Part 5
Puis il se replongea aussitôt dans sa conversation avec Listonnet. On avait servi des côtelettes de mouton crues et molles avec des pommes paille desséchées. Mme Darquet, suivant un régime, ne prenait que du thé avec de minces tartines d'anchois.
Scandant ses paroles avec sa petite fourchette de vermeil qui frappait rythmiquement la nappe, elle déclara à voix contenue, pour ne pas gêner l'entretien de son mari avec le secrétaire:
--J'aurais voulu causer avec vous longuement, mademoiselle; mais cela m'est impossible... Aujourd'hui, demain, toute la semaine suivante, mes journées sont prises. Alors je m'en vais brièvement appeler votre attention sur les points de l'éducation de Cady sur lesquels j'exige que l'on ne transige jamais. Pour ce qui est de son instruction, je m'en remets à vous, sous la réserve que je vous ai indiquée, de ne pas heurter les principes religieux, fondamentaux... Mais à côté de l'esprit de ma fille, il y a son âme, qu'il s'agit de modeler et de réformer s'il en est besoin... Cady me paraît avoir une tendance fâcheuse à la rêverie, au renfermement de ses idées et de ses sensations... Habituez-la à penser tout haut, à montrer son cœur ouvert... Du reste, je ne la crois pas menteuse, c'est simplement timidité, pudeur morale mal entendue chez elle. Veillez à ce qu'elle ait le moins de contact possible avec les domestiques... Jusqu'à présent, elle a été intime avec sa vieille bonne; cela ne présentait aucun inconvénient parce que c'était encore une enfant; mais, désormais, j'entends qu'elle cesse toute familiarité avec mes gens, bien que ce soient des personnes honnêtes et dévouées.
Mlle Armande s'inclina, comprenant que Mme Darquet attendait un mot d'approbation.
--Vos domestiques m'ont paru, en effet, parfaits.
Mme Darquet continua:
--Peut-être Cady a-t-elle pris quelques libertés de langage à la campagne. Vous proscrirez cela rigoureusement. Je tiens à une retenue de termes, à une pureté grammaticale absolue dans sa conversation... Inutile de vous dire que vous devrez observer une grande circonspection dans les lectures que vous lui permettrez... Je suis tout à fait contraire aux libertés que l'on accorde à beaucoup de jeunes filles et je tiens à ce que l'on conserve à Cady, jusqu'au jour de son mariage, une innocence et une ignorance complètes. En réalité, dans le monde, on n'estime que les petites oies blanches, et Cady en restera une... C'est dans ce but que j'éloigne ma fille de toute société d'hommes chez moi et que je lui défends, au dehors, toute intimité avec des étrangères ou des personnes qui ne soient pas sûres. Vous conduirez Cady à ses cours de musique et de dessin, et vous tiendrez la main à ce qu'elle ne se lie avec aucune de ses camarades. Comme relations suivies, je lui permets uniquement ses cousines, Mlles Serveroy, qui sont à peu près de son âge, des jeunes filles très sévèrement élevées, irréprochables de tous points. Je suis tout à fait opposée à ce que fillettes et jeunes filles se reçoivent entre elles et mènent, en quelque sorte, une vie mondaine en dehors de leurs parents. J'ai assisté à des réunions de ce genre, et j'ai été absolument scandalisée des propos qui s'y tiennent et des manières qui y sont habituelles. Cady sortira à dix-huit ans avec moi, et auparavant elle ne sera qu'une petite écolière étudiant, acquérant des talents et se faisant une bonne constitution. Tous les jours, vous prendrez au moins deux heures pour lui faire faire de l'exercice... une marche régulière, d'un bon pas, quelque temps qu'il fasse, de préférence dans les grands espaces... Vous remonterez les avenues jusqu'au Bois... Ne la conduisez jamais dans les rues du centre, l'air y est malsain et l'on y coudoie des gens vulgaires, des femmes de mauvais genre. Ah! le jeudi, vous la mènerez deux fois par mois aux matinées classiques de l'Odéon... Le dimanche, elle le passe en compagnie de ses cousines. Vous vous arrangerez avec leur institutrice afin que chacune de vous preniez un congé tous les quinze jours.
Mlle Armande s'inclinait, imperturbable.
--Je n'oublierai aucune de vos prescriptions, madame, soyez tranquille.
