La petite faunesse

Part 12

Chapter 122,879 wordsPublic domain

Noelle disparaît souvent. Son costume, dessiné par Florent et exécuté par je ne sais qui, est une simple merveille. Diabolique et délicieux, il la réalise plus que je ne pourrais le faire soit en l’aimant, soit en la décrivant... Des poils collés sur un maillot trempé dans du coaltar... C’était très simple, très genre «brouette de Pascal»: il fallait encore y penser...

J’ai su depuis qu’elle avait fortement protesté dans l’après-midi et déclaré à ses habilleuses et habilleurs que ce déguisement ne l’avantageait guère, et que, «tant qu’à faire de ne pas se montrer nue, il aurait mieux valu qu’elle s’habillât en dogaresse», comme elle en avait eu un instant l’idée... Mais Florent lui dit qu’on pouvait lui pratiquer, dans sa pelure factice, des trous pour les seins. Et alors, à ce que l’on m’a rapporté, elle déclara, avec une moue qu’il ne m’est ni difficile d’imaginer ni d’imaginer adorable:

--Encore... comme ça... je ne dis pas: car, des nichons comme les miens, ça ne court pas les rues...

Et Noelle danse, danse avec n’importe qui et danse n’importe quoi. Nos voyous fidèles ont fait merveille. Ils sont tous là; ils ont amené en outre des amis et connaissances de tout sexe. Quelques personnes et même quelques personnages de qualité, piqués de curiosité,--l’événement ayant été annoncé bruyamment dans la ville,--sont venus sous divers déguisements se joindre à la belle canaille qui emplit de ses cris et de ses chants les jardins, les bosquets, les salles:

Trala-la-la! Boudenfle, te cal boudenfla Boudenfla pla! Pòu que douma Nou te calgue desboudenfla[4]...

[4] Trala-la-la! Boursouflé, il te faut boursoufler, boursoufler encore, crainte que demain il ne te faille déboursoufler...

Dans le petit salon où je me suis réfugié, le félibre Hector entre, ruisselant de sueur, rayonnant de joie. Il a revêtu «son costume de tous les jours», s’estimant assez boudenfle par nature; mais, comme on l’a nommé Pape des Boudenfles (la tradition exige qu’il y en ait un au cours de ces sortes de cérémonies), il s’est coiffé d’une burlesque mitre blanche, sur laquelle se détachent en rouge divers emblèmes bachiques et priapiques. L’anéantissement contemplatif dont je me satisfais si bien, allongé sur une natte auprès des instruments du rêve, a le don de le faire entrer dans une fureur somme toute légitime:

--Mais tu es idiot! Tu n’es pas dans le ton!... Gâcheur, va... Pour une fois où tu pouvais voir un peu de passé ressusciter!... Car, où serons-nous, l’an qui vient? Allons, secoue-toi, arrive... C’est admirable...

Je ne lui fis pas l’offense de ne pas le suivre, et c’était admirable, en effet. Ceux qui cirent les souliers, ceux qui déchargent les colis et les denrées quand ils ont besoin de dix sous pour boire, ceux qui vivent leur vie grâce aux charmes savamment exploités de leurs bien-aimées, les tire-laine, les rôdeurs, les entremetteurs, les voleurs et les assassins espagnols attendant en France l’oubli de leur petite histoire, ils étaient représentés à notre bal... Les filles des beuglants, des auberges, des maisons-fermées, du trottoir, elles étaient là, elles aussi... Et il y avait, en outre de riches hommes, des magistrats chargés d’ans et masqués, et leurs fils masqués mieux qu’eux pour n’être point reconnus des anciens, et des courtisanes de marque, égales de Noelle et jalouses du costume païen et délicieux que ses amis lui avaient imposé et où elle se trouvait si bien pour l’instant!

Noelle dansait, dansait, prodiguant une telle vivacité et tant d’allégresse autour d’elle que les Boudenfles les plus frustes, les maquereaux, les voleurs, les assassins, les riches hommes et les magistrats s’arrêtaient sur son passage, comme éblouis par l’éclat de cette diablesse, au visage radieux, aux seins nus hors du maillot fauve et velu... Elle criait, sur son passage, sans se douter que c’était sa vue qui paralysait un instant la fête:

--Allez donc! Allez donc!... C’est notre nuit!

Elle disparaissait dans un coin d’ombre, reparaissait toute en or dans un passage éclairé; elle traînait véritablement sur soi toute la fantasmagorie sensuelle des légendes; moi, j’étais las... Mais je n’en félicitai pas moins le félibre Hector d’avoir su apporter à la reconstitution d’une coutume populaire surannée tant d’érudition voluptueuse.

