La petite Cady

Part 6

Chapter 63,749 wordsPublic domain

--Oui et non!... On plaint ces pauvres petits produits de la famille bourgeoise actuelle, mais on ne peut vraiment pas les aimer... C'est si rosse, si vide!... Encore, votre Cady, si je ne me trompe, a-t-elle quelque chose sous la peau... Mais mes élèves!... Ah! quelle bouillie! Ça a été éduqué on ne sait comment, et, quand je les ai prises, santé et moral, tout était détruit, fondu... Je n'avais plus de base pour étayer quoi que ce soit. L'aînée a eu une nourrice tarie, le cachant et l'empâtant de farines et de lait conservé... Elle est lymphatique, grasse et molle, incapable d'aucun effort matériel ou intellectuel, et il lui aurait fallu un autre régime que le sien pour refaire son tempérament gâté dès le début... L'autre, au contraire, a été nourrie par une créature malsaine qui lui a laissé dans le sang de mauvais ferments, qui, parfois éclatent en boutons, ou démangeaisons, en espèces de dartres... son caractère est inégal, fiévreux, désordonné... Sortant de nourrice, elles ont jusqu'à huit ans passé de mains en mains, d'Allemandes en Anglaises, battues, houspillées, mal nourries, mal dirigées, tantôt ne sortant jamais de leur chambre, avec une bonne qui les enfermait pour filer dehors des journées entières, tantôt harassées de marches forcées, traînées par une fille qui allait retrouver des amants à Grenelle et saoulait les enfants pour qu'elles se tinssent tranquilles dans un coin du café pendant qu'elle montait dans les chambres... L'une les bourrait de drogues et les soumettait à une hydrothérapie féroce dont elles pensaient crever... Une seconde avait inventé comme punition de les mener chez le dentiste... On m'a remis de petits êtres mal équilibrés au moral et au physique, lâches, menteurs, assoiffés de jouissances à force de privations, indifférents, habitués aux coups, n'ayant aucuns besoins de tendresse... Par où diable les prendre? Comment acquérir quelque influence sur des cœurs atrophiés, les épidermes insensibilisés?... Comment réagir sur un corps sans ressort et sans fond?... Et, de plus, on a derrière soi des parents qui semblent contrecarrer exprès tout ce que l'on tente pour le bien de ces vilains moineaux, alors qu'ils se désintéressent de tout ce qu'il est urgent de surveiller...

Mlle Armande eut une exclamation approbative.

--Ah! comme c'est juste tout ce que vous dites! Mme Darquet prétend adorer sa cadette... Mais, comment lui prouve-t-elle sa tendresse?... En l'attifant de robes coûteuses dans lesquelles la petite grelotte et attrape des bronchites!... Peu importe!... Rien n'est joli comme sa poitrine et ses bras, et, sans écouter sa toux, on la déshabille!... Pour obtenir de jolies frisures, on lui abîme ses cheveux pour l'avenir... On l'empêche de dormir la nuit pour l'amener faire le pantin devant des amies, et le reste du temps, elle est abandonnée à une Anglaise qui la pince et la fouette, elle mange ce qu'elle vole dans la cuisine, elle vit dans la chaleur des fourneaux, dans la puanteur des éviers, se sature l'esprit des spectacles et des mots les plus orduriers! Mais Mme Darquet a bien autre chose à faire que de lever, de coucher, d'instruire, de faire manger et de faire jouer ses enfants!... Elle préfère répéter--sans aller écouter ce qui se dit à l'office!--que ses domestiques sont des perles!... que la bonne de Baby est une perfection «si attachée à l'enfant!»--une personne de confiance, «dont elle est plus sûre que d'elle-même!» Et elle dort sur les deux oreilles, satisfaite, persuadée d'avoir accompli tout son devoir de mère!...

--Si l'on n'examinait pas les choses de près, reprit Mme Garnier, on pourrait nous blâmer de favoriser les désobéissances et de tolérer les incartades de nos élèves. Car, il est certain qu'autant les bonnes sont dures et toutes-puissantes auprès des petits enfants, autant les institutrices qui, plus tard, ont la garde des jeunes filles, se montrent faibles et complaisantes...

Mlle Armande l'interrompit avec feu.

--Parce que nous sommes désarmées!...

