Part 5
Un chien hurla donc, et les autres s’éveillèrent à leur tour, reniflèrent, observèrent; et, quand ils eurent vu les violents rayons de lune entrer comme pour les fouailler par les lucarnes du chenil, ils se dirent très raisonnablement que, pour un coup, le camarade n’avait pas rêvé,--ce qui arrive aux chiens encore plus souvent qu’aux hommes,--et qu’il y avait réellement lieu de s’émouvoir. Ce fut une belle musique, et telle qu’elle coupa court, autour de notre table, aux rires, aux conversations et aux chansons. Un valet fut prié d’aller mettre ordre, avec l’aide de quelques coups de fouet, à ce tumulte, mais les coups de fouet, loin de l’apaiser, parurent lui donner un regain de sonorité; puis nous vîmes revenir le valet, ruisselant de sueur et très pâle. Il déclara:
--J’ai foutu le camp. Ils m’auraient bouffé tout cru.
Un rire résonna dans le silence qui suivit cet aveu pitoyable, au bas de la terrasse, dans l’ombre. Nous nous regardâmes, Ève et moi, à travers la table par la largeur de laquelle nous étions séparés. Nous avions déjà entendu ce rire là, bizarre et clair, tinter au-dessus de nous, quand nous étions tout près de nous aimer mieux qu’en paroles, dans l’ancienne chapelle.
Quelques-uns d’entre nous sursautèrent; le valet manqua de s’évanouir et le marquis Sulpice fut obligé de le soutenir paternellement:
--Vous comprenez?... bégaya le pauvre diable... Ce soir, rien à faire! _La Louperoune!_
Les plus jeunes essayèrent de rire à leur tour, pour se moquer, mais leur rire sonna très faux. La Louperoune, c’est, en Haut-Quercy, une sorte de loup-garou femelle, atroce, féroce, impitoyable, qui peut en outre revêtir les formes les plus gracieuses et les plus séduisantes pour la meilleure réalisation de ses sombres desseins.
--Va te coucher, dit au valet M. d’Escorral en haussant les épaules.
--Non... Apporte-moi plutôt quatre ou cinq vieux sacs, ordonna à son tour M. de Fontès-Houeilhacq...
Et, se tournant vers le marquis qui parlait déjà d’égorger cinq ou six chiens et de les pendre dans le chenil, pour l’exemple:
--Cela ne servirait de rien, crois-moi, Sulpice. Tu pourrais les égorger tous, au risque d’ailleurs d’être auparavant étranglé par eux; ils ne te connaissent pas, ce soir, et tes ordres les laisseraient aussi indifférents que si tu les leur donnais depuis l’autre bout de la Terre.
Sulpice grogna, tandis que le valet apportait les vieux sacs demandés:
--Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie?
--Tu vas voir, répondit M. de Fontès-Houeilhacq avec beaucoup de calme.
Les aboiements et les hurlements devenaient plus furieux et plus retentissants encore. M. de Fontès-Houeilhacq et le valet se dirigèrent du côté du chenil, celui-ci suivant celui-là, l’un titubant à cause du vin, l’autre à cause de la peur. Peu après, les chiens se turent. Ce fut pour nous tous, je dois le dire, non seulement un soulagement véritable, mais une sorte de libération, la fin d’une hantise ou d’un songe trouble...
--Allons nous coucher, fit Sulpice d’Escorral un peu vexé... Il sera si fier de lui, à son retour, que nous en aurions pour deux heures au moins à l’entendre radoter et débiter des sornettes.
Ève s’était éclipsée déjà. M. de Fontès-Houeilhacq revint seul et dit simplement:
--Voilà. Ils ne risqueront plus d’entendre cette nuit la voix de la Lune. Là-dessus, messieurs...
Il nous tira sa révérence.
--Ça vaut mieux comme ça, goguenarda le marquis d’Escorral quand il eut disparu... Pour une fois qu’il est dans son bon sens, je m’en voudrais de ne pas suivre son exemple...
Un quart d’heure plus tard j’étais seul sur la terrasse, mes égaux, avec une discrétion presque insolente, ayant pris l’habitude de ne se plus occuper de moi.
