La petite faunesse

Part 10

Chapter 103,915 wordsPublic domain

Quand nous en fûmes au point de converser plus familièrement et de faire allusion à nos existences particulières, j’appris, non sans étonnement, qu’il s’appelait Gilbert Fiste, et que j’avais mal orthographié dans mon esprit la dénomination qu’on lui donnait chez Meysounave et ailleurs: on disait de lui et on lui disait: monsieur l’abbé, parce qu’il était ou plutôt avait été prêtre.

--M. Fiste, fis-je assez niaisement, je vous prie de m’excuser si...

Mais lui, souriant:

--Pourquoi, s’il vous plaît? _Sum sacerdos in æternum_ et je tiens à ce titre; je l’ai désiré par vocation et conquis par mes études, le tout en aidant le ciel qui voulait bien m’aider. L’Archevêque, dont j’ai été longtemps le précieux auxiliaire, a trouvé mauvais que je m’occupasse, étant bon chrétien, autant du Diable que de Dieu. Et il me mit en disgrâce. C’en était trop pour mes facultés de pécher par orgueil, qui sont incommensurables. Je me suis révolté.

Je m’inclinai approbativement.

--Oh! des histoires sans importance, continua-t-il... Ma vocation, au sens strictement chrétien ou administratif du mot, était une erreur de ma part. Je croyais en Dieu et j’étais sûr de déployer toute ma bonne volonté pour le servir, mais à la condition qu’il eût l’occasion de faire appel à mes faibles armes. Il s’en est bien gardé, encore que j’aie publié il y a quatre ans, sous mon nom, ainsi qu’il se devait, un rituel de la Messe Noire qui fait autorité dans cette ville et dans les alentours. Je continue à croire en Dieu et à l’aimer; mais, quand nous nous trouverons face à face, je ne lui dissimulerai point que j’étais entré dans les ordres pour être son soldat et non point le domestique de ses domestiques. C’est ce que j’ai en vain tenté d’expliquer à l’Archevêque, personnage obtus. J’estimais que Dieu n’avait pas besoin de défenseurs s’il se sentait en sécurité autant que le proclame l’Archevêque. J’ai donc tiré ma révérence à celui-ci. J’ai une fortune personnelle, vous comprenez; et l’Archevêque était très ennuyé--très!... Mais, moi, je pensais: pour éclairer ma religion en dehors de toute routine, ne vaut-il pas mieux, décidé à _LE_ servir, que je fasse connaissance avec... avec _L’AUTRE_, ou _LES AUTRES_, sans lesquels lui-même ne mériterait pas d’exister? Car il faut avouer que, dans le cas de son omnipotence absolue, sa profession ressemblerait à une sinécure, ce à quoi je ne voulais point penser un seul moment, crainte que je n’en fusse peu ou prou détaché de lui.

On apporta deux nouvelles bouteilles.

--Un soldat, je vous dis, et non pas un valet, et encore moins le valet d’un valet... Et je dis à l’Archevêque: «Ne me parlez donc pas des basses règles de notre métier, et ne me parlez pas de Dieu, avec qui je suis (j’en resterai certain _in sæcula_) en bien meilleurs termes que vous. Parlez-moi plutôt du Diable. Avez-vous jamais vu le Diable?...» Il me demanda si pareille horreur m’avait été octroyée, et je fus bien obligé de lui répondre affirmativement. Oui, je l’avais évoqué et vu, l’Autre... et aussi les Autres... Cela parut faire sur Monseigneur une forte impression. Il me demanda des détails et je les lui donnai abondants. Je conclus mon exposé rapide des faits par ces mots: «Dieu devrait bien se faire voir aussi souvent que LUI, qui se montre chaque fois qu’on l’appelle honnêtement.» Et, le résultat de ce colloque, vous le voyez d’ici, n’est-ce pas?

--A la vérité, je...

