La pénétration saharienne (1830-1906)

Part 7

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[Note 145 : DE WIMPFFEN, _L’Expédition de l’Oued-Guir_ (_Bull. Soc. Géogr. Paris_, 1872, 1er semestre, p. 34, avec carte). — A. FILLIAS, _Récits Militaires, L’Expédition de l’Oued-Guir_, in-8o, Alger, 1880. — _Itinéraires de la colonne Wimpffen_ à 1/400.000e, levé par le capitaine KESSLER, autographié au bureau de l’Etat-Major, Alger, 1870. — _D’Oran à l’oasis de l’oued Guir_ (_Spectateur militaire_, 1878, 4e série, t. III, p. 215 ; t. IV, p. 72, avec carte).]

[Note 146 : _Documents_, II, p. 82.]

[Note 147 : L. RINN, _Histoire de l’Insurrection de 1871 en Algérie_, in-8o, Alger, 1891, p. 483 et 611.]

[Note 148 : L. RINN, ouvr. cité, p. 631 (d’après le rapport du commandant ROSE, avec croquis à l’appui). — Cf. _Colonne Gaume d’Ouargla à Aïn-Taïba_, 7-25 janv. 1872 ; rapport du commandant ROSE (_Bull. d’Oran_, 1891, p. 99-121).]

[Note 149 : H. TARRY, _Colonne Expéditionnaire du Général de Galiffet dans le Sahara_ (_Bull. Soc. Géogr. Paris_, 1873, p. 327). — Capitaine PARISOT, _D’Ouargla à El-Goléa_ (ibid., p. 325). — DUVEYRIER, _La région entre Ouargla et El-Goléa_ (_Bull. Soc. Géogr. Paris_, 1876. 1er sem. p. 577) avec carte des Itinéraires dans le pays des Chaanba 1859-73 (DUVEYRIER, ROSE, PARISOT) à 1/1.600.000e.]

[Note 150 : Il résulte des recherches faites à notre demande par M. le lieutenant-colonel Laquière, ainsi que des renseignements recueillis par lui auprès du bachagha Lakhdar, que le général de Galiffet n’a laissé aucune garnison à El-Goléa, contrairement à l’assertion de M. P. VUILLOT (p. 115), qui paraît reposer sur une erreur.]

[Note 151 : SCHIRMER, _Le Sahara_, p. 382.]

[Note 152 : _Bull. Soc. Géogr. Paris_, 1874, p. 161.]

[Note 153 : SCHIRMER, _Le dernier Rapport d’un Européen sur Ghat et les Touareg de l’Aïr_, in-8o, Paris, 1898, p. 22-23. Cf. la version donnée par le P. RICHARD, _Missions Catholiques_, 1881, p. 161.]

[Note 154 : P. SOLEILLET, _Afrique Occidentale, Algérie, Mzab, Tidikelt_, in-8o, Paris, 1877, p. 90, 222. Cf. SCHIRMER, _Le Sahara_, p. 381.]

[Note 155 : DUPONCHEL, _Lettre à la Commission du Transsaharien_, Montpellier, 1880, p. 14.]

[Note 156 : P. SOLEILLET, _Exploration du Sahara Central, Voyage d’Alger à l’Oasis d’Inçalah_. Rapp. présenté à la Chambre de Commerce d’Alger, Alger, fo, autogr., 1876. V. aussi MAC CARTHY, _Le Cas de M. Soleillet_ (_Bull. Soc. Géogr. d’Alger_, 1880, p. 116).]

[Note 157 : _Documents_, IV, p. 238.]

[Note 158 : SCHIRMER, _Le Sahara_, p. 383.]

[Note 159 : V. LARGEAU, _Le Pays de Rirha, Ouargla, Voyage à Rhadamès_, in-16, Paris, 1879. Cf. _Bull. Soc. Géogr._ Paris, 1877, 1er sem., p. 35. — V. LARGEAU, _Le Sahara Algérien_, in-16, Paris, 1881.]

[Note 160 : SCHIRMER, _Le Sahara_, p. 424.]

