Part 11
--Dieu... les Dieux... Laissez-moi tranquille. Toutes les religions arrivées à leur plus haut point de développement, j’entends quand elles sont--dans la mesure où cela se peut--déterminées et assises, ont toujours énoncé les mêmes vérités; à tort ou à raison, elles se sont comme entendues pour déclarer blâmables ou louables les mêmes choses. Le Maître qui voulut la confusion des langues lors du bâtissement de Babel doit se plaire au jeu d’embrouiller les pensées et les actions de ses esclaves. Une religion, comme une langue, est un ensemble de symboles. Je suis polyglotte en matière de religion.
Le félibre Hector opine du chef:
--Il a raison. Mais tenons-nous-en au paganisme et au christianisme. Nos paysans, nos simples, c’est-à-dire ceux d’entre nous qui voient le plus loin et le plus clair sans le savoir, ah! je défie bien un esprit averti de discerner s’ils sont plus chrétiens que païens, si fort qu’ils soient exacts aux offices. Je vais vous dire des vers, ajoute-t-il après avoir rempli et vidé son verre de nouveau.
Voici des vers du félibre Hector:
Comme le curé consacrait l’Hostie Un Diable sortit de la sacristie. Il était vêtu des reins aux talons De fange jaunâtre et de longs poils blonds; Des guêpes guettaient les grappes vermeilles Dont le mécréant ornait ses oreilles; Ses yeux goguenards brillaient au-dessous D’un chapeau de lierre et de pampres roux; Même il regardait, s’il faut qu’on le dise, Les filles du bourg avec paillardise. Et tous les chrétiens, à le voir ainsi, Se sentaient le cœur de crainte transi; Et le maître-clerc et ses trois collègues Et le vieux curé tirèrent leurs grègues Et, se bousculant, hurlant et brâmant, S’enfuirent avec épouvantement. L’intrus, lui, guignait, d’un œil de malice, Le vin qui restait au fond du Calice Et, sournoisement, reniflait ce jus. Puis, ayant frotté de ses doigts pelus Sa gorge ridée et son ventre obèse, Il vida le vase en ricanant d’aise. Or, tous gémissaient, car c’était pitié De voir ce païen, bouc plus qu’à moitié, Du sang de Jésus se remplir la panse Par gloutonnerie et concupiscence. Il posa le Vase après avoir bu Puis y replongea son museau barbu Trois ou quatre fois, redoutant sans doute D’en laisser encore, au fond, une goutte, Et soudain, tombant d’un rouge vitrail, Un flot de soleil heurta son poitrail, Y fit rutiler un reflet de torche... Et ceux qui s’étaient massés sous le porche, Blêmes, et tremblant d’un effroi mortel, Virent le démon, près du maître-autel, Les coudes levés, et qui semblait boire Le sang d’Apollon dans le Saint-Ciboire.
Bien entendu, le félibre Hector nous récitait ainsi d’autres poèmes de son cru. Si j’ai retenu celui-ci de préférence, c’est qu’il l’avait composé dans la langue des barbares d’Outre-Loire, «dans cet immonde patois français qui a déshonoré jusque chez nous l’air qu’on respire». J’emploie les expressions mêmes du félibre Hector, homme placide et bon vivant remarquable, mais qu’un éternel besoin de revanche tracassait jusqu’à l’exaspération, et jusqu’à une exaspération lyrique, quand on prononçait devant lui le nom, non pas de Sedan, certes,--car il ne s’occupait pas des affaires des autres,--mais celui, par exemple, de Muret.
Un poème d’Hector en français! Comme je m’en étonnais, il m’expliqua qu’il en composait ainsi quelques-uns, dans ses moments de neurasthénie et dans un but de propagande.
--Ami, les Francs sont aussi éloignés de nous qu’ils le sont des Borussiens, intellectuellement et moralement. Quand l’abominable Simon vint, par ordre du Roi de France, égorger nos filles et nos femmes sans défense, brûler nos couvents, faire taire l’harmonieux murmure de nos Cours d’Amour, c’était la lutte, trop souvent victorieuse, hélas! de l’ombre contre la lumière... Ce qui est fait est fait: je m’incline... On nous a tout volé, jusqu’à notre langue qui était la plus belle et la plus parfaite de celles qui surgirent, aux environs de l’an mille, d’une barbarie désormais désuète. Non, on ne nous l’a pas volée, notre langue, et je suis trop indulgent: on a tenté de l’assassiner et on y est presque arrivé à l’heure actuelle. Jamais peuple ne fut plus opprimé par ses vainqueurs que le nôtre. Encore une fois, je parle sans rancune. Et cela m’est d’autant plus facile que j’ai toujours ma revanche à portée de ma main...
