La nuit tombe...

Part 11

Chapter 113,877 wordsPublic domain

--Qui peut vous faire croire cela, madame? Oh! je suis toujours à vous, bien à vous!

Il s’est arrêté; mais il continuait à me regarder avec une expression que j’ignorais dans ses yeux, une sorte de sévérité âpre et ardente,--tant d’amertume aussi!...

Et ainsi, il ressemblait si peu au Meillane de Samaden, que la terreur du «jamais plus» m’a mordu le cœur. Alors, sans me comprendre, lui que j’avais cru mon ami, il m’abandonnait à l’heure même où j’aurais eu tant besoin de le trouver?... Il ne le devinait pas, lui si clairvoyant!

Ma peine a été si forte que j’ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je me suis détournée vite, me reprenant à marcher.

Il m’a suivie. Mais il se taisait comme moi qui avançais lentement, écrasée par une lassitude découragée. Je devais avoir le visage dur que me donne une souffrance que je ne veux pas avouer.

Nous avons ainsi fait quelques pas dans l’allée presque déserte, où nous croisions de rares promeneurs. Puis, tout à coup, dans une irrésistible soif d’atteindre sa pensée qui se dérobait, j’ai interrogé brusquement:

--Vous avez appris que, là-bas, mon mari s’est battu parce qu’un Yankee prétendait lui disputer sa maîtresse?

--Oui, j’ai appris ce duel...

Son accent est bref. De nouveau, il se tait. Et c’est moi qui continue:

--Vous avez appris... Et vous me méprisez d’accueillir sans plus de colère la nouvelle injure qui m’est faite?

Il ne répond pas aussitôt et je devine que, me sentant toute frémissante, il hésite sur les mots qu’il peut me dire.

Mais j’insiste. Cette barrière de silence entre nous m’est devenue intolérable.

--Vous ne me répondez pas; pourquoi?... Je veux savoir... Même si c’est du mal de moi que vous pensez!

--Penser du mal de vous, madame? De quel droit me permettrais-je de blâmer ou d’approuver... quand j’ignore?... Vous seule pouvez être juge de la conduite à tenir en cette circonstance.

Il a parlé presque gravement, avec la même réserve froide qu’il aurait montrée à une étrangère dont les faits et gestes ne peuvent en rien le toucher.

Pourtant ce qu’il vient de dire, c’est, j’en ai la certitude, la conclusion d’une ardente discussion soutenue avec lui-même. Rebelle à tous les compromis, son intransigeante droiture n’admet pas mon attitude désintéressée, devant l’acte de mon «mari». Aussi, il n’a pas eu un geste même de protestation quand je lui ai dit qu’il me méprisait!... Et je jette, vibrante d’amertume:

--Vous ne me jugez pas, soit! Mais vous répudiez une amie dont les chroniques médisantes racontent la dernière mésaventure, ces jours-ci! Et, tout bas, vous pensez qu’après tout, je recueille ce à quoi je me suis exposée en acceptant une situation... que vous connaissez, comme tout Paris!... et que vous condamnez!

--Dites plutôt que je ne comprends pas comment vous, vous si vraie, vous avez pu l’admettre! Pour quelles raisons?... Ah! que de fois je les ai cherchées, ces raisons, en arrivant à me demander si, tout simplement, elles ne se résumaient pas en une seule...

Dans sa voix gronde une violence passionnée. Il est disparu, le Meillane «lointain» qui, tout à l’heure, m’a abordée! Je répète:

--En une seule? laquelle?... Dites, j’ai le droit de savoir, puisque je suis en jeu?

--Vous voulez savoir?... Eh bien, la vérité, la voici... et pardon si je vous offense. A force de chercher à déchiffrer l’énigme que vous êtes, j’en suis venu à me demander si, en dépit des apparences contraires, vous n’étiez pas de ces femmes qui aiment toujours, malgré tout, l’homme à qui elles se sont données... Et depuis deux jours, la question me hante de nouveau. Et je vous fuis... tant je redoute que vous m’apportiez la certitude qui me serait un supplice...

Je le regarde; un éclair doit flamber dans mes yeux:

--Quelle certitude?... Que j’aime encore Robert?... Comment! vous avez pu supposer cela? Oh! pour quelle créature m’avez-vous prise? Et comment avez-vous pu, me croyant capable de cette bassesse, m’appeler votre amie?... Jamais je n’aurais imaginé que vous m’estimiez si peu!...