[Note 161 : ROLLAND, _Sur les sondages artésiens et les nouvelles oasis françaises de l’Oued-Rir_, in-8o, Paris 1887, extr. _C. R. Ac. Sc._ — Id., _L’Oued-Rir et la Colonisation française du Sahara_ (_Bull. Soc. Géogr. comm._, 1887, p. 663). Cf. _Revue Scientifique_, 18 juin 1887.]

[Note 162 : Nous empruntons tout l’exposé qui suit à L. LANIER, _L’Afrique, Lectures Géographiques_, p. 338 (9e édition, 1897). M. L. LANIER donne la bibliographie complète de la question, p. 344.]

[Note 163 : E. FICHEUR, _Notice biographique sur Pomel_, _Bull. Soc. Géol. Fr._, 1899, p. 191.]

[Note 164 : POMEL n’a publié ses observations en détail qu’en 1884, sous le titre de _Géologie de la côte orientale de la Tunisie et de la Petite Syrte_. (_Bull. de l’Ec. supér. des Sciences d’Alger_, in 8o, Alger).]

[Note 165 : FICHEUR, _Notice nécrologique_, p. 199 et 212.]

[Note 166 : POMEL, _Le Sahara, observations de géologie et de géographie physique et biologique_ (_Bull. Soc. climatolog. d’Alger_, 1872).]

[Note 167 : AUGUSTIN BERNARD, _Emile Masqueray_, notice nécrologique (_Revue Africaine_, 1894, p. 350). Cf. E. MASQUERAY, _Chronique d’Abou-Zakaria_, in-8o, Alger, 1879, introduction.]

[Note 168 : _Archives des Missions_, 1879, 3e série, tome V.]

[Note 169 : _Documents_, II, p. 941.]

[Note 170 : REBILLET (commandant), _Revue générale des Sciences_, 1890, p. 1162.]

CHAPITRE IV

LA PÉRIODE DU TRANSSAHARIEN (1879-1881)

La question du Transsaharien. — L’ingénieur Duponchel. — La mission Pouyanne (1879) ; Renseignements recueillis par MM. Sabatier et Coyne ; hypothèse de M. Sabatier sur l’Oued-Saoura. — La mission Choisy (1879-80). — Les deux missions Flatters (1880-81). Résultats scientifiques. Véritables causes du massacre de la mission. — Occupation de la Tunisie (1881).

La question de la pénétration saharienne entre dans une phase nouvelle avec les projets de chemins de fer transsahariens. Puisque le Sahara, dans son état actuel, se montrait si hostile et si fermé, n’y avait-il pas moyen d’en faciliter l’accès par des travaux publics et de l’ouvrir en employant les moyens de locomotion modernes ? Puisque le commerce de caravanes s’obstinait à se détourner de l’Algérie et demeurait d’ailleurs insignifiant, ne pouvait-on créer un courant plus intense par la voie ferrée ? Le Sahara, sans valeur économique en lui-même, n’est-il pas la route que suivront, une fois les chemins de fer construits, toutes les richesses du Soudan pour aboutir aux ports de l’Afrique septentrionale ?

C’est à l’ingénieur Duponchel que revient l’honneur d’avoir appelé l’attention de la France sur le Soudan. Assurément, l’idée d’atteindre les régions tropicales par l’Afrique du Nord n’était pas neuve. Dès 1830 avait paru un mémoire signé Augier La Sauzaie « sur la possibilité de mettre les établissements de la côte septentrionale d’Afrique en rapport avec ceux de la côte occidentale, en leur donnant pour point de raccord la ville de Tombouctou[171]. » Dans la préface de la grammaire tamachek de Hanoteau, publiée en 1860, apparaît pour la première fois nettement l’idée d’un chemin de fer transsaharien. On venait d’inaugurer la ligne de Blida : « Qui sait, dit Hanoteau, si un jour, reliant Alger à Tombouctou, la vapeur ne mettra pas les tropiques à six journées de Paris[172]. » Mais ces précurseurs sont à Duponchel ce que Néchao est à de Lesseps : ils ne peuvent lui contester la véritable paternité de son idée.