Mme Darquet eut un rappel.
--Ah! comme j'exige que Cady n'ait jamais un sou en sa possession--je déteste les petites filles qui boursicotent--vous passerez chez moi tous les lundis matin pour que je vous remette les petites sommes nécessaires pour vos menues dépenses avec Cady, petits pains et chocolat pour le goûter, métro ou voiture si par hasard vous en aviez besoin. Ne prenez jamais d'omnibus, je vous prie... sauf deux ou trois lignes de tramways que Cady vous indiquera, où le public n'est pas trop mélangé. Enfin, en général, préservez Cady avec vigilance du contact avec les gens grossiers ou communs.
Pendant qu'elle prononçait ces derniers mots, s'apercevant que son mari et le jeune Listonnet s'étaient tus, elle éleva la voix et y glissa une intonation un rien vibrante:
--Mon rêve est que ma fille soit une fleur de serre, avec toutes les délicatesses de celle-ci, soigneusement garantie de tout ce que l'air du dehors a de rude et de desséchant!...
Cyprien approuva, touché et convaincu.
--On ne peut plus juste et charmant, ce que vous dites là, ma chère amie!
Mlle Lavernière hocha la tête d'un air pénétré.
--Vos intentions seront religieusement suivies, madame, assura-t-elle avec une austère simplicité.
Raide sur sa chaise, Cady épluchait, absorbée, une mandarine, à l'aide d'une fourchette et d'un couteau à dessert, d'un petit air effarouché et pudique, uniquement préoccupée d'éviter à la pureté de ses doigts la souillure de cette peau d'orange.
Valentin en livrée, correct et sévère, allait et venait, sans bruit, attentif seulement au service.
VI
Le jeudi matin, Mme Armande bâillait et se tournait dans son lit, sans courage pour se lever, quand elle s'aperçut que Cady était absente.
Par la porte entr'ouverte du cabinet de toilette venait un souffle glacé.
L'institutrice grommela:
--Qu'est-ce que cette enragée a encore inventé?
Et elle se décida à revêtir un peignoir pour aller à la découverte.
Dans le cabinet, la fillette, penchée à la fenêtre, parlait avec animation. Cependant, elle dut saisir le bruit des pas sur le linoléum, car elle sursauta soudain, ferma la croisée avec précipitation et se tourna, cramoisie et provocante.
--Avec qui causiez-vous? interrogea Mlle Armande.
Elle répondit avec un étonnement simulé:
--Moi?... Avec personne.
Les vives couleurs de son visage avaient déjà disparu; elle recouvrait toute son impertinente audace habituelle. Mlle Armande fit un geste d'impatience.
--Cady, je suis très bonne pour vous, trop bonne, peut-être!... Car je tolère bien des choses contre lesquelles votre mère m'a recommandé d'être sévère!... Mais, en récompense, je dois au moins compter sur votre confiance!
La fillette la regarda ironiquement et prononça avec calme:
--Ce n'est pas par bonté que vous désobéissez à maman... C'est parce que vous la détestez, que vous avez peur des domestiques et que vous savez bien que vous ne pourriez jamais venir à bout de me faire céder!...
Ce fut au tour de Mlle Armande de devenir pourpre. Elle bégaya, décontenancée:
--Ah! petit démon!... Vous dites des sottises, vous ne comprenez pas un mot de ce que vous répétez!...
Cady haussa les épaules, et, tournant les robinets d'eau chaude et d'eau froide, elle commença sa toilette, faisant un abominable gâchis autour d'elle, exprès, afin de chasser l'institutrice dont les pantoufles de feutre s'imbibaient comme des éponges.
Mlle Armande dut fuir; néanmoins, sur le seuil, elle répéta, insistante:
--Avec qui parliez-vous à la fenêtre?
Cady répondit tout en barbotant:
--Avec personne!... Je me racontais des histoires.
Mlle Armande haussa les épaules. Après tout, c'était peut-être vrai... Cette enfant était si bizarre!...
Lorsque Cady rentra dans la chambre, Mlle Armande, qui posait un busc neuf à son corset, l'interrogea:
--Dites-moi, Cady, c'est le jour où nous allons à l'Odéon?
La fillette fit la grimace
--Oui.
Et, peu après, elle se rapprocha de l'institutrice, la flattant de la main, jouant avec les frisons de son cou.