--Votre revanche?
--Oh! un imbécile déclarerait qu’elle n’a aucun caractère pratique, et l’imbécile aurait en somme raison. Mais c’est le lot des vaincus subtils de savoir se venger d’une façon qui n’est valable que pour eux-mêmes. Que voulez-vous que pense un Français barbare des vers que j’ai pris la peine d’écrire en son jargon?... Non! s’il vous plaît, pas de compliments... Évidemment, je puis écrire en français comme en tout autre langue... Mais là n’est pas la question... Je me venge, je vous dis! De toutes les pensées troubles et précieuses que la vie et la civilisation actuelles nous accordent, celles qui flottent autour du mot: religion,--qu’il soit au singulier ou au pluriel,--représentent encore les plus amusantes et les plus pittoresques, pour certains rêveurs désabusés... Est-ce vrai, Fiste?
--Certes, ô très cher, comme dirait Socrate s’il t’écoutait...
--Et, dès lors, qu’est-ce que vous voulez qu’un Français comprenne à des vers comme ceux que je viens de vous lire? Rien. Entre les Teutons mystiques et les Occitans artistes et éclectiques, les Francs sont restés irrémédiablement un peuple sec, sans sève, sans musique de mots, d’idées ou de sentiments... Le français est une langue qui me fait penser à une vieille fille propre, rigide et bien tenue, dûment corsetée et savamment coiffée... Quelles merveilles aurait produites le talent d’un Ronsard ou d’un Racine,--car, au delà, il n’y a que le miracle de Chénier,--si nous avions été vainqueurs à Muret, et si, en 1882, on parlait notre langue à Paris, comme l’ont parlée les gens très bien, vers l’an 1100, à Florence et à Naples? Je n’ai qu’une chimère, qu’une hantise, qu’une lubie: ma langue d’oc... Mais, si je rentre ivre ce soir, ce qui est probable, et si maman me bat, ce qui est certain, cela suffira à ne point me faire paraître les coups trop durs ni les conséquences du festin trop amères.
--Je vous comprends tellement bien! dit l’abbé Fiste... Mais nous parlions religion et religions?...
--J’y arrive. Il en est de même Outre-Loire pour la religion comme pour la langue; pas de milieu: ils sont ou mécréants ou bigots. Ces gens ne savent pas garder la juste mesure. Que disiez-vous tout à l’heure? Les religions _cultivées_, celles qui ont leurs parchemins, ne sont que les traductions d’une vérité toujours identique à elle-même... Alors, je me venge... je vous dis! Je me venge... Un Français ne trouvera dans le poème que je viens de vous lire qu’un aimable assemblage de mots heureux et de rimes strictes... Mais moi, mais vous...
--Oui, dit Fiste.
--Ah! Ah!... ajoute brusquement le félibre Hector, il n’ont jamais vu, eux, un Faune entrer dans une Église... Ronsard lui-même, que je vous ai dit que j’admire, ne les a jamais rencontrés dans son Vendomois... Il les a reniflés de loin à travers le blanc et le noir des livres... Il a eu du mérite à cela... mais, tenez, Cladel, qui n’est pas un grand homme et dont Coppée dit qu’il a des poux[2], Cladel a vu un Faune. La dernière fois que Mendès est venu ici, il m’a raconté lui-même ce que Cladel...
[2] Confirmé par Léon Daudet dans _Fantômes et Vivants_.
Alors, l’abbé Fiste, doucement:
--Ne nous égarons pas... Mendès est un garçon charmant et un curieux poète... Mais il ne peut pas voir... il ne peut pas même raconter les Faunes...
--Pourquoi?
--Parce qu’il n’est pas de notre race, dit, de plus en plus doucement, l’abbé Fiste...
--Très juste. J’ai envie de manger. Qu’est-ce qu’elle fiche, Noelle?
Personnellement, je l’ignore.