Il m’arrête avec une autorité frémissante:

--Ne dites pas de pareilles folies!... Je vous l’ai prouvé, à un point... que moi seul, je connais, il est vrai..., quel respect j’ai de vous!

Il a raison. Jamais il ne m’a dit un mot qui me rappelât que j’étais une femme que nul ne protège. Ce qu’il a pu souhaiter de moi--car il est homme...--il a eu la délicatesse généreuse de ne pas me le laisser entendre.

Et ma révolte s’apaise. Je sens mourir ma résolution, obstinée de silence. Il l’a bien gagné, de savoir le premier ce à quoi je suis résolue pour l’avenir.

Une lente aspiration d’air dans ma poitrine haletante, et je reprends:

--Vous avez raison de ne pas me mépriser, car je ne l’ai pas mérité, dans le passé... Et dans l’avenir, même les apparences ne seront plus contre moi...

--Quoi?... Que voulez-vous dire?

--Une chose très simple, ceci... Quand vous serez au Canada, vous apprendrez un jour, le plus prochain possible, que je ne dépends plus que de moi-même... Que la loi, à son tour, nous a séparés, Robert Doraines et moi.

J’entends une exclamation sourde déchirer ses lèvres:

--Vous voulez le divorce?

--Séparation, divorce... Peu m’importe. Je veux n’être plus jugée... comme vous m’avez jugée!... Je veux le droit de vivre, loin d’un homme qui ne m’est plus rien!...

--Pourquoi?...

L’étrange question... L’étrange accent de cette voix, qui fait un cri de la question.

--Pourquoi?... Parce que je n’ai plus le courage... ou la _veulerie_, de supporter la vie à laquelle le découragement, un découragement infini! m’a fait consentir depuis trois années... Puisque je n’attends plus rien de l’avenir, qu’est-ce que cela me faisait, de vivre là où ailleurs, du moment que le pacte de notre séparation était bien tenu de la part de Robert?... Mais maintenant je ne pourrais plus!... Il a eu tort de partir... J’ai réfléchi, beaucoup réfléchi... J’ai connu le bienfait de l’indépendance absolue qui, pour ma dignité, doit être désormais la mienne. Et la solution fausse que nous avions adoptée me paraît si avilissante, que je ne comprends plus comment j’ai pu l’accepter... Quand Robert reviendra, je lui dirai tout cela!

J’ai parlé comme on se délivre d’un fardeau, tout d’un trait, saisie d’une soif de crier ce qui est la vérité; autant pour moi que pour celui qui m’écoute, je le sens, de tout son être, sa tête hautaine un peu courbée.

Il réfléchit... Oh! comme il réfléchit!... et je murmure, mes yeux cherchant les siens, troublée par son silence:

--J’ai raison, n’est-ce pas, mon ami?

Il tressaille. Presque bas, il prononce:

--Ce n’est pas à moi de vous dire que vous faites bien...

Il a ce même étrange accent, jamais entendu dans sa voix ferme, et que je ne cherche pas à m’expliquer... Mais les yeux ont le regard des meilleurs jours, le regard qui m’a ressuscitée... Et je sens sourdre, en mon cœur, la source vive d’une joie qui m’envahit, comme monte la mer. Je me remets à marcher, lui à mon côté. Avec une confiance d’enfant qui se sent très chère, je prie:

--Alors, si je fais bien, ne me montrez plus une figure sévère. Redevenez l’ami que vous étiez! Laissons tomber derrière nous les choses cruelles!... Il reste si peu de jours avant votre départ! Faites-les moi très doux, je vous en supplie. Il faut que j’y puise de la force pour après... quand je serai seule à supporter...

Du même ton bas et vibrant, il murmure:

--Ma chère, très chère petite amie, si vous avez un peu besoin de moi, est-ce que jamais j’aurai le courage de vous quitter!

--Il le faudra bien...

Je m’arrête court, car ma voix s’altère. Mes nerfs ont eu trop de secousses depuis quelques jours!

Je suis lasse, oh! que je suis lasse! Je voudrais me reposer dans ce silence, devant ce lac paisible, sous le large ciel couleur de mauve et d’or, blottie contre le cœur qui veille sur moi... Et oublier passé, avenir, tout, oh! tout ce qui n’est pas la douceur de me sentir protégée!