--Ça vous amuse? dit-elle.
--Quoi?
--Ben, la conférence, la tragédie... tout le machin.
Mlle Armande se consulta, indécise.
--Mais, certainement, dit-elle sans conviction.
La fillette se détourna.
--Ah! c'est malheureux.
--Pourquoi?
Cady revint à elle, scruta sa physionomie, s'éloigna, revint encore.
Mlle Armande se mit à rire.
--Qu'avez-vous à faire le cirque?
Cady attira une petite chaise et s'assit tout contre son institutrice, levant sur elle des yeux brillants, pleins de mystère.
--C'est que, si ça vous embêtait autant que moi, et que vous soyez gentille, il y aurait moyen de s'arranger pour passer une bonne journée autre part!...
Mlle Armande se récria, avec inquiétude.
--Ah! quelle diablerie allez-vous encore proposer?
Cady fit la moue.
--Rien de bien méchant, je vous assure! On va jusqu'à l'Odéon... A la porte, on refile les billets pour vingt sous chaque au père Nicolas... et, en quelques tours d'auto, on est au Palais de Glace, où on retrouve mes cousines Serveroy.
--Ah! fit Mlle Armande désarmée. Il est vrai que ce n'est pas pendable!
La fillette dansa, joyeuse.
--Vous voulez bien?
Armande hésita.
--Et si votre mère l'apprenait?
Cady laissa tomber ses bras.
--Maman?... Bon Dieu, comment voulez-vous?... Elle est à la Chambre, maman, aujourd'hui, pour l'interpellation; elle ne lâchera pas pied jusqu'à sept heures!
--Ah! il y a une interpellation?... De qui? Pourquoi?
Cady fit un geste dédaigneux.
--Dame! vous ne lisez pas les journaux! Tenez, un beau matin, nous serons ministre et vous ne vous en apercevrez pas!
Sans insister, ayant conscience de son infériorité, Mlle Armande observa:
--Au fait... si nous brûlons l'Odéon, autant vaudrait n'y pas aller du tout... Le prix du taxi pour revenir sera plus élevé que les quarante sous des deux places perdues.
Cady secoua la tête.
--Pas de blague!... Faut y aller, parce que c'est le sapin que prend toujours maman pour moi qui nous conduira, et il nous vendrait... Quant à l'auto... ce sera une chic auto, vous verrez!... et elle ne nous coûtera que vingt sous de pourboire au chauffeur! On aura encore un franc pour le vestiaire du Palais.
Mlle Armande s'effraya.
--Mais les entrées, c'est très cher...
--Phutt!... j'ai un abonnement.
--Qui vous l'a donné?
--Un ami.
--Qui cela?
Cady fit un geste.
--Vous ne le connaissez pas, ainsi!...
Mlle Armande branla la tête.
--Cady, vous m'épouvantez, fit-elle sérieusement.
La fillette enlaça la taille de la jeune fille et caressa affectueusement sa main.
--Puisque je vous affirme qu'on trouvera mes cousines... Vous savez bien que maman vous a dit que c'étaient des jeunes filles modèles!... Et vous verrez leur institutrice, c'est une perfection... Et puis, une femme respectable!... pas une gamine, pas une jolie fille comme vous!...
Mlle Armande rougit.
--Petite enjôleuse!... Et d'abord, comment savez-vous si je suis jolie?
--Pardi! il n'y a qu'à regarder les yeux que papa vous fait!...
Mlle Armande s'effondra.
--Cady! voulez-vous bien vous taire! balbutia-t-elle.
Le rire aigu de Cady sonna.
--Parions que, dimanche, il vous emmènera promener avec moi!... Et je vous promets que vous ne vous embêterez pas!... Vous verrez comme il est chic, papa, quand il est avec des femmes!...
Mlle Armande poussa un cri.
Dans son émoi, elle avait fait un faux mouvement et s'était cruellement piqué le doigt avec une aiguille.
Cela coupa court à la conversation qui devenait trop scabreuse pour l'institutrice, encore insuffisamment «dessalée», comme disait Valentin.
VII
Dans l'auto qui filait à grande allure le long du boulevard Saint-Germain, Mlle Armande, un peu effarée, encore tout étourdie par ces événements étranges et la désinvolture de son élève, essayait vainement de faire parler Cady.
