La petite faunesse

Part 9

Chapter 93,813 wordsPublic domain

--Il ne faut pas m’en vouloir, reprit Ève... C’est cette nervosité stupide que j’ai déjà subie ce matin qui m’a reprise... Après ton départ, j’étais allée m’étendre dans ma chambre... J’étais heureuse; je pensais à ce que je me suis juré et que je t’ai juré: «Avant de quitter Castelcourrilh... ce soir...» Et mes yeux allaient se clore sur ton image, ô mon chéri, quand ils se sont ouverts, comme malgré moi, sur une autre image, ouverts tout grands... C’était celle de la Vierge, que j’avais emportée comme compagne, hier... Eh bien--oh! c’est idiot!--j’ai cru voir sa figure, d’ordinaire si sereine, sa figure que je chérissais petite fille et ces jours-ci encore, sa figure devenir irritée, haineuse... Même (couchée comme je l’étais, je ne l’apercevais que du coin de l’œil et de trois quarts), il m’a semblé qu’elle s’est tournée tout à fait vers moi... Ça n’a pas duré une seconde, bien entendu... mais je n’ai pu dormir... C’était mon tour d’être furieuse! Je suis sortie en jetant une jupe sur la statue--c’est idiot, tu vois bien... idiot...--et, pourtant... il me semble que, maintenant... je n’oserais pas entrer seule dans ma chambre...

Mais, presque aussitôt rassurée et caline:

--Heureusement, ajouta-t-elle, que tu viendras me retrouver et que tu seras là... pour me défendre contre tout et contre moi-même, cette nuit!

* * * * *

Le soir était encore éclatant au ciel et sur les roches, déjà bleuâtre au-dessus des pelouses et aux lisières des bois. Des chansons gaillardes et joyeusement gueulées retentissaient sur la terrasse: les chasseurs voulaient clore dignement la fête. Des cuisines toutes proches s’échappaient des bruits de casseroles, des trépignements affairés, des rires, des cris. Sensations normales et familières qui nous semblaient étrangères maintenant. Nous n’éprouvions plus rien que de façon très vague, comme si les sentiments d’Ève et les miens, réunis et additionnés en chacun de nous, avaient comblé l’immensité du monde intérieur et débordé même au delà de lui, d’un flot qui repoussait le reste.

Nous écoutions sans entendre, nous regardions sans voir. Oh! en dépit des pauvres mots que j’emploie, rien d’une de ces ridicules extases d’amoureux qui provoque l’inspiration chez les inventeurs de sujets de pendules. Non. C’était une admonition venue du plus lointain de l’inconnaissable qui nous signalait indulgemment le passage de la minute sans pareille. Et, alors, les couleurs, les odeurs, les sons, existèrent de nouveau, mais comme créés uniquement pour notre usage et tels que nous n’aurions cru les percevoir jamais.

Béatitude suzeraine et dominatrice de toutes choses! Je parcourus, je revisitai par la pensée, le castel et le parc, la forêt et le désert, tous les lieux dont la connaissance renouvelée nous avait valu la résolution définitive d’être à côté l’un de l’autre, Ève et moi, non seulement des bouches jointes et des caresses mêlées, mais des forces unies, des volontés jumelles s’élançant victorieusement vers la vie ouverte, grâce au miracle d’un double amour dont les quatre ailes sauraient battre harmonieusement.

Nos mains elles-mêmes ne se frôlaient pas; nous pouvions communier sans l’aide des gestes, des paroles, des regards. Un appel cocasse nous rendit à la réalité:

--Aou! le monsieur, la demoiselle... On vous cherche partout!... Même que Monsieur le marquis se gonfle de colère à n-er risquer de n-en péter... et qu’il crie que si vous continuez, les deux, il vous bottera...

--Je sais... je sais quoi... s’écria joyeusement Ève. Tiens, voilà pour toi...

C’était un beau petit paysan du voisinage, hôte assidu des cuisines. Ève lui mit dans la main quelques sous et posa un gros baiser sur ses mèches ébouriffées. Le gentil drôle, après une seconde de réflexion, rendit l’argent.

--S’il n’y avait pas eu de baiser, je ne dis pas... Mais il y a eu le baiser!... Par exemple, je veux une grosse boîte de dragées, lors de la noce!