Mais c’est impossible, cela.

D’ailleurs, pour m’obliger à la correction, voici que je suis revenue devant mon logis où nous a conduits notre marche inconsciente. Des groupes sont là, sur la terrasse, dans le parc, qui nous voient, nous observent, tirent leurs déductions.

Et cette attention que je devine, rappelle aussitôt ma réserve en déroute. Je redeviens une dame très correcte. Je tends la main à Meillane, d’un geste d’adieu.

--Petite amie chère, vous ne voulez pas que nous nous quittions déjà!

Je souris de son accent indigné.

--Il est très tard!... Entendez-vous sonner la cloche du dîner?

--Qu’est-ce que cela vous fait?... Vous avez si faim?

Cette fois, je ris tout à fait du contraste entre cette prosaïque question et nos précédentes paroles.

--Non! je n’ai pas si faim!... Un peu seulement parce que je suis contente que vous ne soyez plus fâché après moi! Mais demain, nous nous retrouverons!

--Bien entendu!... Car nous avons encore beaucoup de choses à dire...

De nouveau, l’accent qui m’étonne.

--Demain, je veux votre journée... Laissez-moi vous emmener hors d’ici... où vous aimerez... A la Maloja?... Voulez-vous?

Oh! la tentation! Mon cœur a un sursaut d’allégresse et de désir si violent, que je reste silencieuse, effrayée de ce désir et de cette allégresse. Il serait fou de consentir... Et pour tant de raisons! Mais d’ordinaire, je ne me préoccupe pas ainsi de la convenance de mes actes...

Il lit mon hésitation dans les prunelles troublées que je lève vers lui. Et avec un singulier mélange de volonté et de prière tendre, il insiste:

--Ne dites pas non, mon amie..., pour notre dernière promenade, sans doute.

La dernière, c’est probable, oui. Pourquoi alors tant de vaine prudence! J’aurai bien le temps d’être sage!

Et mes incertitudes ne sont plus que des feuilles mortes qui tombent. Et je dis «oui».

16 août, minuit.

Y a-t-il sous ce toit qui nous abrite, tous passants dans la montagne, une autre créature qui, ce soir, ait contemplé la nuit avec les yeux extasiés qui sont les miens?

Ai-je rêvé?... Ou bien est-ce dans une réalité divine que le bonheur m’a tout à coup montré son visage oublié?

Ai-je rêvé que, fidèle à la promesse qui m’avait été arrachée, j’étais ce matin, à l’heure convenue, devant la voiture de poste qui devait nous emporter à la Maloja? Car un réveil de mon expérience me faisant redouter la douceur du long tête-à-tête dans l’intimité d’une voiture, j’avais exigé que nous prenions la «poste» de Chiavenna où nous étions en société nombreuse.

A son tour, il avait cédé... mais retenu les places qui nous mettaient hors de la bande des touristes italiens, allemands, anglais qu’emmenait la pittoresque voiture; pareille à quelque berline du siècle passé, avec sa caisse couleur de paille et ses coussins de velours pourpre.

Et dans l’éblouissant matin que le soleil sablait d’or, nous sommes partis, ébranlant les vieux pavés du pas de nos quatre chevaux dont les grelots sonnaient, dans l’air vibrant de clarté.

Nous avons dévalé la côte qui descend vers le lac. Nous avons laissé, derrière nous, sa fluide émeraude où les arbres allongeaient leurs ombres, et pris la route qui s’ouvrait comme un chemin de lumière, sur la rive de l’Inn, bondissante sous l’écume, à travers des plaines de velours.

Alors le rêve m’a envahie. Du plus profond de mon cœur, ainsi que d’un abîme, est montée la volonté souveraine de m’enfermer dans le présent qui m’apportait une béatitude inouïe et faisait de moi--pour quelques heures!--ce que, jamais plus, je n’aurais cru pouvoir être, une femme heureuse. Oui, follement heureuse parce qu’elle oubliait!...

De tous les êtres, un seul existait pour moi, qui lui aussi, en ce matin radieux, appartenait tout entier à une créature unique.