--A qui est cette automobile?... Comment s'est-elle trouvée là pour nous prendre, à la porte?
Cady s'étalait avec enchantement sur les coussins de panne bleu-ciel. Elle montra le bouquet de fleurs de Nice entre les glaces claires, le miroir, la pendulette, le coffret rempli de menus objets: flacon de parfum, boîte de poudre de riz, bâton de rouge pour les lèvres...
--Vous voyez bien que c'est à une dame!...
--Qui est cette dame?... Votre tante?
Cady éclata de rire.
--Oh! non!... Ma tante n'a pas d'auto... Cela lui ferait mal aux nerfs!...
--Alors qui?
Cady pointa tout à coup du doigt vers l'extérieur.
--Regardez!...
Mlle Armande sursauta avec effroi.
--Quelqu'un!...
--Mais non... tout simplement la Chambre des députés... Maman et père sont là, derrière ces murs...
Puis, brusquement, elle s'effondra sur le tapis.
--Oh!
--Mon Dieu, qu'avez-vous?
Elle riait de tout son cœur.
--C'est Malifer, le second secrétaire de papa! expliqua-t-elle. Il traversait la chaussée... On a manqué de l'aplatir!... C'est ça qui en aurait fait une affaire!... Voyez-vous qu'on aurait arrêté l'auto, dressé procès-verbal!... et qu'il aurait fallu donner notre nom!...
Mlle Armande pâlissait.
--Ah! Cady, vous m'entraînez dans des aventures absurdement dangereuses!...
On traversait la place de la Concorde; Cady se releva du fond de la voiture.
--Je vous dis des blagues!... Si on avait zigouillé Malifer, c'est le chauffeur qui aurait répondu... Nous, on se serait défilé...
Devant le Palais de Glace, elle sauta à terre et glissa la petite pièce dans la main du chauffeur qui souriait.
--Tenez, Emile!...
--Merci, mademoiselle Cady!...
La clarté du cirque de glace, le ronflement causé par les patineurs lancés à toute vitesse, le tapage du grand orgue électrique éblouirent, abasourdirent Mlle Armande qui ne savait littéralement ce qu'elle voyait. Cady l'entraîna.
--Elles sont déjà là!
Mlle Armande retrouva à peu près ses sens devant le visage aimable d'une femme d'une quarantaine d'années, courte et grosse, vêtue sans élégance, qui lui tendit la main dès les premiers mots de Cady.
--Enchantée de faire votre connaissance, mademoiselle Lavernière!... Je suis Mme Garnier, l'institutrice de Mlles Serveroy, les nièces de M. Cyprien Darquet.
Dix minutes plus tard, les deux femmes causaient avec une subite confiance, les jeunes filles envolées sur la glace et se confondant parmi la foule des autres patineurs.
Mme Garnier hochait la tête, un sourire désillusionné aux lèvres.
--Oui, ma pauvre petite, vous êtes en plein désarroi... sentant bien qu'il n'y a pas moyen de lutter contre ces mauvais singes ou ces poupées folles qui nous sont confiées... et d'autre part vous redoutez les représailles maternelles, au cas où l'on découvrirait vos défaillances. Eh bien, à ce sujet, je vous dis tout de suite: n'ayez aucune crainte... L'impunité vous est assurée comme à nous toutes, gardiennes de ces malfaisants troupeaux qu'il nous faut bien laisser brouter à tort et à travers... Non seulement les enfants sont forcément nos complices et nos défenseurs, mais les mères ne se soucient guère de la vérité et l'ignorent toujours... veulent toujours l'ignorer!... pour avoir la paix, pour être libres, pour n'avoir ni à combattre, ni à se tracasser, ni à se reprocher leur veulerie, leur égoïsme, leur sottise, leur lâcheté à remplir leurs devoirs de mères!...
--Ah! que vous avez raison, et que vous les connaissez bien! s'écria Armande avec un élan de haine. Si vous l'entendiez, ma patronne!... dégoulinant ses grandes phrases: «J'exige que vous préserviez ma fille de tout contact vulgaire... Elle n'aura aucune familiarité avec les domestiques... Elle sera ignorante de tout jusqu'à son mariage...» Miséricorde, il faut voir le phénomène dont il s'agit! Une enfant qui parle un argot de voleur!... Qui en remontrerait à une sage-femme... et qu'on trouve cachée dans tous les coins avec un voyou de valet de chambre! Une enfant qui leur est plus inconnue que si elle était au Thibet.