Dès 1875, Duponchel préconisait la construction d’un chemin de fer d’Alger à Tombouctou par le Touat, en suivant soit l’Oued-Mya, soit l’Igharghar[173]. En 1878, il sollicita et obtint une mission pour étudier la question du Transsaharien. Sa reconnaissance du terrain ne dépassa pas Laghouat, mais il publia l’année suivante un rapport détaillé sur les voies de communication entre l’Algérie et le Soudan[174]. Les plaidoyers enflammés de Duponchel émurent l’opinion. Dans la discussion qui s’en suivit, mille projets se firent jour. Chaque grande route du Sahara eut ses partisans convaincus, d’autant plus intraitables que derrière les arguments scientifiques se cachait la rivalité des principaux ports algériens[175]. Une commission fut nommée par M. de Freycinet, ministre des travaux publics, pour étudier la question[176]. Le résultat des travaux de cette commission fut l’envoi d’importantes missions scientifiques au Sahara : les missions Pouyanne, Choisy et Flatters.

La mission confiée à Pouyanne, ingénieur en chef des mines (1879), était chargée d’étudier un tracé à travers le Sud-Oranais, dans la direction du Touat ; Pouyanne était assisté de M. Clavenad, ingénieur des Ponts-et-Chaussées, et de M. Baills, ingénieur. La mission devait comparer le tracé des trois lignes partant de Tiaret, Saïda et Ras-el-Ma ; elle donna la préférence au tracé par Ras-el-Ma, surtout sous le rapport commercial et politique. Elle aboutit à l’établissement d’un avant-projet jusqu’à Moghrar et El-Outed, mais ne dépassa pas Tiout et ne pénétra pas dans le Sahara proprement dit. Plus au Sud, on avait songé à une mission concertée avec la Société de Géographie d’Oran et confiée à MM. Sabatier et Troyon : on y renonça par crainte d’un rezzou des tribus marocaines.

Les renseignements personnels de Pouyanne s’arrêtent au Kheneg-en-Namous ; au-delà, le rapport de mission contient de très intéressantes informations indirectes sur le Sahara proprement dit[177].

Il reproduit notamment des renseignements indigènes sur un itinéraire du Figuig au Touat, publié par M. C. Sabatier dans le _Mobacher_ en 1876, et d’autres renseignements publiés par Coyne[178], qui donnent l’itinéraire de la ghazzia faite en 1875 sur les Beraber par les Chaanba de Metlili et d’El-Goléa. D’autres renseignements inédits, recueillis par MM. Coyne, Sabatier, Graulle et par Pouyanne lui-même, forment une annexe au mémoire. En utilisant ces documents nouveaux et en discutant les documents déjà connus, Pouyanne est arrivé à dresser une carte à 1/1.250.000e du bassin de l’Oued-Saoura, qui améliore notablement les cartes antérieures.

Sur la région comprise entre le Touat et le coude du Niger, M. C. Sabatier recueillait et publiait aussi des renseignements indigènes. Il émettait l’hypothèse, reprise depuis sous une forme d’ailleurs différente, que l’Oued-Saoura aboutirait au Niger[179]. Ses mémoires, malgré ce que ses conclusions présentent d’un peu aventureux, n’en sont pas moins d’un vif intérêt[180].

La mission Choisy (1879-80) était chargée de comparer les tracés de Laghouat-El-Goléa et de Biskra-Ouargla. Elle était composée de MM. Choisy, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées ; Barois, ingénieur des Ponts ; Rolland, ingénieur des Mines ; Dr Weisgerber, lieutenant Massoutier, Descamps, Pech et Jourdan. Partie de Laghouat, la mission gagna El-Goléa en passant par l’Oued-Nili, Aïn-Massin et Hassi-Charef, et en laissant le Mzab à l’Est. Elle revint ensuite sur Ouargla pour atteindre Biskra par Touggourt et l’Oued-Rir. Elle rapportait la conviction que la ligne de Biskra-Ouargla était préférable à tous égards.