* * * * *

Minuit. Et, dans le ciel, une énorme lune ronde, pareille à celle qui faisait hurler les molosses de M. d’Escorral, à Castelcourrilh. Le printemps semble décidément, cette année, nous aimer au point d’être venu à notre rencontre. Il fait doux. Les chants et les cris continuent à retentir dans tout l’établissement Meysounave. J’ai regagné ma retraite paisible, où se tient en ma compagnie l’abbé Fiste, qui a parlé de célébrer un peu avant l’aube la messe noire dans les caves de l’ancien couvent.

Je crois même qu’il a donné ordre de les aménager _ad hoc_. En attendant l’heure, il se recueille, médite,--et emprunte de temps en temps ma pipe...

Personnellement, j’atteins le moment royal, celui où toutes les sensations auditives, visuelles, tactiles, olfactives et gustatives se mêlent ou se superposent pour une symphonie qui diffère de caractère selon le tempérament du fumeur, ou, pour mieux dire, du poète. Comme à l’ordinaire, le monde sensible tout entier n’est plus pour moi qu’images et chansons. Les chansons viennent de très loin, mais si claires et distinctes qu’en dépit des huées promenées par les Boudenfles dans le terrestre pays, je reconnais ailleurs des voix d’au delà du monde, notamment celle de la vierge captive,--enfin!--pour la première fois depuis qu’elle m’a quitté...

Ces paroles et le chant qui les accompagne, ou plutôt qui les enveloppe, n’ont pas de traduction possible en langage humain. Mais, parmi les couleurs diffuses qui résument l’heure, parmi toutes les transpositions qu’organise l’esprit presque libéré, à travers le prisme déroulé fantaisistement, variable et mouvant qui danse à l’intérieur des yeux et leur suffit, voici qu’enfin l’image essentielle se détache; elle s’abstrait même pour moi de la gangue lumineuse au point qu’il ne m’étonnerait en rien de la savoir concrète pour le reste des mortels.

Et, du même ton que Noelle criait tout à l’heure: «C’est notre nuit!» la Captive, dans les profondeurs de Clarecrose me demande, comme radieusement sûre de la réponse qu’elle désire:

--C’est mon heure, n’est-ce pas?

Je réponds, lèvres closes:

--C’est ton heure... notre heure.

Voici Noelle une fois de plus. Elle vient me crier qu’elle s’amuse follement... Elle s’assied près de moi sur la natte, m’embrasse... Le printemps précoce a gorgé la nuit lunaire de toutes les odeurs des sèves réveillées dans les humbles bosquets et le jardin muré. Et, si le déguisement pittoresque, séant mais hâtif de ma maîtresse sent encore le coaltar et le vieux renard, ses seins nus et sa chevelure éparse semblent avoir accaparé et condensé les parfums qui montaient du sol. Elle s’est assise, puis elle se couche, les seins à la hauteur de mon visage, de sorte que, comme je suis couché et comme sa bouche est plus loin que ma tête, les mots qu’elle prononcent ont l’air de me venir d’en haut, les miens d’être murmurés par un esclave à genoux.

--Est-ce que je te plais? Méchant, qui as encore fumé quand je danse! Je te voudrais... je te voudrais!... Parle-moi. N’aie pas ta vilaine figure absente et lointaine. Sens mes cheveux... Qu’est-ce qu’ils sentent?

--Toute la jeunesse de la Terre. Tu as le même parfum qu’il y a trente mille ans.

--La Terre et moi avons encore quelques belles années devant nous...

L’abbé Fiste semble écouter avec intérêt et même avec enthousiasme ce duo sentimental.

--Prends-moi dans tes bras un instant, roucoule Noelle...

--Je te le permets, dit la Captive plus fort que la Vivante...

J’obéis lâchement à la Captive, dont la belle figure est aussi triomphante qu’au soir où le malheureux jeune homme que j’avais évincé se tua.

Mais une horde de Boudenfles conduite, celle-ci, par Florent, entre dans notre abri, gambade, hurle tout en vidant quelques fioles de liqueurs; Noelle veut échapper à mon étreinte...

--Encore un instant, dit la Captive. Questionne-la! C’est mon heure, je t’assure, mon heure.

Le boucher qui sert de modèle à Florent est parmi les Boudenfles qui se sont introduits près de moi. Il souffle les bougies avec un bon gros rire:

--Oh! pardon... Nous dérangeons des amoureux... Bénissez-les, l’abbé!...

Et ils repartent.

Et Florent demeure; il ricane... J’éprouve toujours comme une flatterie personnelle, comme une victoire gagnée par moi, son désir de ma maîtresse, désir qu’il n’a jamais pu dissimuler et dont je suis bien sûr qu’il ne guérira pas, quoi qu’il advienne.