Mme Garnier l'apaisa du geste.
--Chut! ne parlez pas si haut, vous nous feriez remarquer. Et puis, quoi, c'est la vie!...
--Alors, chez vous, c'est pareil? questionna Mlle Armande curieusement.
--On ne saurait guère comparer Mme Serveroy à Mme Darquet. Cependant en ce qui touche la question des enfants, aux résultats obtenus, c'est identique. D'ailleurs, il en est de même dans tous les intérieurs parisiens mondains... C'est toujours des enfants élevés Dieu sait comment!... dont les parents ne s'occupent pas et que ceux-ci ignorent complètement, ne les apercevant qu'à travers une image convenue... stupéfaits quand ils découvrent soudain des tares, des défauts, des vices inattendus dans ces chéris qu'ils ont laissés se gangrener, les yeux fermés.
--Mme Serveroy est la sœur de M. Cyprien Darquet, n'est-ce pas?
--Oui... Plus jeune que son frère de huit ans, elle a profité de sa beauté pour épouser un riche fabricant de pâtes alimentaires qui l'aimait et qui était flatté de devenir le beau-frère d'un avocat qui, à cette époque, avait déjà du renom. C'était un brave homme que sa femme avait pris en grippe, et qui a eu la discrétion de mourir après seulement quatre ans d'union.
--Mme Serveroy ne s'est pas remariée?
--Elle l'aurait pu; elle était riche, jolie, jeune encore; et soyez sûre que si elle ne l'a pas fait, ce n'est pas par dévouement pour ses filles! Elle a préféré se dorloter... C'est une malade imaginaire... une égoïste dont vous ne trouveriez pas facilement le second numéro!... Tout tourne autour d'elle... Rien n'existe que pour elle, qu'à cause d'elle... On a inventé la terre pour qu'elle y marche, le soleil pour qu'il la chauffe... Et, si on l'en croyait, personne d'autre qu'elle ne profiterait de la terre et du soleil!...
Mlle Armande balança la tête.
--Eh bien, vous devez en avoir de l'agrément auprès de cette femme-là!...
--Ah! la maternité ne lui a jamais pesé, à celle-là, je vous en réponds!... Nous habitons un hôtel particulier, boulevard Latour-Maubourg, dont elle occupe à elle seule tout le rez-de-chaussée et le premier étage... Ses filles sont reléguées avec moi sous le toit, où le calorifère ne chauffe pas en hiver, et où l'été on brûle sous les ardoises... Marie-Annette, la cadette, adore la musique, mais on lui a défendu le piano qui entête madame sa mère!... Jusqu'à dix heures, le matin, interdiction d'ouvrir une persienne, de faire le moindre bruit, de peur de troubler le précieux repos de Mme Serveroy... On ne mange que des viandes blanches qui lui sont ordonnées. Alice, l'aînée, est lymphatique, le médecin lui conseille la campagne, la mer, mais nous ne quittons jamais Paris, pendant que Mme Serveroy court seule les eaux où elle mène un train royal. Il y a deux ans, Alice a eu la scarlatine... Aussitôt, on l'a conduite dans une maison de santé, où sa mère n'a jamais mis les pieds, durant quarante jours où la petite a été entre la vie et la mort... Quant à Marie-Annette, qui pouvait couver des germes contagieux, on l'exila avec moi une partie de l'hiver dans une maison de campagne inhabitée, appartenant à des amis. Si elle fût tombée malade dans ce pourrissoir, c'était la mort...
Mlle Armande eut un cri:
--Ah! on n'est tout de même pas si rosse dans le peuple! Mes parents n'étaient que des paysans, des brutes... Mon père nous cognait quand il avait bu. N'empêche qu'il est tombé à la peine pour nourrir sa trôlée de huit marmots!... Et ma mère l'a suivi, ravagée par le chagrin de perdre, à cause de la misère, tous ses petits, sauf moi!
Mme Garnier acquiesça.
--Chez moi, c'était de même. J'appartiens à la bourgeoisie, mais à celle qui, par suite du manque d'argent et de la simplicité forcée de sa vie, se rapproche plus du peuple que de la classe fortunée... Car, ne nous y trompons pas, ce qui perd les femmes et tue en elles le sentiment maternel, la conscience éclairée de leurs devoirs envers leurs enfants, c'est l'aisance et la richesse. Du jour où l'on n'est plus forcé de s'ôter le pain de la bouche pour le donner à son petit, on se laisse aller peu à peu à l'égoïsme, aux compromis... Il n'y a que les devoirs pesants que l'on accomplit bien... Les autres, ceux qui paraissent tout petits, et qui sont de tous les jours, de toutes les minutes, on les écarte, on les élimine, on finit par les ignorer et les nier. Votre mère s'est tuée pour vous, m'avez-vous dit? C'est que du jour de votre naissance, elle vous avait donné le sang de son corps, et que vous étiez bien vraiment une partie d'elle-même... Allez donc demander du vrai amour, du dévouement à la mère qui n'a pas nourri son enfant, qui a refusé de veiller près de lui, qui a redouté ses cris, repoussé les fatigues, les sujétions qu'il représente!... Son enfant lui est aussi étranger que celui qui passe dans la rue... Si elle a les nerfs sensibles, elle éprouvera une émotion, un désespoir, une épouvante, si, par hasard, il se trouve en danger... Mais c'est à fleur de peau, c'est banal comme le trouble qui l'agite au théâtre devant une scène pathétique. Et, de la minute où le drame s'éloigne, où le petit n'est plus intéressant, la mère l'oublie et le rejette hors de sa route...
--Et hypocrites, avec cela!... Faisant toutes étalage de leurs sentiments maternels!... s'imaginant qu'elles leurrent ceux qui les écoutent!...
--Elles ne sont pas toutes sciemment menteuses... Beaucoup croient sincèrement que leurs simagrées, la parodie qu'elles jouent, c'est bien vraiment tout l'amour maternel, tout le rôle de la mère... Où l'auraient-elles appris, ce rôle?... Auprès de qui?... Ces jeunes femmes ont eu des mères pareilles à elles-mêmes, se contentant de semblants, et leur enfance abandonnée a souffert sans savoir de quel mal elle souffrait ni ce qui lui manquait! D'ailleurs, je le répète, le premier mal, c'est l'argent, le superflu qui permet de s'acheter des remplaçantes, et qui procure des jouissances auxquelles pas une de ces poupées ne saurait s'arracher... l'argent qui habitue à une existence trop douce, trop gâtée!... Chez moi, ça n'était pas le cas, je vous en réponds!... J'étais la fille d'un officier d'infanterie sans fortune, et Dieu sait combien la vie se faisait difficile pour nous!... Ma mère était phtisique--plutôt tuée par la lutte que vraiment tuberculeuse. Eh bien, personne ne l'a su que trois semaines avant sa mort, tant elle savait se dévouer à nous courageusement. Mon père est mort subitement, alors que j'atteignais dix-huit ans, me laissant sans ressources... Nous nous trouvions dans un pays minier, logeant chez de braves gens qui m'ont recueillie... La mère, une veuve; le fils, un contremaître qui, ma foi, m'a épousée trois ans plus tard, ayant voulu attendre ma majorité, par délicatesse... Et, je l'aimais bien, mon pauvre Pierre! Sans doute que j'eusse été heureuse avec lui, et que j'aurais eu de beaux enfants... Mais, il n'y avait pas encore six mois que nous étions mariés lorsque le malheureux est resté au fond de son trou, avec soixante compagnons. Le lendemain, on trouvait sa mère pendue au grenier... Et, j'étais encore seule! Le directeur de la mine me plaça comme gouvernante dans une famille près d'un jeune enfant qui est mort... J'entre chez d'autres gens, l'enfant meurt aussi... Je reste cinq ans dans une troisième maison; la jeune fille, une névrosée, se suicide... J'avais la guigne... et c'était à croire que je portais malheur. Cela n'a pas empêché Mme Serveroy de me prendre... Peut-être qu'elle n'aurait pas été fâchée de se débarrasser de ses filles!... Mais, Dieu merci! rien de tragique n'est arrivé depuis huit ans que je suis auprès d'elles!...
--Sont-elles aimables?... Vous êtes-vous attachée à elles?
Mme Garnier haussa les épaules.