Et il s’envola.

Nous, nous regagnâmes sans hâte la terrasse. Ève avait quelque chose à m’expliquer:

--Dans une heure, ils seront tous ivres. Je m’échapperai. Mais tu ne me rejoindras pas tout de suite. Je veux me réconcilier avec la Vierge... être seule en face d’elle quelques instants. Oh! je n’ai plus peur, plus du tout... Et toi non plus, je le vois, je le sens... En revanche...

Elle se tut, puis, farouche:

--Je puis bien te l’avouer, maintenant: j’étais jalouse... je le suis encore... Oh! tu as eu tort, tu as eu tort... Je souffre, je n’oublierai rien tant que je serai ici... Et oublierai-je jamais?

Elle me vit crispé, agacé, s’excusa, écouta gentiment mes reproches et continua:

--Donc, tu resteras avec les autres. Tu regarderas le grand cyprès noir qui est au milieu de la pelouse; derrière lui, il y a, tous ces soirs-ci, une grosse étoile qui se lève... une grosse étoile bleue... Quand l’étoile sera juste au-dessus du cyprès, alors...

Avant de pénétrer dans la clarté des flambeaux, elle tendit ses lèvres pour le baiser qui scellait définitivement le pacte de nos vraies noces, de nos noces secrètes, maintenant toutes prochaines.

* * * * *

Le marquis Sulpice d’Escorral avait eu le temps d’oublier une fois de plus les menaces qu’il réservait à notre usage, en dix minutes à peine, parce que la verdeur qui lui plaisait en elles commençait à pâlir ou à jaunir à la longue, et aussi parce qu’il avait mieux à faire tandis que nous gagnions nos places, non sans discrétion d’ailleurs. Il était en ce moment sur la sellette dans un jeu fort en faveur au cours de banquets comme ceux qu’il présidait à Castelcourrilh: «Moi, disait quelqu’un, le premier lièvre que j’ai eu... la première cuite que j’ai prise...» M. d’Escorral était en train de raconter moitié en patois moitié en français et comme seul il savait le faire, avec une brutalité pittoresque et des expressions à tirer le rire des tripes d’un mourant: «_Iou, la proumiero putasso qui li àgui feich vertadieromen quicom..._ vous me comprenez?... La première caille que j’aie mise à rôtir sans feu...» quand il s’aperçut que sa fille était là... Et, comme il ne restait plus sûr qu’elle n’y eût point été déjà tandis qu’il brandissait contre elle ses foudres, ce fut lui qui baissa la tête, tel un marmot pris en faute: ce n’étaient point propos à tenir devant une jeune fille... Malin comme un singe, afin de donner le change, il poursuivit:

--Alors, pour l’épater, je me suis mis à lui sonner l’hallali... Ah! ah!... comme ça: Proum... pataproum... Ah! ah! ah!... C’était à mourir!... Donnez-moi à boire s’il vous plaît... Et vous autres, feignants, qu’attendez-vous pour lever la soupe?

Ce fut une magnifique bombance. Jugez-en un peu: pour se mettre en goût, toute la cochonnaille tirée des pots de grès, du saloir, de la cheminée, du plafond, et mangée à grand renfort de piments catalans, de moutarde brute et fraîchement fondue (on eût dit une marmelade de graines de poivre); puis les oignons, les artichauts tardifs, les concombres, les échalotes et les aulx confits dans ce terrible vinaigre dont j’ignore la recette mais qu’on nomme admirativement pissat de tigre, ce qui dit tout de lui; puis les tranches de veau au verjus et aux cèpes; puis les poulardes, les oisons et les dindonneaux rôtis aux mêmes broches mais diversement farcis de jambon aillé, de truffes ou de pruneaux, pour que chacun en eût à son goût; et, enfin,--avant l’omelette au punch, les tourtières et les fruits,--les énormes tranches saignantes du bœuf immolé par notre hôte; deux valets lui présentaient cette viande, en premier comme de juste, sur un immense plat ovale, après avoir placé à portée de sa fourchette le maître-morceau.