--Non, ne cherchez pas, cher vicomte... C’est trop simple! L’internement... dans une maison de fous, entre Toulouse et Bordeaux... sur la grande ligne, vous savez?... Oh! ça a été très dur... Mais je me suis débrouillé. Je vous ai dit que j’avais une certaine fortune, n’est-ce pas? Trois mois de captivité... Je priais, je priais... Dieu ne me parlait plus, même à voix basse Alors, une nuit de solitude et de désespoir, j’ai fait appel à l’Autre, qui s’est montré tout de suite, lui. Les pauvres vieux, qui disaient qu’on vend son âme au Diable, étaient des naïfs en professant qu’on était volé à ce marché; car il ne m’a rien demandé. Nous avons causé amicalement, ni plus ni moins que de vous à moi. Nous nous sommes aperçus tout de suite que nous croyions en Dieu autant l’un que l’autre et,--ce que j’admire de sa part et dont il faudra bien que je rende compte à Dieu lors de ma dernière heure,--c’est qu’il me dit indulgemment: «Tu t’expliqueras avec _Lui_, plus tard... Mais, pour l’instant, ne parle plus de moi, si tu veux sortir d’ici...» Je lui ai obéi et... et me voici. Monseigneur est mort. Je n’ai pas de rancune. Ceci se passait il y a quatre ans.

* * * * *

«Il y a quatre ans...» Juste l’époque depuis laquelle une mort avait désorienté ma vie. Je racontai à Fiste tout ce que quiconque m’a lu peut connaître de mon histoire. Il la trouva «très intéressante» et je lui devins sympathique. Je sus, il est vrai, dissimuler certains souvenirs et certains commentaires sentimentaux, dont je prenais soin en avare.

Oh! quatre années de vie, que c’est peu de chose, et comme c’est lourd à porter!... Il y eut le retour navrant dans la petite ville blanche et rouge; l’affaire était classée par le Parquet comme par les Parques; qu’Ève d’Escorral se fût précipitée dans un gouffre quercinol par irritation de me voir «fréquenter», durant que nous étions fiancés, Noëlia qu’on appelait aussi Noelle, cela ne fit de doute pour personne. Après tout, c’était possible; et je dois reconnaître qu’on me plaignit.

Rien de plus déprimant que la pitié bénévolement consentie pour qui souffre et rage. La vie continuait. Il n’était plus question de me renvoyer à Paris dans «un état d’esprit comme le mien»... M. de Fontès-Houeilhacq commentait silencieusement l’aventure et répétait, chez nous: «_C’était fatal..._» sans qu’on pût lui arracher autre chose. Mon père fut très tendre et très bon. M. d’Escorral aussi. Mais celui-ci, pour le grand désespoir de ses consanguins, décida de se remarier et le fit, se trouvant trop seul sur la terre. Pour ce qui est de mon père, en revenant du _Poisson frais_, un soir sombre, il ne vit pas le tournant de la rive et, continuant de marcher droit, tomba de quinze mètres de haut dans le Lot, qui ne consentit à nous le rendre que trois jours après.

Alors les années continuèrent de se déployer devant moi, chacune comme un éventail aux quatre couleurs différentes. Les rêves avaient recommencé, et Celle que je voyais à présent au fond de Clarecrose, c’était ma fiancée, enchaînée et captive dans une salle plus lointaine encore que celle des Dames-en-rose. Là, il n’était plus de jour ni de nuit. Une immense détresse tombait des voûtes ou venait je ne sais d’où... Enchaînée et captive... Je n’ai jamais entendu sa voix, mais ses yeux parlaient si bien! Ils me disaient:

--Ce n’est pas de ma faute, je te le jure! Nous étions nés pour être forts _à nous deux_.

Moi, dans mon rêve, je répliquais:

--Explique-toi, raconte-moi ce qui s’est passé. Je t’aimais tant!

Alors la bouche restait close et les yeux eux-mêmes ne disaient plus rien.

L’image me suivait le jour. Quelle étrange existence! J’allais, je venais, méprisant toutes les joies que pouvait me dispenser la vie; une rage de plaisir régnait alors dans notre riche et paresseuse province; vieux ou jeunes rivalisaient de débauche; de l’or tintait jusqu’aux aurores sur les tapis verts des tripots; de fastueuses putains nous arrivaient des grandes villes; les filles du pays, éblouies par leurs toilettes, faisaient de leur mieux pour leur ressembler en tout au plus tôt. Une immense volupté, une infinie douceur de vivre comblait la nuit comme le jour; je ne m’y mêlais point, mais j’en jouissais paisiblement à la façon dont peut profiter de la bonté du ciel une plante de serre, à travers un vitrage.

Et puis ce fut le printemps... Et puis ce fut l’odeur des tilleuls sur les boulevards où passaient dans le soir des couples enlacés... Et puis il y eut un autre soir où deux petites mains embaumées et fraîches vinrent se poser autour de mon front comme pour l’arracher un peu à son rêve.

--Mon Dieu, murmurait Noelle... Moi qui te cherchais à Paris! A présent, viens.

* * * * *

Et je l’avais suivie.

II

. . . . . . Quando Mi diparti’ da Circe, che sottrasse Me più d’un anno là presso...

_Inferno_, canto XXVI.

Dès l’aurore la voix grinçante de la vieille Amparo emplissait la maison, d’où nos hôtes partaient ordinairement à cette heure. Noelle ne savait pas dormir la nuit; quand le jour rendait les vitres blêmes, que ce fût l’hiver ou l’été, une sorte de flamme s’éteignait sous ses paupières, sans que celles-ci fussent closes. Alors, selon les saisons, elle allait s’étendre sur son lit, ou bien devant un feu pour longtemps préparé, entre deux peaux d’ours blancs qu’elle tenait d’un Slave qui m’avait précédé dans son estime.

Midi, carillonnant sur tous les tons aux divers clochers de la Ville rose, tirait un instant ma maîtresse de sa torpeur; c’était même le seul moment où elle se montrât irritable, et non pas tendre et soumise, comme à l’ordinaire. Elle dévorait alors, sans plaisir et sans sourire, ce que la vieille Amparo, dûment stylée, avait un peu auparavant posé à portée de sa main, tout près du gîte de hasard choisi pour la sieste diurne. Étranges repas, et d’une fantaisie dont peuvent donner idée les bonbons et le champagne que j’avais vus jadis auprès de Noelle endormie dans la bicoque quercinole. Les bonbons grignotés, le champagne bu, Noelle exigeait ma présence auprès d’elle, me couvrait de caresses ou tentait de me battre, puis se rendormait, maussade encore, quoi qu’il se fût passé. L’approche de la nuit, en revanche, la remettait en possession de toute la joie de vivre animale qui me plaisait en elle et de tous les moyens de séduction dont une femelle humaine peut disposer.

La nuit elle-même nous rappelait au monde, à notre monde, qui était vraiment peu ordinaire (à ne considérer que les fréquentations qu’il permettait) pour un noble jeune homme dès son enfance destiné par les siens à la carrière diplomatique. Dans les cafés célèbres et les endroits de plaisir encore plus nombreux à l’époque qu’aujourd’hui, nous retrouvions divers déchets sociaux brillants ou pittoresques et desquels, en tout cas, on ne pouvait dire qu’ils péchaient par manque de fantaisie. J’ai donné déjà un aperçu de Gilbert Fiste. Le félibre Hector était, lui aussi, un être bien curieux; il était gros comme une tonne et d’aspect vraiment dionysiaque. Je ne me rappelle plus son vrai nom; il signait «Félibre Hector» dans des feuilles éphémères; il habitait chez sa vieille mère qui le rouait de coups de fouet quand il rentrait ivre, c’est-à-dire chaque matin; sur le conseil de l’abbé Fiste, j’assistai plusieurs fois à ces rentrées du fils et aux sorties de sa mère. Elle attendait sur le seuil. Nous entendions le géant obèse demander pardon, à genoux, en sanglotant, à la petite femme sèche et noiraude qui, quelque quarante ans plus tôt, l’avait mis au monde. Implacable, celle-ci maniait l’instrument de torture jusqu’à ce qu’elle fût lasse ou que le félibre Hector fût las de hurler. Pour le reste, il était doué d’une sorte de génie; il improvisait en langue d’oc, en latin et même en grec, durant nos orageuses nuitées, d’admirables et bizarres vers dont il ne gardait, au matin, qu’une trop vague mémoire. Il était riche et généreux. Il n’avait qu’une haine, celle de Simon de Montfort, ce qui faisait de lui, évidemment, le personnage le plus doux et le plus inoffensif de la terre.