* * * * *
Je n’avais pas sommeil. J’errai au hasard dans le parc où, soudain, j’eus l’impression d’être épié par une invisible et sournoise présence. Cela ne me troubla pas, du reste, outre mesure, et je n’en accusai que mes nerfs. Je les sentais vibrer et grincer en moi, toutes les fois que se dessinait devant mes yeux clos l’image d’Ève, avec une intensité inquiétante, qui décuplait celle des images et des sentiments épars en moi, comme pour d’autres fait l’ivresse. A mon excuse, un grand conseil de volupté s’exhalait de cette terre aride et surchauffée, de ce parc où la vie menue des gazons, menacée par le soleil du jour, exhalait, de rage, tous ses parfums d’un coup dans l’ombre. Je passai près du chenil maintenant silencieux et dont M. de Fontès-Houeilhacq avait calfeutré les lucarnes... La présence me sembla de nouveau se manifester dans l’ombre. Du gravier cria sous des pieds menus, hors de mon regard, de l’autre côté du chenil. Les chiens grondèrent, mais non plus, cette fois, en l’honneur de la lune... En mon honneur, alors? Je ne le crus pas.
Rentré au château, je passai devant la chambre d’Ève très vite. Mon gîte à moi était à quelque vingt mètres de là, dans un réduit démeublé que Mémé Zanoun, qui me gâtait, me réservait chaque an; la bonne vieille y avait préparé sur le parquet une belle couchette dont un matelas, des draps embaumés et rudes, et des peaux de biques «pour en cas», faisaient les frais. La lune m’agaçait comme les chiens et j’eus pour moi-même une sollicitude analogue à celle que M. de Fontès-Houeilhacq leur avait témoignée: je bourrai d’une peau de bique ma lucarne, et ce fut la nuit noire, où le bruit du travail perpétré par les tarets dans les vieilles boiseries exaspéra soudain mes oreilles comme les rayons de lune avaient fait pour mes yeux... J’étais très las; pourtant, je souhaitais des choses impossibles et même redoutables... Des rêves commençaient à danser autour de moi alors que le sommeil continuait à se faire prier de venir... Soudain, la porte grinça, si discrètement que je crus tout simplement, dans la seconde, au remue-ménage d’un taret plus affairé que les autres.
--Chut! fit une voix, tandis que je sentais se glisser près de moi, sous les draps embaumés et rudes, une tendre chair féminine, une tiédeur, un parfum qui, comme celui des draps, faisait penser à de l’herbe au soleil, à des mousses dans des grottes...
Un baiser sauvage,--pour plus de prudence, pensai-je...--ferma mes lèvres. A quoi bon, du reste, parler? Je n’en avais point envie le moins du monde... J’étais bien sûr de rêver...
Quand je m’éveillai, au matin, très tard, les aboiements des chiens et les coups de feu retentissaient, au loin, dans la forêt... Je me soulevai paresseusement, débouchai la lucarne; un flot de soleil vint frapper sur mon coussin une mèche de cheveux à dessein déposée là: des cheveux inconnus, d’un blond singulier, miraculeux; quand je les eus soulevés pour les faire miroiter en face du soleil, ce fut comme si le rêve de la nuit s’était poursuivi, car je ne les apercevais plus, leur couleur et leur transparence s’étant confondues absolument avec la lumière.
VIII
S’als arroumecs te vezes agrifat, Crido lou satge, auzis taben lou fat, Sens aublida, siogues-tu jouve ou d’atge, Que val lou fat, de cops, tant que lou satge.
Si tu t’es laissé prendre dans les ronces,--appelle le sage à ton secours, écoute aussi le fou,--sans oublier, que tu sois jeune ou vieux,--que le fou vaut, parfois, autant que le sage.
M. de Fontès-Houeilhacq en était bien à sa soixantième chasse, ce qui lui assignait un âge respectable, si tendre eût été celui où il était venu pour la première fois à Castelcourrilh. Mon père l’adorait, et c’est pour cela qu’il tentait de lui chercher querelle après boire, ainsi que je crois l’avoir mentionné ici au moins une fois... Oui, «Au Poisson frais», la veille de notre départ, vous savez?... Mais la perspective d’un cliquetis d’espadons et de la belle couleur du sang sur l’herbe verte ne donnait évidemment à Alidor-César de Fontès-Houeilhacq d’autre envie que celle de sourire ou d’aller se coucher. Il avait sa chambre chez nous, où il vivait plus souvent qu’en son manoir délabré d’Houeilhacq, et où il nous était d’une réelle utilité, à ma mère et à moi, quand mon père rentrait dans un de ces états que notre majordome Félicien qualifiait d’impossibles.
Il ne détestait pas, lui non plus, le vin, mais le supportait dignement, en homme du monde et en membre influent de l’Académie des Sciences, Lettres, Arts et Agriculture d’Agen. C’était également un passionné chasseur, et le premier levé de toute la bande, quand nous étions à Castelcourrilh... Par exemple, comme il était outrageusement myope, on se relayait en forêt pour appuyer son tir, ce qui lui était bien dû, car, depuis beau temps déjà, on prenait bien soin de ne laisser dans sa cartouchière que des cartouches bourrées à blanc: on conciliait de la sorte le respect dû à son amour de la chasse et la crainte que cette passion ne le fît tuer, par erreur, quelqu’un de nous.
J’ajoute que, lorsqu’une bête tombait à proximité de son poste, il ne manquait jamais d’affirmer que son coup de fusil avait été le bon, et personne ne se fût avisé de le contredire, eu égard à sa science, à son grand âge et aux bons éclats de rire que cela nous permettait de faire dès qu’il parlait d’autre chose ou qu’il tournait le dos.
Depuis une dizaine d’années, il avait renoncé néanmoins aux chasses d’ailleurs assez peu suivies de l’après-midi; il passait les heures chaudes dans le château même, en compagnie du baron Gaston de Quintecrabe de Gorp, un ancien officier de marine qui devait avoir à peu près son âge et qui avait rapporté de ses excursions à travers la Terre deux trésors qui lui suffisaient: le goût de philosopher éloquemment après un bon repas, et celui de se taire après avoir aspiré, à même le bambou sauveur, un Bénarès de qualité rare.
Les deux gentilshommes partageaient à Castelcourrilh une chambre vraiment digne de leur qualité et de leur goût. Je ne sais quel aïeul romantique et romanesque d’Ève l’avait ornée, une cinquantaine d’années plus tôt, d’une camelote d’Extrême-Orient qui amusait mes yeux par moments et me faisait grincer des dents à d’autres. Un seul lit. Mais M. de Quintecrabe avait des nattes qu’il adjoignait à son bagage et sur lesquelles il couchait lors de ses séjours à Castelcourrilh, près de ses boîtes de Bénarès, à portée de tout son attirail, de ses pipes et d’une petite lampe de bronze que lui avait vendue pour une piastre, après l’avoir apparemment volée dans quelque temple hindou, un musulman de Lahore.
M. de Fontès-Houeilhacq ne détestait pas de fumer lui-même, et moi, quand j’allais frapper à leur porte, je ne pouvais, par déférence, refuser de partager ce plaisir. Je supportais la drogue avec un sang-froid qui remplissait mes hôtes d’envie; je lisais dans leurs yeux cette envie vaguement admirative presque aussi bien que si elle eût été exprimée en gros caractères dans un livre ouvert; cela me flattait doucement et me révélait curieusement à moi-même. Vers la sixième pipe, quand les meubles semblaient flotter et se balancer au-dessus du parquet comme du liège sur de l’eau, je regardais en moi pour me mieux connaître, aussi passionnément qu’eût fait une coquette dans sa glace; et je me plaisais énormément. Je me souriais, les yeux grands ouverts, infiniment lucide, et me découvrais tel que j’aurais voulu être. Peu après, mon image était près de moi comme celle d’un frère jumeau favorisé, et je pouvais me contempler en dehors de moi-même; alors toutes sortes de sentiments et de passions que la vie était impuissante à me révéler ou dont elle semblait vouloir me frustrer frauduleusement, toutes sortes de trésors intérieurs qu’un confesseur stupide ou un sage de peu eût maudits et stigmatisés, prenaient des airs de bijoux, de couronnes, de colliers et de bagues qui transformaient en un objet de piété personnelle mon image reflétée au miroir irréel. Les péchés capitaux étaient des pierres sans prix, étincelantes, entourées de leurs propres feux comme d’une auréole où je voyais leurs noms modestement inscrits en lettres d’ombre. Avec une sérénité inégalable, j’envisageais de préférence toutes les férocités, toutes les luxures, toutes les ambitions et toutes les concupiscences qui auraient pu non pas sommeiller en moi, mais s’épanouir dans ma sphère, si le temps de la récréation de la vie avait été laissé à mon choix par le Maître des Destins.