Je me rappelle avoir joui âprement ce soir-là de cette santé quasi générale, de cette gourmandise des bons vins et des mets hautement substantiels qui ne semblaient pas peser outre mesure aux estomacs des vieux eux-mêmes: les produits animaux et végétaux du sol où notre race avait pris naissance s’infusaient à nous comme une sève salubre, spécialement créée pour nous par Dieu ou par les divinités pastorales, bocagères et priapiques du pays. Au delà de la satisfaction vulgaire de mon palais, je devinais une volupté plus vague et moins fugitive et que je ne pourrais comparer qu’à ce qu’éprouverait une plante devenue consciente dans un terrain naturellement propice à sa force et, depuis des siècles, laborieusement cultivé.

L’allégresse fut à son comble quand M. de Fontès-Houeilhacq porta, comme à l’ordinaire, le toast de clôture. Celui-ci ne changeait guère d’année en année: c’était l’orateur (le doyen d’âge) qui se renouvelait, cédant la place à un autre, en moyenne tous les deux lustres... Donc, comme toujours, M. de Fontès-Houeilhacq exprima la reconnaissance commune des invités de Sulpice, fit l’ascension ordinaire dans les branches les plus belles de l’arbre généalogique de la maison d’Escorral, indiqua le nombre et détailla les espèces des pièces inscrites au tableau de chasse,--lequel était toujours en progrès sur celui de l’an précédent,--insinua une fois de plus que malgré son âge et sa mauvaise vue il était bien encore--hé! hé!--responsable de diverses unités dans le glorieux total...

On crut que c’était fini, et déjà nous nous préparions à lancer des bravos et à battre des mains, quand il nous fit signe qu’il avait encore quelque chose à dire: ce fut un compliment à l’adresse d’Ève et de moi, à l’occasion de nos fiançailles... Cette innovation fut cause qu’il bafouilla quelque peu. La majeure partie des auditeurs n’en fut que plus émue. Sulpice sauta au cou de l’orateur.

--Que les fiancés s’embrassent! Que les fiancés s’embrassent! Remplissez les verres!... A leur santé! A leur bonheur!

C’est seulement en m’avançant vers Ève que je remarquai son sourire; il semblait contraint, figé, posé comme un masque sur son vrai visage: un sourire semblable à ceux que doit produire dans le monde une jeune fille bien élevée lorsqu’on l’agace, qu’elle s’ennuie ou qu’elle a du chagrin. Cela ne me troubla pas outre mesure, du reste, car je jugeais moi-même ces démonstrations assez ridicules. Le baiser échangé,--un baiser, bien entendu, très chaste et tout bête,--nous nous séparâmes sans plus oser nous regarder; elle regagna sa place, moi la mienne... De là, je jetai un coup d’œil furtif sur le grand cyprès; «la grosse étoile bleue» en avait pour un quart d’heure au moins avant de briller au-dessus du sommet fuselé de l’arbre. Mais, quand je me retournai vers Ève, celle-ci avait filé déjà...

* * * * *

Je ne l’ai jamais plus revue.

* * * * *

Je viens d’écrire ces mots sans aucun souci d’effet mélodramatique; les faits racontés même brièvement m’éviteront la peine de développer les sentiments qu’ils suscitèrent chez moi, chez le père de la disparue, parmi nos compagnons de chasse et le personnel de Castelcourrilh, puis dans le département, puis à trente lieues à la ronde. On ne revit plus Ève, et voilà!... Et ceci pourrait suffire, somme toute, en ce point de mon récit...

Quand la belle planète dédiée aux amours eut marqué mon heure au sommet de l’arbre voué aux tombes, je me rendis dans la chambre d’Ève. La lampe était allumée, la fenêtre entr’ouverte; la brise gonflait par instants les nobles tentures aux nuances douces, démodées, fanées; un frais parfum familier rôdait encore autour de moi, léger comme s’il n’avait déjà plus été que le fantôme de lui-même.

Je remarquai soudain que la statue de Diane, débarrassée de son voile improvisé, avait été placée en manière de presse sur une feuille de papier où étaient inscrits au crayon ces mots hâtifs: «J’aime autant me promener d’abord; à plus tard...»