* * * * *
Et voici, non plus le soir, mais la nuit, si bleue et comme si lourde dans le ciel qu’elle n’est en somme au soir que ce qu’est le fruit à la fleur. Le soir a mûri pour être plus beau sous un nom féminin. J’ai écouté sans ennui encore que sans intérêt les propos de mes hôtes, que j’ai accoutumés à ne pas se vexer quand je suis «l’homme-qui-ne-s’intéresse-pas-aux-discussions». A un moment, tandis que le soir faiblissait, que ses emblèmes,--reflets de bouteilles et ombres de branches,--s’effaçaient sur le mur blanc de la véranda, il semblait l’explication même de mon monde intérieur. Un peu de couleur et quelques lignes sur du blanc presque trop cru... une flamme qui s’éteint... Ce n’est plus le sommeil qui se prépare, mais je ne sais quoi de plus puissant et d’analogue. Je n’ai pas besoin de fermer les yeux pour dépasser la salle des Dames-en-rose... La Captive est toujours au delà... Captive ou fidèle?... Ses cheveux sont épars comme ceux des pleureuses antiques aux funérailles des héros. Sait-elle que Noelle a avoué dans une seconde de folie? Peut-être! Sa douleur, en tout cas, est désormais moins accablée que guerrière: je reconnais la vierge qui me plut, de la nuit où je la poursuivis sauvagement dans le parc de sa demeure héréditaire jusqu’à la nuit plus trouble où elle s’en fut vers Clarecrose sans moi.
Au delà du mur de cristal qui ne permet à aucune parole de résonner, pour le mortel, qu’il vive ou rêve, ses lèvres remuent de telle façon,--tandis que l’abbé Fiste et le félibre Hector continuent de disserter,--que je commence à comprendre, comme le font, après quelque expérience, les plus sourds...
--Je sais un beau château à la claire façade basse et longue. La Déesse sans tâche a oublié l’offrande inconsidérée qui lui a été faite à mon insu. Il n’est pas que la vie pour permettre au Bonheur de nous guider, comme fait un flambeau lointain, ou pour nous illuminer comme à l’infini intérieurement, de même qu’une toute petite bougie fait une immense chambre... Je t’attends. Elle m’a tuée. Sera-t-elle victorieuse pour cela? Non.
--Esclarmonde de Montségur... poursuit le félibre...
--Je t’aimais, énonce encore la voix silencieuse... Le beau château est peut-être bâti ailleurs... ici... Il est beau, je te dis. Mais il ne m’empêche pas, si beau soit-il, de penser à celui que nous aurions pu posséder sur la terre. Celui-ci, je le revois toujours comme si c’était octobre... On a rentré les orangers dans la serre, jamais le sol n’eut une odeur si douce et si déchirante, et de grands vols de migrateurs passent triangulairement dans le ciel si pâle qu’il ressemble à ce que l’on prend ici pour du ciel. Et, comme il n’y a pas non plus de temps ici et, que tous les événements sont juxtaposés sur un même plan, presque sur une même ligne, j’entends les cloches que le curé a fait sonner pour notre mariage, et je vois aussi l’enfant qui est né de nous... Si tu savais comme il est joli!
--Mistral était un gamin, continue le félibre Hector, un gamin de génie... peut-être... Mais on ne passe pas une vie honorée et d’ailleurs honorable à écrire des poèmes et à fabriquer des dictionnaires. Il y a mieux à faire: lever des armées...
--Il est joli; nous sommes heureux... La vie qui nous reste à vivre est comme une voie toute droite qui grimpe le long d’une colline... et nous sommes tellement sûrs qu’elle ne s’arrête pas là où s’arrête l’horizon!...
* * * * *
C’est bien la nuit, à présent. Brusquement, un nouveau parfum se mêle à ceux qui m’entourent. Je n’ai pas besoin de tourner la tête, je sais que Noelle est là. Elle est arrivée sans bruit, comme font les êtres qui dorment le jour. L’abbé Fiste et le félibre Hector se sont tus. Clarecrose s’est effacée, emportant loin de moi la Captive.
--Nous sommes heureux, heureux, heureux, murmure encore pourtant celle qui disparaît une fois de plus...
L’abbé Fiste s’est levé. Il est comme à l’ordinaire vêtu avec un certain dandysme: grande pèlerine de drap noir doublée de satin fauve, chapeau de feutre aux larges ailes; il ne se guérira jamais d’avoir été prêtre. _Sacerdos in æternum!_ Et le compliment traditionnel qu’il débite à ma maîtresse, ah! comment en exprimer le ton et l’onction sur le papier périssable, avec de pauvres mots humains?