En dehors de ce point de vue spécial de l’établissement de la voie ferrée, la mission Choisy, et l’éminent géologue qui en fit partie, M. Georges Rolland, ont puissamment contribué à faire progresser nos connaissances sur la géologie et la géographie physique du Sahara septentrional[181]. Outre un rapport d’ensemble de M. Choisy, les documents de la mission comprennent une étude des lignes par M. Barois et un important travail d’ensemble sur la géologie du Sahara par M. G. Rolland. Des planches et des cartes en grand nombre accompagnent l’ouvrage. Les rapports géologique et hydrologique de M. Rolland, réédités et publiés à part[182], forment encore aujourd’hui la base des études qui se poursuivent sur l’arrière-pays de nos possessions. Outre des aperçus généraux sur l’histoire géologique et sur les diverses formations du Sahara, M. Rolland a donné une étude détaillée des terrains crétacés et des atterrissements tertiaires et quaternaires du Sahara. Le volume d’hydrologie contient une étude d’ensemble sur le régime des eaux souterraines du Sahara crétacé et du Sahara quaternaire oriental ou Bas-Sahara. En somme, l’ouvrage de M. Rolland donne autre chose que les études préliminaires d’une ligne de chemin de fer et conserve son intérêt indépendamment même de cette question ; il renferme non-seulement le résultat des observations de la mission Choisy, mais celui de tous les travaux qui ont eu pour objet la géologie et l’hydrologie du Sahara septentrional jusqu’à la publication, du moins en ce qui concerne le bassin du Melrir, car le bassin de l’Oued-Saoura est presque complètement laissé de côté et n’est l’objet que de renseignements très sommaires.

Pendant que la mission Pouyanne se trouvait dans le Sud-Oranais et que la mission Choisy quittait Laghouat pour se diriger vers El-Goléa, le lieutenant-colonel Flatters, ancien commandant supérieur du cercle de Laghouat, était chargé d’étudier le tracé du Transsaharien au sud d’Ouargla.

Flatters nourrissait sans doute depuis longtemps déjà des projets d’exploration, car, en mai 1862, le maréchal Pélissier ayant cru devoir, relativement aux projets de Jules Gérard, prendre l’avis de Jomard, membre de l’Institut et vice-président de la Société de Géographie de Paris, celui-ci, dans sa réponse au maréchal, « signalait l’aptitude pour les découvertes en Afrique de M. Flatters, jeune homme élevé par les soins du baron Taylor et qui paraissait bien préparé pour un voyage dans l’Afrique intérieure. » Il envoyait en même temps au Gouverneur une lettre du lieutenant Flatters à la Société de Géographie, lui demandant son appui pour un voyage au Touat et à Tombouctou. Ses projets avaient été, disait-il, approuvés par Elie de Beaumont.

Vingt ans plus tard, nous retrouvons Flatters à la tête d’une mission saharienne, qui se composait de MM. Masson, capitaine d’état-major ; Béringer, ingénieur de l’Etat ; Roche, ingénieur des Mines ; Guiard, médecin aide-major ; Bernard, capitaine d’artillerie ; Brosselard et Le Châtelier sous-lieutenants ; Cabaillot et Rabourdin[183].

Le caractère et le but de la mission étaient indiqués dans la lettre que le Ministre des Travaux publics adressait à Flatters, le 7 novembre 1879 : « Je vous charge, y était-il dit, de diriger une exploration, avec escorte indigène, pour rechercher un tracé devant aboutir dans le Soudan entre le Niger et le lac Tchad. Vous aurez à vous mettre en relations avec les chefs des Touareg et à chercher à obtenir leur appui. Je vous invite à me faire connaître, dans le plus bref délai, les bases d’organisation de l’expédition dont il s’agit, de manière à lui conserver un caractère essentiellement pacifique, ce qui est la condition _sine qua non_ de la mission[184]. »

