La pénétration saharienne (1830-1906)

Part 8

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Le 4 décembre 1880, le lieutenant-colonel Flatters[198], ayant réorganisé sa mission, quitta Ouargla pour se diriger vers l’Ahaggar. La nouvelle mission comprenait quatre membres de l’ancienne, MM. Masson, Béringer, Roche et Guiard, auxquels étaient venus s’adjoindre MM. Santin, ingénieur civil, de Dianous, lieutenant au 14e de ligne, Dennery, Pobéguin, Marjolet et Brame. Le chef de la mission avait renoncé aux chevaux, eu égard aux inconvénients résultant de la nécessité d’emporter vivres et eau pour ces animaux ; le fait était très regrettable, car la première mission avait probablement dû son salut à ses chevaux. Pendant qu’il organisait sa caravane, Flatters reçut une réponse d’Ahitaghel, amenokal des Hoggar, auquel il avait annoncé son intention de revenir vers son pays. Cette réponse était négative, hautaine et menaçante : « Vous nous avez dit de vous ouvrir la route, nous ne vous l’ouvrirons pas[199] ». Le colonel eut le tort d’ajouter foi à deux autres lettres, destinées à atténuer le mauvais effet de celle-là, et de ne pas tenir compte des avis peu rassurants qu’il recevait de toutes parts, notamment de M. Féraud, consul général à Tripoli[200]. En outre, il n’observa pas l’ordre de marche sévère qui est indispensable au Sahara, se gardant mal, ne craignant pas de faire lui-même, en avant de la colonne, des reconnaissances qui duraient plusieurs jours, laissant les visiteurs parcourir son camp à leur gré et leur accordant les cadeaux qu’ils demandaient[201]. Flatters allait être victime chez les Hoggar de son optimisme systématique, après avoir risqué le même sort chez les Azdjer.

D’Ouargla, la mission suivit une route non encore relevée par les Européens : l’Oued-Mya et le rebord oriental du Tademayt, pour aller rejoindre la vallée de l’Igharghar à Amguid. Elle donna de ses nouvelles d’Hassi-Inifel, d’Hasi-Messeguem, d’Amguid, enfin d’Inziman-Tikhzin (25° 30′ lat. N.), près de la saline d’Amadghor. Chacune de ses dépêches contenait une portion du journal de route, une carte dressée par l’ingénieur Béringer et une note géologique rédigée par l’ingénieur Roche. Dans la dernière, Flatters annonçait qu’il comptait atteindre en 25 jours Assiou, sur le grand chemin des caravanes qui vont de Tripoli à Kano par l’Aïr. Mais, 18 jours après avoir écrit ces lignes, à quelques journées de marche au Nord du puits d’Assiou, le colonel Flatters et ses compagnons étaient massacrés dans un guet-apens préparé par les guides, résolu à l’instigation des gens d’In-Salah, et pour lequel toutes les fractions des Hoggar, sauf une, avaient fourni des contingents[202].

Après avoir quitté Inziman-Tikhzin, la mission passa à la Sebkha d’Amadghor et gagna le puits de Temassint. Le 16 février 1881, Flatters n’hésita pas à s’éloigner de son camp et à aller avec une faible escorte, poussant tous ses chameaux devant lui, rechercher l’emplacement du puits où il voulait abreuver ses animaux[203]. C’est là que lui et ses compagnons trouvèrent une mort héroïque, en faisant chèrement payer leur vie à leurs agresseurs. Le puits tristement célèbre où eut lieu le massacre, connu jusqu’ici sous le nom de Bir-el-Gharama, s’appelle en réalité Hassi-Tadjenout, dans l’Oued-Inhoaoene, ainsi que la mission Foureau-Lamy l’a depuis lors fait connaître. Ce point est situé à 108 kilomètres Ouest-Nord-Ouest de Tadent[204]. Les ossements ont été brûlés, il ne reste pour ainsi dire rien sur les lieux qui témoigne de la tragédie qui s’y déroula. Le puits est à sec et la région paraît n’être plus fréquentée depuis longtemps.

