentait glisser hors des jours, tout faible et évanoui sur la frontière. Il lui sembla qu’ils le poussaient; il trembla qu’ils désirassent sa mort; il eût voulu leur épargner le reproche de ne s’être pas désirés jusqu’au bout.

Après des mois, un soir de clarté revenue, il se retrouva à sa fenêtre, dans le frisson vernal. Il y avait de petits enfants dans le square, il y avait de légères feuillées aux arbres, tout était promesses d’amour et d’avenir. Un pas glissa sur les tapis, il sentit un souffle et vit devant lui l’amie aux mains courageuses, aux mains comme des baumes, mais plus pâle, dépouillée des roses de sa chair autrefois si claire. Quelqu’un marchait derrière elle doucement, un visage de silence, aux lèvres scellées et froides; et il reconnut le compagnon patient qui n’avait pas désespéré de sa mort.