Part 10
Trois semaines!... A nous entendre, on croirait plutôt trois années!... Jamais, à Paris, nous n’avons ainsi causé, avec cet abandon confiant qui m’est une nouveauté exquise que je savoure ardemment, après ma retraite de silence et de solitude. Ah! quelle douceur, cette sollicitude dont il m’enveloppe!...
Et je lui confie tout à coup:
--Ne me trouvez pas une odieuse babillarde... Je me délie la langue! Depuis quinze jours, je n’ai conversé avec âme qui vive!
--Comment, vous avez ainsi vécu toute seule avec vous-même, pauvre petite amie chère! Mais ce devait être affreusement triste, une pareille existence!
Je lui lance avec une malice joyeuse:
--Merci pour moi-même!... Vous trouvez donc ma compagnie bien ennuyeuse?
Il se met à rire:
--L’homme est fait pour la société de ses semblables. La femme, plus encore, affirment les autorités compétentes.
Et nous recommençons à bavarder, de tout et de rien... jusqu’au moment où je m’aperçois soudain que le soleil s’est enfoncé derrière les montagnes, qu’il fait frais, très frais. J’ai un frisson qu’il surprend:
--Oh! vous avez froid!... Vite, il faut partir. Vous êtes si peu vêtue!
Et il enveloppe d’un œil inquiet ma blouse de linon, coupée d’entre-deux sous lesquels transparaît la peau.
--Vous êtes redevenue toute pâle, comme à Paris.
--Je suis laide?...
--Non! pas laide du tout... pas assez!... Mais vous avez perdu vos belles couleurs roses de l’arrivée!... Pourquoi n’avez-vous pas un châle?... Un manteau?...
--Je ne pensais pas rentrer si tard, monsieur mon ami...
--Alors, vite, redescendons... Vous vous réchaufferez en marchant et dans le train... Pourvu que vous ne soyez pas malade!
J’éclate de rire:
--Soyez sans crainte!... Je ne suis pas si fragile...
--Demain, j’irai voir comment vous êtes.
--Demain?...
Je m’arrête.
--Demain, vous voulez venir?... Ah! peut-être, il serait plus sage d’en rester aux heures qui finissent en ce moment...
Il me regarde, indigné:
--Plus sage?... Quelle erreur! Il ne faut pas être sage inutilement... Je vous ai promis d’être un bon ami... Fiez-vous à moi...
Et j’ai cédé. Il est sincère... Mais...
Quand je suis rentrée à l’hôtel, très tard, ma jeune amie Marie-Reine, habillée pour le dîner, lisait sur la terrasse. Mon pas, tout près d’elle, lui a fait relever la tête. Un sourire a éclairé sa bouche et elle s’est exclamée:
--Ah! quelle mine contente vous avez, madame! Votre promenade a été agréable?
--Oui, très agréable! C’était une journée divine...
Et je passe, effrayée de ce que cette enfant pourrait lire en moi que personne ne doit savoir, que moi-même je dois ignorer.
31 juillet.
A quoi me sert de fermer les yeux, ainsi qu’une enfant terrifiée? L’ombre n’empêche pas la vérité de se dresser.
Je l’aime... je ne puis plus me leurrer.
Je l’aime, pourquoi?... Qu’a-t-il de plus que les autres qui jamais n’avaient pu m’émouvoir, depuis que mon cœur a été mis en lambeaux...
Je l’aime... Les lambeaux ont été rapprochés par un magicien dont je ne soupçonnais pas le pouvoir. Je l’aime!...
Et les yeux éblouis, les mains serrées devant le vertige, je répète: «Où vais-je?... Où vais-je?...»
Ainsi qu’il l’avait dit, tantôt, il est venu. J’étais à écrire dans mon petit salon. J’ai reconnu son pas d’être dominateur, son pas vif, pressé, résolu...
Il était impatient d’arriver près de moi... Et je le reçois, moqueuse et insouciante... tandis qu’en mon cœur ressuscité palpite le désir fou de me glisser entre ses bras, qui me garderaient de tout mal; de mettre ma tête sur sa poitrine, mon visage sous sa bouche; d’en sentir la caresse sur mes cheveux, sur mes paupières, sur mes lèvres...
C’est pourtant vrai que je souhaite cela, moi, la farouche Viva... Je l’ai compris quand il est entré...
Mais cette folie, je ne l’ai pas trahie! Elle est mon secret, effrayant et divin.