Je revins plus tard, bien plus tard, frapper à la porte. Personne ne me répondit. Je m’endormis, brisé de fatigue, pour me réveiller avant le jour. La chambre était toujours vide. J’essayai un instant encore d’imaginer quelque lubie ou quelque fantaisie de la part d’Ève: un sursaut de pudeur au dernier instant, une tentative de taquinerie ou de bouderie; mais tout cela lui ressemblait si peu!... Et puis...--je m’en souvins soudain,--elle avait _juré_ que cette nuit-là... et elle avait énoncé ce serment d’un ton si grave, si passionné...

Affolé, j’allai réveiller le marquis Sulpice, je le mis au courant, puis l’entraînai, encore hébété d’un reste de vin, jusqu’à la chambre de sa fille... Je n’ai pas besoin de dire que personne ne pensa plus à quitter Castelcourrilh, ce jour-là.

On eut vite fait d’établir qu’il ne s’agissait pas d’une fugue, d’un départ à l’aventure après un coup de tête. On fouilla le château des combles aux souterrains, on fouilla l’étang, les puits, la forêt, le désert, les grottes accessibles. Rien. Des gendarmes et des magistrats arrivèrent de Cahors, des policiers de Toulouse. Tous les gens du pays furent questionnés: ils en savaient encore moins que nous; ils ne purent que lever les bras au ciel et gémir en parlant de la pauvre chère demoiselle, si belle et si brave. Le procureur de la République en personne se rendit chez Noëlia: il fut établi, par le témoignage d’Amparo et de trois paysannes du voisinage que, depuis mon départ de Vilhane, Noëlia avait ignoré ce qui se passait dans le reste du monde, qu’elle s’était évanouie après m’avoir dit adieu, qu’elle n’était plus sortie de chez elle, tantôt gémissante et comme folle, tantôt silencieuse et prostrée, ne mangeant pas, dormant à peine...

Cependant, le marquis Sulpice, éperdu de douleur et de rage, se multipliait jour et nuit, furieux contre les chercheurs ou les suppliant:

--Fouillez! Fouillez... c’est ma pauvre petite fille... et je n’avais plus qu’elle... Allez! Qu’attendez-vous, tas de feignants, bande d’ahuris?... Fouillez! Fouillez!

--Monsieur le marquis, lui dit un jour, d’une voix apitoyée mais ferme, un des policiers toulousains, vous savez pourtant qu’il existe dans ce pays des endroits où toute recherche devient impossible...

Ce fut alors que M. d’Escorral se mit à pleurer doucement, parce qu’on venait d’énoncer tout haut l’hypothèse qui demeurait la seule vraisemblable, celle qui le hantait, qui hantait la plupart d’entre nous depuis le premier jour, mais que personne n’avait osé formuler même à voix basse et dont, personnellement, je détournais mes pensées avec horreur.

Déjà quelques-uns des chasseurs avaient regagné notre ville, leur famille, leurs affaires. Il ne nous restait plus qu’à en faire autant, après avoir, dans un suprême élan d’espoir désespéré, supplié les policiers de demeurer sur les lieux quelques jours encore...

Ah! dans quel tombeau vertigineux, dans quelle ombre inviolée Ève gisait-elle à présent? Au fond de l’_Igue bourrue_ ou du _Trou du Diable_? Au fond du _Mau-Gaufié_ sur les bords duquel, il y a cinquante ans, les paysans immolaient des poules blanches, ou au fond du _Cloup-pascal_ dans lequel les jeunes filles précipitent toujours une offrande printanière de lilas?... Ce fut dans sa chambre que j’allai furtivement évoquer son ombre, avant mon départ, faute de pouvoir m’agenouiller sur une pierre où eût été inscrit le nom de celle qui devait être vraisemblablement la dernière descendante directe de Rimbaud le Sanglier, premier marquis d’Escorral.

Or, dans la chambre d’Ève, je me rencontrai assez inopinément avec M. de Fontès-Houeilhacq, qui, l’image de Diane dans une main, les derniers mots écrits par Ève dans l’autre, considérait alternativement ces deux objets avec la plus grande attention. Sans plus s’étonner de ma venue que s’il m’avait fixé un rendez-vous, il me demanda aussitôt:

--Si je ne me trompe, cette statue, autrefois, avait sa place dans un coin de la chapelle?

--Certainement.