--Je vous salue, pleine de grâce! Vous arrivez vers nous à l’heure due, et c’est comme si une étoile inconnue s’était levée. On vous reconnaît à votre parfum avant que votre apparition ait eu lieu. Savez-vous ce que c’est qu’être belle, Noelle? Regardez-vous. Pas besoin de miroir. Vous êtes une offrande du ciel à la terre. Quel miracle que vous puissiez parler! J’aimerais mieux que vous miaulassiez tout à l’heure. Est-ce que vous aimez ce diplomate? C’est un garçon dénué de tout intérêt, quoiqu’il me soit très cher. Riez, Noelle! Le printemps arrivera encore plus vite. Avez-vous, dans vos veines, du sang ou de l’ambroisie?... Je parle très sérieusement. Oh!...
Il a poussé cette exclamation tandis qu’un rayon de soleil,--le dernier,--allait frapper le bras nu de ma maîtresse, y faisant flamber un duvet blond dont mes baisers eux-mêmes n’avaient peut-être jamais eu conscience. Et c’était comme une phosphorescence sur de l’ivoire.
--Qu’est-ce qui vous pique? fait Noelle en riant...
--Rien, c’est très drôle... Vous avez toujours été comme ça?
--Vous êtes saoul déjà, mon cher Fiste?
--Je crois que jamais je n’ai vu si vrai... Est-ce que vous estimez véridique le principe de l’immortalité de l’âme, Noelle?
--Je m’en fous.
--Vous avez raison. Ce sont là des questions qui ne vous regardent pas personnellement, n’est-ce pas? Dites... dites-moi...
Il s’est levé, s’avance vers elle:
--Dites-moi où vous étiez, il y a deux mille ans?
--Aubanel, continue le Félibre Hector, aurait pu être tenu pour un homme de génie s’il s’était décidé à chanter la Vénus d’Arles en vers libres.
--Il y a deux mille ans, dit en riant, mais comme pour elle toute seule, Noelle... je ne sais plus... Nous avons des vies imposées qui se poursuivent comme des chapelets de chiendent à travers la bonne herbe. Tout à fait comme ça. Je sais que j’ai été beaucoup de choses, et même que j’ai été heureuse. Je vois mes pensées comme des images sur un grand livre, et il y en a de bien jolies. Mais de quoi vous mêlez-vous?
--Excusez-moi. Pur sentiment de sympathie. Et qu’est-ce que vous allez devenir ensuite, Noelle? N’est-ce pas, que c’est embêtant d’être sûre de ne pas mourir à la manière de tout le monde?
--J’ai toujours un pays où me réfugier. Quand j’en aurai assez d’être en panne sur la terre... Oh! c’est moi qui parle maintenant comme si j’étais saoule!
Il fait tout à fait nuit. L’abbé Fiste, qui s’était approché de Noelle, voit, comme je le vois moi-même d’un peu plus loin, ses yeux étinceler dans l’ombre; et brusquement il recule:
--Vous savez, dit-il tandis que nous nous apprêtons au départ, on a fait brûler jadis des sorcières pour des motifs moins graves...
IV
Dès la tombée du soir, les bosquets et les pavillons du bon établissement Meysounave s’illuminèrent, et tout fut admirablement prêt pour la fête que nous avions décidée à l’occasion du Mardi-Gras. L’idée d’une fête était venue, je dois le dire pour que justice soit rendue à tous, du peintre Florent qui, dans ce but, avait dessiné et même fait fabriquer à ses frais, divers déguisements de circonstance. L’abbé Fiste avait pris à sa charge les rafraîchissements, moi la boustifaille. Mais, si je ne parle qu’en dernier du félibre Hector pour la collaboration intellectuelle et matérielle qu’il apporta à l’organisation de cette frairie, c’est qu’il fut, en vérité, l’animateur qui crée ou recrée, qui complète, qui ordonne et qui fait, comme d’un coup de baguette magique ou par inspiration divine, quand le soir se décide à être nuit, d’un foyer fumeux un bûcher flambant.