Moins doux et moins inoffensif était le peintre Florent, qui poursuivait Noelle de déclarations et qui me vouait une jalousie sans pareille, ma maîtresse m’étant fidèle comme le sont les femelles à leur mâle dans la saison des amours. L’usage immodéré de l’opium et de la morphine calma d’ailleurs assez rapidement les mauvais sentiments qu’il pouvait nourrir à mon égard. Il naviguait dans la vie escorté d’un ancien boucher qui lui avait, dans le temps, servi de modèle, pour un tableau qui devait être un chef-d’œuvre et qui, en fin de compte, en est resté où il en était voici bientôt trente ans. Il y en avait, autour de Noelle et de moi, bien d’autres du même genre. Lorsque les cafés étaient clos et que les lieux de plaisir, des plus huppés aux plus infâmes, nous avaient lassés, c’était dans ma villa de la colline que tout ce monde ami de l’ombre éclairée allait terminer sa nuit.

Ceci n’est pas un roman moral; c’est le compte rendu tout net de ce qu’un gros chagrin peut faire d’un garçon de bonne volonté en une époque de désœuvrement moral et de paresse que bien des choses semblaient alors justifier d’un bout à l’autre du vaste monde. J’avais vingt-trois ans et la libre possession de l’héritage paternel; je vivais comme mon père avait toujours vécu, à cela près que le _Poisson frais_ ne représentait pas mon seul paradis terrestre.

Et puis,--que ceci soit ma seule excuse aux yeux des gens vertueux!--j’adorais Noelle à ma manière, comme elle me chérissait à la sienne. J’éprouvais auprès d’elle toutes les brûlures voluptueuses des sens, tous les effondrements délicieux des plus rêveuses mollesses. Même si l’âme n’était pas immortelle, un peu de moi survivrait dans l’éternel néant pour projeter comme des radiations de souvenances sur ce qui fut sa chair, parfums et couleurs.

Je lui demandais parfois:

--Pourquoi ne reviens-tu jamais plus dans la salle des Dames-en-rose, chez nous, _là-bas_?

--Parce que je t’ai sur la terre et que _c’est presque la même chose_.

--Pas tout à fait la même chose?

--C’était meilleur, il me semble... Ah! il me faudrait tant et tant de ton amour!... J’ai peur de ne plus jamais revenir là-bas... Je n’ose pas. La folle qui s’est tuée garde les portes. J’ai perdu le meilleur de ce que je chérissais.

--Sais-tu que je l’y vois maintenant, elle?

--Parbleu!... A l’endroit où la Diole entre sous terre?

--Non, plus loin... dans un endroit du Palais où nous n’avons jamais été toi et moi.

Et, soudain, une idée me vint, l’idée qui expliquera et excusera tout ce qui va suivre, pour ceux qui auront essayé de me comprendre... Nous étions couchés, Noelle et moi, dans un petit salon à deux cheminées où la vieille Amparo venait par instants raviver les flammes, car l’hiver était glacial cette année-là; et Noelle était nue devant les tisons, sur la peau d’ours, et nos amis nous avaient, par hasard, laissés seuls cette nuit-là, et le jour était lointain encore... Elle avait l’air d’une jeune et radieuse sorcière insensible à l’épreuve du feu, ou d’une salamandre que la flamme n’eût atteinte que pour mieux faire valoir son duvet blond, aux endroits les plus doux de son être. Gilbert Fiste, l’ayant vue quelquefois en pareille tenue, m’avait dit: «Quelle merveilleuse hostie pour la Messe Noire!...» Il s’y connaissait évidemment mieux que moi, mais je sentais qu’il avait raison, que tout le diabolisme et toute la divine perversité du monde infiniment plus jeune, plus barbare et plus animal que quelques sots raisonneurs ne l’imaginent, tenaient en cette forme impeccable, aux teintes chaudes, aux charmes péremptoires et purs.

--Dans une salle où nous n’avions jamais été toi et moi, continuai-je. Les Dames-en-rose ne me regardent plus passer... C’est encore plus loin... Elle est là qui pleure et qui supplie; mais je n’entends pas les paroles qu’elle profère en tordant ses bras. La vie et la mort nous séparent deux fois. Ne serions-nous pas plus heureux si l’un de nous deux la délivrait?

--Il le faudrait! gémit Noelle,

Elle dit encore:

--Si j’avais su!

Puis, elle eut un regard de bête prise en faute; et ce fut alors que je compris tout à fait...

Le jour naissait pâlement, Noelle avait faim... Je fis apporter du champagne et lui en donnai beaucoup à boire, en prenant soin de ne pas éveiller sa méfiance. Quand elle fut à peu près ivre, je lui dis:

--Veux-tu que nous essayions de repartir?