Quand je fus les rejoindre, cet après-midi-là où rien de mieux ne me tentait, pas même Ève, les deux amis se chamaillaient, ainsi qu’il leur arrivait souvent. Un menu fait pouvait devenir entre eux sujet de querelles, de même que les rares arbrisseaux du désert des Causses ont leur importance dans le paysage, même éloignés, quand le soleil ou la lune s’occupe d’eux.
M. de Quintecrabe de Gorp avait apparemment raconté quelques histoires de fakirs ou de derviches, comme il lui arrivait souvent. L’autre affirmait qu’il n’était point besoin de s’expatrier pour se trouver nez à nez avec le mystère. Il me prit à témoin, dès que j’eus refermé la porte:
--Bonjour, petit vicomte! Assieds-toi... Voyons... parle franchement, pas plus tard qu’hier, toi... toi qui es pourtant jeune et solide, ne t’es-tu pas senti froid dans le dos quand tu as entendu les chiens hurler sans raison, ou du moins pour les seuls beaux yeux de la lune... Non, non, pas la peine de faire la moue... J’ai bien vu où nous en étions tous pendant que les sacrées bêtes donnaient de la voix comme si elles avaient été excitées par on ne sait qui ou quoi sur la piste d’une bête légendaire.
Nous avions rapproché du fourneau la boulette grésillante. Prêter l’oreille n’allait pas tarder à nous coûter peu. Je laisserai de même, ici, M. de Fontès-Houeilhacq parler aussi longtemps qu’il jugea bon, voici quelque quarante ans, de le faire...
--J’étais tout jeune, poursuivait M. de Fontès-Houeilhacq... Ton âge, Michel, un peu moins même, peut-être. Et, à cette époque, j’étais, moi qui vous parle, aussi bon cavalier que bon tireur. Aujourd’hui encore, je ne manque pas souvent ma bête... hé! hé!... pas souvent...
--C’est une justice à vous rendre, prononça suavement M. de Quintecrabe.
--... mais je ne monte plus guère, comme si le moindre galop risquait de briser mes pauvres vieux os secs. Ah! il fallait me voir, dans le temps. Que n’étiez-vous là, M. de Quintecrabe! Mais ton père à toi, Michel, bien qu’il soit mon cadet, peut t’en dire quelque chose!... Mon bonheur, durant les chasses, c’était, à cette heure-ci, de seller un des beaux chevaux qui peuplaient alors les écuries et de galoper des heures, dans l’éblouissement du désert, sous le soleil impitoyable.
«Mon favori était un grand étalon nankin, nommé Rayon-d’or, à qui la moindre piqûre d’éperon donnait la fringale de l’espace. Vêtu d’un justaucorps de bure jaunâtre, cramponné à ma monture couleur de feu, je me plaisais à penser que les enfants et les vieilles qui nous voyaient bondir, la bête et moi, ne faisant qu’un, dans un poudroiement de clarté, nous prenaient à coup sûr pour quelque monstre des anciens âges...
«Cette nuit-là...--écoutez! écoutez bien!...--j’étais allé me coucher dans la grange. Une nuit toute pareille à celle d’hier, mes amis. J’étais très las, j’avais sommeil, Mais, par la lucarne, les rayons de la lune tombaient sur moi, lancinants, aigus et presque douloureux... oui, comme s’ils avaient été tangibles! De plus, j’écoutais les menus crépitements de la paille que travaillait la chaleur, et, dans ma fièvre, dans mon insomnie, ils prenaient une importance extraordinaire, ridicule. Tout à coup...
--Tout à coup, dis-je, comme si je m’étais raconté quelque souvenir à moi-même, tout à coup la porte s’est ouverte, bien doucement...
--Qu’est-ce que tu chantes? Rien de cela. Exaspéré, je me levai et me disposai à sortir. Je dus même bousculer le grand-père de ce pauvre nigaud de Combrazot qui se dressa sur son séant et m’ordonna sans courtoisie de laisser mes compagnons dormir en paix... Je lui répondis que c’était justement dans cette intention que j’allais de ce pas seller Rayon-d’or et faire une petite promenade sous la lune: «On n’a pas idée de ça... on n’a pas idée de ça...» grommelait Combrazot en se rendormant...
«Je laissai Rayon-d’or trotter comme il lui plut jusqu’au bout du parc, mais là, surpris par un remue-ménage assez peu ordinaire, je l’arrêtai. Le grand-père de Sulpice ne bâtissait pas des palais pour ses chiens; ils logeaient dans un enclos de haies vives, avec des niches aux toits de chaume pour les mauvais jours. Moi, j’avais bien entendu dire, déjà, que la lune affolait parfois les chiens; mais à ce point-là, tout de même!... A l’intérieur de l’enclos, ils couraient circulairement, en hurlant avec furie comme sur une piste toute chaude. Dans la poussière, les pierres, les brins d’herbe ou de paille que soulevait leur frénétique galop, je ne distinguais même plus leurs formes, je n’avais plus devant moi qu’un vague tournoiement argenté dont la rapidité me donnait le vertige. J’essayai de me donner une explication: «Quelque gibier a dû passer par là...» Mais ceci était assez improbable et n’eût point éclairci, en tout cas, les raisons pour lesquelles les maudits animaux s’arrêtaient à certains moments, tous ensemble, se postaient sur le cul, en rangs serrés, puis soufflaient, en gémissant doucement, le cou tendu dans la direction de la lune, balançant la tête de côté et d’autre comme ils ont coutume de faire quand ils implorent aide ou conseil.
«A franchement parler, j’étais... comment dire?... étonné... oui, étonné... et je suis poli vis-à-vis de moi. Rayon-d’or se mit soudain à hennir et à trembler sur ses pattes, ce qui ne fut pas pour calmer mon... étonnement. D’une voix tremblante que je ne me connaissais guère, d’une voix blanche, comme on dit par ici, j’appelai par leurs noms ces chiens, qui me connaissaient, durant une de leurs pauses: il me semblait que j’eusse été rassuré s’ils avaient daigné faire un instant attention à moi; et je balbutiais: «Hola! hé! Parperlho!... Paix là, Autanas, bon chien!» Ah! baste, ils ne détournaient pas la tête de mon côté, ils n’agissaient pas autrement que si, pour un temps, ils étaient entrés dans un monde où les voix humaines n’arrivaient plus à leurs oreilles...
«Peu après, ils semblèrent délibérer--il n’y a pas d’autre mot à chercher--... oui, assis en rond autour de Majouras, leur conducteur de chasse, le plus brave et le plus adroit d’entre eux. Singulier parlement, en vérité, où tel conseiller se levait de temps en temps, pour tourner tout seul autour de l’enclos ou flairer le sol en hurlant de façon lamentable!... Quand ce manège leur parut avoir assez duré, ils tournèrent, ainsi qu’après un accord, leurs yeux vers le même point de la haie où, bientôt, un élan formidable les emporta. Les premiers allèrent donner tête-bêche dans les épines, ceux qui les suivaient roulèrent sur eux; ce fut un terrible concert de grognements et de gémissements rageurs: la haie tenait bon. Mais la meute reprit son élan, revint à l’assaut et, repoussée bon nombre de fois, recommença sans défaillance, toujours en musique... Mes pensées étaient trop pressées et tumultueuses pour que le sentiment de la durée demeurât très net en moi. J’estime cependant que les molosses ne mirent guère plus d’un quart d’heure à bousculer suffisamment la haie. Après quoi, des têtes dures et des pattes à toute épreuve eurent tôt fait de fouir un passage, et la bande quitta l’enclos. Libre, Majouras renifla le vent, rallia les siens, poussa un long «garde à vous»... Puis, sur un second coup de gueule lancé par lui, les chiens partirent en chasse.
«Ma curiosité était vive, mais ma peur,--il me semble que je puis maintenant prononcer devant vous ce mot sans en concevoir de honte--ma peur ne l’était pas moins. Après un très violent débat de quelques secondes, la curiosité resta maîtresse de la place, Rayon d’or, cinglé d’un léger coup de cravache, rattrapa les chiens en quelques bonds.
«A leur suite, je m’engageai quelque temps sous bois... Même en plein jour, c’est un jeu de casse-cou, vous le savez, que de laisser aller dans Bastit à sa fantaisie un cheval dans les veines duquel ronfle du sang et à qui l’on ne ménage pas la civade. Alors imaginez, s’il vous plaît, un galop en pareil lieu à la faveur de cette traîtresse de lune qui, même dans son plein, surtout dans son plein, sous prétexte de nous éclairer, se contente de faire ressortir plus implacablement les ombres! Certes, j’eus vaguement l’impression que nous pouvions, Rayon d’or s’assommer contre un tronc d’arbre, moi-même me fendre le crâne en heurtant une basse branche; mais mon trouble fut d’une autre importance lorsque je constatai que la meute quittait la forêt pour s’engager dans le désert.
«J’étais alors un bien jeune chasseur; mais dans notre monde comme dans celui de Majouras, bon chasseur l’est de race. Ceci pour vous dire que dès lors je connaissais parfaitement mon affaire et que, durant la chasse de cette nuit-là, une foule de détails auxquels un profane n’aurait pas seulement pris garde m’apparaissaient à moi comme d’irritants prodiges. Enfin, quel gibier les chiens pouvaient-ils poursuivre en pareil lieu? Le lièvre?... Mais, d’abord, il y passe rarement, il aurait trop de peine à s’y gîter; puis, c’est un adversaire de piètre importance et qui n’aurait pu passionner à ce point nos molosses; et enfin ceux-ci, si experts qu’ils fussent, n’auraient pu, en terrain sec, se montrer hardis dans le change comme ils étaient... Le loup? Le sanglier?... Les loups, dès ce temps-là, ne venaient plus vers Bastit qu’aux approches des hivers rudes... Et, enfin, ce n’est pas, que je sache, hors de la forêt même, dans ces vallons ou sur ces coteaux dénudés, que jamais sangliers ou loups penseraient à s’enquérir de gagnages ou de liteaux; en fait, depuis que le monde est monde, jamais chasseur n’y rencontra pigaches ou déchaussures et n’y cria vlôo ou harlou.
«Attendez. Voici qui devenait plus singulier encore. L’un ou l’autre, amis, avez-vous entendu parler dans ce pays-ci d’animaux qui s’assemblent sur les _pechs_ pour y danser en rond?... (Ce n’est pas la peine de me regarder ainsi: je n’en suis qu’à ma huitième pipe!) Eh bien, il vint un moment--... suivez-moi bien...--où nous atteignîmes un plateau à peu près circulaire, de cent mètres de diamètre environ, à la base duquel la meute, jusqu’alors compacte, se divisa en plusieurs groupes. Mais, une fois que le sommet fut atteint, les chiens s’assemblèrent de nouveau et, Majouras en tête, firent cinq ou six fois le tour de cette piste improvisée: toutes manœuvres qui me prouvèrent catégoriquement que le... gibier était venu là de points divers, qu’il y avait dansé,--et dansé en rond.
«Cette idée de ronde s’imposa à mon esprit aussi nettement que si j’avais vu la ronde tournoyer sous mes yeux. Je dis: elle s’imposa. Car, s’il vous plaît, n’allez pas croire que je l’avais provoquée le moins du monde pour le seul plaisir de faire de moi un contemplateur de miracles. Je vous assure que, si j’avais été alors le maître de mon imagination, j’aurais usé d’elle pour pressentir des faits rassurants ou tout au moins intelligibles. Or, rien à tenter dans ce sens! En dépit de tous mes efforts, il n’y avait sous mon crâne que cette absurde ritournelle: le gibier est venu ici, il est venu de Bastit et d’ailleurs, il est venu nombreux et il a dansé en rond... en rond... en rond...
«Le gibier! C’est ainsi, faute de mieux, que je nommais les objets imprécis de la fureur des chiens et de ma propre inquiétude; mais du diable si je me sentis une seule seconde capable de projeter en mon esprit une image, même la plus vague, avec l’aide seule de ce mot que rien n’éclairait!