Que faire?..., Partir? ou lui demander, à lui, de me laisser?... Ce serait peut-être la guérison? Mais en aurai-je jamais le courage, même consciente que je m’en vais vers la douleur, fatalement, si je ne me défends contre le mal d’aimer?
Est-ce qu’une créature glacée fuit, de sa pleine volonté, la flamme qui la ranime?
Ah! je le sais bien que je ne partirai pas!... Et que je ne vous demanderai pas de partir, ô mon ami, qui ne serez que mon «ami...», mon ami très cher. Oui, restez, si vous pouvez me faire le sacrifice de ne pas espérer ce que je ne vous donnerai pas, résolue à n’être plus le bien de personne...
Peut-être vous en souffrirez... parce que vous êtes homme! Et les meilleurs veulent _tout_, de l’être cher... Et, en ce moment, je vous suis chère, si chère! je le sens délicieusement... Mais, moi aussi, je souffrirai quand vous me quitterez... Plus durement que vous, peut-être encore, car ce sera en mon cœur que vous avez arraché de sa tombe, et qui devra, vous parti, retrouver l’horreur de la mort.
3 août.
Voici les Abriès arrivés et installés déjà; non pas en mon calme domaine, mais à l’abri d’un palace fourmillant d’hôtes _select_. Paul est épanoui, les petits sont adorables et Marinette délicieusement jolie, chic à l’avenant, semble leur grande sœur, et trace, dans le Tout Saint-Moritz, un sillage de Parisienne infiniment élégante, dont les remous sont très amusants à observer. Ils atteignent jusqu’aux excursionnistes convaincus, tannés par le soleil et la neige, aux allures de vagabonds, qui, pour la regarder, oublient un instant glaciers, guides, piolets.
Cette présence est pour moi une diversion forcée. Peut-être elle va me guérir, si j’essaie résolument d’échapper au mal...
Mais pour guérir, il faudrait le vouloir! Il faudrait ne pas nous voir sans cesse, rapprochés plus encore par sa camaraderie avec Paul qui mêle sa vie à la nôtre. Il faudrait que nous n’ayons pas, tous deux, cette même résolution, silencieuse et inflexible, de ne perdre pas une parcelle du peu de jours qui nous sont donnés. Car le 19, il doit être de retour dans le Dauphiné, où l’anniversaire de sa mère rassemble tous les enfants.
Ah! devant cette certitude, je ferme les yeux sur l’avenir. J’étouffe tout conseil de prudence. Confiante en mon ami, je vis dans le seul présent, comme dans un songe enchanté, oublieuse du réveil certain. Sans résistance, je me laisse gâter avec une délicatesse tendre, un souci de mon plaisir, de mon repos, qui me fait bondir le cœur d’une joie inconnue. Jamais personne n’a été ainsi pour moi, même ceux qui m’ont le plus choyée. Et, jadis, dans l’amour de Robert, il n’y eut rien de pareil! Car c’était pour lui qu’il m’aimait...
6 août.
Les douces matinées que je passe!
Je vais retrouver les enfants qui jouent dans une prairie écartée sous la garde d’Agnès... Et lui vient me rejoindre... Nous nous asseyons sur quelque roche moussue, et nous causons,--ou même nous nous taisons...--tout en regardant les petits, qu’un élan câlin ou le caprice du jeu fait bondir vers nous.
Ce matin, en arrivant, je trouve Agnès courroucée contre Hélène qui se tient devant elle, la mine penaude, ses menottes croisées derrière son dos,--attitude de son père tout à fait comique chez elle. Guy, lui aussi, darde sur la petite des regards indignés.
J’interroge:
--Que se passe-t-il donc, Agnès?
Et aussitôt; dans son charabia mi-français, mi-anglais, elle explique, sévère:
--_Ce petit fille, il est très méchant._ Il a mordu un baby de l’hôtel, jusqu’à faire saigner le doigt de lui...
A mon tour, je jette un coup d’œil gros de reproche sur la coupable qui baisse le nez de plus en plus, avec une adorable mine de confusion, l’ombre des cils voilant l’éclair des prunelles. A peine, j’entrevois la petite bouche que contracte l’envie de pleurer. Et je m’écrie, la voix sévère:
--Quelle vilaine fille tu es, Hélène, d’avoir mordu ce baby! C’est si méchant! Pourquoi as-tu fait cela?
Cette fois, elle relève à demi sa délicieuse frimousse, et d’un air tout ensemble contrit et révolté, elle murmure piteusement:
--J’avais faim!
7 août.
Hier, Marinette m’a dit:
--Comme l’Engadine te réussit, Viva!... tu es jolie... jolie!
Et Paul a appuyé, la tête dressée hors de son journal:
--Ça c’est vrai... Vous avez des yeux et une bouche à ensorceler un saint!
J’ai ri, haussant les épaules.
--Oh! si mon charme opère seulement sur les saints, je suis à peu près sûre de ne pas faire beaucoup de ravages à Saint-Moritz...
--Non, non... pas «seulement» sur les saints, m’est avis... Gare aux pauvres hommes!
--Paul, mon grand, vous êtes stupide!
Dieu! Quelle hypocrisie dans cette exclamation! Depuis des années, aucun compliment ne m’avait fait pareillement tressaillir de plaisir...
Pour mon ami s’est réveillée ma coquetterie d’antan. Pour lui, je désire que ma forme fragile, que mon visage, que mes robes même soient séduisantes... Je crois vraiment--à ma confusion grande, je le constate!...--que je m’en préoccupe autant que Marinette elle-même. Et c’est bien moi, la dédaigneuse, qui en suis là?...
Pour lui, encore, j’ai oublié ma répugnance à faire de la musique dans ce milieu d’étrangers; et tantôt, au cœur de l’après-midi, quand tous à peu près étaient en promenade, j’ai chanté; chanté tout ce qu’il m’a demandé. J’ai été récompensée, d’ailleurs; nous avons passé une heure exquise. Ce après quoi revenus dans la prose, nous avons fait le goûter le plus gai du monde, avec un entrain d’écoliers qui ont bien rempli leur tâche.
8 août.
Encore un jour fini.
Je ne cherche pas à savoir ce qu’il pense de «nous» et il ne m’interroge pas. Même, j’arrive à oublier sa clairvoyance, à l’abri du voile dont un reste d’instinctive raison garde enveloppée la Viva nouvelle, apparue en moi.
Si maître de lui-même, il semble avancer dans le chemin dangereux où nous sommes engagés, que je le suis, ne songeant plus,--_presque plus!_--au vertige possible!
9 août.
Je refuse toute invitation et laisse Marinette exercer sa séduction «ravageante» à travers les excursions, pique-niques, thés, parties de tennis, de golf...
Elle est si habituée à ma sauvagerie, qu’elle ne s’étonne pas du soin que j’apporte à me dérober aux trop nombreuses «connaissances» retrouvées ici.
Tout au plus, quand elle en a le loisir, quand ses flirts, ou le regret de Mme Valprince ne l’absorbent pas, elle me taquine sur les promenades que je fais ouvertement avec Meillane, qui, en qualité d’ami de Paul, ne nous quitte guère. A peu près chaque soir, nous dînons ensemble, ou nous nous retrouvons dans l’un ou l’autre de nos hôtels respectifs.
Lundi, Paul, mis en fuite par un «thé» en société qui ne l’amusait pas, a demandé à nous accompagner.
Quand mon ami est venu me prendre, il a trouvé le bon Paul qui fumait devant le perron, attendant que je fusse prête. De ma fenêtre, j’ai vu sa mine, à l’annonce de ce compagnon de promenade; et distraite une seconde de ma propre déception, je me suis mise à rire derrière mon rideau, tant il avait l’air exaspéré contre Paul, qui, bien innocent, s’exclamait sur son plaisir d’aller, avec nous, revoir l’hospice de la Bernina.
C’est vrai que cette excursion à trois a été odieuse de banalité... une promenade perdue!...
Et les jours fuient si vite! Ils me semblent une eau lumineuse, qui filtre entre mes doigts, serrés en vain pour la retenir.
Une dernière semaine... Et puis ce sera le réveil... Lui aussi ne peut l’oublier. A combien de choses je le sens!
10 août.
Est-ce déjà le réveil! Tout à l’heure, j’ouvre un journal et j’y vois une dépêche de New-York, annonçant que le maître Robert Doraine a provoqué en duel au pistolet le millionnaire Hugh Manfield, lequel affichait cependant une enthousiaste admiration pour la belle interprète de _la Danaïde_. Robert est atteint à l’épaule. Le millionnaire a la poitrine traversée d’une balle.