--Puisqu’Elle est là, qui m’empêche d’entrer, à l’endroit où la Diole...

--Écoute-moi, Noelle, poursuivis-je en fixant mes yeux sur les siens, il n’y a qu’une façon de te faire pardonner par la morte...

--Tais-toi... tais-toi, c’est trop horrible!... Pourquoi voulait-elle me tuer? Donne-moi encore du champagne!... J’ai été la plus forte... Il faut bien que tu voies ce qu’avait été ma terreur de ce jour-là! Elle t’emportait pour toujours, et c’était elle qui habitait à jamais Clarecrose, où je suis d’ailleurs reçue en intruse à présent. Et pourquoi a-t-elle pris son revolver tandis qu’elle me guettait? Moi, j’ai attrapé son bras... et le revolver est parti... et c’est la Diole qui s’est chargée de l’enterrement. Les magistrats de chez nous ne sont pas malins!... J’étais si peu restée à Vilhane, ce jour-là, que j’avais couru deux bonnes heures à travers la forêt, comme folle... J’étais folle! Elle était folle aussi... Donne-moi encore du champagne et fiche-moi la paix; j’ai sommeil.

Elle dormit comme elle dormait toujours; elle avait oublié le lendemain la confession qu’elle m’avait faite dans l’ivresse, la lassitude et l’énervement. Elle fut de nouveau, sans éprouver le besoin de s’en plaindre, celle qui se sent exilée non seulement du songe rare mais de la vie ordinaire; elle montra plus que jamais devant les choses et les êtres une apparence de petite demi-divinité déracinée d’un espace et d’un temps autres que les nôtres et qui lui eussent mieux convenu.

Je savais maintenant,--je savais ou croyais savoir--la vérité sur la mort d’Ève. Mais, en écrivant ces lignes, que peut dire de précis un homme que les événements balancèrent autant que moi entre la chimère et le réel? Quand on est sûr d’être allé à Clarecrose, on ne croit plus à rien de ce que nous offre la vie; ses images ne sont plus que de pauvres images falotes ou vulgaires, commentées par les légendes des mots humains indigents. Noelle et moi étions allés trop souvent jadis, et ensemble, dans le monde où tout est clair sans couleurs, sans lumière et sans mots pour nous comprendre très lucidement aux pays de la Terre. Celle qui dormait nue sur les peaux d’ours n’avait-elle pas imaginé le meurtre, qui lui semblait légitime, de sa rivale?

Je n’ai jamais eu davantage que durant les jours qui suivirent son aveu inventé ou exact une plus aveugle confiance en la fatalité, qui ne se contente pas de conduire les actions humaines, mais qui connaît aussi l’art plus difficile de nous dicter l’inaction.

III

. . . . E vidi spenta Ogni veduta, fuor che della fiera...

_Inferno_, canto XVII.

Cette année-là, dès la fin de janvier, un printemps étrangement précoce se promena en robe molle sur la contrée de mon exil. Le soleil, frémissant comme un bel adolescent sortant nu du bain, semblait danser pour se réchauffer lui-même, au-dessus des champs et de la ville. Vénus trop amoureuse avait-elle réveillé Adonis en avance, par rare faveur du Maître infernal? Jamais, en tout cas, le couple amoureux que nous formions, Noelle et moi, ne m’avait paru réaliser à ce point ce qu’il attendait de lui-même, atteindre si souverainement la plénitude de la volupté dévolue aux créatures mortelles. Car à la volupté toute nue et brève s’adjoignait maintenant, comme une parure inattendue et d’autant plus précieuse, une tendresse sensuelle qui devançait et prolongeait le plaisir par une sorte de bonheur.

O violettes disséminées déjà dans notre jardin et dissimulées sous les touffes de leurs feuilles, violettes dont nos compagnons de fête comblaient notre maison, violettes aux éventaires des baraques sur les boulevards, violettes aux mains des marchandes errantes qui, jeunes ou vieilles, jolies ou laides, avaient l’air de prêtresses promenant des flambeaux de parfums! Une chanson suffit à évoquer des mois de notre vie... Pourrai-je, moi, avant le tombeau, respirer au printemps un bouquet de violettes sans murmurer: Noelle... Noelle... et sans retrouver comme par magie, durant l’éclair d’une seconde, mes sens et mes sentiments d’alors?