Il n’y a plus dans le petit salon que Fiste sur son divan, Florent droit près de la porte. Seul, un brasero éclaire à présent la pièce... Noelle tente de m’échapper; elle veut rentrer dans la danse.

--Laisse-la partir, mais pas avant de la questionner... Tu sais les mots qu’il va falloir prononcer, ordonne l’Invisible...

Et je retiens l’adorable animal femelle qui rit du rire qui n’est qu’à elle et qui m’embrasse doucement et qui divague tendrement:

--Il faut que tu m’aimes grand comme jusqu’au ciel!

--C’est fait... et depuis longtemps, je t’assure!

--Bravo; continue à mentir, murmure l’Autre.

Et je reprends, avec un air extasié:

--Alors... vraiment... tu l’as tuée pour m’avoir à toi toute seule?

--Bien sûr, puisqu’elle ne voulait pas me laisser un peu de toi.

--Et... comment est-elle morte?

--Elle s’est débattue... J’ai pris une grosse pierre... Le coup de revolver ne l’avait pas tuée tout à fait, tu comprends?... Ah! c’était bon...

--Je parle contre les lèvres de Noelle:

--C’est vrai? Bien vrai?

--Je te le jure, mon chéri... Je lui ai fait un trou rouge au front... là... Et puis la Diole s’est chargée du reste.

--Embrasse-moi, Noelle!...

--Ah! mon chéri... tu m’embrasses comme si tu me disais adieu!

--Dis-lui adieu, c’est bien cela, ordonne l’Absente.

--Va danser, Noelle!

Elle bondit, après un nouveau baiser, heureuse de rejoindre la fête de plus en plus bruyante... Tout ceci n’a duré que quelques secondes; mais Florent lui barre la porte, les bras en croix...

--Halte-là!

--Zut!

--Pas avant de m’embrasser. C’est notre nuit... Et Michel le permet... Pas vrai, Michel?

--Michel! Mon chéri!... J’ai envie de lui casser cette bouteille sur la tête...

Elle se débat pour rire, je ne bouge pas; je ne vois plus l’abbé Fiste dans son coin d’ombre. Je ne vois que Noelle et Florent se disputant et gesticulant dans la lueur du brasero à qui le vent, entrant par la porte restée ouverte, donne un regain de flammes dansantes. Noelle, en reculant, s’en est approchée. Elle est toute dorée contre la clarté et de la même teinte qu’elle... Une demi-seconde, je voudrais me lever ou crier, pressentant l’horrible danger. Je ne le fais pas, je ne puis le faire... Une force, qui n’est pas seulement le poids mort de ma paresse, cloue mon corps à ma natte et ma langue à mon palais. Florent continue à esquisser un geste d’étreinte, en s’avançant toujours vers la belle proie qui proteste...

Un grésillement, une flamme le long du maillot éminemment inflammable... Comme un accident est vite arrivé!... Et la malheureuse se sauve en dépit de Florent ahuri ou vexé, de Fiste qui n’a sans doute rien vu, de moi qui ne parviens à me lever que quand il est trop tard,--sans être sûr encore, au reste, d’avoir «bien vu»... Elle se sauve... Il y a, durant quelques secondes, dans la grande allée du jardin Meysounave, un être de féerie et d’horreur qui a l’air de danser encore et qui flambe...

Et puis la torche humaine et divine s’écroule, juste comme nous allons la rejoindre, affolés, hurlant... Trop tard! D’autant plus qu’une cohorte de Boudenfles débouche au même moment d’une autre allée, et que les Boudenfles, croyant à un mannequin qui brûle, forment une ronde double ou triple et, sans s’occuper de nos cris, nous croyant ivres, gambadent et gesticulent autour de la suppliciée à présent inerte à jamais... Alors, le chant de retentir de plus belle, car le félibre Hector, Pape des Boudenfles, était survenu à son tour, en cas que l’entrain eût besoin d’être ranimé:

Tra la la la! Boudenfla pla! Pòu que douma Noun te calgue desboudenfla!...

Ce ne fut qu’un quart d’heure plus tard que nous parvînmes à lui faire entendre ce qui s’était passé. Ce fut assez difficile, parce que les événements les plus naturels, quand ils secouent trop durement les sensibilités et les intelligences, ressemblent à des hallucinations dues aux manœuvres d’un magicien stupide, à de mauvaises farces dont on préfère rire, parce que l’on se sent supérieur à elles.

C’est ce que je fis, sur le moment, paraît-il. Florent, lui, sanglotait doucement. Le félibre Hector croyait encore qu’on se gaussait. L’abbé Fiste s’était agenouillé à trois pas d’un petit tas de choses encore ardentes et priait silencieusement. Qui priait-il? Dieu? ou l’AUTRE? ou les Autres?...