Oh! comme la certitude m’en pénétrait, sans que nous eussions prononcé un mot qui en effleurât même, le secret! En ce premier moment, le sentiment de sa présence me suffisait; et aussi la pensée que, pendant des heures, nous allions être seuls, parmi des inconnus, dont j’entendais, ravie, le langage étranger. Car ces mots que je ne comprenais pas avivaient ma conscience d’être bien isolée avec mon ami. Aussi, quels trésors de sympathie je déversais sur le vieux couple allemand et sur le jeune couple italien--très amoureux!...--sur trois Anglaises, fraîches et garçonnières qu’accompagnaient de robustes jeunes hommes qui lançaient joyeusement la fumée de l’inévitable pipe à travers l’atmosphère de cristal bleu. Ma lassitude, que la nuit, à peu près sans sommeil, n’avait pu dissiper, se laissait bercer par la course rapide des chevaux, par la brise qui fouettait mon visage, par la changeante vision du décor merveilleux. Avec les prairies, les forêts de sapins, déchirées sur des vallées souriantes. Des lacs verts, des lacs bleus, d’une limpidité prodigieuse, à peine ridés d’ondulations nonchalantes, pailletés d’aigrettes qui scintillent sur le reflet sombre de la montagne boisée, sur le reflet d’argent des crêtes de neige.

Nous parlons très peu. Mon ami, je le crois bien, se tait pour respecter le silence extasié où je m’absorbe, reposée par le sentiment qu’il est près de moi.

Si une instinctive correction ne m’arrêtait, je glisserais, comme font les enfants, ma main dans les siennes pour sentir sa présence, plus fort encore. Mais, de vieille date, les convenances m’ont disciplinée; et seulement, je tourne, par instant, la tête vers lui, pour qu’il soit bien sûr que je ne l’oublie pas. Alors je rencontre ses yeux attentifs, songeurs, un peu graves... mais où je lis tout ce que je souhaite pour demeurer la créature enivrée qui se laisse emporter dans une sensation de rêve.

Confusément, en mon âme, telles des ombres sur un écran lumineux, des figures passent, lointaines: père, Marinette, ma petite fille d’autrefois, mes amis parisiens, même mon cruel époux; et, errant parmi tous, une mince jeune femme aux yeux moqueurs et tristes, au sourire sceptique qui, sous un air de spectatrice indifférente ou curieuse, promène un cœur désespérément triste.

Je la connais bien, cette jeune dame désenchantée. C’est la vraie Viva... Celle qui était hier. Celle qui sera demain.

Mais aujourd’hui, je n’ai rien de commun avec elle. Pour quelques heures, je suis une heureuse qui, jalousement, garde contre les fantômes son fragile bonheur.

A Sils Maria, un arrêt m’arrache à ma songerie. Encore une fois, je me tourne vers lui, un peu confuse de m’être ainsi laissé absorber par mon rêve, dont il est l’âme. Et avec un sourire qui demande grâce, je prie:

--Ne me trouvez pas bien impolie de causer si peu! Mais mon «moral» est un convalescent, au sortir d’une crise... Et, vous savez, les convalescents sont des égoïstes, ils ne songent tout d’abord, paresseusement, qu’au bien-être de retrouver la saveur de la vie...

--Je sais... Je sais... Ne vous préoccupez pas de moi qui suis, ce matin, un mortel privilégié...

Lui aussi...

--... Et soyez comme il vous est bon, ma précieuse petite convalescente... Pour parler comme vous! Car vous n’avez pas du tout une mine de convalescente!... Vous avez l’air d’une gamine très fraîche...

--C’est la brise!

--Ah bien, alors, madame, que votre coquetterie rende grâce à la brise.

Quelle vivacité joyeuse il y a dans sa voix et... d’affection dans les yeux qui me contemplent!

--Vous n’avez pas trop chaud?... Vous êtes bien?

--Oh! oui, si bien!... Cette lumière est idéale! C’est celle de Samaden...

--Ah! Samaden!... Le bois de mélèzes où je vous ai retrouvée!

Je murmure, songeant:

--Je voudrais encore être à ce jour-là!

--Pourquoi?

--Parce que c’était un commencement. Le commencement du bon rêve. Maintenant c’est la fin!

--Ne parlez pas de «fin»... Entre nous, c’est un mot qui ne peut plus exister.

Ce qu’il dit là est si vrai! Oui, la vie va nous séparer. Mais le lien, le cher lien ne se brisera pas, tissu par ce qu’il y a vraiment de meilleur en nous.