L’aventure fait grand tapage, vu les personnalités en jeu, mondaine et artistique, et elle est contée avec des commentaires et des sous-entendus qui ont amené un flot de sang à mes joues décolorées par la révélation imprévue. Vraiment, le maître Robert Doraine oublie un peu trop qu’en Europe il a laissé une femme qui porte son nom! Sa vie n’étant pas en péril, aucune pitié n’adoucit la révolte qui m’ébranle tout entière,--la même que s’il m’avait souffletée devant tous.
2 heures.
Il a jugé à propos de télégraphier la nouvelle à Paul, avec prière de m’avertir.
Aussi, mon dévoué beau-frère est-il apparu, il y a une heure, à l’hôtel, plutôt embarrassé de sa mission, et inquiet de la façon dont j’accueillerais l’événement, qui, croyait-il, m’était encore inconnu.
Parce que j’avais les nerfs en déroute, j’ai bousculé ses précautions oratoires par un bref:
--Voyons, Paul, expliquez-vous, je vous prie... Qu’y a-t-il?
Et sûrement, en cette minute, j’avais des yeux d’orage et ma bouche volontaire, la bouche de père, au commandement de laquelle toujours on obéit...
Alors, désorienté par mon accent, si différent de celui que j’ai à l’ordinaire avec lui, il m’a, en quelques mots, raconté ce que je savais déjà: le duel à propos de _la Danaïde_, dont Robert sort le bras fracassé. Pas d’autre blessure n’est mentionnée.
Je l’écoute, crispée jusqu’à l’insensibilité, les yeux attachés sur une branche d’arbre mouvante, sous la brise, devant ma fenêtre. Une pensée, obscurément, erre obstinée dans mon cerveau,--lueur qui éclaire des abîmes: «Que cette balle eût dévié, et peut-être, à cette heure, je serais veuve... libre...»
C’est horrible de songer cela! Pourtant, je ne suis pas cruelle... Il aurait besoin de mes soins, que je les lui donnerais sans effort... comme à un étranger. Et jamais je ne ferais l’ébauche même d’un geste pour abréger sa vie d’une seconde, si elle dépendait de moi... Il me semble, du moins...
Je raidis toute ma volonté pour ne pas penser, pour ne rien sentir... Et je m’aperçois que Paul me considère ahuri, inquiet de mon calme inexplicable pour lui. Dans son désarroi, il me dit d’un ton encourageant:
--Vous voyez, Viva, qu’il n’y a pas lieu de vous tourmenter.
--Me tourmenter?... Oh! Paul, vous n’imaginez pas que moi, épouse délaissée, trahie au su de tous, je puisse «me tourmenter» au sujet de votre beau-frère blessé par sa faute et pour sa maîtresse!
--Mais il ne vous dit pas pour quelle raison il s’est battu! riposte Paul naïvement.
--Cette raison-là... Paul, vous le savez aussi, s’appelle Marcelle Huganne. Le richissime Manfield aura voulu la lui enlever et il a tiré sur le maraudeur!... En ces conditions, avouez-le, je ne puis lui accorder que l’intérêt distant éveillé par toute créature blessée... rien de plus!
--Oui... oui... Vous avez raison.
Paul est trop loyal pour ne pas le reconnaître. Et il se tait. Moi aussi. Mon âme est un chaos où souffle un vent de tempête.
Je demande tout à coup:
--Marinette sait?...
--Je lui ai dit la chose, avec ménagement. Vous savez, elle adore son frère... Je viens de télégraphier pour demander plus de détails et offrir d’aller là-bas si Robert redoute d’être seul...
Durement, j’interromps:
--Il n’est pas seul... Soyez sans inquiétude, Huganne veille sur lui...
--Mais s’ils sont brouillés, je...
--Le duel les aura réconciliés. Les femmes, surtout celles de ce monde-là, sont toujours flattées qu’on aventure sa vie en leur honneur!
Paul n’insiste pas. Mais, affectueusement, il me convie à venir passer l’après-midi avec eux... «pour me distraire!»
--Avec vous seuls?
--Je n’ose vous l’affirmer... Jamais nous ne sommes seuls. Marinette a toujours du monde!
--Alors, mon ami, je vous remercie beaucoup de votre amicale demande, mais je resterai ici... Aujourd’hui particulièrement, je préfère ne voir personne.
--Oui, je comprends, je comprends bien.
Et entre haut et bas, dans ses moustaches, je l’entends marmotter.
--Diable de garçon!... Pauvre petite femme!...
Mais, bien entendu, je ne relève pas ce discret jugement. Il me suffit de sentir la chaleur de sa sympathie dans le baiser qu’il dépose sur ma main. J’interroge seulement encore:
--Les petits joueront à leur place accoutumée avec Agnès?
--Oui, je suppose.
--J’irai les retrouver... Ce sera pour moi la meilleure société...
La meilleure, oui, sûrement... Il me sera bon d’entendre leur rire, leurs propos menus, de sentir leurs lèvres caressantes...
Mais... mais... c’est une autre présence qu’appelle mon cœur bouleversé qui ne sait plus où se prendre et cependant, orgueilleux, n’accepterait pas une parole de pitié; même de lui, surtout de lui...
Je voudrais le réconfort de sa chaude amitié.
Mais il lui faudrait, en silence, laisser passer la tourmente qu’il doit ignorer. Aujourd’hui, j’ai la sensibilité à vif; et même le frôlement d’une sympathie exprimée serait douloureux sur ma plaie.
Sait-il déjà ce que le premier venu peut savoir?... A-t-il appris, lui aussi, par quelque journal?... ou Paul lui a-t-il dit?...
Je viens de regarder les feuilles françaises de ce matin. Presque toutes reproduisent l’entrefilet venu d’Amérique; certaines y ajoutent des réflexions qui enveniment ce petit scandale mondain.
Les éclaboussures en jaillissent autour de moi mais non jusqu’à moi qui, durement, ai attaché mon masque impénétrable à toutes les curiosités.
8 heures.
Comme je rentrais, avant le dîner, avec les petits, j’ai croisé Meillane. J’avais mes deux mains prises par Guy et Hélène; Agnès était sur mes talons. Nous avons échangé un simple «bonjour», tout à fait quelconque. Mais la certitude est tout de suite entrée en moi: «Il sait.» Son regard n’avait pas, rencontrant le mien, l’expression coutumière... Avec l’acuité de mes nerfs surexcités, j’y ai discerné une attention anxieuse, grave et compatissante.
Mais comme je demeurais impassible, le visage fermé, figée dans la crainte d’un mot qui me ferait mal, il m’a dit simplement, comme si rien ne fût arrivé:
--Je suis allé pour vous demander une tasse de thé, tantôt, à l’heure du goûter. Mais vous étiez partie!
--J’avais été rejoindre les enfants...
--Oui... c’est ce que je vois... Et ils vous ont accaparée! Ce sont de petits gourmands... Je voudrais bien avoir été à leur place.
Il caresse la joue ronde d’Hélène qui lui rit du fond de sa capote fleurie. Guy tient ma robe avec un air de ne pas permettre que je m’échappe pour marcher près du nouveau venu.
Et pour la première fois depuis le matin, mon âme douloureuse se détend un peu. Ces trois êtres me donnent de la tendresse, chacun à sa mesure...
Mais Paul nous rejoint. Et je rentre, les laissant tous.
11 août.
Nouvelle dépêche. La cause du duel? Une discussion d’ordre artistique, après un souper trop arrosé de champagne.
Robert remercie Paul de sa proposition d’aller le trouver. Mais il affirme que le voyage est inutile; sa blessure est sans gravité et ne demande que du temps pour guérir. Il nous prie tous de ne pas prendre la peine de venir, car il est parfaitement soigné dans la maison de santé où il s’est fait conduire et où il est très entouré. Je suis, en particulier, invitée--en termes affectueux!--à ne pas m’imposer l’inutile fatigue d’un tel voyage.
Sommes-nous assez désunis! Autant, certes, que si la loi y avait passé.
Et elle y passera. Cette fois, mon orgueil s’est cabré. L’insulte publique de ce duel a cinglé ma dédaigneuse indifférence.
Quand Robert est parti, j’ai eu, je me souviens, la prescience qu’elle était finie, la comédie de notre vie conjugale, et qu’à son retour, elle ne recommencerait pas. Maintenant, ce m’est une certitude. J’ai compris aujourd’hui que je ne supporterais plus une existence près de lui, que, seul, mon incommensurable détachement m’avait fait accepter.
Si, pour obtenir notre séparation, il faut les révélations auxquelles, jusqu’ici, je me suis farouchement refusée, tant pis!... Je m’y soumets, si, à ce seul prix, je puis n’avoir plus rien de commun avec l’homme qui a fait de moi la solitaire, la désenchantée, la vivante épave que je suis aujourd’hui.
Oh! oui, maintenant, je la veux, la séparation!... Et non pas seulement pour la volupté d’être libre, pour échapper à l’équivoque frôlement de nos deux existences... Mais pour ma dignité de femme. Trop longtemps, j’ai eu, devant le monde, un misérable personnage d’épouse complaisante ou aveugle. Bien peu, sans doute, ont deviné «d’épouse méprisante». Ah! comment ai-je pu m’y prêter trois années!
12 août.
Ce matin, autre dépêche rassurante, à mon adresse. Je l’ai lue comme s’il se fût agi de n’importe quel étranger. Tant mieux si son état lui paraît satisfaisant; s’il est soigné à merveille et à son gré... Cette histoire ne me touche plus en rien.
Devant la résolution qui, impérieusement, s’est imposée comme la nécessité même, j’ai retrouvé un calme tel, que je m’étonne presque du torrent d’émotion qui m’a ébranlée toute, parce que mon ex-mari a joué sa vie pour garder une maîtresse très chère.
Je veux oublier ces dernières journées, retrouver l’ardente douceur des autres, reprendre ma vie où elle s’est arrêtée quand, par hasard, j’ai ouvert le journal qui m’a appris... Je veux... ah! comme je veux!... sans me soucier de l’avenir, jouir des derniers jours où mon ami sera près de moi. Et depuis hier, je ne l’ai pas vu. Est-ce discrétion?... Est-ce mon air, l’autre soir, qui l’a écarté?... Est-ce... Quoi?... Je ne sais...
Mais lundi, dans cinq jours, il doit partir. Et je voudrais tant recevoir, de lui, encore un peu de joie...
13 août.
Aujourd’hui encore, il a été invisible. Je l’ai rencontré comme je revenais d’une course avec Marinette. Il nous a dit avoir passé la journée à Pontresina en compagnie d’un ami anglais, arrivé depuis peu à Saint-Moritz; et il s’est dérobé quand Marinette lui a demandé s’il viendrait à l’hôtel, ce soir.
Moi, je n’ai rien dit. Je ne devais même pas avoir l’air d’écouter; je regardais, indifférente, le défilé des passants... Et tout bas, en mon cœur, je me demandais ce qu’il avait, les traits durcis par je ne sais quelle préoccupation, par je ne sais quoi de résolu, de presque inflexible. Avec moi, il était tellement autre, correct jusqu’à paraître cérémonieux.
Je n’ai pas semblé m’en apercevoir. Mais après quelques phrases banales, sur un bref adieu, je les ai quittés, Marinette et lui.
14 août.
Il m’évite, je n’en puis plus douter. Et les heures passent. Et il va repartir... Et je vais retrouver l’isolement... Et si nous nous séparons ainsi, ce sera bien fini notre belle amitié... Qu’a-t-il?...
M’en veut-il de l’avoir laissé à l’écart pendant les mauvaises journées que je viens de vivre? Il ne sait pas, c’est vrai, que toute épreuve réveille ma sauvagerie. Même enfant, je prétendais porter seule, en silence, ma peine ou mon mal, dans une farouche crainte de la pitié.
Son attitude nouvelle ressuscite l’orgueil qui m’enveloppe sous un impénétrable voile. Dans les rares instants où le hasard nous a rapprochés, depuis hier, j’ai été, je le sentais, railleuse, agressive, alors qu’en mon cœur je le suppliais de ne pas me faire mal, de redevenir ce qu’il était...
J’apprendrais qu’il est parti, sous un prétexte, sans même me dire adieu, je n’en serais pas surprise!...
15 août.
J’avais refusé de dîner chez Marinette qui, tout à fait rassurée sur le sort de Robert, avait, ce soir, cercle «intime»... Or, j’ai expérimenté comment elle conçoit l’intimité; et, en ce moment, j’ai une terreur presque maladive du monde et de sa curiosité à mon endroit.
Je regagnais l’hôtel par le chemin du lac, l’âme si meurtrie que même l’apaisante douceur du crépuscule n’avait plus sur elle sa puissance de baume. Ah! quelle angoisse cachait mon air de promeneuse, alors que j’avançais, lente, sous les arbres, les yeux errants sur le lac d’eau sombre.
Brusquement, à un détour, je me suis trouvée face à face avec _lui_, Meillane, qui venait en sens contraire.
Tous deux, nous nous sommes arrêtés, sans un mot, sans même nous tendre la main; je me le rappelle maintenant. Mais nos regards s’étaient jetés l’un vers l’autre. Un silence de quelques secondes.
Puis, une exclamation a jailli de mes lèvres qui tremblaient, avant que ma volonté les eût closes:
--Nous ne sommes donc plus amis?