Les survivants de la mission s’enfuirent précipitamment, la plupart périrent dans leur longue et douloureuse retraite, semant la route de leurs cadavres ; manquant de vivres, mourant de faim, ils en étaient réduits à manger les cadavres de leurs compagnons, parfois même à achever les mourants pour les dévorer ; les bandes de Touareg rôdaient autour d’eux comme des hyènes, tantôt leur offrant des dattes empoisonnées avec la _bettina_ (_Hyosciamus faleslez_), tantôt leur disputant le passage. Une vingtaine d’indigènes seulement parvinrent à regagner Ouargla. On ne compte pas un seul Français parmi les survivants. Telle fut l’issue fatale de cette entreprise.

Les progrès que le colonel Flatters et ses compagnons ont fait faire à la géographie saharienne sont très considérables. De la deuxième exploration, on recueillit des fragments du journal de route provisoire, des feuilles d’itinéraire, des notes géologiques et météorologiques, des observations barométriques et astronomiques. On y joignit des extraits de la correspondance officielle et privée des explorateurs[205]. D’autre part, le Service des Affaires indigènes du Gouvernement général de l’Algérie publiait de son côté le journal de route de la deuxième mission, en le reconstituant à partir d’Inziman-Tikhzin avec les renseignements recueillis auprès des hommes qui avaient échappé au massacre. Les détails anecdotiques tiennent nécessairement la plus grande place dans les dépositions de ces survivants indigènes, qui furent interrogés à Laghouat par le lieutenant Massoutier, à Alger par le capitaine Bernard. Des pièces justificatives, lettres et rapports, avec quelques itinéraires par renseignements, complètent cet ouvrage[206].

La carte de l’Afrique septentrionale à 1/2.500.000e dressée par M. L. Pech et publiée par décision du Ministre des Travaux publics résume les travaux des missions Pouyanne, Choisy et Flatters, et fait connaître les progrès qui leur sont dûs en ce qui concerne la géographie du Sahara septentrional[207].

Au point de vue politique, comme l’a très bien établi M. Schirmer[208], le massacre de la mission Flatters n’a pas été un de ces accidents qui défient les prévisions humaines : c’est l’épilogue retentissant d’un échec politique. « Il n’y a que deux moyens, ajoute M. Schirmer[209], de pénétrer dans cette région du Sahara : ou bien y aller seul, sans compagnon et sans escorte, en s’assurant par avance le patronage personnel d’un ou plusieurs chefs influents ; se faire petit, aussi peu encombrant que possible, convaincre ces nomades ombrageux et cupides qu’on est un personnage à la fois généreux et inoffensif : c’est le système que Duveyrier a employé jadis. Ou bien, et c’est le cas d’une mission proprement dite, constituer une petite colonne d’hommes disciplinés à toute épreuve, qui puisse s’avancer sans provocation, mais négocier sans faiblesse, et passer outre aux manœuvres dilatoires qu’emploient si volontiers les diplomates du désert.

L’émotion fut grande en France et en Algérie quand on connut la triste fin de la mission Flatters[210]. Cet échec était un coup décisif porté à notre prestige dans le Sahara. Les conséquences en furent encore aggravées par la décision prise alors par le Gouvernement de renoncer à châtier les coupables. Divers projets avaient été mis en avant[211] : le lieutenant-colonel Belin, commandant supérieur de Laghouat, proposait une _harka_ faite exclusivement au moyen d’indigènes ; le général Loysel, un coup de main indigène sur In-Salah, appuyé par une colonne sur El-Goléa ; le capitaine Bernard préconisait une mission scientifique sans objectif militaire, mais assez forte pour parer à tout danger et passer où il lui plairait. D’autres officiers préparaient un projet d’expédition chez les Hoggar, qui devait comprendre 250 hommes armés de fusils à répétition et 2 mitrailleuses. Ils se placèrent sous le patronage de Duveyrier, qui devait être leur chef ; l’illustre explorateur écrivit à son vieil ami Ikhenoukhen, et fit le voyage de Tripoli pour se renseigner sur la situation politique des régions sahariennes et sur les relations des Azdjer avec les Turcs[212].