Un vrai printemps en fin de janvier, dis-je; et, si le soleil disparaissait plus tôt qu’aux printemps ordinaires, c’est sans doute que Vénus avait hâte d’appeler l’ombre nuptiale sur les joies à elle prématurément consenties par le Dieu d’en bas.

Les plus familiers de nos familiers, l’abbé Fiste et le félibre Hector, me rejoignaient volontiers à l’heure crépusculaire où, rompu délicieusement, un peu vague, j’attendais, prêt moi-même au départ vers le cœur de la ville, que Noelle se fût définitivement trouvée belle en ses atours. Le temps aurait pu paraître se traîner pour des gens pliés à des existences ordinaires, mais nous ne nous préoccupions guère du temps; en attendant le bon plaisir de mon amie, nous trouvions véritablement, par des soirs pareils, un plaisir ineffable à soumettre l’heure aux savantes ou nonchalantes divagations de nos discours.

Je voudrais en recueillir l’essence, de ces discours, et pointiller par endroits le papier où ma plume se hâte des étincelles fugaces maintes fois surgies de leur animation morne et désabusée. Ces soirs de printemps précoce qui furent peut-être quinze dans la réalité peuvent être aussi facilement décrits que s’ils n’avaient jamais été qu’_un_, tant ils se ressemblèrent.

Et voici le soir...

Voici le soir, qui monte de la terre comme une plante dont la fleur s’est épanouie dans tout le ciel et dont les racines se seraient au préalable accrochées partout, même dans les âmes. Je ne sais plus d’où ni comment l’abbé Fiste et le félibre Hector sont arrivés, tant ils me semblent à cette heure, visages et paroles, peu différents de ce que poursuit ma lassitude tout ensemble heureuse et désenchantée. Le soleil est devenu rose et large derrière la brume tôt montée; dans la véranda étroite et longue, nous nous sommes allongés sur des divans qui forment _triclinium_ autour d’une table chargée de flacons et de bouteilles, énormes pierres précieuses grotesquement taillées: du vert, du rose, du brun... Comme la véranda fait face au soleil couchant, imaginez, contre le mur blanc et nu, ces reflets parmi le jeu mouvant des ombres des branches du jardin que mollement le vent balance. Chacun de nous caresse une pensée sans être trop sûr qu’elle existe en lui; car s’il était simplement sûr qu’elle méritât d’exister, c’est-à-dire d’être exprimée, il la dédaignerait peut-être aussitôt...

--Et ce soir, que fait-on? demande l’un.

--J’ai peut-être une idée, répond l’autre.

Il expose son idée. Je dois dire que c’est désormais, chez nous, une sorte de rage passive que de nous livrer aux pires fantaisies de l’esprit et des sens. Chaque soir, il faut trouver du nouveau, ce qui n’est pas toujours commode. Irons-nous, traînant derrière nous ou contre nous diverses prostituées facilement éblouies, peupler de danses et de cris les jardins d’une maison de plaisir comme il en est tant aux abords de la ville? Ferons-nous la tournée des bouges? Inviterons-nous les tenancières de la Rue du Canal à illuminer à notre approche, et les forcerons-nous si elles ronchonnent, à le faire sous l’œil bienveillant de la police, grâce au concours d’une cinquantaine de voyous fidèles et conduits au doigt et à l’œil par mon... homme d’affaires Durand? Un d’entre nous a-t-il pensé à commander un dîner fin dans un bon endroit? Nous contenterons-nous du vieux cahors, de l’omelette aux truffes et du chapon incomparables qu’on est toujours sûr de trouver à la bonne auberge Meysounave?... C’est là que nous nous rendons en général, quand notre imagination est pauvre. Notre imagination, dans ce cas, nous saurons probablement l’enrichir un peu plus tard, chez moi, dans certaine salle sombre que j’ai fait aménager au premier étage, où il y a des peaux de bêtes et des nattes, quatre petites lampes qui brûlent doucement sous des globes de cristal dépoli et un bon Dieu d’ivoire et d’ébène qui contemple son nombril comme s’il était l’objet le plus délectable de ce monde et de l’autre.

Et voici le soir...

Noelle n’est pas encore prête. Fiste parle comme pour lui-même: