Part 9
--Ce n’est pas sage! Ce n’est pas sage!... Plus je m’habituerai à être «gâtée» par votre amitié, plus ensuite je sentirai de tristesse quand j’en serai privée...
--Mais jamais vous n’en serez privée... que par votre volonté... qui, d’ailleurs, serait impuissante à me détacher! Je crois bien que, malgré vous, je resterai votre ami...
Quelle conviction dans sa voix! Il parle d’amitié... Ah! est-ce encore de l’amitié!... Et pour combien de temps!...
Mais ce soir, je suis trop lasse pour réfléchir. Je n’éprouve plus que l’envie lâche de trouver près de lui un refuge... Et je ne résiste plus quand il me dit avec son chaud sourire:
--Alors c’est convenu, n’est-ce pas, j’irai vous faire une petite visite à Saint-Moritz?... Ne dites pas non, je vous en supplie. Tout ce que je peux vous promettre, c’est d’attendre la date que vous m’indiquerez pour arriver... Mais en tout honneur, je vous préviens que je ne me sens pas beaucoup de patience pour attendre...
Si je suis sage, je n’écrirai pas...
Coire, 15 juillet.
Tout d’une traite, j’ai filé jusqu’à Coire, où je vais coucher, afin de faire, en plein jour, la sauvage montée de l’Albula.
Le crépuscule est tout rose. De ma chambre qui donne sur la grande place, je vois des cimes d’arbres ondulant sous un ciel nacré, où déjà brille une étoile; j’aperçois des perspectives de petites vieilles rues, aux maisons basses, des passants qui circulent sans hâte, le visage calme. De rares voitures avancent, paisibles parmi les groupes que rassemble la belle fin de jour, lumineuse et chaude. Une brume, diaprée par le couchant, voile un peu les lointains du cirque de montagnes, à l’ombre desquelles s’épanouit la ville souriante. Tantôt, je me suis amusée à suivre au hasard le dédale des rues inconnues qui serpentent, étroites et proprettes, escaladent les belles pentes boisées, ou descendent vers la Plessur écumeuse avec une allure de petit torrent sur un lit de pierres luisantes.
J’adore m’en aller ainsi, au gré de mon caprice, dans une ville étrangère que je découvre avec des ravissements et des désillusions d’«explorateur»... Je m’y sens bien moins seule que dans mon Paris où, parmi tant d’êtres que je connais, je ne suis qu’une épave errante dont nul n’a souci.
En voyage, oh! délice, j’oublie... Je ne suis plus qu’une insatiable curieuse, jamais lasse, que rien n’effraie; un cerveau qui jouit; des yeux avides de contempler... La solitude ne m’est plus un fruit amer, elle me devient un trésor, car elle me permet de vagabonder à ma guise, de m’arrêter, de partir, de rêvasser ainsi qu’il me plaît...
Et cette impression de pleine indépendance jette en moi une griserie dont je goûte la saveur d’autant plus que j’ai le souvenir d’odieux voyages, en compagnie de mon casanier mari qui ne concevait que Paris; voyages où chaque occasion amenait le heurt de nos goûts, des natures trop différentes que l’amour ne fondait plus...
Ah! que c’est exquis de voyager à sa guise!
Aussi, déjà le charme opère... Et je m’y abandonne toute, corps, âme, pensée; consciente qu’il est excellent pour moi d’être loin de Paris, distraite de tout ce qui n’est pas l’imprévu du voyage.
Ainsi, je vais retrouver un bienfaisant _je m’en fichisme_, le seul état d’âme qui puisse désormais me convenir.
Tout à l’heure, avant de rentrer à l’hôtel, je me suis arrêtée un instant à mi-côte du sentier de chèvre que je redescendais. Et j’ai regardé la féerie du couchant se voiler derrière les crêtes, nimbées de flamme. Sous l’éblouissante lueur la ville était toute rose, alors que déjà les bois bleuissaient, saisis par le crépuscule. A peine, une rumeur lointaine montait des rues claires, allongées devant la montagne: aboi d’un chien, bruit vague de quelque voix; roulement sourd des roues sur le pavé. Nul passant.
Mais près de moi, hélas! arrêtés sur un banc voisin, des touristes; une famille allemande qui m’observait, plutôt curieuse, surtout la fillette,--quatorze à quinze ans,--dont la lourde silhouette se couronnait d’un délicieux visage de petite vierge grave.
J’entendais les rudes sonorités de leur langue.
Je regardais, à mes pieds, ces demeures où vivaient des êtres qui tous m’étaient inconnus; ces rues à travers lesquelles j’étais la passante étrangère qui traverse et ne revient pas.
Ah! que Paris me semblait loin!... Et bien lointaine aussi, cette Viva que troublait si profondément, il y a deux jours, l’adieu d’un ami; la Viva qui, toute la nuit, dans son wagon, avait aimé la senteur des œillets se fanant à son corsage, reçus à la dernière heure de cet ami...
Et curieusement, les yeux un peu sévères et un peu moqueurs, je la contemplais, cette Viva qui avait été _moi_ quelques heures et que je ne comprenais plus bien, gagnée par l’indifférente sérénité des choses.
Saint-Moritz, 18 juillet.
Et maintenant Saint-Moritz. Presque me voici installée dans mon _home_ de passage. Car, tout de suite, je me suis évertuée à lui donner un air de «chez moi». Quelques gravures, des photos qui me suivent partout, mes bibelots d’écriture et de toilette, des fleurs, mes livres, des voiles de broderie dispersés sur les meubles. Et ma chambre, le petit salon qui lui est adjoint, ne ressemblent vraiment plus trop à des pièces d’hôtel.
L’un et l’autre ouvrent sur un balcon-terrasse, d’où mes yeux suivent sans se lasser l’étincelant ruban de l’Inn, à travers les prairies, veloutées par l’herbe haute. Tout près, devant ma fenêtre, l’émeraude liquide du lac, sertie par la forêt des sapins qui, accrochés à la montagne, se dressent vers les sommets ensevelis sous la neige.
D’un précédent voyage, j’avais conservé le souvenir de cet hôtel, placé hors de la cohue dont le flot roule incessamment à travers la voie grimpante qui, du lac, escalade Saint-Moritz _Dorf_. Il m’apparaissait comme une oasis, alors que pour suivre mon époux je devais gîter dans quelque somptueux caravansérail, bondé par la foule cosmopolite.
Ici, c’est un calme de terre promise dont je subis l’apaisement, de toute ma volonté. Les heures...--les heures du jour surtout...--fuient je ne sais comment, sans que je songe à en décider l’emploi, à en compter le nombre.
Résolument je me plonge dans une vie toute végétative. Je me grise de soleil. Je bois l’air vif qui a la saveur d’une eau glacée... Je me lasse en des courses vagabondes ou en des flâneries capricieuses dans le vieux Saint-Moritz qui m’amuse, avec son air de grand village envahi par la civilisation des villes.
Et ainsi faisant, je ne réfléchis pas; je ne regarde pas vers l’avenir; je ne me souviens pas... A peine, je pense. Je n’ai plus que des yeux et des muscles.
Quand Marinette arrivera dans une quinzaine, je rentrerai, bon gré mal gré, en mon personnage habituel.
J’espère qu’alors, la cure physique et morale que je m’impose aura triomphé de ma nervosité et de l’étrange lassitude qui peut-être en était tout simplement la cause. Ici, du moins, nulle conversation ne me vient fatiguer ou ennuyer. Je ne parle à personne, quoique, en cours de pérégrinations, mes curiosités de voyageuse me rendent très sociable.
Pas davantage, je ne pratique la correspondance. A peine, seulement, j’ai griffonné à père quelques lignes de bonne arrivée. Et je redoute le courrier, car j’ai peur de tout ce qui pourrait troubler la fragile quiétude où je veux m’engourdir, ainsi que dans un sommeil.
22 juillet.
C’est une lettre de mon époux qui, la première, est venue me joindre ici. Une lettre galamment troussée, ayant des allures de spirituelle chronique, où il me conte l’accueil très flatteur fait à _la Danaïde_, à son auteur et à l’interprète-étoile, dont le succès triomphal l’anime d’une joie orgueilleuse qui n’arrive point à se dissimuler.
Le tout, entremêlé de paroles d’intérêt quant à mes projets d’été; et pour finir, la prière d’écrire de mes nouvelles à diverses adresses dont la liste m’est donnée.
J’ai rangé cette liste; et, en personne bien élevée, j’enverrai à l’une ou l’autre destination quelques lignes de réponse. Peut-être, d’ailleurs, Robert ne pensera-t-il pas du tout à les y aller chercher; et elles demeureront abandonnées en quelque poste restante. Il a tant d’autres choses en tête que la lointaine épouse laissée en France!
Je me demande quelle mine il doit faire, devant les succès,--non pas d’artiste, ceux-là, il en jouit!...--mais les succès de femme de Marcelle Huganne, lesquels me paraissent très vifs, si j’en juge d’après certains articles arrivés en même temps que la lettre, et, sans doute, envoyés par lui...
Ah! la singulière mentalité que la sienne!
25 juillet.
Est-ce l’altitude, l’air trop vif?... Que j’ai de peine à trouver le sommeil, si tard que j’aie veillé.
A Paris, pour distraire ma longue soirée, je ferais de la musique. Mais ici, dans ce logis qui appartient à tous, je reste silencieuse, bien entendu.
Alors, allongée dans mon _rocking-chair_, sous les plis moelleux de mon peignoir de laine blanche, je prends un livre... Et, au bout d’un instant, je m’aperçois que mes yeux lisent des lignes sans en pénétrer le sens; ou même que le livre est tombé sur mes genoux... que je regarde dans la nuit pour y chercher... quoi?... Rien d’utile, Viva.
Aussitôt, je ferme le livre, irritée contre moi-même; je saisis mon buvard, et je me mets à griffonner des feuillets où je jette ma pensée toute vive.
Ainsi ai-je fait ce soir. J’entends, un à un, se taire tous les bruits de l’hôtel. Et onze heures venant de sonner, il n’arrive plus à mon oreille qu’un bruissement de feuilles, et le chant de l’eau, soulevée par une brise si fraîche que je frissonne quand son souffle m’enveloppe.
Peu à peu, elle me glace le cœur.
Pas assez profondément!
Sous cette glace, je sens vivre les désirs vains qui grondent dans leur prison, pareils aux princesses captives de la légende cherchant la lumière, en désespérées. Mais je suis sans pitié. Je ne _veux_ pas les entendre. Seulement, c’est difficile dans cet écrasant silence de la nuit!...
Combien sont plus sages que moi, parmi ces étrangers--Russes, Allemands, Italiens...--au milieu desquels le hasard m’a conduite?
Indifférente, je les regarde vivre, ne leur demandant rien d’autre que de me distraire un moment par la révélation de leur personnalité.
Une seule famille française, qui «marque» très bien. Patriotiquement, je l’ai notée tout de suite avec satisfaction; le père, sans doute, un homme d’une cinquantaine d’années qui a des yeux de penseur; une femme assez jeune pour que j’hésite à la qualifier de mère ou de sœur, par rapport à la jeune fille qui ne la quitte guère. Entre elles deux, il y a une sorte de camaraderie charmante, nuancée de protection du côté de l’aînée, de déférence de la part de la jeune fille.
Ma table--dans la salle à manger,--n’est pas loin de la leur, et pour occuper la monotonie du repas, j’observe quand je ne lis pas. La jeune personne, d’ailleurs, m’a tout l’air d’en user discrètement de même à mon égard. Plusieurs fois, laissant de côté mon livre, j’ai surpris, arrêtés sur moi, de larges yeux d’un bleu violet, dont le regard limpide se détournait tout de suite, un peu confus, si joliment...
Depuis lors, sans avoir échangé une parole, nous sommes «en sympathie». Cette créature très jeune, qui n’est de toute évidence, ni une futile petite fille, ni une demi-vierge, m’intéresse par tout ce que son visage révèle de vie intelligente, originale et profonde. Ce m’est un plaisir de suivre, sur les traits expressifs, le jeu vif de l’esprit. Elle a des yeux qui doivent toujours regarder la vérité en face, bravement, sans curiosités malsaines et pudeurs niaises, des yeux qui ne mentiraient pas... De même que les lèvres ne se prêteraient pas, j’en jurerais!... aux baisers qui déflorent.
Je suis sûre qu’en ce moment cette petite fille dort en paix. Que je l’envie!
26 juillet.
Une lettre de père. Un mot de Marinette bourré de «faits divers» et de tendres effusions, m’annonçant leur arrivée pour la fin de la semaine qui vient.
Des billets d’amis ou d’indifférents.
Rien d’autre.
27 juillet.
Hier, une haute silhouette masculine, une nuque très brune m’ont fait tressaillir si fort, que j’en suis demeurée stupéfaite. Est-ce donc que je pense voir venir l’ami auquel, résolument, je n’ai pas écrit?...
Il me l’a dit: «Je ne me sens pas de patience pour attendre que vous me donniez la permission de venir...»
Demain, il y aura douze jours que je suis ici...
Pour la première fois, depuis mon arrivée, je viens de m’aventurer à descendre en mon jardin secret, dont je ne sais quel instinct me gardait éloignée. D’ailleurs, j’en ai seulement entr’ouvert la perte, arrêtée sur le seuil par une crainte imprévue de ce que j’y pourrais découvrir peut-être.
Mais à quoi bon cette lâcheté!
Je n’ignore pas que j’ai été folle de laisser un passant généreux entrer dans mon désert. Il y a fait jaillir un peu de verdure où m’abriter, quelques fleurs à respirer. Le tout, destiné à mourir.
Et maintenant que je suis hors de l’oasis, je trouvé dur de recommencer à piétiner sur ma route aride... Je le sais bien!
Et je le sais aussi, que nos causeries me manquent, comme la flamme claire de son regard, le timbre de sa voix ferme, l’atmosphère vivifiante qu’il créait autour de moi, et, surtout, l’étrange et bienfaisante impression de sécurité que m’apportait sa présence.
Oui, je m’étais trop bien habituée à la douceur d’être traitée par lui en amie d’élection. Et parce que les circonstances et ma volonté nous séparent, avant que la force des choses ne le fasse, je suis telle une altérée qui se voit enlever l’eau vive qui ranimait ses lèvres desséchées.
Tant pis pour moi! Je ne suis pas une petite fille, il ne fallait pas être imprudente. Il y a quelques mois, je ne le connaissais pas. A l’automne, il va partir. Nous ne nous reverrons plus guère dans l’avenir... Si même nous nous revoyons.
Non, je n’écrirai pas. Ma solitude dans la vie? C’est une habitude à reprendre. Voilà tout. Et je la reprends.
28 juillet.
Ce matin, j’ai croisé dans un sentier que je grimpais à l’aventure la jeune fille française, qui est la plus charmante de mes compagnes d’hôtel.
Elle descendait et s’est arrêtée à ma vue, puis rangée dans la bordure moussue du chemin, pour me laisser passer. Sous une grande capeline de paille, toute habillée de blanc, elle était adorablement fraîche, la blouse de linon échancrée sur la nuque, les bras nus depuis le coude; dans les mains, un livre, comme chaque matin je lui en vois emporter quand elle passe sous mes fenêtres.
Ah! la jolie vision de jeunesse qu’elle réalisait ainsi, svelte sous la jupe étroite, la taille souple et libre! Elle m’a saluée, souriant un peu. Est-ce l’expression de droiture fière qui est si frappante sur ce jeune visage, brusquement j’ai pensé à Meillane... C’est une femme telle que celle-ci qui devrait devenir la sienne. Quel beau couple, ils formeraient moralement. Et physiquement aussi!
Je sais son nom, Marie-Reine Derieux. Elle est la fille du savant biologiste auquel je vois, à Saint-Moritz, la gaîté et l’ardeur d’un écolier en vacances qui aurait des yeux de penseur pour observer... La mère aussi est une créature absolument supérieure, capable d’assister son mari dans ses travaux, et, en même temps, une femme du monde exquise. J’avais beaucoup entendu parler d’elle déjà, sans l’avoir jamais rencontrée.
Je ne m’étonne plus qu’entre ces deux êtres, élevés dans une atmosphère de pensée, cette petite Marie-Reine soit ce qu’elle est.
30 juillet.
Où vais-je?...
Si forte, j’ai l’impression d’être une petite chose frêle qu’emporte un mystérieux torrent, le torrent de la vie...
Et je ne lutte pas... J’ai trop lutté, sans doute, jadis. Ma faculté de résistance est épuisée. Maintenant, je me laisse entraîner, passive, si détachée de tout rêve, espoir, désir même, que j’en arrive à observer curieusement, comme s’il s’agissait d’une autre, le jeu des circonstances qui influent sur ma destinée.
Aujourd’hui, ma capricieuse humeur m’avait jetée vers Samaden que j’avais envie de revoir; où le train m’a déposée avant de filer sur Pontresina.
Un ciel d’une idéale pureté. Pas même un flocon de nuage. Un infini bleu où palpitent les rafales d’un vent violent, tout parfumé d’une senteur d’herbe chaude, de foin coupé, de neige vierge, la neige immaculée de la Bernina dont les glaces étincellent en pleine lumière, marbrées d’ombres bleues, veinées par le sillon des crevasses.
Aussitôt hors du wagon, je laisse de côté les rues ensoleillées et m’en vais vers la montagne. Je grimpe sans but, pour le seul plaisir de grimper, vers un bouquet d’arbres que j’aperçois, dressé au-dessus des prairies qui s’élèvent en terrasses. A mesure que je monte, grisée d’air vif, les rafales m’enveloppent plus violentes, si rudes parfois que je m’arrête haletante, ma robe enroulée autour de moi, tandis que les longs pans de mon voile palpitent en ailes déployées. Et c’est une exquise sensation de vol!
Je ne sens plus nulle lassitude. Je vais vite, vite, dominant, peu à peu, la petite ville souriante dont les clochers se hérissent à mes pieds, les rues s’entre-croisent, striées d’ombre et de clarté.
Je vais, humant cette brise qui a, sur mes lèvres, le goût de l’eau glacée. J’atteins le bouquet de mélèzes.
Et soudain, c’est un calme prodigieux. Les tourbillons fous se brisent devant ce voile de feuilles.
A peine, un bruissement dans les branches pailletées de soleil; une ondulation fuyante, sur l’herbe haute, d’un vert éclatant, moirée d’ombres transparentes, que broutent, sous les mélèzes, des vaches paresseuses, devant un chalet qui sent le bois frais. La sonnerie argentine de leurs cloches tinte dans l’air chaud. Loin, aussi loin que mes yeux puissent voir, des cimes fuient les unes derrière les autres, découpant leur profil de neige sur l’intense outremer.
Ah! que je comprends le saint d’Assise et ses cantiques extasiés devant la splendeur des choses créées! Si fort je la sens et j’en jouis que, passionnément, je me prends à répéter:
--Que c’est beau! que c’est beau!
Sans m’apercevoir que je parle presque haut, que je ne suis pas seule, qu’un promeneur est allongé nonchalamment dans l’herbe, à quelques pas de moi, devant le même spectacle dont je m’enivre.
Mais une voix dit, derrière moi:
--Oui, vous avez raison, c’est beau, bien beau!
Oh! cette voix!... Je me retourne, d’un sursaut éperdu.
Et je vois le promeneur debout, qui me salue avec un sourire, un regard, un accent où resplendit une allégresse triomphante. Je ne rêve pas! Meillane est là, devant moi. Pourtant, je répète, avec l’impression que je dois me tromper:
--Vous! Vous!... C’est vous? Ici?
Et sa voix joyeuse explique:
--Je suis arrivé à Samaden, il y a quelques heures seulement... Pour différentes raisons... qui me paraissaient très sages, j’y ai cherché un gîte. J’ai fait tout à l’heure mon installation, et en attendant un train pour Saint-Moritz, je suis monté ici, attiré par la mine engageante de ce bois de mélèzes.
--Comme moi...
Ses mains se sont tendues vers les miennes que je lui livre d’un élan dont je ne suis pas trop fière à cette heure!
Il les porte à ses lèvres lentement et les y garde sous un baiser long... si long!... comme le dernier jour, à Paris... Moi, je ne pense pas à les lui retirer... Une joie chante follement en tout mon être... Une joie née de la présence imprévue de mon ami, dans cette solitude vibrante de beauté... Née aussi de l’ivresse que je vois dans les yeux qui me regardent...
Et doucement, il me demande:
--Dites-moi, cela vous fait un peu plaisir que nous nous retrouvions?
Ici, nous sommes si loin du monde que, pas une seconde, je n’ai l’idée de déguiser correctement la vérité!
--Oui, cela me semble bon, très bon!
Je parle presque bas, sans songer à lui enlever mes mains, toujours prisonnières. Peut-être, il ne s’aperçoit même plus qu’il les tient, tant il me contemple. Ah! il ne voit plus le divin paysage! Pour lui cacher tout l’horizon, il y a une frêle créature, dont, littéralement, il boit le regard... Et, en cette minute, je ne veux pas penser... chercher pourquoi il me contemple ainsi... Je ne sais ce que l’avenir prépare. Mais rien ne me fera oublier ni regretter la douceur de ces premiers instants... Et, en mon âme, je murmure ce que lui dit tout haut:
--Jamais je n’aurais osé espérer vous revoir ainsi, mon amie...
De quel accent il a prononcé les mots très simples «mon amie». Ce quelque chose dans sa voix me fait tressaillir et jette en moi l’impression qu’un flot m’a saisie et m’emporte... Vers quelle rive?
Alors, d’instinct, j’essaie de lui échapper, et j’interroge, en hâte, au hasard, pour reprendre terre:
--Qu’est-ce que vous avez fait depuis mon départ?
--J’ai attendu le moment où je vous reverrais! Sans vous, Paris me paraissait un désert. J’ai filé en Dauphiné. Mais là aussi, il m’a fallu un grand effort pour laisser fuir le temps et ne pas prendre, tout de suite, le chemin de l’Engadine... où mon amie ne m’appelait pas pourtant... Ce pourquoi, j’avais très peur d’être mal reçu.
--Mais je ne vous ai pas mal reçu.
Il ne répond pas aussitôt. De nouveau, il me regarde avec la même joie fervente.
--Non! oh non! Vous ne m’avez pas mal reçu!... Si vieux que je vive, je me souviendrai de vos yeux en cette première minute du revoir.
Nous sommes insensés de nous dire ces choses. Il risque peut-être tout son avenir. Et il est jeune... Si jeune!...
Moi je n’ai pas d’avenir... Alors?... Ah! oui, nous sommes insensés!
Il m’aurait rencontrée dans un salon d’hôtel, comme un monsieur en visite, que sûrement--à peu près sûrement,--nous n’aurions rien articulé de semblable... Mais si haut dans la montagne, hors du monde!...
Je me suis assise sur un arbre renversé; la dentelle fine des mélèzes palpite au-dessus de nos têtes. Entre les branches, dans la pleine lumière, luit la neige qui nous envoie son souffle vierge, parfumé par la sauvage odeur de la terre, ivre de soleil.
Tout haut, je songe, essayant de me ressaisir:
--Marinette, les enfants et Paul arrivent dans deux jours.
--Déjà! Oh! déjà!
--De quel ton déçu vous dites cela!
--Je voudrais vous avoir ici à moi seul...
--Et de quel droit, je vous prie?
--De mon droit d’ami... aussi exigeant que dévoué.
--Oui, bien exigeant, je le crains...
--Non... car je ne demande rien!
Presque gravement, il a parlé; sa clairvoyance a-t-elle donc deviné l’affolement délicieux et terrible auquel j’essaie d’échapper et dont j’ai peur...
Une minute de silence. Il est allongé dans l’herbe à mes pieds. Ses yeux gris ne me quittent guère. Et redoutant ce silence, je demande:
--Quand je vous ai aperçu, y avait-il longtemps que vous étiez là, à m’entendre m’extasier?
--Je vous ai vue monter toute menue, en bas du sentier, pareille à une petite fille... Et puis, vous avez grandi... un peu... un peu plus. Et j’ai commencé à penser que la petite fille devait être une jeune fille dont la silhouette, tout de suite, m’en rappelait une autre...
Malicieuse, je proteste:
--Oh! ça ce n’est pas vrai!
--Vous savez bien que, toujours, je dis ce qui est vrai.
--Oui, vous avez raison... Alors vous regardiez la silhouette menue?...
--Qui semblait avoir des ailes, de grandes ailes roses, dressées derrière elle, éperdument flottantes...
--Les pans de mon voile!... Ainsi, je ressemblais à un ange?
--Un ange très terrestre, heureusement, madame! Mais je ne pouvais m’imaginer ce bonheur que la jeune fille aux grandes ailes fût justement _vous_, vous l’amie très chère pour qui j’étais venu au fond de l’Engadine... Et puis, vous avez approché encore... Je vous ai reconnue, sans doute possible...
Il se tait brusquement et je ne réponds pas... Trop de choses nous sentons, qu’il ne faut pas dire!... Des secondes fuient...
Encore une fois, ma volonté fait un sage effort pour briser le charme dangereux. J’ébauche une question. Et nous parvenons à causer. Même, peu à peu, à très bien causer, comme des êtres sûrs l’un de l’autre, deux vrais amis que tout intéresse des jours où ils ont vécu séparés.