--Voilà le fait, acquiesça Mme Garnier. Pour nous juger avec justice, il faudrait étudier loyalement le problème et connaître réellement ce que sont les enfants, les démons malfaisants, les êtres vicieux et viciés qui nous sont confiés... Les mères, en voulant que nous réformions l'œuvre de dégradation et de pervertissement accomplie par les bonnes, nous imposent une tâche impossible, nous demandent d'obtenir près de leurs enfants des résultats qu'elles-mêmes se garderaient bien de réclamer... Autant redresser un bossu ou guérir un pied-bot! Du reste, en même temps, elles laissent entendre clairement, ou alors prouvent par leur insouciance que les discours qu'elles prononcent ne sont que du fatras, que leurs prétendus principes sont un simple programme qu'il vous est loisible de négliger. Car personne n'exigera la preuve que l'on a essayé de le suivre...

Mlle Armande approuva.

--Parfaitement!... Comme Cady se garde bien de prononcer devant sa mère ses mots d'apache, ne répète pas un des propos injurieux qu'on tient à l'office sur ses parents, Mme Darquet restera convaincue que ses domestiques sont dévoués et respectueux et que sa fille parle un langage de précieuse!... Comme elle n'irait pas pour un empire jeter un coup d'œil à la cuisine, où cela sent le graillon, elle ne voit pas Cady sur les genoux du domestique, ou l'embrassant à bouche que veux-tu!... Ah! je ne sais pas ce que fera plus tard cette petite, mais dès maintenant, je puis affirmer que dans l'avenir son mari n'aura que les restes d'un valet de chambre!...

Mme Garnier haussa les épaules.

--C'est la coutume!... L'éducation passionnelle des enfants des bourgeois est faite par les domestiques. Celle du collégien par la femme de chambre, celle de la petite fille par le valet. Pour ce qui est de nous, tout ce qui est nécessaire, c'est d'accepter docilement le rôle que les mères nous assignent dans la comédie qu'elles se jouent à elles-mêmes, et de mentir avec assurance. Mentir, mentir et encore mentir, c'est là notre catéchisme, le leur, et celui des enfants qui nous sont confiés... Et l'on ment sans que personne s'illusionne complètement, mais l'on ferme les yeux et l'on vit en paix, en s'appuyant avec complaisance sur toutes les faussetés tissées autour de soi.

Mlle Armande allait ajouter de nouvelles réflexions amères, lorsque Mme Garnier, se penchant tout à coup, consulta la pendule placée en face d'elle.

--Déjà quatre heures!

Et, avec un regard inquisiteur à sa jeune collègue, elle demanda:

--Puis-je vous considérer dès à présent comme une amie et solliciter un service?

--Mais certainement, assura Armande sans hésiter, quoique un peu surprise.

--J'aurais besoin de m'absenter une heure ou deux. Voulez-vous garder mes élèves avec la vôtre?... Je viendrai les reprendre vers cinq heures.

Mlle Armande sourit.

--Bien volontiers, le service est léger et je vous le rendrai souvent si vous le désirez.

Mme Garnier parut enchantée et serra vigoureusement la main d'Armande.

--Accepté, et à charge de revanche!

Et elle disparut si vite qu'Armande ne put deviner par où elle avait passé.

--Où diable court-elle, si pressée? se dit-elle. Ce n'est pourtant pas à un rendez-vous galant!...

VIII

Maintenant qu'elle était seule, Mlle Armande suivait avec intérêt le mouvement des couples ou des patineurs isolés voltigeant sur la glace.

Peu à peu, s'accoutumant à ce papillotant cinématographe, elle parvenait à distinguer des personnages, les revoyait, les suivait dans leurs évolutions.

Elle constata que Cady était une patineuse remarquable.

Presque toujours seule, au centre de la piste, elle exécutait des voltes savantes, des exercices ardus, avec une précision de professionnelle. Elle avait un air détaché, comme ne s'apercevant point du cercle de spectateurs attentifs, jaloux ou admiratifs, qui l'environnait. Puis, soudain, elle trouait le mur humain et se lançait comme une flèche sur la glace du pourtour, venant unir ses bras à ceux de ses cousines, qui circulaient avec aisance, mais ne possédaient point un talent comparable au sien.