La majorité de la Commission transsaharienne s’était montrée, en effet, absolument opposée à toute expédition affectant une allure militaire, et croyait à la possibilité de nouer des relations pacifiques avec les Touareg. Lorsque le colonel Flatters avait proposé à la Commission supérieure de se charger de la direction de la mission, quelques membres avaient fait à ce choix les plus graves objections[185]. Il leur semblait impossible que la mission pût conserver son caractère pacifique aux yeux des populations sahariennes, si elle avait à sa tête un ancien commandant supérieur, connu pour tel de toutes nos tribus du Sud. C’est alors que Flatters avait offert de renoncer à l’escorte de troupes régulières que la 3e sous-commission, par l’organe de M. Georges Périn, avait déclarée nécessaire à la sécurité de la mission. D’après cette proposition nouvelle, le colonel devait constituer son escorte avec la population indigène, de manière à enlever toute apparence agressive à sa colonne. Ainsi furent levés les scrupules de la majorité de la Commission ; la mission conserva son chef militaire, mais elle n’avait plus l’escorte qui devait la faire respecter. A sa place furent recrutés 50 chameliers et 30 cavaliers méharistes, appartenant presque tous aux Chaanba d’Ouargla. Quelques membres de la Commission s’étaient vivement élevés contre cette manière de faire, notamment le général Arnaudeau, ancien officier de bureau arabe fort au courant des choses du Sud : « On dit, s’écriait-il, qu’on veut être pacifique. N’est pas pacifique qui veut. A quoi bon se faire assassiner pacifiquement ? 150 à 200 soldats aguerris, partie français, partie tirailleurs algériens, peuvent affronter l’attaque des plus fortes bandes sahariennes. Si l’instant n’est pas venu d’agir ainsi, continuons à laisser les explorateurs isolés se lancer à leurs risques et périls, et plutôt que de faire les choses à demi, remettons à plus tard la grande et sérieuse entreprise[186]. »

Quelle était la situation réelle en pays targui ? Elle s’était profondément modifiée depuis l’exploration de Duveyrier et la convention de Ghadamès. Dournaux-Dupéré en 1874, le naturaliste allemand Erwin von Bary en 1877, avaient signalé ces changements. Une guerre civile, qui avait duré dix ans, avait éclaté entre les deux tribus Azdjer des Oraghen et des Imanghasaten, ces derniers faisant cause commune avec la confédération des Hoggar.

Les Turcs avaient profité, pour s’installer à Ghat (1875), de ce que l’émir aux abois leur avait demandé secours, et cette acceptation de la domination étrangère était aux yeux des Touareg une tare ineffaçable. L’émir Ikhenoukhen, à l’époque où Flatters sollicitait son concours, avait près de cent ans ; ce n’était plus le rude guerrier dont les colères étaient jadis redoutées de tous les Azdjer ; son bras s’était affaibli, sa clientèle réduite dans la guerre malheureuse soutenue contre les Hoggar, et, même dans sa propre tribu, son autorité n’était plus acceptée sans conteste. A côté de lui avaient grandi des personnalités rivales, telles que ce cheikh Bou Beker, qui avait laissé tuer Mlle Tinné, confiée à sa garde, et qu’Ikhenoukhen n’avait pas osé punir[187]. Quant aux Hoggar, leur hostilité farouche ne faisait pas de doute et s’était manifestée à plusieurs reprises.

Partie de Biskra le 1er février 1880, la mission Flatters se dirigea sur Ouargla, puis gagna Temassinin par Aïn-Taïba et El-Biodh, à travers la région des dunes. A Temassinin, Flatters apprit qu’Ahitaghel, amenokal des Hoggar, se trouvait campé très loin, au Sud-Ouest du massif de l’Ahaggar, et qu’Ikhenoukhen et les chefs Azdjer se trouvaient à Ghat. Au lieu de descendre vers le Sud comme c’était son intention première, il résolut de s’approcher de Ghat pour avoir une entrevue avec Ikhenoukhen[188] ; d’ailleurs, les Chaanba de l’escorte menaçaient de faire défection si on les menait chez les Hoggar. Flatters remonta donc la vallée des Ighargharen jusqu’au lac Menghough, située par 26° 30′ de latitude Nord[189].

Arrivé en ce point, le colonel dut entamer avec les Touareg des négociations qui traînèrent en longueur. Ikhenoukhen ne venait pas, les approvisionnements de la mission s’épuisaient par suite des exigences des Touareg et étaient devenus insuffisants pour poursuivre la marche en avant[190]. Un certain nombre d’incidents, auxquels le _Journal de route_ ne fait qu’une allusion lointaine, mais qui furent révélés par les récits concordants des divers membres de la mission, montrent les véritables causes de cette retraite. L’attitude équivoque des Chaanba de l’escorte faisaient craindre qu’ils n’en vinssent à refuser le service. Flatters, d’après ses instructions, ne devait pas passer de vive force et n’était d’ailleurs pas maître de son personnel indigène. Or, les Imanghasaten avaient une attitude trop menaçante pour qu’on pût espérer qu’ils laisseraient la mission parvenir jusqu’à Ghat ; plusieurs fois sur le point d’être attaquée, elle était presque prisonnière des Touareg qui entouraient son camp. Quant à Ikhenoukhen, s’il est resté inactif lors de la mission Flatters, « ne serait-ce pas, dit M. Schirmer[191], qu’il n’avait plus guère le pouvoir de commander et de punir ? Et de fait, lorsqu’il réclama aux Imanghasaten le droit de passage versé par Flatters et qui aurait dû lui revenir, on ne lui répondit que par une dénégation hautaine. Ce n’est donc pas de son plein gré que Flatters est retourné en arrière[192], et l’on ne peut lui reprocher sans injustice d’avoir manqué de patience et de résolution. La vérité est qu’il a été constamment paralysé par le mauvais vouloir des Touareg et de son personnel indigène. »

La première mission Flatters avait obtenu d’importants résultats géographiques ; elle avait fait un levé de plus de 1.200 kilomètres dans un pays à peu près inconnu. Elle rapportait des renseignements précis sur la région au sud d’Ouargla ; elle avait reconnu la région des grands gassis, c’est-à-dire la trouée de l’Igharghar, passage à peu près libre de sables à travers les dunes de l’Erg oriental ; elle avait relevé topographiquement le contour septentrional du Tassili des Azdjer, le relief des montagnes et les pentes des vallées[193]. Outre le _Journal de route_, les documents de la première mission comprennent un mémoire géographique et météorologique avec tableaux explicatifs, dû à M. Béringer ; un mémoire géologique et hydrologique avec plan, dû à M. Roche ; un avant-projet, dû à M. Béringer, d’une ligne de chemin de fer dirigée d’Ouargla vers Amguid sur 610 kilomètres ; une note sur les collections végétales rapportées par la mission ; un mémoire de M. L. Rabourdin sur les âges de pierre du Sahara central.

Au point de vue politique, la première mission Flatters avait échoué. M. Schirmer indique très clairement pour quelles causes. « Elle a échoué[194] parce qu’on s’était mépris sur l’état politique des peuplades qui occupent le Sahara central ; parce que, cherchant des chefs d’Etat, elle n’avait trouvé que des bandes uniquement préoccupées de l’accaparer à leur profit ; parce que Flatters avait recruté son escorte parmi des éléments sur lesquels il n’avait pas de prise, et qu’il s’était trouvé, au moment décisif, sans autorité sur les uns, sans force vis-à-vis des autres, à la merci des Chaanba et des Imanghasaten. »

Malheureusement, Flatters ne voulut convenir, ni vis-à-vis de lui-même, ni vis-à-vis des autres, que sa retraite avait été forcée et non volontaire. Il ne voulut pas se souvenir de la situation grave où s’était un moment débattue la mission, il prodigua les déclarations rassurantes, dans son ardent désir d’être admis à renouveler ses tentatives et de réussir. En vain quelques membres de la commission lui objectèrent qu’il avait été arrêté et presque spolié en route. « L’insuccès pouvait être douteux l’an dernier, écrivait Duponchel[195], il est parfaitement certain aujourd’hui. Dans tout nouvel explorateur qu’on leur enverra sans un appareil militaire suffisant pour garantir sa sécurité et lui ouvrir un passage à main armée, les indigènes du Sahara ne verront qu’une proie facile. »

Flatters n’osa pas non plus dénoncer les inconvénients de ce système bâtard[196], qui ôtait à la mission toute force militaire sans désarmer les défiances et les convoitises ; il repartit sans emmener cette escorte régulière de 200 hommes que pendant son premier voyage il regrettait de ne pas avoir. Les règles qui auraient dû servir de base à l’organisation d’une entreprise de ce genre existent nettement tracées[197] dans les rapports et les écrits des Daumas, des Margueritte, qui ont commandé dans le Sud à l’époque où nous prenions pied dans cette région ; le colonel Flatters avait trop étudié les ouvrages écrits sur la matière pour ne pas savoir parfaitement ce qu’aurait dû être sa mission ; il ne fut pas maître d’appliquer ses idées et se vit forcé de composer sa caravane suivant l’opinion qui avait prévalu dans la Commission transsaharienne.