--Ah!... Et... ce billet, c’était bien à toi qu’il était adressé?... Oui, oui... au fait, tu as déjà raconté cela...

Puis, semblant, par instants, ne parler qu’à lui-même:

--Parbleu! Tout s’éclaire... Écoute, mon petit: c’était fatal! Ni elle, la pauvre enfant, ni toi non plus n’y pouviez rien... Fatal, je te dis! Ce billet... c’était son arrêt de mort qu’elle signait... Elle n’a pu revenir vers toi; elle _appartenait à l’autre_, à celle-ci, tu comprends?

Il faisait danser au bout de son bras la statuette comme un fantoche.

Je ne le comprenais pas du tout. Je n’avais pas le cœur, pour le moment, à m’intéresser à une de ses sornettes favorites: peut-être le devina-t-il; en tout cas, il n’insista pas. Et je pus sangloter en paix quelques instants avant d’aller rejoindre, au bas de la terrasse, la voiture qui devait nous emporter.

TROISIÈME PARTIE

Le Bal des Boudenfles

I

--. . . . . Si confessa Que la Fenice muore e poi rinasce. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . --Erba nè biado in sua vita non pasce Ma sol d’incenso, lagrime e d’amono; E nardo e mirra son l’ultima fasce. --E qual à quei che cade, e non sa como. Per forza di demon ch’ a terra il tira O d’altra oppilazion che lega l’uomo, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . --Tal era il peccator levato poscia. Oh! giustizia di Dio, quanto è severa Che cotai colpi per vendetta croscia!

_Inferno_, canto XXIV.

Prenez la gauche, en quittant la gare Matabiau, et suivez les bords du canal.--Et puis, allez.--Je ne citerai pas de noms de rues; ils ont peut-être changé depuis trente ans. Mais il est probable qu’en beaucoup d’endroits le paysage est resté le même; certainement quiconque connaîtra Toulouse n’aura pas grand’peine à repérer les lieux dont je parlerai à l’occasion.

Dominant la ville, au bout d’une longue et noble échappée, vous apparaîtra bientôt une colline où il y a,--à moins que je ne doive dire: où il y avait,--des cyprès et, je crois, aussi, un cimetière. Je dis «à moins», parce que je ne sais pas si les cyprès, implacables fuseaux, continuent encore aujourd’hui à dévider un peu de tristesse céleste au-dessus de la Cité latine; je dis «je crois» à propos du cimetière parce que je ne me suis jamais renseigné personnellement auprès de quiconque, et qu’un cimetière, en pareil site, m’a toujours si bien semblé à sa place que j’ai mieux aimé y croire que d’y aller voir.

Ma maison fut un peu plus loin,--toujours en suivant le canal sur la rive gauche,--dès que la ville me parut tout ensemble assez lointaine et assez proche, et que mes yeux purent avoir la double récréation de ses arbres et de ses bâtisses. Celles-ci étaient de briques roses, ceux-là d’un vert grisâtre, même sous le plus jovial soleil. O symbolique mélange de couleurs,--sang déteint et palmes tôt ternies,--qui résume pour qui sait rêver l’histoire d’une race et d’un sol vainement appelés il y a mille ans à devenir la tête et le cœur du plus beau des Empires!

* * * * *

Ma maison fut une sorte de villa sans style, ici délabrée, là confortable, trop grande et néanmoins facile à meubler drôlement, un refuge comme les pays vraiment latins peuvent seuls en offrir aux blessés de l’esprit et du cœur, aux désœuvrés et aux inutiles, que d’autres appellent des lâches. Elle me plut tout de suite, et c’est la cause probable pour quoi il me tardait perpétuellement de la quitter pour la retrouver, ou d’en partir pour tenter d’en guérir.

Elle m’avait été signalée par quelqu’un que je ne m’attendais guère à retrouver en pareille occurrence. Un soir, dans une rue louche, un être falot me rejoignit à la terrasse d’un café sans gloire. Il lia conversation avec moi sous le premier des prétextes à utiliser dans ce but: feu à offrir, dissertations sur la pluie et le beau temps. Son visage offrait un curieux mélange de finesse, de distinction même, à côté des stigmates les plus déconcertants de toutes les lassitudes et de tous les appétits, de tous les dégoûts et de tous les vices. C’est pourquoi je me gardai de le rabrouer du premier coup. Il me semblait drôle.

Et puis, je m’ennuyais tant, mon Dieu!

Je jugeai inutile de nous présenter l’un à l’autre, mais il ne me cacha pas qu’il s’appelait Durand. Ce fut dans un moment où je me sentais,--comme on le comprendra mieux par ailleurs,--à la somme du découragement, de ce que les romantiques ont appelé, sans trop savoir pourquoi, la désespérance; il me parla de ses malheurs, des bêtises qu’il avait, quelque quinze ans plus tôt, commises, et qui l’avaient fait renier à jamais par les siens... Choses banales. Je l’enviais parfois, en revanche, de s’appeler tout simplement Durand et j’en éprouvais même quelque admiration pour lui.

Cela m’amena à lui confier que j’avais eu moi-même un grand malheur dans ma vie et que je désirais trouver une maison où vivre en paix à Toulouse, de préférence un peu hors ville, et vers l’endroit dont j’ai déjà parlé. Ce fut lui qui se mit en quatre pour «me dénicher mon affaire», comme il disait, moyennant une petite commission. Par exemple, le jour où le contrat fut signé, il fit une bien étrange figure, tandis qu’il en prenait connaissance.

Ce ne fut, d’ailleurs, que bien plus tard,--au delà de cette histoire,--qu’il m’apprit qu’il était mon frère aîné: oui, celui dont on ne parlait plus chez nous depuis des ans... En attendant, il resta mon ami. Et je croirai toujours que cela valut mieux pour l’un comme pour l’autre.

J’avais connu aussi, depuis mon arrivée à Toulouse, un personnage bien curieux que je vais essayer de décrire, moins par un portrait en règle que par ce qui pourra suivre le concernant.

Au sommet de _ma_ colline, quand je n’avais pas envie de me rendre en ville, je rejoignais volontiers vers les cinq heures de l’après-midi une sorte d’établissement public, moitié guinguette, moitié «restaurant-chic», hanté à la fois par de jeunes hommes chargés d’or ou par des voyous sinistres, mais calme en semaine et où les yeux jouissaient des plus rares fins de jour, surtout en automne. Et je l’avais découvert en automne. Le patron, M. Meysounave, était un hercule hémiplégique, bégayant et bavant, autour duquel s’empressaient avec une affection touchante sa maritorne d’épouse et ses deux fillettes de quinze à vingt ans, d’une beauté incontestable mais déjà crapuleuse et comme par avance marquée, retenue, vendue. L’établissement consistait en un vaste jardin peuplé de parfums en toutes saisons, en une sorte de chaumine assez pittoresque et vaste où gîtaient les maîtres du lieu et où ils servaient à boire à leurs familiers, en deux ou trois pavillons où les clients pouvaient amener des compagnes, en une salle de danse organisée parmi les ruines d’un couvent détruit. La terre et le vent y sentaient adorablement bon, qu’il fît soleil ou pluie, et, d’autre part, entre le lundi et le samedi,--les jours de fêtes sonnées non compris,--on pouvait y respirer l’arome du silence humain et de la solitude.

Car j’y étais seul ou tout comme, presque quotidiennement, à côté d’un homme d’une quarantaine d’années, très courtois et de grande allure, dont la patronne et ses filles disaient, quand elles parlaient de lui: monsieur Labbé. Comme il me l’expliqua lorsque nous eûmes lié connaissance, il était devenu un familier de la maison Meysounave non seulement comme moi, par amitié pour les nobles paysages, mais aussi par goût de certain vieux vin de Cahors que les caves contenaient en abondance et dont il buvait de même, en montrant d’étonnantes dispositions à tenir le coup sans broncher.

Il était maigre, haut sur pattes, avec des épaules un peu voûtées et un beau visage passionné, aux traits accusés, aux yeux trop noirs, au nez trop long, au menton trop aigu, au front trop haut et trop large. Il s’exprimait avec recherche et abondance; dans ses moments d’expansion, qu’ils fussent provoqués par le vieux vin ou par toute autre cause, il tenait des propos dont le pédantisme imaginatif rappelait (en mieux) ceux où se complaisait M. de Fontès-Houeilhacq.