Elle patinait rarement avec un homme, bien qu'elle parût connaître un grand nombre de jeunes gens, habitués du Palais. Ces collégiens ou ces élèves des grandes écoles l'horripilaient, car ils étaient plus préoccupés du sport pour lui-même, plus désireux de faire admirer leur propre adresse que de profiter d'un tour de piste pour flirter. Si Cady était fort sollicitée, c'était simplement à cause de sa virtuosité qui eût mis en relief celle de son partenaire.

Les trois jeunes filles, les bras enlacés, s'arrêtèrent devant Mlle Lavernière, alors que l'orgue terminait un morceau.

--Mme Garnier vous a quittée, je parie? demanda l'aînée des Serveroy en riant et en échangeant des regards malicieux avec sa sœur.

C'était une grosse fille épaisse, aux jambes énormes, de très petite stature pour ses quinze ans. Sa face de lune, pâle et malsaine, était trouée de petits yeux sans éclat, ordinairement bordés de rouge.

Au contraire, Marie-Annette, qui atteignait quatorze ans, était grande et svelte, assez gracieuse. Ses traits fins de brune eussent été jolis sans une asymétrie très prononcée.

Toute sa figure semblait avoir été secouée, ses éléments séparés et recollés de travers. Ce défaut, déjà très apparent quand sa physionomie était au repos, prenait des proportions fantastiques dès qu'elle riait ou parlait avec quelque animation.

Cady appelait ce phénomène le «tremblement de terre de Marie-Annette».

Mme Armande expliqua:

--Mme Garnier m'a demandé de la remplacer près de vous pendant une heure.

Alice éclata de rire et le visage de Marie-Annette se tordit.

--Ah! s'écria celle-ci, vous pouvez être bien tranquille, on ne la reverra pas! Comme d'habitude, nous serons obligées de rentrer seules boulevard de Latour-Maubourg!

Alice appuya:

--Elle nous plaque comme cela presque tous les jours.

Mlle Armande s'étonna, sa curiosité éveillée.

--En vérité... Mais quelles occupations a-t-elle donc?

--Demandez-le-lui? Elle ne vous répondra sans doute pas plus qu'à nous.

Cady prit un air de mystère.

--Je le sais, moi. Une fois, je l'ai suivie, et j'ai vu... Elle va dans les fours à chaux de Belleville pour faire de la fausse monnaie!

Alice écarquilla les yeux.

--C'est vrai?

--Je te le jure! certifia Cady imperturbable.

Marie-Annette pouffa, le visage disloqué.

--Oh! cette Cady!... D'abord, il n'y a pas de fours à chaux à Belleville.

La fillette était déjà en fuite, disparue dans le cycle toujours en mouvement des patineurs.

Soudain, Alice poussa le coude de sa sœur, tout émotionnée, et glissa, bas:

--Oh! _le_ voilà!

Marie-Annette se tourna vivement:

--Où donc?

--Là, en face, appuyé à la balustrade. Il cause avec _elle_... Elle a une robe nouvelle...

Marie-Annette eut un léger cri:

--Oh! vois son œil! C'est tout noir autour, comme s'il avait reçu un coup.

Alice hocha la tête.

--Oui, il a un fameux pochon!... Peut-être qu'il est tombé et qu'il a attrapé un coup de patin.

--Ou plutôt qu'il s'est battu. Tiens, Cady est déjà avec le petit Georges...

Très intriguée par ce colloque, dont elle n'avait pas perdu un mot, Mlle Armande s'efforça de distinguer le couple duquel les jeunes filles s'entretenaient.

Mais justement, à cet instant, Cady passa, animée, une expression inusitée sur ses traits. Elle patinait à petite allure, les mains entrelacées à celles d'un petit garçon blond, aux longues boucles pâles tombant sur son jersey de marin, au pantalon long épousant étroitement ses formes qui gardaient le potelé de la première enfance.

Il pouvait avoir huit à neuf ans. Rien n'était plus joli que son visage au teint délicat, à l'ovale rappelant celui des vierges de Raphaël, aux doux yeux bleus un peu fuyants, bordés de longs cils très foncés--peut-être artificiellement avivés de noir--car ses lèvres rieuses et tendres avaient certainement été aussi frottées de rouge.

Il s'appuyait contre Cady d'un air câlin, et ses yeux attachés sur sa grande amie exprimaient une affection passionnée.

Tous deux parlaient en même temps, sans s'écouter, en un besoin ardent de se confier tout ce que leur cœur mettait en réserve, sans doute depuis le dernier jour de leur rencontre.

