Part 7
Moi je ne disais rien. Je ne pensais plus. Je la respirais. C’étaient tous les plus précieux et les plus sauvages parfums des belles saisons qu’elle semblait traîner autour d’elle. Elle se pelotonna contre moi avec des gestes et une souplesse de jolie bête; et toujours ce rire, de plus en plus étouffé qui, maintenant, ressemblait à un ronronnement...
Ma main, errant autour de son bras musclé et mince rencontra soudain une sorte de tiédeur liquide. La visiteuse poussa un léger cri involontaire... Je tendis ma main vers le rayon de lune comme vers une lampe.
--Qu’est-ce que c’est? Mais tu es blessée!
Elle dit: «Ah! tu crois?» Elle se leva, regarda sa blessure: la légère éraflure d’une balle de revolver entre le coude et l’épaule gauches, au niveau du sein.
Elle sourit et, se recouchant:
--On peut payer son plaisir d’un peu de sang, fit-elle.
DEUXIÈME PARTIE
Clarecrose
I
Marche trois jours et quatre nuits Par les chemins des hommes, puis Quitte alors cette route, et suis La piste de la Lune. Ce qui t’attend au beau pays, Si ce n’est pas le paradis O cœur vaillant, c’est mieux ou pis: C’est l’amour, la fortune! Ne sois pas trop tôt fatigué, Passe le bois, passe le gué Puis, d’un bâton de chêne,--ô gué!-- Heurte la porte close, O cœur vaillant, et tu verras Les belles filles de là-bas Venir en te tendant les bras Du fond de Clarecrose.
Notre séjour à Castelcourrilh touchait à sa fin. Deux jours encore, et nous irions rejoindre, en aval du barrage de Cahors, la gabare de Peyroun Peyrigot.
J’ai toujours éprouvé aussi cruellement qu’il se puisse les fins de fêtes; au lycée, une mélancolie presque coléreuse me gâtait les congés à leur déclin; à la caserne, il me suffisait qu’une permission atteignît sa moitié pour qu’il me fût désormais comme interdit d’en jouir. De même, à Castelcourrilh, j’avais grande envie de pleurer, si tendre que se montrât Ève: la vie allait recommencer.
On ne décrit pas une beauté miraculeusement chère avec des mots, pas plus qu’avec des mots on ne rend compte d’une image ou d’une musique, si illustres soient-elles... Ce sont là jeux de critiques d’art ou de romanciers à court de copie. Me voyez-vous, vraiment, pour vous expliquer toute la salutaire clarté que j’entrevoyais en regardant vers l’avenir, lorsque je pensais à mon amour voué à Ève, me voyez-vous dépeignant ici sa beauté en détail? Un très grand écrivain, dont on ne saurait mettre en doute la richesse verbale, dit en pareil cas de ses héroïnes: «Elle rappelait le portrait de X... par Z... qu’on voit, au musée de Y...» Je regrette d’avoir trop peu fréquenté les musées illustres. Mais peut-être mieux vaut-il qu’Ève demeure une vague image, une fois que j’aurai confessé qu’elle était belle, pour ceux qui liront ceci comme pour moi.
Elle était belle, dis-je, et peut-être très belle; il m’eût été impossible d’imaginer désormais une autre créature à qui je me fusse lié _pour toujours_ en ce monde. Laissons de côté les attraits par lesquels une fille de vingt ans peut devenir la suzeraine sensuelle d’un jeune homme; car, je me sentais très sincèrement «au-dessus de cela». Ce qui me plaisait en ma conquête, c’étaient sa facilité et sa violence, les baisers accordés après une lutte pour rire, la bonne aubaine d’une mort tragi-burlesque, un peu ridicule, à laquelle nos faibles mérites n’eussent pas dû nous donner droit. Je pensais à mes déplorables aïeux immédiats, mon père y compris. Il me semblait que j’étais déjà mieux et plus qu’eux, que j’étais pour le moins _quelque chose_... Étrange mentalité toute pétrie d’orgueil sans motif et de lâcheté mal consentie! Ève ne se fût pas trouvée, comme par hasard, sur ma route, que je n’aurais probablement pas supporté les dix jours de chasse, durant lesquels je ne fus même pas capable de chasser...
Pourtant--que vient faire ici ce souvenir d’un air de Manon?--quelle que fût la sincérité des sentiments que j’ai esquissés en nommant Ève, je voyais parfois, en fermant les yeux, oh! non pas une maisonnette toute blanche, mais une retraite imprécise, où j’aurais vécu six mois ou cent ans sans ennui, pourvu que certaine présence et certain parfum voulussent bien m’y tenir compagnie.
Et, alors, dans ma pensée, il ne s’agissait nullement de la Vierge par erreur vouée à Diane.
Quand mon père était particulièrement ivre, il lui arrivait fréquemment de converser sur des sujets graves avec moi. Ce matin-là, il avait mangé une conserve de foie d’oie, bu deux litres de vin blanc, n’éprouvait pas la moindre envie d’aller à la chasse; en conséquence de quoi il avait estimé plus digne de m’attendre sur la terrasse, afin de «me parler sérieusement», ne se sentant pas capable, personnellement, de faire en telle occurrence rien de mieux.
--Michel, c’est un vieux camarade qui s’adresse à toi... Sulpice a raison de te dire qu’il faut respecter ta fiancée... Mais ce n’est pas ce qui t’excuse de te conduire comme tu le fais avec Noëlia!... Holà!... Laisse-moi parler!... Il n’est bruit que de cela dans toute la maison... Je sais bien que Noëlia n’est pas une vertu. Mais mémé Zanoun est furieuse... et ta fiancée, si elle venait à savoir que...
--Ah! dis-je... alors, c’est Noëlia qui?... Ça, par exemple!...
Et j’éclatai de rire.
--Chut! fit mon père, qui manqua de choir en se levant du banc où nous nous étions assis quelques instants plus tôt... chut!... On pourrait nous écouter... Viens plus loin! Tu ne t’imagines pas à quel point les murs ont par ici des oreilles.
Ce fut ainsi qu’il me devint possible de donner un nom à la mystérieuse et quasi diabolique hôtesse de chacune de mes nuits. Un instant, je voulus douter encore. Je revoyais la petite-fille de mémé Zanoun, ce laideron aux cheveux jaunes que, tout gosses et quand nous étions las d’entonner en chœur la chanson de _la Châtaigne_, nous martyrisions à qui mieux mieux, dans les cuisines du château. Ne me demandez pas ici pourquoi je ne m’étais même pas informé de l’identité de ma visiteuse nocturne: j’ai toujours eu un faible pour mes beaux rêves, à mérite égal avec des réalités aussi appréciables qu’eux.
--Vous n’êtes pas chic, dis-je au quinzième marquis: en toute sincérité, j’aurais préféré autre chose!... Ne me regardez pas ainsi... Je ne savais pas... Ça peut vous étonner, mais c’est comme ça. Elle venait, la nuit, par la porte ou par la fenêtre... Alors, vous comprenez...
--Je comprends parfaitement... Mais alors, pourquoi n’avoir pas attendu notre retour pour devenir le fiancé officiel d’Ève? Tu peux vexer cruellement cette jeune fille...
Nous nous égarions, c’est-à-dire que nous ne considérions pas le même fait sur le même plan ni du même point de vue... Qu’imaginait-il, lui, dans l’éternelle semi-conscience à laquelle une pointe d’ivresse pouvait seule, désormais, rendre une intermittente lucidité? Après avoir fait de son mieux pour réfléchir, il me demanda, moins,--me parut-il,--en inquisiteur qu’en curieux:
--Parle franc: tu ne savais pas son nom?
--Ni même qui elle était.
--Ça, c’est drôle, tout de même! Tu es un numéro! Tu ne te fiches pas de moi, au moins?
Je le lui jurai avec une sincérité si évidente qu’il en demeura ébloui, estomaqué..., et presque dégrisé pour un temps:
--Alors, vas-y, mon petit... A ta place, j’en aurais fait autant! Pas de place pour nous dans la vie... Mieux vaut rigoler en attendant le reste!... On s’embête... on s’embête... Belle fille!... Elle a fiché le camp d’ici à quinze ans, cinq ans bientôt, sous prétexte d’entrer en place à Bordeaux... On n’avait plus entendu parler d’elle... Elle est revenue cette année, bien habillée, peut-être riche; elle a loué une bicoque du côté de Vilhane, au coin ouest du Bois... La mémé Zanoun a peur d’elle, un peu... Dame! la drôlesse ne sort que la nuit... Les paysannes qui la connurent toute petite la jalousent, la traitent de _louperoune_...
--Quel était son père? demandai-je, soudainement intéressé...
--Telle fille, telle mère, prononça doctoralement le quinzième marquis... On n’a jamais su... Étrange bonne femme que sa mère, à vrai dire!
Ses yeux semblèrent se tourner vers le passé:
--Oui... assez jolie... j’avais ton âge... Ah! on était bien reçu, je t’assure, quand on essayait de faire la cour d’un peu trop près à la Julia!... Nous avions tous essayé. Tu penses si nous avons ri, Sulpice le premier, quand la mémé Zanoun nous apprit--un an ou deux plus tard--que la vertueuse Julia «en avait le ventre plein»!... Pauvre bonne vieille! Elle ne parlait plus que de son déshonneur et de se faire périr... Puis, ça s’arrangea.
--Et... la Julia?
--On la retint pour nourrir Ève... qui allait naître.
--Et puis...?
--Et puis on fut obligé de sevrer Ève et de faire enfermer la Julia... Parce que la Julia devenait peu à peu comme folle. Telle mère, telle fille. Mon garçon, je t’ai averti, comme il se devait. Ceci dit...
Et mon père s’éloigna en sifflant un air de chasse, la conscience tranquille. Alors une voix qui ne me semblait pouvoir résonner que pour moi, très basse et néanmoins très distincte:
--Viens tout de même _là-bas_, où je t’ai dit la nuit dernière...
Je sursautai. Je regardai. Personne. Je me rappelai,--assez burlesquement, me semblait-il,--certaines récentes divagations de M. de Fontès-Houeilhacq: «Elles marchent sans bruit...» et le reste...
«_Où je t’ai dit la nuit dernière..._» La visiteuse m’avait signifié: «A l’entrée du chemin de Clarecrose...»
Clarecrose? Aucune carte, si ancienne ou neuve qu’elle soit, n’a jamais indiqué ce nom de contrée ou de village.
Et j’éprouvai une sorte d’épouvante, encore qu’il n’y eût autour de moi que beau soleil et radieux matin... Car, à moins que j’eusse perdu la raison, il me semblait dès lors nécessaire d’admettre que la visiteuse nocturne était aussi au courant de mes rêves.
II
Toute réalité n’est pas Près du sol où posent tes pas. En est-il plus haut,--ou plus bas?... --Ou même ailleurs? En rêve? Ce que Dieu t’accorde en naissant Est jeu pour toi bien innocent... Mais certain voile est plus plaisant Et vaut qu’on le soulève. Souris au Mystère. On le doit Aux aïeux morts, au rêve droit Que leurs ombres montrent du doigt. Sache entendre leur ordre, Et puis attends. Et sache aussi, Ayant jusque-là réussi, Que la règle s’inscrit ainsi: Il faut mourir ou mordre.
Je n’ai jamais eu l’habitude de la réflexion, ayant révéré surtout, jusqu’à l’heure ici marquée, le goût tout nu de mon plaisir. Mais j’étais sans force devant ce mot légendaire et enfantin: Clarecrose.
Voici: nous ne vivons pas à l’ordinaire en rêve, si souhaitable que cela puisse parfois paraître à des gens de ma sorte, inférieurs ou supérieurs à leur existence toute tracée. Alors, il faut bien que je m’explique, que je me résume,--ne serait-ce que pour me reconnaître franchement, pour me bien regarder en face un instant,--un peu de la même façon que le feraient dans leurs mémoires publiés à grands fracas des guerriers, des hommes d’État, des assassins, des diplomates ou des courtisanes. Mais, alors, cela devient terrible et pénible... Comme j’ai eu tort de lire, d’apprendre, de m’intéresser à certaines choses belles! Quel bénéfice m’en restera-t-il, que ma vie soit ou non signée de moi quelque part? Un bénéfice négatif tout au plus: celui de comprendre, ou, pour mieux dire, de sentir le peu que je vaux...--et de tenter de me défendre contre une infinité de choses obscures, à force de réflexion.
Bien plus, le mot «réflexion» ne saurait sonner en ce cas comme s’il venait du plus sincère de moi-même. Je suis devant lui, quand je me le répète, comme une coquette ambitieuse en présence d’un bijou que ses moyens lui interdisent pour toujours de s’offrir.
Abdiquons donc! Une autre route se présente, qui n’est pas sans charmes, dans sa facilité bénie et son immense incertitude.
--Si tu sens vraiment que tu en es là, ne résiste plus, laisse-toi emporter, c’est plus digne, me dit un Démon qui me paraît délégué en moi du fond des temps,--des années où je n’étais, aux veines et au cœur de mes ascendants les plus reculés, qu’une goutte de sang précaire, périssable.
Alors, je remonte sans effort le cours du fleuve dont les sources jaillissent du pays sombre d’où nous sortons et où il nous faudra revenir coûte que coûte. Je m’arrête dans le calme estuaire livide d’un affluent, où s’élèvent de funèbres roseaux... Ma barque, que nul cygne ni nulle colombe ne menait dans son voyage vers le passé, a fait escale là, comme d’elle-même.
(J’ai oublié de dire que ce que je raconte ici, c’est un rêve qui est revenu danser autour de moi, tandis que je me suis endormi sur un banc, dans le parc de Castelcourrilh, après le départ de mon père et en attendant le moment de me rendre à l’étonnante invitation qui vient de m’être renouvelée...)
Renouvelée, quand j’étais éveillé encore. A présent, je dors.
Je dors, mais je n’ai jamais eu l’impression de vivre avec autant de clarté et de véhémence. J’ai vogué si loin du présent, jusqu’à l’estuaire livide, que la vie réelle, vaguement perçue en son triomphe d’automne, de soleil, de couleurs chaudes, de parfums exaspérés, semble frapper mes sens avec autant de magie que s’ils étaient tout neufs, enfantins, rustiques, ou même bestiaux. Je dors, mais je retrouve le rêve étonnant qui dédoubla véritablement mon existence durant une année au moins de mon enfance,--oui, vers le temps de ma première communion.
Cela avait commencé par des rêves incohérents, comme en font à l’ordinaire les hommes et les animaux. Puis, très vite, les images s’éclairèrent, se précisèrent, et je constatai bientôt qu’elles étaient les mêmes toutes les fois.
Je quittais le château de Castelcourrilh par une porte dérobée; je ne voulais pas, ou, en tout cas, je jugeais préférable qu’on ne s’aperçût pas de mon absence. C’était, en général, par la façade nord, celle qui donne sur ce qu’on appelle «la garenne», petit bois où, pour un instant, la Diole se divise en multiples ruisselets. On devait être à l’automne, en la saison même des chasses, car les jours à leur déclin respiraient, avec le parfum des genévriers tout proches, une senteur promenée sur des lieues et des lieues de fumée de bois vert et de taillis détrempés. La nuit venait, les angélus tintaient, les étoiles apparaissaient. Et, en remarquant tout cela, je compris que ces rêves n’avaient décidément plus rien de commun avec les tableaux fragmentaires, analogues à ceux des lanternes magiques, qu’on a coutume d’appeler ainsi. Ils imitaient le déroulement ininterrompu et bien ordonné de la vie et se poursuivaient même, se complétaient d’une nuit à l’autre, comme notre existence reprend et se continue chaque matin; si bien qu’il m’advint plus d’une fois, à l’époque dont je parle, d’éprouver une sensation assez déconcertante: c’était en m’éveillant que j’avais l’impression de naufrage et de noyade que donne l’approche du sommeil.
Clarecrose, en dialecte quercinol, signifie quelque chose comme grotte lumineuse. La vieille chanson dont j’ai déjà traduit tant bien que mal divers couplets se fredonne encore aux veillées sur un air de ronde. Les vieux parlaient jadis de Clarecrose comme d’une contrée d’enchantement, où s’élevaient d’éblouissants palais, où de belles dames se promenaient et dansaient en robe couleur de lune, doucement et même voluptueusement indulgentes--affirmait-on--aux mortels qui, par leurs mérites, par leur audace ou leur charme, par ruse ou par protection féerique, étaient parvenus jusqu’à leur demeure. Il subsiste même des dictons qui font allusion à Clarecrose; ainsi, on stigmatise un prodigue en affirmant que tout l’or de Clarecrose ne lui suffirait pas, on raille une fille trop fière de sa beauté en lui demandant si elle se prend pour une des Dames de Clarecrose... Mais laissons à un M. de Fontès-Houeilhacq le soin de disserter là-dessus,--et ailleurs, si possible, qu’au cours de cette histoire.
* * * * *
... Quand j’eus remonté le fleuve de mes jours et débarqué au fond de l’estuaire livide, je reconnus en face de moi la garenne telle qu’elle était une douzaine d’années auparavant, plus touffue et plus embaumée, plus mystérieuse et plus émouvante. Peut-être n’a-t-elle pas réellement changé depuis lors, peut-être cette transformation n’était-elle due qu’à mes sens d’enfant reconquis durant le voyage imaginaire?... La Diole s’éparpillait toujours en menus ruisselets d’argent qui monnayaient la lune à présent éblouissante; oui, c’était bien ma route, et _l’heure voulue_... Je n’avais qu’à suivre, comme à l’ordinaire, le bras principal du ruisseau, celui qui coule à droite, au plus feuillu de la garenne. Et puis...
C’était là que je quittais le peu de réalité qui subsistait dans mon rêve: aujourd’hui comme autrefois, la Diole, au sortir du bois, s’engouffre dans une étroite gorge que surplombent des falaises abruptes, aux éboulis fréquents. L’endroit, d’abord verdoyant, ombragé et frais, ne tarde pas à devenir sinistre comme une bouche de l’Averne. Au fait, la Diole s’offre peu après le luxe d’une promenade souterraine. Mais, dans ma promenade de songe, il en avait toujours été, et il en fut encore cette fois-là, bien autrement.
Le paysage s’élargissait, un chemin apparaissait, tout droit, entre d’immenses prairies éblouissantes de clarté, sous un ciel si bas qu’en levant la main on aurait cru pouvoir atteindre les étoiles. La Lune était au bout de ce chemin comme un signal ami, ou même comme une amie qui m’aurait appelé... Je serais allé très vite sans la crainte de l’offenser à chaque instant en marchant sur un sol argenté qui semblait être la traîne aux plis stricts de sa robe.
Et c’était, un peu plus hors de l’espace, à côté du temps, la porte de Clarecrose; on la reconnaissait aux voix d’invisibles créatures qui murmuraient le nom du pays d’enchantement, qui le murmuraient sans trêve, et même, eût-on dit, pour l’éternité: quelque chose comme des chants de grillons par une nuit de juin destinée à ne jamais finir. On entrait dans le domaine en passant sous un porche de cristal azuré aux piliers duquel on se heurtait parfois, tant le monument se distinguait peu de la nuit bleue, scintillante, et du ciel qui s’était abaissé encore, jusqu’à paraître près d’écraser le visiteur entre le sol et lui. Puis les parois d’un couloir, lui aussi de cristal, se précisaient à cause d’une lueur venue de loin et qui, elle, était blanche; des formes féminines si belles qu’il n’est pas de mots pour les décrire se laissaient entrevoir çà et là. Tout était sourire, musique, parfums.
--Allons, viens, il est temps! dit une voix à mon oreille...
* * * * *
... Et je m’éveillai, sur le banc, à l’ombre du bosquet où mon père m’avait abandonné à mes méditations deux ou trois heures plus tôt. C’était le soir, un soir différent de ceux qui avaient couronné jusque-là nos journées de Castelcourrilh, un soir voilé, un soir qui faisait déjà penser au plaisir prochain des grands feux dans les âtres, aux vols des migrateurs, à des départs. Ma rentrée à Paris, qui suivrait comme à l’ordinaire mon retour de Castelcourrilh, me terrifia soudain, et plus encore que les autres années. Que cette perspective choquât mon amour pour Ève ou d’autres sentiments plus confus et plus violents encore, il se peut; mais cela, qui eût pu m’irriter, n’expliquait pas mon angoisse... Ah! retrouver le chemin de Clarecrose pour toujours!
N’était-ce pas justement à l’endroit où la Diole quitte la garenne que Noëlia--puisque c’était elle--m’avait dit de venir la rejoindre au soir?... L’heure du rendez-vous avait sonné.
Et je me répétais:
--Je suis éveillé, maintenant... Et elle a bien dit: à l’entrée de Clarecrose. Comme dans le rêve retrouvé, les voix d’invisibles créatures, tandis que je me hâtais à travers le bois, en suivant le bras principal du ruisseau, murmuraient au son d’une musique d’outre-vie: Clarecrose... Clarecrose... Clarecrose.
Noëlia m’attendait à l’entrée de la gorge où le ruisseau reconstitué semble bondir en hâte, comme effrayé d’avoir risqué de s’anéantir un peu plus haut. Elle avait une robe blanche toute champêtre et toute simple, mais dont la plus raffinée de mes petites amies parisiennes eût envié l’élégance. Un grand chapeau de paille claire, pastoralement orné de marguerites, gisait près d’elle, sur l’herbe. Je me sentis soudain gêné,--oh! cette fois, par des idées bien ordinaires... Devant cette créature coquette, délicieusement pomponnée et attifée, il me déplaisait d’apparaître en tenue de chasseur, en veston et culottes de velours fauve, et botté; je devais sentir le cuir et l’herbe, comme un rustre... Elle éclata de rire:
--Montre-toi: oui... comme cela... au soleil! Oh! le soleil éclaire rouge et ton habit semble flamber!... Tu me plais au grand jour... Je n’avais pas eu le loisir encore de t’examiner autant de secondes à la file... Tu as failli être en retard... Viens que je te gronde... Tu es bête... Tu me regardes drôlement... Tu as l’air de penser à toutes sortes de choses où je ne suis pour rien...
Je la rassurai:
--J’ai coutume de ne pas gâter par d’inopportunes méditations mes joies inattendues, qui sont les meilleures. Toute mon ambition est de les savourer comme elles méritent. Il y avait une fois une sorte de fée...
--De _loupéroune_!
--Soit! de _loupéroune_... qui... depuis sept nuits...
--N’en jette plus, je suis au courant, moi aussi... tu parles!... Mais avoue que tu ne me reconnaissais plus, depuis le temps? Tu te la rappelles, la gosse à qui tu tirais les cheveux? Ah! tu étais le plus cruel de tous! Sale rosse, va... Enfin tu as eu raison, après tout... Je ne t’avais jamais oublié, toi! Et, lorsque je t’ai vu, l’autre jour...
--Eh bien?
--Eh bien... je me suis dit que j’allais te faire payer toutes tes méchancetés anciennes.
La pénitence était douce... Et, peu après, Noëlia connut que je ne demandais pas mieux que de la subir une fois de plus.
* * * * *
... La nuit était presque venue à présent. La cloche du dîner achevait de retentir pour la deuxième fois. Noëlia s’étira et bâilla, caline, lasse, et murmura en saisissant ma manche:
--N’y va pas. Je te garde... Tu veux bien?
Je n’y voyais pas d’inconvénients, mais, d’ailleurs, elle n’attendit pas ma réponse.
--Je te garde ce soir. Tu as une belle fiancée... Je ne t’ai retrouvé que pour te perdre... Retrouvé, je te dis... Car (regarde-moi bien en face!) est-ce que tu ne me reconnais pas, maintenant?
--Mais si... mais si... je te reconnais. C’est vrai que j’étais bien méchant! Te rappelles-tu, la fois où je t’avais enfermée dans la cave?... Tu me pardonnes?
Elle haussa doucement les épaules:
--Non... il ne s’agit plus de cela!... Est-ce que tu ne me reconnais pas tout à fait?... tu me comprends bien? tout à fait?... Car tu m’avais vue déjà, telle que je suis... _ailleurs_?
Ses yeux restaient fixés sur les miens; ils étaient anxieux, suppliants, comme si, de la réponse qui allait sortir de ma bouche, toute sa destinée allait dépendre... Et moi, tout à coup, je compris... Mais c’était fou, mille fois fou!
Elle parut implorer mon secours en murmurant près de mon oreille.
--Clarecrose...
Alors, ses yeux qui de nouveau m’épiaient étincelèrent; elle poussa un cri de triomphe, en m’entourant de ses beaux bras mi-nus:
--J’en étais sûre... La nuit dernière je t’avais dit: «A l’entrée du chemin de Clarecrose.» Et n’es-tu pas venu ici tout droit?... Comment aurais-tu fait si... Tu vois bien que tu me reconnais, maintenant!... Oh! cela n’est pas si extraordinaire que tu le crois... Il y a, paraît-il, pas mal de gens comme nous qui se sont rencontrés, tout petits, mais tels qu’ils seraient plus tard, à l’heure de s’aimer, aux mêmes endroits des mêmes rêves...