Un des premiers soirs où nous ayons _bien_ causé, il m’a dit, parlant de sa mère: «Même de loin, nous sommes unis.» Je la comprends maintenant cette parole qui, alors, m’avait paru un peu vaine. Même séparés, nous resterons sûrs l’un de l’autre, avec le bienfaisant orgueil d’avoir pu n’être que des _amis_!

Et cette certitude me pénètre d’une joie telle, que le charme du silence rompu, je me prends à causer, gaie comme jamais, certes, il ne m’a encore vue, après qu’une exclamation--combien sincère!--m’est échappée:

--C’est délicieux, que vous m’ayez emmenée... je devrais dire _enlevée_, ce matin!

--Vous êtes contente de votre promenade, petite amie chère?

--Oh! oui, si contente!... Et vous n’imaginez pas combien il y a de temps que j’ai pu rien dire de pareil!...

D’un geste rapide, il saisit ma main, la porte à ses lèvres et la laisse retomber. Tout cela si spontané que nous en sommes stupéfaits l’un et l’autre, et nous nous mettons à rire.

--Vous allez me compromettre, monsieur mon ami!

Mais il ne se trouble pas et secoue sa tête volontaire:

--Non!... Personne ne songe à nous. Tous sont occupés d’eux-mêmes!

--Parfait, alors!

Et jusqu’à la Maloja, nous sommes gais autant que le groupe des jeunes Anglaises et des _boys_, dont les rires fatiguent le vieux ménage allemand et troublent les amoureux italiens.

Pourtant je n’ai plus vingt ans comme ces gamines; et je n’ignore pas que ce jour doit demeurer unique...

Les chevaux s’arrêtent. C’est la Maloja, la Maloja sauvage; les cimes écrasantes qui se hérissent les unes derrière les autres et enserrent l’horizon; les bois accrochés à leurs pentes; la route, toute blanche du soleil de midi qui s’enfonce, vers l’Italie, dans le noir défilé des sapins.

Autour de nous s’ébroue la foule des touristes, assaillis par les guides, par les portiers des quelques hôtels, qui distribuent leurs menus.

Mon Dieu, est-ce que, dans cette réalité, je vais me réveiller?

Mon ami doit penser comme moi; sans conviction, il me demande:

--Désirez-vous déjeuner maintenant?

--Oh! non!... Je vous en supplie, fuyons tous ces gens... Allons où nous pourrons mieux savourer cette beauté!

--Venez alors, mon amie.

Et nous partons vite, par un sentier qui, à travers les pins, coupe la nappe rose des bruyères.

Mais, brusquement, nous sommes devenus graves. Nous ne causons plus. Il y a trop de silence autour de nous... Dans cette solitude, allons-nous pouvoir taire encore ce qu’il ne faut pas dire?...

Dans un éclair, je conçois la folie de cette promenade solitaire avec l’homme qui m’a réveillé le cœur; et sous ma capeline fleurie, je penche la tête, comme s’il était trop lourd,--lourd de quoi?...--le regard dont je me sens enveloppée par celui qui marche, sans parler, derrière moi.

Soudain, je m’arrête court. Devant nous, c’est l’abîme, défendu par un parapet de bois; c’est le ravin gigantesque où s’engouffre un chaos d’arbres et de roches... Tout autour, les cimes géantes, fuyant à l’infini, marbres d’ombres de velours, leurs déchirures ouvertes sur des lointains de pastel.

Et puis le silence. Un silence formidable; mais aussi un silence vivant, où vibrent des bruissements d’insectes, des vols d’oiseaux, la houle de la brise dans les sapins, le craquement sec des branches incendiées par le soleil... Et sur mon visage, le souffle qui sent l’herbe brûlante, la résine, la neige, les fleurs sauvages...

Il m’a rejointe avec une exclamation:

--Oh! prenez garde, ne vous penchez pas ainsi!

J’entends ma voix prononcer presque bas:

--Ne craignez rien. Jamais je n’ai le vertige...

--Soit!... Mais vous me faites peur. Donnez-moi la main.

J’obéis sans tourner la tête vers lui. Loin devant moi, je regarde.

Je regarde, non pas seulement avec mes yeux, mais avec mon âme, avec tout ce qu’elle enferme de plus profond, tout ce qui frémit en elle d’amertume, de regret désespéré, de passion vaine...

--Oh! vous pleurez!... Pourquoi, mon amour?

«Mon amour»... Tout mon être tressaille. Mais je ne suis pas surprise. Je le savais bien que j’étais son amour...

Sans un mouvement, je laisse la brise emporter les larmes qui ont roulé sur mes joues.

--Cette beauté me fait mal! Elle me donne, trop forte, la soif des bonheurs impossibles...

--Moi aussi, j’ai soif de bonheur... Mais... peut-être suis-je bien audacieux, le bonheur que je rêve ne me paraît pas impossible à atteindre...

Je ne bouge pas. Sur le parapet de bois, je vois trembler ma main libre, où les bagues flambent au soleil.

Et la voix ardente continue:

--Viva, mon bonheur, c’est vous... Il me faut _vous_... Viva, vous le savez, que je vous aime?

Lentement, j’incline la tête.

Cela aussi, je le savais... Mais après?... Comment m’aime-t-il et qu’attend-il de moi?... Ce que souhaitaient les autres qui m’ont fait entendre la litanie d’amour?

Encore une seconde de silence... Et il finit:

--Viva, il faut que vous soyez ma femme.

Sa femme! Oh! mon cher ami, c’est sans mensonge, sans mystère qu’il me voudrait à lui!

Un torrent de joie jaillit en moi, qui bondit pour m’emporter. Où?... Mais la prisonnière que je suis sent tout de suite la chaîne.

--Je ne suis pas libre!

--Pas encore!... Mais vous allez le devenir, mon cher amour. Hier, vous m’avez dit que vous le vouliez... Et c’est pourquoi, maintenant, j’ai le droit de vous supplier de vous confier à moi pour l’avenir...

Un cri me monte du cœur:

--Pour l’avenir?... Est-ce que je puis avoir encore un avenir?... Mon ami, ô mon ami, c’est insensé, ce que vous voulez là!... Et c’est l’impossible!

--L’impossible? pourquoi?... Vous m’appelez votre ami, c’est que vous me donnez de la foi et de l’affection. Et moi, je vous aime tant, Viva, que vous finirez bien par me donner aussi de l’amour!

Une seconde, mes paupières s’abaissent sur des yeux de créature éblouie... Au plus intime de mon âme, je regarde...

Puis, tout haut, je songe, lentement, la voix brisée par les coups haletants de mon cœur:

--Mon ami, vous m’êtes cher comme personne au monde ne l’était plus... comme jamais je n’aurais imaginé que quelqu’un pût l’être encore... Mais... mais je ne veux pas, je ne _peux_ pas recommencer la vie que vous souhaitez, vous qui êtes jeune...

Il m’interrompt d’une exclamation de moquerie tendre:

--Plus vieux que vous, madame.

Mais je secoue la tête, sans sourire.

--Non, pas plus vieux, car vous n’avez pas connu des années pareilles à celles que j’ai traversées... Elles comptent double, triple, celles-là! Peut-être, oui, mon visage est jeune encore. Mais mon cœur ne l’est plus. Trop d’empreintes douloureuses l’ont marqué à vif.

--Mon amour, il faut m’accorder la joie de les effacer. Peu à peu, vous oublierez et vous guérirez... Et je vous le jure, j’arriverai à faire de vous une femme heureuse!

Une femme heureuse!... En cette minute, je le suis divinement... Mais pour combien de temps! Un obscur instinct me clame sans pitié que ce bonheur inouï sera un éclair...

Et des mots me viennent, imposés par je ne sais quelle puissance supérieure à ma volonté qui s’élance vers le bonheur réapparu...

--Restez mon ami... Aimez-moi beaucoup... très fort... toujours. Mais n’amenez pas dans votre vie la créature désabusée que je suis. Ce n’est pas une femme comme moi qu’il vous faut, mais une jeune fille, une _vraie_ jeune fille...

Je m’arrête. Lointain, dans mon souvenir, a passé le visage de cette exquise Marie-Reine dont la jeunesse m’a frôlée un instant.

Puis, la vision s’efface, car la voix chère me répond:

--Viva, aucune jeune fille ne pourrait être ce que vous êtes pour moi. Ne le sentez-vous pas, ma bien-aimée?... Je vous veux telle que je vous ai connue.

--C’est-à-dire... comment?...

Il sourit et m’attire doucement, ma main toujours serrée dans la sienne: