La petite faunesse

Part 6

Chapter 63,833 wordsPublic domain

«La halte au sommet du tertre circulaire et plat ne fut qu’une halte au long de ma chevauchée démente et bizarre. Bientôt les chiens dévalèrent ensemble le versant nord du plateau, puis, de nouveau, coururent de compagnie, droit devant eux, dans la plaine. A peine quelques instants de répit durant lesquels les sales bêtes, toujours indifférentes aux appels que je risquais, regardaient la Lune, en hurlant avec satisfaction et servilité, comme s’ils avaient voulu lui signifier: «Cela va bien de cette façon, n’est-ce pas?... Tu n’as pas à te plaindre de nous?...» Derrière eux, Rayon-d’or, sans que j’eusse maintenant besoin de tirer sur les brides ou de les lui rendre, s’arrêtait ou repartait. Nous dévorâmes ainsi des lieues en tout sens. Dans ce déroulement de paysages monotones où il est facile de s’égarer en se promenant tranquillement en plein jour, vous pensez bien que je ne savais plus guère où j’en étais, à la suite de cette insensée galopade nocturne... Et, pour comble, il me semblait que notre train, d’instant en instant, s’accélérait. A présent, les chiens donnaient comme sur une quête toute chaude,--si chaude, si impérieusement imposée à leur nez qu’ils n’avaient plus besoin de laisser à celui-ci une seconde de réflexion.

«Moi, j’eus alors une hallucination monstrueuse: penché en dehors de ma selle, je crus... oui, je crus, un instant que mon odorat humain percevait, lui aussi, au-dessus du sol un fumet récent, âcre et sauvage...

«Nous continuions de bondir de plus en plus éperdument, d’éminence en ravin et de val en cime, sans arrêt à présent, dans un aveuglant tourbillon de poussière argentée... Non, jamais chiens ni cheval excités par des raisons normales, n’ayant d’autres ressources que leurs propres forces, n’auraient pu--me parut-il--soutenir une telle allure aussi longtemps, sans défaillance et presque sans fatigue! Et, tandis que je constatais cette vélocité effarante, j’en vins à me répéter: ils courent... ils courent... comme si le Diable les emportait!... Dans un âge où j’ignorais beaucoup de vérités et où j’avais la tête farcie de pas mal de fadaises, cette expression toute faite prenait pour moi, je l’avoue, une valeur désagréable, un sens par trop littéralement défini.

«Brusquement, les chiens s’arrêtèrent, pour tout de bon cette fois, faisant frein de leurs pattes de devant, hurlant de désappointement, tandis que Rayon-d’or, emporté par son élan au milieu de la meute, se cabrait... Vous avez entendu parler du Trou du Diable? C’était là que nous étions arrivés. Durant quelques instants, déçu moi-même, je regardai les chiens se démener furieusement au ras du gouffre: vous avez vu certains roquets un peu bien couards, lorsqu’on lance en leur présence un morceau de bois dans la rivière, courir de côté et d’autre sur la berge, en jappant, mais bien décidés à ne pas se jeter à l’eau. Nos molosses me faisaient, au moment dont je vous parle, penser à ces roquets-là, ce qui m’eût certainement attristé pour eux si je n’avais pas eu d’autres pensées en tête.

«C’était sans doute à cause de la rapidité de notre course que la Peur, jusque-là, la Peur qui était à mes trousses, m’avait frôlé, mais non pas rejoint. Quand je fus arrêté, elle prit sa revanche, et je sentis son souffle glacial tout autour de moi... Alors Rayon-d’or, qui recommençait à hennir de façon équivoque, fit de lui-même volte-face, et moi, décidé à laisser les chiens monter la garde tout seuls autour du Trou du Diable, je le lui permis volontiers, puis piquai des deux.

«La nuit était déjà sur sa fin; le disque énorme de la lune, dont l’argent éblouissant devenait peu à peu jaunâtre, s’échancrait sur le coteau de Crèvecœur. Ayant eu le tort de ne point me fier tout de suite à l’instinct de mon cheval, je m’égarai. Il faisait déjà presque jour lorsque je rentrai dans Castelcourrilh; en passant près du chenil, je me rendis compte que les molosses m’avaient devancé. Ils étaient couchés,--pantelants, exténués, poussiéreux. Je descendis de cheval et leur poussai une petite visite. Ils s’éveillèrent, me reconnurent bien cette fois, et s’avancèrent à ma rencontre, la queue frétillante et basse, mâchonnant piteusement leurs babines, roulant des yeux serviles et comme larmoyants, bref, en chiens avisés qui prévoient qu’une démolition de clôture suivie de fugue peut avoir pour eux _in breve tempus_ toutes sortes de fâcheuses conséquences.

«Moi, je me contentai de distribuer çà et là quelques caresses, avec une sorte de respect pour ces gens qui en savaient sans aucun doute plus long que moi sur bien des choses.»

* * * * *

Et M. de Fontès-Houeilhacq se leva, comme s’il n’avait eu plus rien à ajouter. Ce qui fit que M. de Quintecrabe de Gorp se crut permis de nous servir aussitôt un plat de sa manière.

--Il existe, à propos de chiens poursuivant des diables, une légende analogue dans le Thibet...

M. de Fontès-Houeilhacq sursauta, indigné:

--Ah ça! monsieur, vous gaussez-vous? Vous ai-je parlé de diables, et quoi que ce soit, dans mon récit, vous autorise-t-il à l’assimiler à une légende? Je dis ce que j’ai vu... et je sais ce que je sais... Les voyages ne forment pas la vieillesse!

--Monsieur, gronda l’infortuné marin, sans grande conviction du reste...

Par chance, trois coups discrets résonnèrent à ce moment précis contre notre porte. Un valet venait nous avertir que tous ces messieurs étaient de retour et que l’heure du dîner allait sonner.

--Je n’ai pas faim, déclara M. de Fontès-Houeilhacq.

--Moi non plus, dit très sèchement M. de Quintecrabe,

--Il suffira que tu m’apportes un poulet, d’ici une heure environ... avec une dourne de vin blanc, ordonna M. de Fontès-Houeilhacq après réflexion.

--Et à moi... oh! en cas... quelques tranches de bœuf, avec une cruche de rouge, ajouta l’ancien officier de marine.

Le valet s’inclina et sortit. Je pris congé immédiatement de mes hôtes. Je les vis du reste, un peu plus tard, arriver en même temps sur la terrasse, l’un par l’escalier de droite, l’autre par l’escalier de gauche. M. de Fontès-Houeilhacq et M. de Quintecrabe de Gorp avaient, à coup sûr, failli sérieusement se brouiller: il se passa bien dix minutes avant qu’ils consentissent à avoir l’air de se reconnaître et à s’adresser la parole... J’ajoute que c’est à Ève et à moi qu’ils durent le plaisir de ne pas se bouder davantage. Ève apparut parmi nous, toute rose, toute imprégnée d’une belle journée de grand air et de lumière. Elle courut vers moi en criant joyeusement:

--Regarde! C’est moi qui l’ai tué, dès l’aube...

Elle me tendait une touffe de soies de sanglier. Et moi, qui gardais mémoire d’un vieil usage celtique ou païen du pays, je la pris devant tous; puis, je fis flamber une allumette; et la touffe de soie, au bout de mes doigts crépita dans la flamme en répandant une odeur acre de corne...

--Vénus venge une fois de plus Adonis! murmura près de nous M. de Fontès-Houeilhacq...

Et le marquis Sulpice d’Escorral:

--Allons! C’est officiel... Mes amis, ces enfants n’ont plus rien à vous apprendre...

--Vivent les _novies_! crièrent les chasseurs.

--Monsieur, il me semble qu’en un pareil moment, il convient d’oublier certaines paroles, dit M. de Quintecrabe en tendant la main à M. de Fontès-Houeilhacq...

Et ils s’assirent l’un près de l’autre, comme à l’ordinaire. Tout près d’eux, mon père, au comble de l’attendrissement, sanglotait, non sans sauter au cou de quiconque passait à portée de son étreinte.

Le rire étrange, déjà plusieurs fois entendu, retentit encore au bas de la terrasse. Il me semble qu’Ève et moi, au milieu de l’allégresse générale, avions été seuls à l’entendre. Je voulus courir vers la balustrade, profiter de ce qu’il faisait encore grand jour pour me rendre compte...

Ève me retint:

--Laisse donc... Laisse donc...

--Qui est-ce? Cela m’agace.

--Est-ce que tu m’aimes?

--Ève!...

--Alors, embrasse-moi encore, et reste ici.

Il me sembla que ma fiancée, quelques secondes plus tard, murmurait entre ses dents quelque chose comme:

--_Elle_ commence à m’embêter... _elle_ me paiera cela.

IX

Dicitur in his regionibus eos non gregem Deorum antiquorum sequi, quia Dei non sunt, sed animalia revera esse, quia moriuntur, etsi diutissime vivant...

... Licet fideles existentiam eorum confiteantur et admonitiones accipiant de maleficiis quae saepissime adversus christianos parent.

Paulin de Pella.

--Viens tout près de moi, disait Ève. Tu vas être sage; tu ne m’embrasseras que lorsque je t’en prierai... Oh! pourquoi fronces-tu ainsi les sourcils? Pardon, mon seigneur... Tiens, c’est moi qui commence...

Elle nous avait quittés tout de suite après le repas, et je m’étais hâté de la rejoindre, en dépit des efforts de M. Fontès-Houeilhacq qui ne tenait point,--cela se reniflait sans peine!--son histoire de l’après-midi pour terminée.

--Je suis heureuse. Nous partirons très loin, le plus tôt possible, n’est-ce pas?... J’ai l’air de te demander ton avis, mais ne me réponds pas... Tu me battras ensuite si ce dont j’ai envie te déplaît; mais je te grifferai, moi, si tu as l’air de te moquer de moi pendant que je parle... Regarde-moi... touche mes bras... Ah! comme c’est bon de vivre quand on le mérite! Je me porte très bien. Montre tes yeux? Je ne les aime pas, ce soir. Pourquoi ne m’as-tu pas suivie à la chasse?... Tu as rêvassé et radoté, je parie, avec les vieux? Guéris-toi de ces manies! Tu étais plus beau le soir où tu as condamné Georges à mort...

--Voyons... suppliai-je, tout ensemble flatté et troublé par l’exaltation de la vierge orgueilleuse.

Elle jeta ses mains autour de mon cou, calinement, mais de façon à me faire moins sentir sa chair que ses ongles:

--Puisque je ne veux pas que tu m’interrompes... Tu as raison, du reste: mieux vaut ne plus parler de Georges, qui est bien où il est. Il n’a fait que suivre sa vocation jusqu’au bout. Regarde-moi! Regarde-moi!... N’est-ce pas que nous ne sommes pas, nous deux, faits pour vivre parmi des tombes?

Je la laissais divaguer ainsi, passionnément et puérilement, en prenant bien moins garde au sens de ses paroles qu’à leur musique. Et puis, j’étais surtout occupé de son jeune parfum, de sa beauté; devant mes yeux mi-clos, qui parvenaient malaisément à ne laisser filtrer qu’une simple et pitoyable lueur de tendresse s’interposait, entre elle et moi, le joyau de luxure, que je distingue comme un rubis, après la sixième pipe, comme un rubis énorme qui ne pend ni à mon cou ni à mon poignet, mais qui roule en tintant avec un bruit de grelot dans le crâne translucide de mon image extériorisée. Ève comprit-elle mon désir? Elle se tut et s’écarta de moi avec un sourire dont je ne puis dire s’il était inspiré par le sentiment de sa faiblesse ou par celui de sa force, s’il était instinctif ou raisonné, s’il était une invite à mon audace ou une défense de fortune préparée contre elle. Trop tard, en tout cas! Mes mains avaient rageusement déchiré, du col à la ceinture, une mince blouse de mousseline, et, sans qu’Ève m’eut opposé d’autre résistance, je respirais déjà son parfum à même ses seins dévoilés. Je ne sais trop pourquoi je revis alors l’image de Diane contemplée la veille dans l’ancienne chapelle, et, comme flamboyants devant mes yeux tout à fait clos pour l’instant, les mots grecs à moitié effacés par l’usure séculaire: ΑΡΤΕΜ... ΙΕΡ... Le simulacre sélénique de la vierge irréprochable luisait en face de nous dans le ciel quand je rouvris les yeux, et je redevins sans cause et soudainement maître de moi, ou plutôt orphelin de tout ce qui avait pu, un instant auparavant, provoquer ma brutalité précieuse.

Juste au même moment, le rire,--le rire exaspérant et adorable,--se fit entendre dans le couloir. Alors Ève, dégrisée, farouche, m’échappa, bondit, prit un revolver qui traînait sur sa cheminée, ouvrit la porte... Trois détonations retentirent,--que suivit un gémissement. Et ce fut tout: un incident de dix secondes au plus... Déjà, les nôtres et leurs valets accouraient, M. d’Escorral en tête... Des flambeaux furent allumés...

--Qu’est-ce qui se passe? haletait le marquis Sulpice... Ève, ma petite Ève, tu n’es pas blessée?

Mais celle-ci, très calme:

--Eh bien... quoi?... Nous nous amusions à essayer ce revolver, Michel et moi. En voilà, des histoires!

Ce ne fut qu’une bonne minute après, une fois rassuré, qu’il s’aperçut de la tenue de sa fille, de sa blouse déchirée, de sa gorge offerte à tous les regards. Alors, il se fâcha très fort:

--Ce n’est pas une raison parce que vous êtes fiancés pour...

Il s’arrêta. Je crois qu’il avait envie de rire...

--... pour essayer des revolvers dans... cet accoutrement, poursuivit-il.

Nos amis et la valetaille, dans la crainte d’une scène d’ordre évidemment tout intime, s’étaient déjà éclipsés. Et, avec eux, les flambeaux. M. le marquis d’Escorral, arrivé le premier, comprit que sa dignité serait sauve s’il restait le dernier sur les lieux du drame.

--Compris, hein? conclut-il pour nous deux d’une voix terrible... parce que, sans cela, je vous botterais le cul... je vous botterais le cul, moi qui vous parle!

--Ça, ce serait à voir, murmura tranquillement Ève, tandis qu’il s’éloignait.

Elle ajouta en riant:

--Belle journée, décidément! A demain, Michel.

Et puis, me rappelant:

--Ferme ta porte. A clef, tu entends?... Non, sans rire... promets moi de fermer ta porte à clef...

* * * * *

Mais je n’avais pas sommeil encore et je regagnai la terrasse. Quelle imprudence! M. de Fontès-Houeilhacq s’y promenait de long en large, en fumant cette fois une très ordinaire et très bourgeoise pipe de tabac; et, comme je lui étais littéralement tombé dessus, faire semblant de ne point le voir ou simuler la surdité devenait impossible. D’ailleurs, il m’avait attrapé par la manche et paraissait bien décidé à ne point me lâcher comme cela.

Un instant, j’osai espérer de m’en tirer à bon compte, avec un supplément de félicitations à propos de mes fiançailles. Mais ce que je redoutais ne tarda pas à se produire:

--Eh bien, petit vicomte, n’as-tu pas envie de la suivre, cette nuit, la chasse du Clair de Lune?

--Les chiens n’en ont pas plus envie que moi, ce soir.

--Leur nuit est passée!... C’est comme ça... Tu ne comprends pas. Oh! moi-même j’ai mis beaucoup de temps à comprendre... C’est bien simple, pourtant. Tu sais que Diane fut la divinité des chasseurs avant que le bienheureux Hubert devînt leur patron? Or, d’après les mythographes les plus compétents, la lune n’est que le reflet céleste de la déesse, reflet visible pour les hommes, alors que la déesse méprisée ne perd plus son temps à se pencher sur Endymion et se cache on ne sait où... Mais, lorsque la lune est dans son plein, les chiens, et surtout ses favoris les molosses, reconnaissent plus ou moins en elle leur antique conductrice et la saluent à leur manière... Parfois, même,--mais cela n’arrive qu’assez rarement,--ils la reconnaissent tout à fait... Voilà!

C’était tout simple, en effet.

--Mais le gibier, me diras-tu, mon petit?... poursuivit implacablement M. de Fontès-Houeilhacq. Le Diable? des diables?... Il faut être niais comme un vieux marin ou comme un paysan d’ici pour voir le Diable en pareille affaire!... Non... La vérité, c’est qu’ici comme partout erraient autrefois d’innombrables hordes de bêtes divines, ou prétendues telles par les poètes... Les Satyres, qu’on appelle aussi Sylvains, Ægipans, Faunes, Capricornes et même Capripèdes, durent notamment y pulluler. Le lièvre blanc hante les neiges, la rainette se plaît dans les feuilles vertes; quoi d’étonnant à ce que ces êtres se soient plus particulièrement complus dans ce pays où les frondaisons, les herbes et les roches ont si souvent la couleur grise et rougeâtre de leur pelage?

«Certes, quand il y eut des hommes, ils durent demeurer ahuris pendant quelques siècles; puis, la curiosité ou l’ennui les poussant, ils se rapprochèrent d’eux. Ne crois pas, petit vicomte, que je parle au hasard: ce sont là des faits maintes fois rapportés aussi bien par les auteurs païens que par les Pères de l’Église... Ils aidaient aux travaux des champs et recevaient, en échange de ces services, du froment, des fruits, parfois même une outre de vin, ce qu’ils préféraient à tout. Mais c’étaient des personnages paresseux, maraudeurs, querelleurs, à la fois vantards et pusillanimes, et si mal éduqués qu’ils ne tardèrent pas à être jugés tels, même par des rustres. Oui, quand la besogne les lassait, soudain, sans raison, même si un orage menaçait de noyer les épis fraîchement moissonnés, ils tiraient leur révérence à la compagnie et allaient à quelques pas de là se chamailler, gambader ou gratter leurs puces tout en narguant sans pudeur les travailleurs qu’ils laissaient en plan.

«Et, dès qu’il y avait un mauvais tour à perpétrer, ils étaient là; ils arrivaient avec un petit air de rien, par bandes sournoises, en prenant bien soin de ne pas faire sonner leurs sabots sur le sol,--et se partageaient équitablement la besogne, tiraient les femmes par les cotillons quand elles allaient porter la soupe aux hommes, jetaient des immondices dans les marmites, faisaient peur aux petits enfants, plumaient les poules toutes vives; d’autres fois, couchés sous les barriques des celliers, ils buvaient jusqu’à ce qu’on vînt les surprendre et les faire fuir à coups de triques, titubant et débitant de telles folies et malpropretés qu’on ne savait, en vérité, où ils avaient pu les prendre.

«Finalement, les hommes qui croissaient en nombre, et qui pouvaient désormais se passer d’eux, prirent des fouets et des fourches et les chassèrent vers les forêts. Eux y demeurèrent; car, fort poltrons sous leurs allures effrontées, ils se méfiaient de l’accueil qui les eût attendus chez les hommes en y montrant seulement le bout de leurs cornes.

«Et les hommes, n’en ayant plus de nouvelles, pensèrent qu’ils étaient morts; ils ne parlèrent plus d’eux que dans les contes qu’ils faisaient autour des _calelhs_, à la veillée.

«Mais vint l’époque où les premières églises firent carillonner leurs cloches dans les campagnes. Le son des cloches alla jusqu’aux oreilles des Faunes dans leurs forêts, et eut le don de les irriter à l’extrême. Pour quelles raisons? On ne le sait... Mais le fait est certain, et dûment constaté par des auteurs comme Marius Victor ou Orentius, évêque d’Auch. Ce fut à cette occasion que les plus hardis d’entre eux, se souvenant de leur ancienne malignité, recommencèrent à venir, la nuit, rôder dans les villages, et de préférence autour des églises et des lieux consacrés, dans l’espoir, évidemment, de voler ou d’abîmer les cloches. Ceux qui les voyaient les prenaient pour ces diables que la nouvelle religion figurait à leur image; et l’on conçoit que le premier soin des chrétiens, quand il leur arrivait d’empoigner un de ces mauvais bougres, ait toujours été de le faire asperger d’eau bénite par le Curé,--ce qui comblait d’épouvante le captif et lui arrachait des cris inarticulés, rauques, terribles.

«Bien entendu, il importait peu aux Faunes que l’eau fût ou non bénite et que la douche leur fût administrée par le Curé ou par un mécréant; leur émoi et leur colère provenaient simplement de ce fait qu’ils craignent l’eau par dessus toute chose;--car, malpropres, ils aiment à se rouler dans le fumier, sur les ordures; ils ne sont jamais fiers d’eux-mêmes s’ils ne sont bien sûrs de puer, et la véritable noblesse consiste pour eux à traîner aux poils de leurs fesses une couche de boue ou de crotte vieille de cent années et plus.

«Aujourd’hui, les hommes ayant envahi les forêts elles-mêmes, les Faunes ont dû, une fois de plus, aller s’abriter ailleurs. Les derniers d’entre eux habitent aujourd’hui les plus profonds et les plus secrets abîmes de notre planète,--le Trou du Diable, par exemple, ainsi dénommé par quelque Quercinol naïf qui vit jadis disparaître dans ses ténèbres un personnage au front biscornu.

«Ils doivent vivre là misérablement, accablés par l’ennui que leur vaut le sentiment de leur longévité prodigieuse. Et parfois, du fond de leur mémoire immense et vague, ils sentent sourdre la nostalgie des nuits antiques où ils formaient joyeusement des chœurs sous la lune; alors, ils quittent leurs gîtes obscurs, en dépit de la crainte qui gâte leur plaisir. Mais Diane, du haut du ciel où brille son fantôme, se souvient aussi. Elle exècre les Satyres qui, jadis, témoignaient un peu trop vertement leur admiration aux damoiselles de sa suite; et elle se venge en lançant les chiens à leurs trousses, dès qu’elle parvient à se faire entendre des chiens...

Je dissimulai un bâillement en m’écriant avec enthousiasme:

--Tout s’explique!

M. de Fontès-Houeilhacq, satisfait, devint lyrique, cita Shakespeare: «Il y a plus de choses sous le ciel...» et poursuivit:

--Oui, sous le ciel... et bon nombre aussi d’autres sous la terre... Nier les Faunes? Absurdité. Dis moi... comment expliquerait-on certains faits...

Il parut hésiter, puis déclara:

--Sujet scabreux. Mais tu n’es plus un enfant... J’ai vu, moi, ici même, dans le temps, une jeune gardeuse de troupeau à qui on ne connaissait pas de galants, contrainte d’avouer à sa mère,--il n’était que temps!--que... Mais oui, il se produit encore de ces monstrueux hymens, et qui portent leurs fruits... Tu vois ça d’ici, hein? La petite file sa quenouille ou somnole à l’orée d’un bois, le monstre se jette sur elle, aiguillonné par une implacable haine de race autant que par la lubricité... Jamais la pauvre fille n’osera avouer ce qui lui est arrivé, crainte de passer pour folle ou d’être tenue pour sorcière... Et l’enfant naîtra, _louperou_ ou _louperoune_, parfois sous les espèces d’un monstre impossible à baptiser et qu’il vaut mieux étrangler en secret tout de suite, avec la complicité de quiconque est bon chrétien,--parfois, aussi, beau comme un dieu champêtre... ou belle comme une nymphe...

La conversation de M. de Fontès-Houeilhacq présenta soudain infiniment plus d’intérêt pour moi.

--Alors, demandai-je, les louperous et les louperounes?...

--Sont les produits de ces unions. Des hommes ou des femmes en apparence, mais qui, parfois, la nuit, redeviennent des dieux ou des bêtes, qui hurlent sans raison en rôdant à travers champs et bois, qui marchent sans bruit, qui ont des yeux phosphorescents dans l’ombre... Oh! qu’ils parviennent ou non à dompter leurs instincts ou à les dissimuler, ils ne sont pas difficiles à reconnaître!

* * * * *

Quand liberté me fut enfin donnée de regagner ma chambre, il n’était pas loin de minuit. Je me rappelai la recommandation d’Ève, je fermai la porte à clef... Les souvenirs de la nuit précédente, négligés durant la journée, tourbillonnaient autour de moi, délicieux, certes, mais équivoques, inquiétants, menaçants même. De même que le Prince Ulysse se fit enchaîner à un mât aux abords du pays des Sirènes, j’aurais voulu pouvoir me ligoter tout entier à mon amour pour Ève, comme s’il n’y avait plus eu dès lors d’autre recours possible contre divers enchantements dangereux dont je me sentais vaguement averti.

Or, dès que je me fus assuré que la porte était bien fermée, le rire déjà familier retentit,--silencieusement, si je puis dire,--tout à côté de moi, et une bouche embaumée murmura près de la mienne:

--A quoi bon prendre toutes ces précautions, mon chéri?

Je bondis jusqu’à la lucarne, arrachai la peau de bique qui la calfeutrait depuis la veille... Et, dans la clarté lunaire qui jaillit de la baie étroite, je LA vis pour la première fois. Ses cheveux dénoués, dont la nuance se confondait avec les rayons du soleil, faisaient penser, sous ceux de la lune, à un poudroiement d’or très pâle, presque argenté par endroits. Des vêtements féminins gisaient sur le parquet... Elle était à demi nue... En riant, elle grelotta, prit la peau de bique et s’en enveloppa, puis m’entraîna vers la couchette:

--Comme tu as tardé!