La petite Cady

Part 7

Chapter 73,615 wordsPublic domain

--Je désire vous contrarier le moins possible, mon enfant, cependant, soyez certaine que lorsqu'il s'agira de choses importantes, vous devrez toujours m'obéir!...

Cette fois, tournée précipitamment vers l'institutrice, Cady, d'une voix tonnante, lui jeta au visage, irrémédiablement, les cinq lettres ordurières qu'elle mâchonnait auparavant.

--.....!

L'autre chancela, littéralement assommée.

--Cady! oh, Cady! balbutia-t-elle, épouvantée.

X

Le soir, après le dîner, Mlle Armande, le front sévère, le cœur battant secrètement, affermissant sa voix, essaya d'établir, une fois pour toutes, un semblant d'autorité.

--Cady, je n'ai pas voulu, aujourd'hui, entretenir votre mère de l'incident regrettable qui s'est passé entre nous, mais je vous préviens que si vous me donnez de nouveaux sujets de mécontentement, Mme Darquet saura tout.

La jeune fille la regarda hardiment.

--Vous ne pouviez rien raconter à maman, car il aurait d'abord fallu avouer que nous étions allées au Palais de Glace et non pas à l'Odéon.

Mlle Armande feignit de ne point avoir entendu cette remarque.

--Vous devez vous soumettre à moi. Et soyez persuadée que rien ne m'arrêtera pour que l'autorité de vos parents m'appuie si vous me résistez. En punition de votre conduite inqualifiable de l'après-midi, vous allez vous mettre au lit immédiatement.

--Bien, mademoiselle, répondit Cady impassible.

Et elle passa aussitôt dans le cabinet de toilette.

Mlle Armande sentit un baume descendre dans son cœur. Enfin, elle était victorieuse! La petite pliait; un peu de fermeté en viendrait à bout.

Elle s'assit à la table et commença à écrire à une ancienne compagne de Sèvres. Non qu'elle lui gardât beaucoup d'amitié, mais elle éprouvait le besoin vaniteux de se vanter de la «superbe situation» qu'elle avait immédiatement trouvée après avoir «jeté sa démission au nez de l'Université».

Elle écrivit quatre pages, mit la lettre sous enveloppe, inscrivit l'adresse et, machinalement, ses yeux allèrent au lit de cuivre de Cady où elle s'attendait à voir la forme mince de la fillette allongée.

Le lit était vide.

Mlle Armande alla au cabinet de toilette.

--Que faites-vous, tout ce temps? cria-t-elle avec colère.

Mais sa voix tomba soudain. Il n'y avait personne dans le cabinet.

Le sang monta au visage de l'institutrice.

--Misérable petit monstre!... qui m'a désobéi.

Elle courut à la cuisine.

--Où est Cady? fit-elle menaçante.

Clémence qui détestait l'institutrice, répondit d'un ton rogue:

--Est-ce que je sais?... Je ne l'ai pas mise à la poêle!

Mlle Lavernière galopa de la chambre de Baby à l'office, interrogea Valentin indifférent. Cady n'était nulle part; personne ne l'avait vue!...

La jeune fille rentra dans sa chambre, éperdue, une sueur froide baignant ses tempes.

Cady serait-elle allée se plaindre à ses parents?... Le démon était capable de préférer s'accuser afin de faire chasser l'institutrice!... D'ailleurs, elle était si menteuse et si adroite!...

Mlle Armande se laissa tomber sur une chaise, les jambes molles, guettant tous les bruits avec anxiété, s'attendant d'un moment à l'autre à être appelée, à devoir comparaître!...

Que dire? Qu'avouer? Que nier? Elle était perdue. Elle serait chassée. Elle se trouverait demain sans place, sans asile, sans recommandations, avec cette double tare d'avoir dû quitter l'Université et d'avoir été renvoyée, à peine entrée, de la première maison qui l'avait accueillie!...

Elle se dressa. Tout valait mieux que cette attente!... Et, résolument, elle se dirigea vers les appartements des maîtres de la maison.

Valentin l'arrêta.

--Où allez-vous?

--J'ai à parler à madame.

--Ni le patron ni la patronne ne sont là... Il y a réception ce soir au ministère des affaires étrangères.

Mlle Armande poussa un cri.

--Mon Dieu, alors, où est Cady?...

Le valet de chambre éclata de rire.