Soudain, ils s'arrêtèrent, et Mlle Armande vit Cady tendre son front pour un baiser à une très jolie femme qui patinait avec un jeune homme. Elle était vêtue de velours vert, ses cheveux blonds bouffaient sous une immense toque de renard blanc.

Et, surprise, Mlle Armande reconnut précisément le couple qui attirait naguère les remarques des jeunes Serveroy. Le «pochon» de l'œil de l'homme était caractéristique.

Si peu expérimentée que fût l'institutrice, elle ne pouvait se méprendre sur la classe de ces personnages. Evidemment, la femme était une demi-mondaine; et elle jugea l'apparence du jeune homme on ne peut plus louche.

Il était, il est vrai, fort élégamment mis; sa taille était mince, bien prise, son allure aisée; mais cette meurtrissure, cette trace de violence mettait une sinistre expression sur son visage jeune et pourtant extraordinairement fripé, aux yeux caves. Sa chevelure et sa moustache, qui devaient être originairement noires, avaient certainement subi une décoloration au henné, qui leur donnait une singulière teinte acajou.

Et Cady causait familièrement avec ces gens!... La jeune femme l'avait embrassée... l'homme lui serrait la main en souriant... Et le petit garçon qui, visiblement, était le fils de la demi-mondaine dont il avait tous les traits, enlaçait tendrement Cady, paraissait avec elle dans la plus grande intimité!...

Mlle Armande s'apeurait.

Vraiment, les imprudences de son élève dépassaient les bornes, et il arriverait quelque malheur dont elle serait responsable, elle, la pauvre institutrice, si dénuée de moyens d'actions et de répression!...

Dieu! si Mme Darquet apercevait jamais sa fille en pareille compagnie!...

Mlle Armande en avait d'avance la chair de poule!... Mais elle était décidée à sévir, et dès que Cady reviendrait, elle l'interrogerait avec sévérité et lui défendrait de continuer ces relations compromettantes!...

Là-bas, adossée à la balustrade drapée de velours, sans quitter les mains du petit Georges, Cady le questionnait, admirant la rare luminosité des yeux de l'enfant, dont l'émail pur semblait nager dans un bain de nacre fluide.

--Qu'est-ce que tu mets dans tes yeux pour qu'ils brillent comme cela?

Georges se renversa coquettement:

--Dedans, je ne mets rien... Ça me piquerait. Mais Paulette, la femme de chambre de maman, me frotte les cils... C'est amusant, parce que c'est gras... alors, si je ferme les yeux--tiens, comme cela--ça colle... et puis quand j'ouvre, ça décolle et ça chatouille...

--C'est agréable?

--Ça m'amuse.

--Et tes lèvres, qu'est-ce qu'elle y met?

Georges rit, avec un air de mystère.

--Il y a trois choses rouges sur la toilette de maman... Une qui brûle... Une qui a goût de vanille, tout à fait bonne quand on lèche... et puis une autre qui est mauvaise... mais mauvaise!...

Cady écoutait, intéressée.

--Celle-là, tu n'en mets pas?

--De la mauvaise?... Si, quelquefois.

--Pourquoi?

--Des jours.

--Quels jours?

--Les jours où la grosse Loulou et Mme Darzy viennent.

--Qui est-ce, ces dames?

--Des amies de maman... Une grande vache et un sale chameau... Alors, c'est à cause d'elles que je mets du rouge mauvais... parce qu'elles m'embrassent et ça les fait gueuler!

--Elles t'embrassent sur la bouche?

--Oui, toujours... Alors, tu comprends, elles mangent l'amer... Et je suis content, parce qu'elles me dégoûtent.

Cady fronçait les sourcils.

--Et les autres amies de ta mère, elles ne te dégoûtent pas?

Il sourit, le regard fuyant.

--Dame?... pas toutes.

Les lèvres de Cady frémissaient; ses narines battaient.

--Pour les autres, tu mets du rouge à la vanille? Et elles t'embrassent aussi sur la bouche?...

Georges ne répondit pas, désireux de changer la conversation.

--Viendras-tu, ce soir, Cady? Y aura pas de vieux, on rigolera... Y a Paul qui amène des copains à lui, et on boira du champagne...

Cady secoua la tête et les épaules avec une violente dénégation.