Il s’appelait volontiers «le Boudenfle», ce qui se traduit, en jargon d’Outre-Loire, par le gros, le bien-nourri, le boursouflé; et l’on sait que sa stature et sa bedaine justifiaient pleinement ses prétentions à ce point de vue. Féru comme il l’était des vieilles coutumes en train de disparaître, il tomba bien à propos, dans une des bibliothèques publiques ou privées où il fréquentait assidûment, avant que l’heure fût venue de son envie quotidienne d’être ivre, sur un document bien intéressant, et dont il m’a laissé copie:
Donas e senhors, io, Huc Peyrafoc, pergaminier e mestre septmanier en aquest jorn, fau ordre a totz bons Mondins de se trobar al cap del Pont emb chafres, bondenflamentz, mascaraus, per liessa maiora e plena gauj. Carnabal vai morir. Montratz qu’avetz ganhat a sa vida e podetz afrontar Caresma cornas enairadas e ponchudas[3].
[3] Dames et Seigneurs, moi, Hugues Peyrafoc, parcheminier et maître-semainier en ce jour, j’ordonne à tous les bons Toulousains de se trouver au bout du Pont avec déguisements, «boursouflements» et masques, afin de réaliser liesse de choix et joie pleine. Carnaval va mourir. Montrez que vous avez profité de son existence et que vous pouvez affronter Carême cornes levées et pointues.
Cela voulait dire (toujours pour les barbares d’Outre-Loire) que, vers l’an 1400, un «semainier» toulousain avait invité ses administrés momentanés à fêter gaîment le mardi-gras. Et le Félibre Hector s’écria: «Pourquoi n’en ferions-nous pas autant, nous autres?» Il découvrit même que des confréries de «Boudenfles» avaient existé jusqu’à des jours qui n’avaient rien de préhistorique par rapport au nôtre et résolut de ressusciter une de ces confréries, ne fût-ce que pour une fois.
Les quelque cinquante voyous fidèles qui nous escortaient dans certaines de nos promenades nocturnes furent par lui consultés et applaudirent fort à l’idée. Quelques-uns lui donnèrent même des détails intéressants. Ainsi un nommé Frisepoule le Borgne qui, après s’être gratté la tête à cause des poux et le front pour réfléchir, déclara:
--Le _pépé_ a été «boudenfle» sous le Roi... ou sous le premier Napoléon... Il est un peu «béat» à présent, mais il en raconte de bien drôles à ce sujet. Vous pourriez toujours le voir... Il est cloué au lit par les reins; tout de même une bouteille lui délie bougrement la langue...
Alors nous nous étions rendus chez le _pépé_ de Frisepoule le Borgne, en calèche, le félibre Hector et moi, après avoir laissé Noelle chez le peintre Florent qui s’occupait de son costume: un costume qui devait être de diablesse, sur les conseils de l’abbé Fiste.
Le pépé de Frisepoule le Borgne nous reçut bien dignement dans la masure infecte qu’il habitait, très loin, de l’autre côté du fleuve. Par courtoisie, il s’exprima en français, au grand désespoir du Félibre Hector qui me glissait en langue d’oc:
--Plus rien à faire! Ils me prennent aussi pour un Barbare... Ses renseignements en seront dénaturés...
--Chut! laissez-le parler, on verra bien.
Ici aussi, je laisse parler, en français, le _pépé_ de Frisepoule le Borgne:
--Bon, le vin de ces bons messieurs. Ah! ces bons messieurs! Comme il y en a un qui est fin et long et comme l’autre est beau et gras! Celui-ci, cochon qu’il serait, on n’attendrait pas Noël pour le saigner... Et même que je ne vous flatte pas. Asseyez-vous. Donne des chaises, femme! Ces garces n’entendent rien à l’honnêteté ni au comment-vivre... Oui, j’ai été boudenfle, c’était le bon temps... On était une dizaine dans la bande... On se matelassait du col au nombril pour bien montrer qu’on avait engraissé assez pour sortir de Carême tel quel comme on était avant Carnaval... On se barbouillait la gueule avec du suif et de la suie, et moi j’avais inventé de me planter aux chausses une plume de paon, au gras des chausses, comme de juste... Ce qu’on a ri des ans et des ans, la gorge me fait encore mal rien que d’y penser!... Sauf une fois où un nommé Brisquet voulut m’imiter pour la plume de paon, ce quoi j’avais inventé tout seul... Pensez! Rien que de me promener en mardi-gras, je récoltais de quoi manger trois jours, boire huit, et m’offrir par-dessus le marché six femelles pour le moins. C’était le bon temps, ô bons messieurs... Et c’est fini... fini...
--Ah! cette République! grommelait le Félibre Hector...
--On n’a jamais tant rigolé qu’une fois où les camarades manquèrent de faire brûler une rien-du-tout qu’ils avaient roulée dans du goudron et de la plume... Elle était saoule et ne bougeait plus... Vous comprenez?... Car il fallait faire brûler quatre ou cinq fois Carnaval avant la minuit, et deux ou trois qui étaient un peu saouls, eux aussi, avaient pris la pauvre pute pour un des mannequins qu’on préparait exprès... A votre santé, s’il en reste!... Merci, mes bons messieurs!... Ah! on savait s’amuser, à l’époque... Et, c’est vrai, ce qu’il m’a dit, le petit-fils?... Vous allez refaire le Bal des Boudenfles?
--Je l’ai juré, dit gravement le félibre Hector...
--Ah! que n’ai-je mes jambes d’il y a vingt ans!... Mais mon cœur vous y suivra... Boudenfle te cal boudenfla!--Boudenfla pla... belèu douma,--cadra te desboudenfla... Tra la la la... Tra la la la...
Le vieux finit par s’endormir, notre dernière bouteille aux lèvres... Sa femme, quelle que fût cette ignorance du «comment-vivre» dont le béat l’avait accusée précédemment, se montra bien courtoise et nous félicita de notre idée de Bal des Boudenfles, tandis qu’elle nous raccompagnait jusqu’à la calèche, par un sentier bourbeux qui sentait le pissat d’ânesse et les crottes de lapin; jamais je n’ai vu plus belle figure de sorcière.
--Je vous écoutais sans en avoir l’air, dit-elle. J’y viendrai en personne à votre bal, bien sûr, puisque Dieu m’a gardé mes jambes. Entre nous, le vieux est encore jaloux rien qu’au souvenir du bon temps des Boudenfles... Pourquoi vous a-t-il dit qu’il avait une plume de paon aux fesses sans vous raconter que, moi, j’avais inventé la paire de cornes sur le front?... Si on lui donnait des sous et du vin, c’était aussi à cause de moi, qui faisais encore plus rire!
--Viens donc, vieille; et tu prendras tes cornes, dit le félibre Hector radieux.
Lorsque nous l’eûmes gratifiée de quelque monnaie et qu’elle nous eut comblés de bénédiction, il ajouta, du ton le plus convaincu, sans emphase, tristement:
--Il n’y a plus que la crapule et moi qui puissions comprendre à quel point la tradition est sainte.
* * * * *
Des réflexions analogues lui valurent des papillons noirs durant la semaine qui suivit; il les subit dignement, en homme qui sent toute proche une parcelle de revanche de la bataille de Muret. Il proclamait: «Ce sera sans pareil!» Nulle gasconnade ici. Ce fut, en effet, sans pareil. L’inspiration d’un boudenfle de nature, qui n’a pas besoin de s’appliquer des rouleaux de ouate ou de flanelle sur l’abdomen pour paraître avoir vraiment profité du Carnaval est une valeur morale qu’on aurait tort de négliger en pareille circonstance.
* * * * *
... Il est huit heures après souper, c’est-à-dire huit heures du soir... Mais, ce soir, existera-t-il des heures officielles et des coutumes domestiques? On a mangé et bu tout le jour, sans s’apercevoir de la différence que les heures faisaient dans l’air en prenant chacune leur tour de garde. Il y en eut de toutes les couleurs. L’heure essentielle est vêtue d’un manteau lilas taché de torches mobiles sur la terre et d’étoiles qui semblent immobiles au ciel.
... Je ne sais plus... on ne sait plus trop, n’est-ce pas?... Je sais que Fiste et Florent sont insupportables parce que, dans la salle que nous nous sommes réservée, ils s’attardent à des discussions oiseuses au lieu de regarder et de se taire; je sais que le félibre Hector est saoul de cris et de paroles, alors qu’il ferait tellement mieux de l’être de vin!... Moi, j’ai eu la bonne idée d’apporter chez Meysounave ma pipe et tout l’attirail. Je me suffis à moi-même.