Part 4
Ce qui est sûr, c’est qu’alors commençaient pour nous huit jours, ou le double ou le triple,--nous n’étions jamais fixés,--durant lesquels, redevenus vraiment semblables aux hommes de très vieux âges, nous sentions nos cœurs à chaque instant gonflés par la sève d’énormes et frustes joies. Les ivrognes comme les sobres, les méchants comme les bons, les satisfaits comme les aigris.
Qu’on me permette quelques détails. Évidemment, il est apparu au lecteur, dès la première ligne de ce récit, que «nous ne ressemblons pas au commun des gens», ou, pour parler de nous devant quiconque comme on le faisait dès mon plus jeune âge dans notre sous-préfecture, que «nous étions des numéros à part». Je ne souhaite que ceci: qu’on me comprenne, moi et les aventures qui dépendent ici de moi. Il faut donc que j’insiste, si fort que cela puisse me lasser ou lasser, sur la confrérie des chasseurs des messieurs d’Escorral, dont je fus.
J’ai dit: la sève d’énormes et frustes joies... Oui, les repas notamment, où un héros d’Homère ne se fût point trouvé dépaysé. Ils nous enchantaient ou, pour mieux dire, nous forçaient à la joie, par leur abondance et leur magnificence naïves. Selon la couleur du temps, on les servait en plein air, sur la terrasse du château, ou dans la vaste et sonore salle à manger sur les boiseries de laquelle le blason des marquis d’Escorral (de sable gironné de gueules au chevron d’argent écimé) était sculpté par douze fois, c’est-à-dire entre chacune des huit hautes fenêtres, au-dessus de la cheminée principale,--et même ailleurs. Du matin au soir, tant que durait la chasse, les cuisines présentaient une animation infernale ou paradisiaque. Devant des feux qui auraient charmé un Cyclope et que n’eût pas désavoués un Démon, des chevreaux, des agneaux, des moutons, des porcs entiers viraient avec les broches, absorbant par ce qu’il leur restait de couenne ou de peau l’éclat doré des grands feux de chêne. Des maritornes obèses et de sveltes tendrons, cependant, faisaient retentir des jurons et des éclats de rire aussi savoureux que les platées de sucreries ou que les potées de légumes par elles accommodées pour couronner ou pour renforcer le rôti. Le jour de l’arrivée, il y avait aussi frairie pour les gens du lieu. On tuait un bœuf et il y passait; et il y passait également autant de barriques qu’on jugeait utile ou décent d’en tirer des caves; pour nous, que notre repas fût paré dans la salle à manger ou sur la terrasse, c’était tout auprès de la table qu’on dressait les barriques; et les valets y remplissaient à même, devant nous, de lourdes _dournes_[1] de grès brun.
[1] Cruches à deux anses.
Manger et boire, voilà qui a son prix. Dormir mêmement. Le gîte était, en somme, au choix d’un chacun. Par respectabilité ou ruse, on s’installait dans les chambres tant qu’il y avait de la place, et, dès que la place faisait défaut, que les billards eux-mêmes servaient de reposoirs aux «morts-de-froid» et aux raffinés, les jeunes hommes étaient sommés de s’aller nicher dans la paille des granges. Il n’y avait, du reste, aucune raison de ne pas se trouver aussi bien là que partout ailleurs.
Dès l’avant-aurore, les piqueurs soufflant dans leurs cors et les chiens gueulant de joie marquaient l’heure du réveil. Et, bientôt, c’était, sur la terrasse, un va-et-vient frénétique, un entrecroisement d’interpellations joviales et vantardes, un crépitement sonore de jurements, un feu d’artifice de quolibets et de facéties, tandis que les chasseurs se rencontraient, entre les seaux d’eau pure où il fait bon se tremper la tête, et la table chargée de victuailles et de cruches où il n’est pas moins délectable de manger un morceau et de boire un coup.
Après quoi, les chasseurs se dirigeaient vers la forêt, en chantant à tue-tête. Mais chacun était libre. Qui préférait dormir, il dormait, dans son gîte ou à l’ombre d’un arbre. Il était assez de mode, chez les chasseurs de vingt ans, de seller un cheval, non pas pour suivre la chasse, mais pour s’adonner, non sans succès en général, à d’autres chasses où la poudre ne parlait pas: j’avais oublié de vous dire que, pour l’éclat et le charme, la beauté des paysannes quercinoles rendrait souvent des points aux attraits un peu analogues des demoiselles qui font aimer à certains touristes l’Andalousie.
Une vie délicieuse, au sens le plus terre à terre comme le plus sensible pour moi d’une telle épithète. La plupart d’entre nous avaient bien raison, rentrés dans leurs châteaux endormis ou leurs hôtels aux relents de tombes, de passer leur temps à s’en souvenir ou à en attendre le retour. Ils n’avaient guère fait que cela, d’ailleurs, depuis leur enfance.
Car ceux des chasseurs à qui des garçons naissaient les affiliaient à la confrérie dès qu’ils avaient l’âge de pisser tout seuls, ou, pour parler plus généralement, de se tirer d’affaire sans causer d’embarras à leur papa. Usage antique, qui commença de perdre un peu de sa force dès ma propre enfance, mais qui, au temps dont je vous parle, n’en passait pas moins pour excellent et même indispensable, dans une caste où tout individu du sexe mâle participerait fatalement, sauf le cas de dérogation, aux chasses des messieurs d’Escorral.
Dans le temps que j’étais le plus terrible parmi de terribles petits bougres de sept à quatorze ans, c’était mémé Zanoun, l’intendante, qui prenait plus particulièrement soin de nous. Sous sa surveillance ou avec sa complicité, nous organisions des parties formidables; lorsque nous ne disparaissions pas durant des heures après nous être esquivés dans la direction de l’étang, lorsque nous ne buvions pas devant elle en ayant chaud, lorsque nous n’enfermions pas les chats dans les garde-manger et que nous n’utilisions pas les poêlons pour les attacher à la queue des chiens, ce que nous faisions lui paraissait le comble du mérite; en tout cas, nous pouvions marauder dans le verger, chiper des pots de confiture, démolir des meubles ou des carreaux, saccager des plates-bandes et autres plaisanteries de haut goût avec l’espoir de nous en tirer à bon compte.
Mais, dans ce domaine de la Peur, les héritiers enfantins de ceux qui avaient été jadis les victimes et les maîtres de la Peur se sentaient, dès le soir tombant, tout à coup raisonnables et sages. C’étaient justement les plus brutaux, les plus sauvages d’entre nous que l’ombre semblait intimider. Alors, la bande puérile se ralliait, très calme, auprès des feux et des lumières, pour jouer à _man burlènto_, à _ped-perinquet_, ou même à _Je viens de la cour du Roi_... L’automne se montrait-il précoce? Alors, nous demeurions dans la cuisine, où nos repas nous étaient servis; nous y demeurions comme en un refuge tout prêt, confortable, salubre et qu’illustraient des joies traditionnelles.
Nous bavardions avec la valetaille; nous l’écoutions aussi, sans en avoir l’air, raconter sur nos ascendants immédiats des histoires moqueuses qui n’étaient point trop déplacées dans un remugle d’eau de vaisselle et de chairs féminines malpropres. Souillons et butors, punaises de chambre et palefreniers, rinceuses de pots et râcleurs de crasse, tout ce monde lançait sur les maîtres, leurs parents et leurs amis, à gueule-que-veux-tu, des appréciations dont je n’éprouvais pas, dès dix ans, l’exactitude cynique et sordide, sans une obscure envie d’ordonner des supplices pour les serfs impudents et de châtier également ceux qui méritaient qu’on les traitât de la sorte.
* * * * *
Mais le brouhaha cessait tôt. Alors, mémé Zanoun, dans l’immense salle nettoyée et débarrassée, prenait sa place près de l’âtre. Elle nous racontait, non sans se faire coquettement prier, d’épouvantables histoires qui s’étaient passées dans sa jeunesse, ou qui se passaient couramment encore, à l’entendre, autour de Castelcourrilh. Dans ces histoires, il était presque toujours question du Trou du Diable,--une _igue_, comme on dit, ou un _cloup_, si vous préférez,--qui s’ouvrait en plein champ, à moins de deux lieues du château; les diables, les hommes cornus, les mandagots et les bécuts logeaient ensemble dans ses profondeurs et en sortaient nuitamment pour se livrer à des méfaits ou à des facéties d’un goût contestable sur ceux des humains que le sort contraignait à être leurs voisins les plus proches... Sainte Vierge! En se couchant sur le sol et en y collant l’oreille, on entendait bouillir, même à plus de cent mètres du Trou du Diable, les chaudières de l’Enfer. Mémé Zanoun savait même, là-dessus, une chanson qui terrorisait les plus braves...
Mais elle en connaissait bien d’autres plus riantes, celle-ci, par exemple, dont je me rappelle le commencement et que je traduis comme je peux:
C’est au bois de Misé Zeu Que j’ai fait cueillette Quand j’étais fillette; --C’est au bois de Misé Zeu, Chassant un papillon bleu En tout semblable à mon vœu...-- Clair Avril, vingt ans d’âge, Blanc fichu, noirs sabots... Mes yeux étaient les plus beaux De tout le village O châtaigne du bon Dieu, Pète, pète, pète au feu Nous te mangerons sous peu, Châtaigne! Châtaigne!
et d’autres pareilles, ou plus belles encore, qui ne nous inspiraient que l’envie de danser en rond... _Châtaigne! Châtaigne!..._ A chaque refrain la bande faisait cul-bas, _quioul-terrous_, afin qu’on ne confonde pas cette formalité avec une île... Septembre finissant inaugure le temps des gourmandises aux veillées, des menus riens qu’on grignotte ou dont on se bourre, selon son tempérament, au coin du feu que la mémé ne pense pas encore à faire charger, tout en évitant déjà d’ordonner qu’on l’éteigne. Ainsi, pour que notre bonheur fût complet, après avoir chanté et dansé, nous nous régalions de marrons,--châtaigne! châtaigne!...--de nèfles, de confiture de gratte-culs, de miel sauvage, de rimottes, et, quand nous n’avions plus faim, décidément, il restait encore dans l’estomac du plus petit de nous tous assez de place pour une bonne vingtaine de _rizouletz_, j’entends par là ces grains de maïs qu’on fait éclater sur des pelles rougies au feu et qui ont goût, pour peu qu’on les sache mâcher, d’avelines confites dans la cassonnade.
La meilleure entente régnait entre nous, à ceci près qu’on se battait parfois à qui tirerait le plus souvent les cheveux de Noëlia, un laideron de dix ans, orpheline, petite-fille de Zanoun et sœur de lait d’Ève,--et aussi pour décider celui d’entre nous qui serait ce soir-là bordé dans son lit par la jolie servante Nane.
Vers douze ans, nous commencions à suivre les chasses; vers quatorze ans, on nous invitait à faire l’apprentissage du tir sur le menu gibier; de cette façon, nous nous préparions, par un jeu qui nous comblait d’orgueil, à ne point risquer de manquer ultérieurement des animaux moins inoffensifs; car il est toujours regrettable de faire connaissance avec les défenses d’un quartanier non miré; Adonis y dut sa réputation; mais, si c’est moins dangereux qu’aux temps mythologiques, c’est, en revanche, rudement plus vexant et moins fertile en conséquences heureuses.
Le menu gibier! C’était, en somme, l’A. B. C. de notre catéchisme particulier. Nos pères nous disaient qu’il fallait commencer par là, parce qu’un chasseur digne de ce nom ne doit rien ignorer de son métier, et qu’il existe, en ce qui concerne les bêtes les plus infimes de la création, des lois de chasse éternelles et d’imprescriptibles principes. J’ai écrit le mot catéchisme, et je ne le regrette pas, car les discours qu’on nous faisait à ce sujet, quand on remarquait notre présence, nous faisaient parfois bâiller sans doute, mais n’en remplissaient pas moins nos cœurs d’émerveillement et de respect.
Ainsi, nous finissions par savoir qu’il fallait viser les alouettes au bec et non ailleurs quand elles faisaient Saint-Esprit au-dessus du miroir, que la bécassine se tire «en fauchant», que, par les matins de grésil, une légère buée au-dessus d’un buisson bas signifie un lièvre au gîte... J’en passe!... Ce n’était là, d’ailleurs, qu’enseignance scolastique; qui n’avait pas, la quinzième année passée, abattu pour le moins son ragot, il risquait d’être à jamais tenu dans notre milieu pour un sang-glacé, un vaut-peu et un pedzouille.
C’était comme tel, du reste, que les plus indulgents m’avaient considéré, depuis environ quinze ans que ma naissance me donnait le privilège de participer aux chasses des messieurs d’Escorral. Dès le soir de mon arrivée, je ne le dissimulai pas à Ève. Elle eut un bel éclat de rire, qui ne dura pas quinze secondes, mais qui me dédommagea amplement de quinze années d’humiliation d’ailleurs subies--quand il y eut lieu--sans en souffrir outre mesure.
VII
Remembro te so que t’ai dich deja: Siave es aima, melhour poutouneja; Mais que poutoun que t’agrade capinho! Balho mais sanc vin que razin de vinho; Trato ta vido a cops durs, coumo fai En camps peirous lou vailet de l’arai.
Rappelle-toi ce que je t’ai dit déjà:--L’amour est suave, meilleur est le baiser;--plus que le baiser puisse te plaire la caresse!--Le vin enrichit plus le sang que le raisin sur pied;--sache traiter la vie à coups durs, comme fait,--si le sol est pierreux, le serviteur de la charrue.
--Je ne suis jamais encore venue ici avec vous autres, me dit Ève. Mais je parierais en connaître les bons coins mieux que toi. Suis-moi, mon seigneur! Je vais t’initier aux détours de ton futur domaine.
C’était quelques minutes après notre arrivée, au plus brûlant de l’après-midi. Une grande lassitude souriante me meurtrissait et me ravissait tout ensemble. Ma fiancée, elle, était fraîche, pure et nette: une salamandre au sortir d’une demeure ignée.
Les chasseurs s’ébattaient sur la terrasse, ou changeaient de linge plus loin, derrière les paravents précaires des bosquets, en s’envoyant et se renvoyant des propos joyeux et des quolibets de haute liesse. Ève et moi, nous nous contentâmes d’échanger avec ferveur des caresses rapides et des sourires, tandis que nous nous échappions loin de tout cela, le long du maître-corridor du castel. Au «bout du Sud», les pièces abandonnées et délabrées commençaient; une émouvante odeur de moisissure séculaire rôdait sous les plafonds, et il nous semblait, tandis que nous poursuivions notre marche, qu’elle s’accrochait à nos pas, s’agglomérant d’instant en instant, comme les poussières des routes aux fagots qu’on laisse traîner, freins de fortune, derrière les véhicules rustiques, aux descentes des côtes rudes et non prévues.
Ève poussa une porte:
--C’était la chapelle.
Il n’y avait là que du foin entassé, qui masquait l’autel vermoulu, du très vieux foin oublié là, et qui n’embaumait plus.
--Il y a aussi, continuait Ève, une Vierge qu’un berger trouva jadis et apporta à mon grand-père. Toute petite, quand la chapelle était encore consacrée, ma mère me voua pour vingt ans au bleu et au blanc devant elle... Puis notre chapelain partit un soir avec la fille du garde... Je sais où est la statue, c’est moi qui l’ai cachée: regarde...
Elle souleva une trappe aménagée dans le parquet et l’image apparut: elle était de bronze vert, petite et assez malmenée par les âges; sur le socle ébréché, fendillé, on pouvait distinguer encore des caractères grecs, et notamment le commencement du nom de la chasseresse irréprochable:
ΑΡΤΕΜ... ΙΕΡ...
--Racontons-lui, à elle aussi, que nous nous aimons, dis-je par jeu à Ève...
J’avais pris l’image dans mes mains et je l’élevais contre le jour pauvre qui tombait des vitraux encrassés. Je ne pus m’empêcher de remarquer à haute voix: «De profil, Ève, elle te ressemble...» C’était vrai. Je replaçai alors l’image dans sa cachette avec une émotion véritablement religieuse.
Nous nous taisions à présent, en face l’un de l’autre, les mains unies, en souriant ineffablement ou niaisement, envahis tous les deux d’un désir de possession et de volupté qui ne nous apparaissait peut-être pas très clairement encore, mais qui séchait nos gorges et qui faisait nos regards se fuir. J’attirai la vierge contre moi, dans le foin sans odeur où sa tête se renversa comme ferait sur sa tige une fleur maladroitement cueillie et meurtrie au ras du calice. Au pied de l’autel désaffecté, le grand Maître païen préludait-il pour elle et pour moi sur ses véhémentes et silencieuses orgues? Les pointes des seins virginaux, musclés, libres, appelaient des caresses à travers la blouse comme immatérielle de linon, et mes mains se désunissaient déjà de celles d’Ève pour chercher sur elle leur plaisir ailleurs.
Ce fut alors qu’un rire étrange retentit, à la hauteur d’un des vitraux, derrière nous,--un rire à la fois insolent et haineux, charmant pourtant, et clair, et qui me fit penser au bruit d’une belle coupe de cristal brutalement brisée. Nous sursautâmes. Le rire s’éloigna, non sans retentir une ou deux fois encore dans l’ombre d’un bosquet voisin.
Je haussai les épaules:
--Une plaisanterie idiote... un farceur qui nous aura guettés, déclarai-je... Si cela lui semble spirituel!
D’ailleurs, je n’étais pas très convaincu de ce que j’avançais de la sorte.
Nous sortîmes de la chapelle, un peu gênés, un peu effrayés même, à vrai dire.
* * * * *
J’ai dit que le jour de l’arrivée, il y avait également frairie pour les gens du lieu, qu’on tuait un bœuf et qu’il y passait. Au moment où l’égorgeur habituel des animaux comestibles,--un vague parent de mémé Zanoun,--vint prendre les ordres du marquis Sulpice, celui-ci réfléchit, opération qui consistait pour lui à se gratter le front d’une main et le menton de l’autre, puis ordonna:
--Hé! mon gaillard, va chercher l’animal. Je veux tâter ses flancs pour voir s’il est gras.
Il avait une idée à lui, un projet amoureusement caressé, sans doute, durant les affres du voyage en carriole. Il nous regardait d’un air qui voulait en dire plus long, la bouche contournée par d’astucieux sourires, l’œil pétillant. Toute sa personne avait l’air de nous signifier: vous allez voir ce que vous allez voir!... Aussi fut-ce avec beaucoup d’intérêt que nous fîmes cercle autour de lui, tandis qu’il ôtait sa casquette, sa veste de velours brunâtre et côtelé, et qu’il retroussait méticuleusement les manches de sa chemise sur ses biceps d’athlète, où le soleil couchant semblait faire flamber les poils blonds.
Lorsque l’égorgeur eut amené la bête en face de lui, il la considéra avec une admiration qu’elle méritait, la flatta de sa large main promenée sur ses naseaux; puis, il se mit en solide posture sur ses jambes, tapa le sol du pied comme pour y incruster ses talons et y prendre racine, et... vlan! son poing s’abattit sur le front du bœuf, par trois fois... Et, à la troisième fois que le poing s’abattit sur le front du bœuf, celui-ci s’affaissa sur les genoux, avec un long renâclement, les yeux exorbités et vagues.
Alors, le marquis Sulpice dégaîna son couteau de chasse et, tombant à genoux lui aussi, perça la gorge râlante de la victime. Nous l’entendions pousser de grands éclats de rire; nous ne parlions pas, nous respirions avec une sorte de discrétion, comme s’il n’y avait eu de place que pour ses rires à lui, dans l’étroitesse de notre cercle. Quand il se redressa, ravi de sa prouesse, il était superbe, il ruisselait de soleil et de sang.
Était-ce parce que ce sang avait rejailli sur certains d’entre nous? Une sorte de fureur joyeuse et goguenarde exalta aussitôt les plus pusillanimes, les plus gâteux, les plus indifférents, et il me sembla durant quelques instants, à moi-même, qu’un voile très rouge tombait entre mes yeux et le soir. J’aimai, j’aimerai toujours cette exaltation mystique et féroce qui me transporta dans cette minute-là au sommet de mon désir d’Ève et de mon amour pour elle, pour elle qui était près de moi et qui contemplait la mort, reniflait son odeur, les prunelles chavirées d’extase et les narines voluptueusement pincées.
--Ça, c’est tuer, dit enfin quelqu’un.
Le mot bref et magique «tuer» eut alors un extraordinaire écho dans ce qui nous servait d’âmes. La figure poupine du jeune Gonteyrac présenta même quelque noblesse tandis qu’il hurlait, très ivre, en brandissant un épieu qui s’était trouvé à portée de sa main: «C’est avec ça que j’attendrai le premier solitaire... Avec ça que je veux le tuer... le tuer...» Déjà, les tout petits, paysans ou messieurs, participant à notre délire, s’étaient mis à jouer à la guerre et barbouillaient scrupuleusement avec le sang du bœuf les faces de ceux d’entre eux que leur peu de prestige destinait à figurer les morts.
Le dîner fut servi sur la terrasse; ce soir-là, les domestiques eurent assez d’ouvrage à remplir les grandes _dournes_ de grès aussitôt vidées. La nuit vint tandis que le bœuf achevait de rôtir; on alluma tout autour de la table de grandes torches de résine dans la lueur desquelles vinrent rôder, avec les chauves-souris au vol titubant, les grands papillons nocturnes dont le vol semble s’appuyer sur du velours et du silence.
Et, soudain, la lune, la pleine lune immense et solennelle, se fit une place digne d’elle dans le ciel, dispersant d’un coup les nuages voisins comme des troupeaux de monstres domptés et traitant les étoiles en serves. Ce fut alors un magnifique spectacle. Au nord, la forêt déroulait ses houles feuillues, à qui le double baiser de l’automne et de la lune donnait par moment une rousseur non plus dorée, mais phosphorescente. Partout ailleurs, il n’y avait que le moutonnement chaotique du désert couleur de craie ou d’ocre. La Lune brillait tellement là-dessus qu’un de ses paysages, tels que nous sommes en droit de les imaginer, y semblait par elle prêté aux Terrestres. Les rares arbres qui avaient pu grandir tant soit peu sur le sol déshérité de ces causses étaient, dans tant de blancheur froide et crue, comme des griffonnages perpétrés par un dément ou imaginés en rêve; leurs ombres s’allongeaient étrangement à leurs bases, comme une légende au-dessous d’un dessin obscur. On voyait, proches ou lointaines, scintiller les vitres de quatre chaumines. L’aspect de ces coteaux ruisselants de clarté, de ces combes remplies jusqu’aux bords de ténèbres nous transportait loin de la vie ou semblait nous obliger à user de nouveaux sens, ignorés des humains ou délaissés par eux. La blancheur du désert réverbérait dans tous les sens les rayons de l’astre, à tel point qu’on percevait presque tangiblement, dans l’infini nocturne du ciel, le va-et-vient tumultueux de la lumière. Soudain des coqs (leur devoir est de saluer l’aube) n’y comprirent plus rien et claironnèrent à tout hasard sur les perchoirs des lointaines et dormantes métairies.
Mais ce fut un bien plus beau vacarme quand un des chiens, au chenil, s’étant éveillé, eut remarqué le ciel par la lucarne et se fut mis à hurler à la lune. Ils étaient là une trentaine de molosses cévenols, au front large vallonné d’une dépression qui joignait la nuque aux narines, aux crocs formidables sous les rouges babines, aux pattes d’acier. Leur race se perpétuait, religieusement entretenue et surveillée, dans la maison d’Escorral. Scaliger a fait déjà mention d’eux dans ses lettres familières. A présent, les petits, en venant au monde, y apportaient, dans leurs têtes mafflues et rudes, tous les bons principes et les recettes de chasse que leurs aïeux avaient jadis acquis en peinant, sous le fouet d’instructeurs émérites. On leur conservait les noms éclatants que, jadis, les bergers sauvages des Causses avaient coutume de donner aux gardiens de leurs troupeaux: Yol, Lugret, Singlar, Flamb, Loupas, Autanas, Parpelho; et leurs derniers descendants les portent peut-être encore, tandis que les paysans du pays, depuis que le suffrage universel a décidément répandu autour d’eux ses lumières, appellent en général leurs chiens Ravachol, Caserio, Youpin, Chauchard et même Azor, ce qui est évidemment bien plus spirituel ou distingué.
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