--Vous ne l'avez pas encore trouvée?... Eh bien, cessez de la chercher, elle est plus maligne que vous et vous fera courir inutilement... Elle finira toujours par se montrer, allez!...

L'air goguenard de ce garçon excita les soupçons de Mlle Armande. N'était-ce pas lui qui cachait la fillette?

Mais il se rapprochait, galant.

--Dites donc, si vous vous ennuyez seule, je pourrais vous tenir compagnie.

Elle le repoussa.

--Voyou!...

Elle rentra dans sa chambre en courant et se mit au lit, persuadée que l'indisciplinée ne tarderait pas à paraître.

Cependant, les minutes s'écoulant sans que sa solitude fût troublée, une lancinante inquiétude la faisait s'agiter, glissait une fièvre dans sa tête brûlante.

Des visions d'épouvante passaient brusquement devant ses yeux... Cette Cady était si bizarre, si incompréhensible!... Qui pouvait deviner ce qui fermentait dans son esprit?...

Si elle était partie dans la rue!... Si elle s'était suicidée!...

Tremblante, Mlle Armande croyait entendre des bruits de voix, un tumulte... C'était Cady, ramenée par un sergent de ville... Ou bien, la fillette inanimée, étendue sur un brancard... Et Mme Darquet surgissait, menaçante...

Minuit, une heure, deux heures, sonnèrent...

Enfin, un sommeil de plomb terrassa l'institutrice.

Et, au matin, lorsqu'une angoisse réveillée en même temps qu'elle-même la souleva dans son lit et la fit enflammer une allumette avec précipitation; elle aperçut Cady tranquillement endormie dans sa couchette.

Un flot de haine traversa l'institutrice, au souvenir de ses transes inutiles.

--Petite gredine! proféra-t-elle, en grinçant des dents.

Cady bougea, ouvrit les yeux et considéra Mlle Armande, en silence.

--Où êtes-vous allée, hier soir, Cady?

L'enfant répondit d'une voix blanche:

--Je suis montée au sixième voir Maria qui était souffrante... Je lui ai fait la lecture...

Un large halo bleuâtre cernait ses yeux, noircissait ses orbites; elle semblait brisée de fatigue. Et, refermant ses paupières, elle se rendormit.

Mlle Armande ne proféra pas une parole. Elle se rejeta sous ses couvertures, où elle s'enfouit rageusement, se sentant à tout jamais vaincue.

XI

Dans la voiture qui les conduisait chez Jacques Laumière, pour la séance de pose de Cady, Mlle Armande demanda:

--Est-ce que d'habitude l'on demeure auprès de vous chez M. Laumière?

--Oui, répondit Cady. Maman avait donné l'ordre à Mathurine de rester tout le temps dans l'atelier.

--Mme Darquet y est-elle venue quelquefois?

--Jamais.

--Pourrait-elle y venir?

--Ce n'est pas probable... En tout cas, pas cette après-midi, c'est son jour.

--Et votre père?

--Papa est à la Chambre, et il ne sait même pas que je vais chez Jacques, aujourd'hui.

Mlle Lavernière conclut avec désinvolture:

--Alors, ma chérie, je ne vois pas qu'il y ait d'inconvénient à vous confier à votre peintre... J'irai faire quelques emplettes urgentes... Mais vous pouvez compter que je vous reprendrai à cinq heures.

Puis elle ajouta, devant le mutisme de son élève:

--A moins que cela ne vous soit désagréable?... Alors, je resterais.

Les yeux énigmatiques et voilés, comme examinant au dedans des choses invisibles, se rappelant mille petits faits inconnus, Cady hocha la tête:

--Non, fit-elle lentement. Cela ne m'est pas désagréable.

--M. Laumière ne s'étonnera pas, je suppose?... Et il ne bavardera pas?

La fillette eut un sourire légèrement contraint.

--Oh! Jacques ne s'étonne de rien... Et il sera discret.

Cependant, malgré sa hardiesse habituelle, elle éprouva une sensation de gêne et de malaise lorsque, pour la première fois de sa vie, elle se trouva entièrement seule, dans une pièce close et isolée, auprès d'un des commensaux de son père, de l'un de ses partenaires d'un flirt trouble que venait d'ordinaire, heureusement, limiter le public qui les environnait.

Toutes les audaces dissimulées de ses caresses, de ses frôlements hypocrites, de ses aguichantes câlineries de fausse enfant, qu'elle prodiguait à des hommes dont elle s'amusait à suivre sournoisement le secret et vague émoi sensuel, elle n'en graduait point l'intensité avec prudence, car elle se savait suffisamment défendue par l'ambiance, par l'impossibilité où les autres se trouvaient de se laisser emporter par leur émotion.

Mais, à cette heure, sa petite science était brusquement désemparée devant la nécessité d'évoluer dans des conditions nouvelles, au milieu du danger de la solitude, livrée à ses seules forces.

Elle comprenait que son rôle était doublement ardu aujourd'hui, parce qu'elle se trouvait en face d'un individu qui était précisément celui avec lequel ses coquetteries aiguës avaient été le plus loin et comportaient le plus de sous-entendus voluptueux. C'était aussi l'homme sans préjugés, sans responsabilités, sans frein, l'égoïste réfractaire aux illusions sentimentales et de sensualité surtout cérébrale, celui qu'elle pressentait le plus capable de s'émouvoir profondément pour le troublant mystère d'une âme et d'un corps de femme-enfant.

Si sûre d'elle-même dans les circonstances qui lui étaient familières, Cady éprouvait, à cette minute, une irritante appréhension de commettre des gaucheries, de se montrer au-dessous du rôle encore inconnu qui lui échéait.

Et, quelque chose venait aggraver son embarras: l'évidente compréhension de Jacques Laumière, qui, intéressé, souriant, semblait suivre, à mesure qu'ils se formulaient, les sentiments, et les sensations de la fillette, dépaysée à ses côtés.

Cependant, elle ne tarda pas à reprendre son équilibre, car le peintre, avec tact, avait écarté tous les souvenirs de familiarité équivoque qui les unissaient, et, seul avec elle, il la traitait avec une camaraderie tranquille et presque respectueuse, supprimant même le tutoiement qui leur était habituel.

L'atelier, qui faisait partie de l'appartement du peintre, se trouvait tout au haut d'une maison moderne, située au coin des avenues Henri-Martin et Victor-Hugo.

C'était une vaste pièce, au sol revêtu de tapis particulièrement épais, aux murs richement ornés de tentures, d'étagères, de bahuts supportant des bibelots précieux, mais dont peu de meubles encombraient le centre. Jacques aimait s'y promener librement, ou rêver, étendu sur une chaise longue. Celle-ci, bien souvent, lui servait de lit lorsque, ayant travaillé très tard à des croquis, une invincible paresse lui rendait insupportable l'obligation de gagner sa chambre, d'achever de se dévêtir, odieuse la sensation de changer d'air, d'entours, de se glisser entre des draps froids...

Une particularité de cet atelier était que pas un tableau, pas une esquisse ne s'y voyait, sauf les toiles en train sur leur chevalet.

Laumière n'aimait pas les œuvres des autres; et les siennes, terminées, l'horripilaient quand il les avait perpétuellement sous les yeux.

Riche, orphelin, ayant horreur de toute attache, quelle qu'elle fût, Jacques faisait de la peinture avec un incontestable talent, la plupart du temps en amateur.

Pourtant, il vendait parfois, pour s'affirmer que ses œuvres étaient appréciées.

Ce qu'il préférait, c'était le portrait. Mais il voulait choisir ses modèles, et il avait créé une série de figures d'humanité moderne très curieuses, et dont l'image de Cady serait certainement parmi les plus attachantes.

Ces portraits, il les offrait à l'original, en se réservant seulement le droit de les faire figurer à toutes les Expositions intéressantes. Les toiles qu'il destinait au public et auxquelles il attribuait une valeur marchande avaient toutes un sujet antique ou exotique. Il y montrait surtout une science du décor, une richesse de coloris qu'il abandonnait complètement lorsque, aux prises avec l'énigme d'une physionomie humaine, il traitait cette tête avec des minuties à la Memling, et l'entourait de hâtives ambiances estompées, rappelant l'individu plus qu'elles ne le précisaient.

C'est ainsi qu'il avait peint, sur la grisaille indéfinie d'un fond imprécis, la tête troublante de Cady, aux yeux lumineux, à la bouche arquée de mystérieuse mélancolie, à la chair mate, d'une vie impressionnante; tandis que se dessinait, en une sorte de hardi et insouciant croquis le svelte corps habillé de gris, assis de face et renversé sur un canapé, les jambes emprisonnées de soie noire transparente croisées haut. Dans une ombre audacieuse, l'on devinait sans l'apercevoir la chair nue de la cuisse, au-dessus du bas haut tiré.

Sur un autre chevalet, un tableau destiné à la vente, également avancé, bien qu'un personnage central demeurât à peine tracé, représentait une scène de danse chez un roi d'Egypte.

De la danseuse, sujet principal, on ne voyait que l'esquisse vague d'un dos cambré, d'un profil perdu, de bras soulevant des voiles qui plaquaient sur les formes des jambes...

Cady, debout devant ce dernier tableau, l'examinait attentivement.

--C'est très joli, déclara-t-elle convaincue.

Laumière, occupé à préparer sa palette, sourit.

--Je parie, jeune fille, que vous préférez cette toile à votre portrait?

Elle répondit sans hésitation, avec, sous la simplicité des termes, une justesse de sens artistique qui surprit le peintre:

--Ça n'a aucun rapport. Ceci est plus joli, et l'autre est plus beau.

--Enfin, lequel aimez-vous le mieux?

--Cela dépendrait du salon où je le mettrais.

Et, comme Laumière riait, elle expliqua avec irritation:

--C'est vrai!... Ce tableau d'Egypte fera bien dans un salon de genre ancien, avec des tentures riches, un peu sombres... Et mon portrait y serait affreux... Il lui faut autour de lui de l'art nouveau, du blanc, du clair, du plein jour...

Laumière cessa de rire.

--C'est parfaitement exact. Et, maintenant, mademoiselle Darquet, ajouta-t-il avec un salut ironiquement respectueux, voudriez-vous être assez bonne pour prendre la pose?...

Elle ne bougea pas, étudiant toujours la scène de danse.

--Pourquoi la danseuse n'est-elle pas finie?

--Parce que le tableau n'est pas terminé.

Cady secoua la tête:

--Si, il est terminé partout, excepté à l'endroit le plus important. Pourquoi?...

Renversé sur son siège, le peintre, considérant la fillette qui lui tournait le dos, son fin profil effleuré par la lumière, eut un sourire singulier.

--Ah! voilà!

Elle vira sur elle-même avec une vivacité inattendue, comme si elle eût deviné le regard et le sourire attachés sur elle.

--Voilà, quoi?

Leurs yeux se rencontrèrent. Jacques prononça:

--Eh bien! cette danseuse, qui n'est pas terminée, ne le sera pas, tant que je n'aurai pas trouvé le modèle qui m'est nécessaire.

Très sérieuse, Cady l'étudiait.

--Ah?... Vous n'avez pas de modèle pour elle?...

--Non... Il me faut un corps très jeune, très souple, très mince... et en même temps intéressant... Vous comprenez?... Toute l'attention se porte sur ce personnage, ainsi que la lumière... Un effet de contre-jour sur lequel je compte beaucoup... Alors, je ne veux pas d'une silhouette banale... et, j'attends...

--Qu'attendez-vous?

Il l'enveloppa d'un coup d'œil insistant.

--L'occasion.

Elle ne répliqua point et vint silencieusement s'asseoir à sa place habituelle, où elle s'immobilisa.

Au bout de quelques minutes, Laumière fit un geste d'impatience.

--Il est impossible de vous peindre aujourd'hui!...

L'œil de Cady quitta des lointains mystérieux pour venir se poser, moqueur, sur le jeune homme.

--Parce que?

--Vous avez à présent une expression comme jamais je n'en ai encore vu sur votre insupportable physionomie mobile!... Tout est à reprendre!... Et je ne veux fichtre pas recommencer ce travail!... J'aime mieux attendre votre figure de tous les jours... Elle est déjà bien assez compliquée!...

Elle répondit promptement, avec son rire aigu:

--Eh bien! aujourd'hui, peignez-moi de dos!...

Il la regarda intensément, puis, déposant sa palette, il prit une cigarette dans un étui, l'alluma, et se mit à marcher en silence.

Cady, allongeant simplement ses jambes, n'avait pas autrement bougé. Ses regards suivaient le peintre, hardis et curieux. Elle avait recouvré toute son assurance et éprouvait la sensation de satisfaction la plus générale, la plus profonde qu'elle eût jamais ressentie.

Il s'arrêta tout à coup devant elle.

--C'est incroyable comme nous nous comprenons! Décidément, vous êtes une petite créature bien spéciale, Cady!... Et nombre de femmes vous envieraient votre intuition, votre sens inné de la psychologie la plus subtile...

Elle l'enveloppa d'un long regard caressant.

--Tout ça, c'est des mots, déclara-t-elle d'une voix câline. Je te connais très bien, voilà tout!...

A ce tutoiement qu'elle reprenait parce qu'inconsciemment il lui paraissait à sa place désormais entre eux, le jeune homme eut un imperceptible tressaillement. Il recula et dit avec une indifférence affectée:

--Oui, tu devines parfaitement que l'idée de toi... de ce que devaient être tes formes encore indécises, a traversé mon esprit quand j'ai tracé ce croquis... et s'est de plus en plus imposée lorsque j'ai essayé d'y dresser des corps quelconques... Peut-être plus beaux, et même plus jolis que le tien, mais qui, certainement, ne te ressemblent pas.

Il s'arrêta et reprit au bout d'un moment:

--Seulement... Serais-tu assez brave pour me poser réellement ma bonne femme?

Cady sourit dédaigneusement.

--Quelle bêtise!... Bien sûr que je serais assez brave!

Jacques désigna de l'extrémité de sa cigarette un angle de l'atelier, qu'enfermaient des paravents. Et, avec un défi railleur:

--Eh bien, ma petite... Là, tu trouveras le costume de ma danseuse... Une coiffure très compliquée... et une robe de gaze qui l'est beaucoup moins. Va, et habille-toi...

Cady souriait toujours; mais sa bouche se crispait; un émoi l'envahissait; une sorte de paralysie la gagnait, au moment où l'action s'imposait et se substituait, catégorique, matérielle, à l'idée abstraite qu'elle admettait sans difficulté.

Pourtant, d'un effort, elle se dressa, les jambes fourmillantes, l'estomac terriblement contracté par une émotion dont les éléments étaient tellement divers, multiples et enchevêtrés, qu'il lui eût été impossible de les séparer pour les reconnaître.

Laumière, qui l'observait curieusement, précisa:

--Tu as peur, hein?

Elle avoua héroïquement:

--Oui, j'ai peur!... Mais, quand j'ai peur d'une chose, ça ne m'empêche pas de la faire, si je le veux!...

Et elle courut aux paravents, derrière lesquels elle disparut.

Elle ne fut pas longue à se débarrasser de ses vêtements; et, nue, passa la robe de gaze orange rayée d'or. Puis, tordant et relevant ses cheveux à la diable, elle posa sur son front l'espèce de casque d'émail à multiples pendeloques de pierreries...

Alors, devant la grande glace de la toilette, elle se regarda, surprise de se reconnaître et de se trouver en même temps si nouvelle... Et un orgueil, une joie éperdue gonflèrent son cœur, débordèrent en un flot triomphant, vainqueur, insolent, qui chassa l'effroi de naguère, la vague pudeur instinctive, et l'appréhension plus réfléchie que sa gracilité d'adolescente ne fût pas à la hauteur de l'espoir de l'ami!...

--Je suis prête! cria-t-elle d'une voix frémissante, qui chantait toute l'allégresse de l'Eve se découvrant.

Il répondit brièvement, presque maussade:

--Eh bien, arrive!...

Sans avoir besoin de le voir, elle comprit à son accent qu'il subissait un sentiment analogue à celui qui l'emplissait elle-même tout à l'heure. Il regrettait et redoutait l'épreuve qui, peut-être, le désillusionnerait à jamais sur la valeur physique secrète de ce petit être dont l'âme et les sens l'intéressaient si étrangement.

Elle se glissa hors du paravent et avança, posant ses pieds nus avec précaution sur la haute laine du tapis, relevant d'une main sa robe trop longue et, de l'autre, en un geste heureux, soutenant sa lourde coiffure mal équilibrée.

Le peintre reçut le choc inoubliable de cette silhouette hardie de jeune corps, d'une sveltesse et d'une souplesse de branche, qui avait de l'éphèbe toutes les grâces troublantes et de la femme d'indicibles promesses voluptueuses.

D'un coup d'œil rapide, elle mesura le trouble éperdu de l'homme et sentit s'épandre en elle la conscience de sa suprême force tranquille de femme.

--Je ne peux pas arriver à faire tenir cette coiffure! dit-elle d'un accent boudeur et dont elle exagérait volontairement le ton enfantin et la sécurité candide.

Jacques reconquit d'emblée tout le calme apparent qui lui était nécessaire.

--Approche, je vais t'aider.

Ce fut, dès lors, entre eux, une affectation de naturel, de détachement, dont ils mesuraient exactement l'hypocrisie, sans pouvoir l'avouer, car ce mensonge était toute leur attitude en une situation qu'ils feignaient d'apprécier très ordinaire.

Cady s'était assise sur un tabouret, ramenant sur elle les plis de la gaze transparente; et le jeune homme, ayant pris des épingles, disposa adroitement la chevelure épaisse de l'enfant, en réservant de longues mèches qu'il releva parmi les pendeloques fixées avec solidité.

--Là! fit-il gaiement. Voilà Cady à la dernière mode de Memphis!...

Elle se dressa, le corps raidi, sous la gaze flottante.

--Ma robe ne tient pas non plus, déclara-t-elle avec une moue, la paupière baissée, bridant l'œil et voilant à demi le regard sous les cils sombres.

Le peintre haussa les épaules.

--Parbleu!... Tu as oublié de mettre la ceinture.

Il alla chercher le bijou; et, les mains adroites et discrètes, il encercla les reins de la fillette sur la transparence de la tunique, dont il étira soigneusement les plis.

--Tu vois, expliquait-il, ces deux longs pans partant des épaules, ce sont des espèces de manches volantes, dont les danseuses saisissaient les extrémités et qui servaient à leurs attitudes, selon le pas de la danse et le rythme de la musique.

En souriant, Cady prit la pose indiquée sur le tableau et, renversée, les reins cambrés, la sveltesse élégante de ses jambes et de ses cuisses dessinant un mouvement, elle érigea une exquise silhouette d'ardente petite danseuse antique...

Durant un instant, Jacques demeura émerveillé devant cette précieuse statuette, avec, au cerveau, cette flamme chaste et enthousiaste de l'artiste, chez lequel la beauté et même la sexualité n'évoquent plus la sensualité, mais uniquement une émotion religieuse, un avide besoin de recréer de ses mains une beauté pareille, encore magnifiée par sa propre collaboration.

--Oh! s'écria-t-il avec ferveur. Si tu pouvais tenir la pose!...

En elle aussi s'infiltrait un bonheur orgueilleux de contribuer à la création d'une œuvre qui attirerait l'admiration d'une foule et demeurerait éternelle...

--Je te jure que je ne bougerai pas! affirma-t-elle courageusement.

Il apporta des appuis et les fixa avec soin sous les bras étendus de l'enfant, qui n'eût pu, sans ce soutien, supporter la fatigue de son attitude.

Du reste, avec la conscience de ce qu'il y avait d'éphémère dans «l'occasion» vaguement rêvée et sur laquelle il n'avait jamais compté de façon positive, Jacques se hâtait de jeter sur la toile une esquisse qui caractérisât tout l'inestimable de ce corps inachevé, cette perfection de lignes élancées que la féminité définitive, tôt venue, détruirait et remplacerait par des beautés moins rares.

Durant les minutes de repos nécessaire qu'il imposait à son modèle, ni Jacques ni Cady ne quittaient leurs places, devinant obscurément que le charme pur de leur émotion artistique fondrait et s'altérerait si leurs personnes se rapprochaient.

Cependant, le temps s'écoulant, ils durent s'avouer leur harassement.

Le visage pâli et vieilli, la ride de son front profondément creusée, Jacques Laumière eut un geste de dépit.

--Allons, en voilà assez pour aujourd'hui! s'écria-t-il, la voix chargée de regret.

Cady ne protesta pas. Sa tête était lourde, ses membres douloureusement engourdis; il lui semblait que ses pieds ne posaient plus sur le sol, mais foulaient quelque chose d'instable et de vacillant.

--Rhabille-toi bien vite, conseilla le peintre.

Elle obéit sans mot dire, et revint, ayant pris un temps assez long pour se revêtir et peigner ses cheveux flottants qui s'étaient emmêlés sous le casque de la danseuse.