--Non, non, je n'irai pas!... D'abord, je ne peux pas, maintenant que j'ai Mlle Armande au lieu de la vieille Mathurine qui ronflait douze heures de suite comme un sabot. Et puis je pourrais que je n'irais pas, bien sûr!...

L'enfant se serra contre elle, levant des yeux pleins de tendresse.

--Pourquoi? Si tu veux, on laissera les autres... On emportera des gâteaux et du champagne dans la chambre de maman, et on fera souper dans son lit?

La fillette répondit rudement:

--Non!

Et arrachant ses mains de celles de Georges, elle s'enfuit, de toute la vitesse de ses patins, tandis que l'enfant demeurait consterné à sa place.

IX

D'un pas raidi par les patins pesant à ses bottines, Cady gravit l'escalier montant à la galerie circulaire dominant la piste. Elle rejoignait ses cousines qui se reposaient. Elle s'assit à leurs côtés, tout de suite obsédée de questions sur le jeune homme aux yeux caves, la demi-mondaine et son petit garçon blond.

--Qu'est-ce que Paul t'a dit en t'abordant. Il avait l'air drôle?

--Chez qui Charlotte a-t-elle fait faire ce bijou de robe en velours vert?

--Qui lui a poché l'œil?

--Est-ce que tu as parlé de tes amis à Mlle Lavernière?

Cady répondit simplement:

--Zut!

Comme elle paraissait de fort méchante humeur, que ses yeux aux pupilles dilatées semblaient presque noirs, ses cousines qui savaient qu'il ne faisait pas bon l'irriter, n'insistèrent point.

Un petit silence régna, que Cady rompit brusquement, jetant d'un ton rogue et impératif:

--Allons, parlez donc!... Etes-vous devenues carpes?... Amusez-moi!... ou je vous bascule toutes deux sur la glace, par-dessus le balcon!

Cette menace, le ton exagérément féroce de la fillette, firent pouffer de rire les deux sœurs.

--Oh! cette Cady! s'exclama Marie-Annette, la figure agitée de convulsions.

Alice gloussait, avec parfois de petits éclats aigus.

Cady ferma les yeux et se boucha les oreilles.

--Oh! la basse-cour!... Tais-toi, Alice, on dirait une oie qu'on étrangle et une poule qui pond!... Marie-Annette, je t'en prie, mets un mouchoir sur ta figure, il me semble que tout danse autour de moi!... Je vais avoir le mal de mer!...

Le rire de la brunette cessa. Elle se pencha d'un air mystérieux.

--Ecoute!... Je vais te montrer quelque chose...

--Quoi?

Elle tira un médaillon de son corsage, l'ouvrit avec précaution, et en retira un papier mince, replié dix fois sur lui-même.

--Lis cela!

Cady secoua la tête avec dégoût.

--Moi?... Me casser les ongles à défaire ce chiffon!... et me crever les yeux sur ta sale écriture!...

Marie-Annette, piquée, déplia le papier.

--Bien! fit-elle avec emphase. J'avais pourtant copié des choses curieuses, dans un livre de sport et d'élevage que, sûrement, tu ne connais pas!...

L'œil de Cady s'alluma légèrement. Cependant, elle laissa tomber avec dédain:

--D'abord, est-ce que tu sais ce que c'est que des choses curieuses, toi!...

Marie-Annette lui tendit le papier.

--Lis!...

Cady parcourut les lignes, de fine écriture, sans qu'un muscle de son visage bougeât. C'était une explication, en termes de maquignon, crus et précis, des procédés concernant le croisement des races chevalines et la saillie des juments.

La fillette rendit le papier à sa cousine en haussant les épaules.

--Et alors? fit-elle railleuse.

Avide, l'autre demanda:

--Tu savais cela?

Cady répondit simplement:

--Mais, à la campagne, je l'ai vu.

Les deux sœurs sursautèrent, saisies d'une curiosité maladive qui faisait trembler leurs lèvres et chevroter leur voix.

--Tu as vu?... Qu'est-ce que tu as vu?

--Pas des chevaux... des vaches.

--Oh! dis-nous?

Mais Cady se fâcha.

--Vous êtes trop dindes!... Et puis après? C'est très laid!...

Tout bas, à l'oreille de la fillette, Marie-Annette susurra:

--Mais, Cady, le monde c'est comme les bêtes, n'est-ce pas?... Toi, tu n'as pas vu du monde, dis?