Moi, je pensais, durant les quelques secondes qui suivirent, avant qu’on eût tout à fait compris et qu’on se fût décidé à m’entraîner ailleurs, à m’entraîner doucement, très doucement:

«C’est drôle comme cela peut tenir peu de place sur un coin banal de la terre, un corps qui fut tant de plaisir qu’il m’eût dégoûté du bonheur!»

Il me semble que mon histoire est finie. Elles sont deux, maintenant, à m’attendre au fond de Clarecrose. Est-ce que la vie que j’ai décrite continuera là-bas? Je le crois fermement. Je crois qu’il y a un château à rebâtir pour Ève et moi, ailleurs; des voluptés pour Noelle et moi que nous ne pourrons connaître que dans un monde autre que ce monde, lequel se prête peu à la fantaisie raisonnée et à un éclectisme transcendant. Je n’en veux pas à ce qui fut ma vie et encore moins à ce qui sera ma vie sur la Terre. Quand je quittai la Cité rose pour revenir dans ma petite ville blanche et rouge, l’abbé Fiste, qui m’avait accompagné en pleurant jusqu’au train, me dit:

--Chrétien... païen... L’essentiel, n’est-ce pas, c’est que tout ce que nous avons commencé ici puisse être amené à sa perfection dans une prison moins sordide que celle où nous nous serons rencontrés quelques jours.

La prison, c’était un printemps royalement réalisé, comblé de parfums et de lumière. J’embrassai Fiste en pleurant à mon tour. Je ne l’ai jamais plus revu. Il est mort. Mais non pas avant Florent, qui se portait déjà bien mal lors du Bal des Boudenfles. Le félibre Hector, lui, vit peut-être encore à l’heure actuelle, mais tout ce qui aurait pu aider _la Cause sacrée_ a tourné si mal que j’ai préféré ne plus répondre à ses lettres lamentables.

Quelques mots seulement sur deux personnages dont les clairvoyants ne sauraient méconnaître l’importance dans ce récit: M. de Fontès-Houeilhacq et M. Sulpice d’Escorral.

M. de Fontès-Houeilhacq continua de vieillir paisiblement dans la demeure de ma mère. Il ne changeait guère intellectuellement et dissertait toujours avec autant de plaisir sur des thèmes obscurs et sur un ton pédantesque. En revanche, son orgueil de bon tireur crut avec l’âge et la myopie. Il était devenu d’autant plus insupportable qu’on ne pouvait guère, eu égard à ses cheveux blancs, se permettre des railleries vis-à-vis de lui.

Le marquis Sulpice avait déjà eu trois fils de sa nouvelle femme trois ans après les noces; celle-ci était une fort belle personne, dodue et bonne vivante... C’est-à-dire que la pauvre Ève n’avait guère plus de tombeau dans le cœur de son père qu’en terre chrétienne. M. d’Escorral était redevenu ce qu’avaient été de tout temps les marquis d’Escorral, dont il représentait, je l’ai dit, le type parfait. Et les chasses à Castelcourrilh, quand revenait le Prince Automne, étaient comme toujours joyeuses et mouvementées.

Ce fut Sulpice d’Escorral qui trouva le seul moyen décent de guérir ce bon M. de Fontès-Houeilhacq de ses prétentions excessives au sujet de la justesse de son tir. Il avait, le cher homme, des imaginations si réjouissantes! Il nous mit, bien entendu, au courant de son dessein. Voici: devant M. de Fontès-Houeilhacq à l’affût, il simulerait le sanglier en bondissant à quatre pattes dans un fourré; on laisserait le chasseur tirer tout seul, et la bête, éclatant de rire à son nez, lui prouverait qu’il manquait son coup quelquefois:

--Vous comprenez, j’ai garni sa giberne de cartouches à blanc, criait Sulpice rutilant de joie... Ah! Ah!... Et puis, y aurait-il des balles dans les cartouches, je me sentirais encore bien tranquille!

Ce programme fut exécuté à la lettre. Le sanglier improvisé bondit dans un fourré à cinq où six mètres du chasseur qui tira au jugé,--et le tua.

Le matin même, M. de Fontès-Houeilhacq, ayant épuisé sa provision de cartouches, en avait pris, sans crier gare, d’autres qui n’étaient pas pour rire.

Ce fut un bien douloureux événement. Ce qui nous consola, dans la mesure où l’on peut se consoler de pareils malheurs, c’est qu’en attendant la majorité du nouveau marquis d’Escorral, un sien cousin, tuteur dudit marquis, était parfaitement capable de conduire lui-même les chasses.

Quant à M. de Fontès-Houeilhacq, il vit encore. Il frise gaillardement la centaine. Mais, par un sentiment de délicatesse bien naturel, il ne chasse plus.

Toulouse-Hossegor, 1917

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