Ces projets, tous parfaitement exécutables, furent écartés, et, à la grande surprise des Touareg, nous ne cherchâmes pas à venger nos morts.

Quant au Transsaharien, l’idée en fut momentanément abandonnée, et, pour clore la grande enquête ouverte en juillet 1879 par M. de Freycinet sur cette vaste conception, le conseil général des Ponts et Chaussées émit l’avis, dans sa séance du 21 juin 1881, « que, puisque l’entreprise d’un chemin de fer transsaharien ne pouvait être abordée que lorsqu’on aurait occupé d’une manière permanente et définitive le Sahara algérien, il y avait lieu d’ajourner toute décision sur le choix d’une ligne pour amorce de ce chemin de fer, et de ne donner suite aux avant-projets présentés qu’autant que l’exécution en serait réclamée dans un intérêt politique et stratégique. »

* * *

En cette même année 1881, qui vit le massacre de la mission Flatters, se produisait un événement considérable dans notre histoire coloniale, événement vraiment décisif pour l’avenir de la France dans l’Afrique du Nord. Par le traité de Kasr-Saïd, du 12 mai 1881, la France établissait son protectorat sur la Tunisie. Les conditions de la pénétration saharienne allaient se trouver de ce fait profondément modifiées et améliorées, puisque cette pénétration, au lieu d’avoir pour base l’Algérie seule, allait s’appuyer également sur la régence de l’Est ; celle-ci, présentant par le golfe des Syrtes une échancrure du continent africain qui met la mer en contact direct avec le désert, semblait devoir offrir des facilités particulières pour l’établissement de relations politiques ou commerciales avec le _hinterland_ saharien.

Du côté du Sénégal, après un long temps d’arrêt, les grands projets conçus par Faidherbe étaient repris et poursuivis. Le colonel Brière de l’Isle et l’amiral Jauréguiberry se firent les champions de ces projets, qui donnaient les postes du Haut-Sénégal, et non l’Algérie comme têtes de lignes aux routes commerciales du Soudan. Un poste était établi à Bafoulabé en 1879, à Kita en 1881. Diverses missions d’études furent envoyées ; la principale fut celle du capitaine Gallieni en 1881, qui entra en relations avec le roi de Ségou, Ahmadou, et obtint des résultats géographiques et politiques considérables. Les levés de la mission Derrien ayant démontré l’absence de grands obstacles, on décida, en 1881, la construction d’une première section du chemin de fer du Sénégal au Niger, celle de Kayes à Bafoulabé[213].

Le Gabon comme le Sénégal servait de point de départ à l’acquisition de vastes domaines. Les explorations de Marche, de Brazza et de Ballay attirèrent l’attention publique sur le bassin du Congo. En 1879, P. Savorgnan de Brazza, déjà connu par une exploration de trois ans dans l’Ogooué (1875-78), fondait Franceville, et en 1880 Brazzaville sur le Congo.

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[Note 171 : In-8o, Paris, 1830.]

[Note 172 : Cité par P. LEROY BEAULIEU, _Le Chemin de fer Transsaharien_, R. D. M. 1er juillet 1899, p. 94.]

[Note 173 : A. DUPONCHEL, _Le Chemin de fer de l’Afrique centrale_, Montpellier, 1875. — Id., _Le Chemin de fer de l’Afrique centrale_, extr. de la _Revue de France_, 1877.]

[Note 174 : A. DUPONCHEL, _Le Chemin de fer transsaharien, études préliminaires du projet et rapport de mission_, Paris, 1879.]

[Note 175 : SCHIRMER, _Le Sahara_, p. 401.]

[Note 176 : _C. R. des Séances de la Commission supérieure du transsaharien_, 1879-1880 (autogr.).]

[Note 177 : _Ministère des Travaux publics, Documents relatifs à la mission dirigée au Sud de l’Algérie par M. Pouyanne_, Paris, Impr. Nat., in-4o, 1886.]

[Note 178 : COYNE, _Une ghazzia dans le Grand Sahara_, in-8o, Alger, 1881. Coyne est également l’auteur d’une excellente brochure sur le Mzab, in-8o, Alger, 1879.]

[Note 179 : _Documents_, III, p. 137.]

[Note 180 : C. SABATIER, _Mémoire sur la géographie physique du Sahara Central_ (_Bull. Soc. Géogr. d’Oran_, 1880, p. 271). — Id., _La question du Sud-Ouest_, in-8o, Alger, 1881. Cf. _Mission Pouyanne_, p. 178.]

[Note 181 : _Ministère des Travaux Publics. Documents relatifs à la mission dirigée au Sud de l’Algérie par M. Choisy_, in-4o, Paris, Impr. Nat. 1890.]

[Note 182 : GEORGES ROLLAND. _Géologie et Hydrologie du Sahara algérien_, 2 vol. de texte et 1 atlas, in-4o, Paris, Impr. Nat., 1890-94. Cf. Id., _Sur le Terrain crétacé du Sahara septentrional_ (_Bull. Soc. Géol. Fr._, 1881, p. 508). — Id., _Sur les grandes dunes de sable du Sahara_ (_Bull. Soc. Géol. Fr._ 1882, p. 31). Id., _Hydrographie et orographie du Sahara algérien_ (_Bull. Soc. Géogr. Paris_, 1886, p. 203).]

[Note 183 : _Ministère des Travaux Publics, Documents relatifs à la mission dirigée au Sud de l’Algérie par le lieutenant-colonel Flatters_, Paris, Impr. Nat. 1884, in-4o. Il existe, du Journal de route imprimé dans ce volume, un texte autographié qui a été remis en 1881 aux membres de la Commission supérieure du Transsaharien. Cf. DERRÉCAGAIX, _Les deux Missions du Colonel Flatters_ (_Bull. Soc. Géogr. Paris_, 1882, p. 131). — F. BERNARD, _La sebkha d’Amadghor et le massacre de la mission Flatters_ (_Bull. Soc. Géogr._, Paris, 1882). — Id., _Deuxième mission Flatters, historique et rapport rédigés au Service central des affaires indigènes_, avec carte, in-8o, Alger, 1882. — Id., _Deux missions françaises chez les Touareg_, Alger, in-8o, 1882. — Id., _Quatre mois au Sahara_, Paris, 1882. — Id., _Deux missions françaises chez les Touareg_, Alger, in-8o, 1896. — Anonyme (le capitaine BERNARD) _Les deux missions Flatters, par un membre de la première mission_, in-18, Paris, DREYFOUS, 1884. — H. BROSSELARD, _Voyage de la mission Flatters au pays des Azdjer_, in-8o, Paris, 1883. — Id., _Les deux missions Flatters_, Paris, 1888, in-16. — F. PATORNI, _Les tirailleurs algériens au Sahara. Récits de trois survivants de la mission Flatters_, in-8o, Constantine, 1884. — _Récits d’un des survivants indigènes de la deuxième Mission_ (Mohamed ben Haoua), dans _Chron. trimestr. des Missions d’Afrique_, juillet 1881. — RABOURDIN, _Algérie et Sahara_, in-8o, Paris, 1882.]

[Note 184 : _Documents relatifs à la mission Flatters_, p. 1.]

[Note 185 : SCHIRMER, _Pourquoi Flatters et ses compagnons sont morts_ (_Bull. Soc. Géogr. de Lyon_, 1896). Nous prendrons cette excellente brochure pour guide dans l’exposé de ce qui est relatif aux deux missions Flatters.]

[Note 186 : Cité par SCHIRMER, _Pourquoi Flatters_, etc., p. 22-23.]

[Note 187 : Sur le meurtre de Mlle Tinné, v. H. SCHIRMER, _Pourquoi Flatters_, etc., p. 19, note 1 ; _Ann. de Géographie_, 1898, p. 183, et la polémique avec M. P. Vuillot dans _Questions Dipl. et Col._ 15 janv. et 15 fév. 1898, et _Bull. Afr. Fr._ 1898, p. 313.]

[Note 188 : P. VUILLOT, p. 178.]

[Note 189 : F. BERNARD, _Deux missions françaises chez les Touareg_, p. 134.]

[Note 190 : _Documents relatifs à la mission Flatters_, p. II.]

[Note 191 : H. SCHIRMER, _Pourquoi Flatters_, etc., p. 20.]

[Note 192 : SCHIRMER, art. cité, p. 13.]

[Note 193 : VUILLOT, p. 185.]

[Note 194 : SCHIRMER, _Pourquoi Flatters_, etc., p. 20.]

[Note 195 : A. DUPONCHEL, _Lettre à la Commission supérieure du Transsaharien_, Montpellier, 1880, p. 12.]

[Note 196 : H. SCHIRMER, _Pourquoi Flatters_, etc., p. 21.]

[Note 197 : _Deuxième mission Flatters, Historique et rapport rédigés au Service central des Affaires indigènes_, p. 333.]

[Note 198 : _Ibid._, notamment 327 et suiv.]

[Note 199 : _Deuxième mission Flatters, Histor. et rapp. réd. au Serv. centr. des Aff. indig._, p. 3-4.]

[Note 200 : _Ibid._, p. 141 et suiv.]

[Note 201 : VUILLOT, p. 197.]

[Note 202 : Cela résulte très clairement de l’enquête qui suivit la catastrophe (_Histor. et Rapp. du Serv. centr. des Aff. Indig._).]

[Note 203 : _Deuxième Mission Flatters, Histor. et Rapp. du Serv. centr. des Aff. Indig._, p. 97 et suiv., 201 et suiv.]

[Note 204 : F. FOUREAU, _D’Alger au Congo par le Tchad_, 8o, Paris, 1902, p. 104 et suiv.]

[Note 205 : _Documents relatifs à la mission dirigée au Sud de l’Algérie par le colonel Flatters_, Paris, Impr. Nat. in-4o, 1884.]

[Note 206 : _Gouvernement Général de l’Algérie, Deuxième Mission Flatters, Historique et rapport rédigés au Service central des Affaires indigènes_, in-8o, Alger, 1882.]

[Note 207 : _Carte d’une partie de l’Afrique Septentrionale_, résumant les travaux des missions dirigées en 1879-81 par MM. Flatters, lieutenant-colonel ; Pouyanne, ingénieur des Mines ; Choisy, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, complétée à l’aide des cartes des voyages de Barth, Duveyrier, Rohlfs, dressée par L. Pech, publiée par décision du Ministre des Travaux Publics, à 1/2.500.000e 1883, 4 feuilles.]

[Note 208 : SCHIRMER, _Pourquoi Flatters_, etc., p. 8.]

[Note 209 : P. 23.]

[Note 210 : KRYZANOWSKI, _Quest. Diplom. et Colon._, 1899, t. VII, p. 132.]

[Note 211 : _Deuxième mission Flatters, Histor. et rapp. rédiges au Serv. Centr. des Aff. indig._, p. 137 et suiv., 345 et suiv.]

[Note 212 : Commandant WOLFF, _Henry Duveyrier, son dernier projet de voyage dans le Sahara, lettres inédites_ (_Congrès Nat. des Soc. Fr. de Géogr._, XIXe session, Marseille, 1898, p. 490).]

[Note 213 : PAUL BOURDE, _La France au Soudan_, _Revue des Deux-Mondes_, 1880, 1er déc., p. 659 ; 1881, 1er févr., p. 689.]

CHAPITRE V

LA PÉRIODE D’EFFACEMENT (1881-1890)

I. Conséquences du massacre de la mission Flatters. — Création du poste d’Aïn-Sefra et insurrection de Bou-Amama (1881). — Projets de Saussier sur Figuig (1882). — Occupation du Mzab (1882), de Ouargla, de Touggourt, d’El-Oued, de Djenien-bou-Rezg (1885). — Inauguration des voies ferrées d’Aïn-Sefra (1887) et de Biskra (1888). — Sondages artésiens dans l’Oued-Rir et à Ouargla. — Idées du commandant Rinn.

II. Explorations. — Les Pères Richard, Morat et Pouplard (1881). — Première mission Foureau (1883). — Teisserenc de Bort (1885). — Palat (1886). — Douls (1889).

III. Cartographie. — Renseignements recueillis par MM. de Castries (1882) et Le Châtelier (1885-86). — Missions de M. René Basset. — Ouvrages de MM. de Motylinski, Masqueray, Amat sur le Mzab. — Les Touareg Taïtoq prisonniers : travaux de MM. Masqueray et Bissuel.

IV. Mission Crampel. — Fondation du Comité de l’Afrique française.

I

Le massacre de la mission Flatters marque un nouveau temps d’arrêt dans la pénétration saharienne. Ce temps d’arrêt a plus de gravité et entraîne des conséquences plus fâcheuses que celui qui s’était produit en 1864. En 1864, on nous savait occupés ailleurs ; nous remettions à plus tard pour profiter d’un succès, la convention de Ghadamès ; en 1881, notre effacement ne pouvait être attribué qu’à la timidité et à la crainte, car nous attendions pour tirer vengeance d’un échec, le désastre de la mission Flatters. Aussi l’audace de nos adversaires sahariens, enhardis par notre faiblesse, va-t-elle sans cesse en croissant, et de nouvelles victimes viennent s’ajouter à la liste déjà longue des explorateurs qui ont trouvé la mort dans le Sahara. « Si vous ne faites rien, disait un indigène de Tripoli à M. Féraud, qu’aucun des vôtres n’essaie plus de s’avancer dans le Sud : le Targui, convaincu de votre faiblesse, tuera et tuera toujours les vôtres[214]. »

La Division d’Oran proposait depuis longtemps d’envoyer une colonne dans le Sud pour y montrer notre drapeau[215]. Les événements allaient bientôt se charger de démontrer la nécessité d’une action vigoureuse. C’est alors, en effet, qu’éclata l’insurrection de Bou-Amama, petit marabout indigène qui ne fut en somme que l’habile instigateur d’un grand rezzou. Bou-Amama n’a pas créé de toutes pièces une rébellion ; son action a été la résultante d’une situation telle, qu’à son défaut un autre instigateur plus redoutable eût pu se dresser contre nous. On put alors se rendre compte de la prévoyance du général Cérez, commandant de la division d’Oran, lorsqu’il demandait avec instance, depuis deux ans, l’envoi d’une colonne dans ces régions pour y rétablir notre autorité et y fonder un poste permanent. Dès que les événements le permirent, on reprit le projet d’installation de ce poste. On choisit la localité d’Aïn-Sefra, au centre de la région des Ksour, qui allait nous permettre désormais d’exercer sur la contrée une active surveillance. Mais cette installation demandait à être complétée par une action vigoureuse de nos troupes. En 1881, le général Delebecque reparut dans la région de Figuig, que nous n’avions pas abordée depuis 1870[216]. En 1882, le commandant Marmet, en poursuivant des dissidents, eut un engagement sous Figuig avec les habitants de l’oasis, qui accentuaient de plus en plus leur hostilité. Le général Saussier proposait d’en finir avec ces Ksouriens et d’assurer enfin la sécurité de notre frontière ; mais il ne reçut pas l’autorisation d’agir.

Cependant les velléités d’énergie que nous avions montrées dans le Sud-Oranais, où nous avions poussé jusqu’à Fendi[217], sur la rive droite de l’Oued-Zousfana, et jusqu’à l’Oued-Zelmou, un des affluents supérieurs de l’Oued-Guir, allaient bientôt porter leurs fruits. En 1883, le général Thomassin obtenait la rentrée des Ouled-Sidi-Cheikh Cheraga, éloignés de nous depuis 1864. C’était la fin de cette guerre d’escarmouches perpétuelles qui durait depuis vingt ans[218].

En mars 1885, le général Delebecque décidait d’élever un poste fortifié à Djenien-bou-Rezg, destiné à couvrir les communications qui relient Figuig à Aïn-Sefra à travers les montagnes et à surveiller l’oasis marocaine. Djenien fut occupé en juillet 1885 ; malheureusement, les travaux d’installation du nouveau poste, à peine commencés, durent être interrompus, et le bordj ne fut achevé qu’en décembre 1888. La réserve que nous nous étions imposée en cette circonstance ne pouvait qu’être mal interprétée par les indigènes de ces régions, et c’est ce qui eut lieu en effet.

Entre temps, on s’était décidé à donner au nouveau poste d’Aïn-Sefra toute sa force en prolongeant la voie ferrée jusqu’à ce ksar ; parvenue à Méchéria en 1882, elle atteignit Aïn-Sefra en 1887.

Dans les deux provinces de l’Est, Laghouat et Biskra étaient restées, en somme, les limites de notre occupation effective. Sous prétexte que les Ouled-Sidi-Cheikh avaient tiré du Mzab une partie de leurs approvisionnements pendant l’insurrection, on transforma en annexion le protectorat du maréchal Randon[219]. Cette mesure fut peut-être inutile ou même nuisible, car elle était de nature à compromettre l’avenir de ce pays artificiel[220]. On la compléta en occupant ou réoccupant successivement Touggourt et El-Oued, dans la division de Constantine, et Ouargla dans celle d’Alger. En 1888 fut inaugurée la voie ferrée de Biskra.

Dans l’Oued-Rir, l’exemple donné par la Compagnie de l’Oued-Rir fut bientôt suivi par d’autres Européens, qui y créèrent à leur tour des exploitations prospères. MM. G. Rolland et de Courcival fondèrent la _Société de Batna et du Sud-Algérien_, qui créa les oasis nouvelles d’Ourir et de Sidi-Yahia (1882), et de Ayata (1884), pendant que la _Compagnie de l’Oued-Rir_ créait Chria-Saïa (1881), et acquérait du capitaine Ben-Driss l’oasis de Tala-en-Mouidi, créée par lui en 1879[221]. De 1856 à 1890, le nombre des oasis de l’Oued-Rir a été porté de 33 à 42 ; le chiffre de la population a doublé. Le nombre des palmiers a monté de 360.000 à 630.000, leur valeur de 1.300.000 francs à plus de 10 millions de francs ; 136 puits artésiens ont été forés suivant la méthode française, débitant plus de 200.000 litres à la minute[222].

Dans la région d’Ouargla[223], depuis 1883, époque où le premier coup de sonde fut donné, 54 sondages ont été tentés, dont la grande majorité a réussi (débit total de 7.440 litres à la minute en 1892). A El-Goléa, des puits artésiens ont été forés avec succès.

En Tunisie, une organisation militaire fut créée dans l’Arad de Gabès, peu de temps après la conquête : c’est le système des trois points de Médenine, Metameur et Tatahouine.