Cady affirma.

--Oui, le monde c'est comme les bêtes.

Puis, après réflexion:

--C'est-à-dire... Ce n'est pas tout à fait comme les bêtes.

Marie-Annette, le visage grimaçant, insista:

--Tu as vu du monde, dis, Cady?

Mais l'autre regarda avec épouvante les traits convulsés de sa cousine.

--Oh! tu es trop laide pour que je te le dise! déclara-t-elle d'un accent plein d'horreur.

Alice, qui n'entendait qu'à moitié les paroles des autres, penchée sur le balcon, remarqua:

--Les voilà qui s'en vont!... Tu ne vas pas dire adieu à Georges, Cady?

--Non, répondit la fillette sèchement.

Pourtant, des larmes montaient dans ses yeux étincelants.

Cinq minutes plus tard, elle rejoignait Mlle Lavernière.

--Je suis fatiguée, nous partons, annonça-t-elle d'un ton bref.

--Et vos cousines?

--Elles rentrent aussi. Nous les mettrons en voiture.

Devant la véranda, à la sortie du Palais, le velours vert d'une robe de femme disparaissait dans une auto qui, la portière claquant, vira aussitôt.

Mlle Armande eut la rapide vision de cheveux blonds se détachant sur de la panne bleu-ciel.

--Tiens! on dirait l'auto qui nous a amenées! s'écria-t-elle avec surprise.

Cady, très occupée à prendre congé de ses cousines, sembla ne pas avoir entendu la remarque de l'institutrice.

Mlle Lavernière s'inquiéta.

--Vraiment, mesdemoiselles, vous ne préférez pas que je vous reconduise?... Si madame votre mère s'apercevait que vous rentrez seules!...

Alice eut un gros rire.

--Il n'y a aucun danger!... A cette heure, tout est fermé chez maman!... Et nous rentrons par la porte de service.

Le fiacre s'éloigna. Mlle Lavernière et Cady gagnèrent la bande d'asphalte du trottoir.

Sur l'avenue des Champs-Elysées, quasi obscure, la multitude des autos filant à toute vitesse dans les deux sens, mettait une incessante fulguration de phares éblouissants, et l'air était empli par le doux sifflement de la fuite des roues sur le pavé de bois lissé par les pneus et humecté de pétrole.

Mlle Armande appela tout son courage à elle.

--Cady, il me faut vous parler sérieusement... Croyez que je ne veux que votre bien... et soyez convaincue que, cette fois, je ne dois être ni faible ni complaisante... et que je ne le serai pas!

Elle fit une pause après ce préambule longuement prémédité; et, Cady demeurant silencieuse, elle dut poursuivre, un peu gênée:

--Quelles sont ces gens à qui vous parliez au Palais de Glace?

--Quelles gens?

Cady, vous me comprenez fort bien! Cette dame en velours vert, avec son petit garçon, et un jeune homme habillé de brun!...

Cady répondit avec aplomb:

--Ah! oui, la mère du petit Georges? Eh bien, mais je ne sais pas.

Mlle Armande se rebiffa.

--Vous appelez l'enfant Georges... La mère vous embrasse... et vous ne savez pas qui ils sont?

Cady répliqua, pleine de candeur:

--Mais non... Je ne les ai jamais vus qu'au Palais de Glace... Au commencement de l'hiver, le petit garçon et la dame apprenaient à patiner... Un jour, Georges est tombé devant moi... Je l'ai ramassé... Sa mère m'a remerciée... Depuis, j'ai patiné avec le petit, et on se dit bonjour avec la mère...

Mlle Armande était un peu désappointée.

--Voilà tout?

--Mais oui.

L'institutrice rassembla ses idées.

--Eh bien! c'est encore trop... Le genre de cette dame ne me paraît pas convenable et, certainement, votre mère ne serait pas contente si elle vous voyait causer avec elle... Il ne faudra plus l'approcher, et vous éviterez de patiner avec le petit garçon.

Cady, la tête basse, murmura des paroles inintelligibles.

--Que dites-vous? s'écria Mlle Armande, qui avait cru saisir des consonances tellement choquantes qu'elle les jugeait invraisemblables, même dans la bouche de sa terrible élève.

La fillette répondit posément:

--Je ne dis rien, mademoiselle.

Encouragée par cette douceur inattendue, Mlle Armande recommença avec plus de fermeté: