Part 12
--C’est-à-dire... douloureuse... sceptique... tendre... rieuse quelquefois... capricieuse souvent... et toujours attirante à donner le vertige aux plus solides! Viva chérie, j’accepte les souvenirs, les meurtrissures, les empreintes que garde votre pauvre cœur... Viva, petite adorée, ayez confiance... J’essaierai de vous donner tant de bonheur que vous ne vous rappellerez plus le passé... Vous serez une Viva nouvelle, la mienne, ma Viva... Dites, vous voulez bien me permettre de tenter cela?...
--Ah! je ne sais plus ce que je veux, ce que je crains, ce qui doit être... Je ne sais plus qu’une chose. C’est qu’à moi, l’isolée, un cœur est venu qui ne me trahirait jamais, qui m’offre le repos, la chaleur, la lumière; qui m’offre un trésor sans prix, l’amour rêvé jadis par ma jeunesse.
Et vaincue,--pour un jour, du moins,--je me laisse envelopper par le bras qui m’attire. Du mouvement qu’appelait ma faiblesse, j’appuie, apaisée, ma tête sur la virile épaule; et mon regard se lève vers ce visage où les yeux me contemplent avec une passion grave et fervente. Il se penche; dans ses prunelles, j’aperçois, à travers une brume humide, mon image toute petite...
--Viva adorée, donnez-moi ici le baiser de nos fiançailles...
Je tressaille... Voici des années que des lèvres n’ont touché les miennes. L’onde du souvenir monte en mon cœur et fuit... Un frisson secoue tout mon être... Mais je ne me défends pas... Et la caresse frôle mes paupières, mes joues, puis descend... Et les lèvres tendres, fermes, ardentes, se posent sur ma bouche, en un baiser profond, pareil à un sceau...
... Un bruit de voix tout à coup nous ramène à la notion du réel. Des promeneurs viennent. Nous nous écartons d’un élan si vif qu’aussitôt nous nous regardons en riant. Mon visage est brûlant; mais lui est pâle, avec des prunelles où flambe une lueur.
Et je lui glisse, malicieuse:
--Vous aviez dit un baiser et...
--Et vous croyez qu’il y en a eu plusieurs?
--Je n’ai pas compté...
Les promeneurs surgissent; ce sont les jeunes Anglaises de ce matin avec leur escorte de _boys_.
Peu nous importe. Nous sommes très corrects, des touristes qui contemplent le paysage. Ils saluent. Nous aussi. Leurs voix trop timbrées sonnent joyeusement, en éclats qui nous mettent en fuite. Et revenu sur terre, mon ami me dit, un peu confus:
--Il doit être affreusement tard... Petite Viva, vous devez mourir de faim. Pardonnez-moi et... venez déjeuner.
Déjeuner, soit. Qu’est-ce que cela me fait, d’aller ici ou là, emmenée par lui?...
Nous avons déjeuné tous les deux seuls, en vrais amoureux, sous la pergola désertée par les touristes cosmopolites qui avaient--les charmantes gens!--terminé leur repas et arpentaient les sentiers que brûlait maintenant le soleil, haut en plein ciel.
Ensuite, une après-midi merveilleuse. Sans y prendre garde, nous avons laissé passer les «postes» pour le retour. Et, très difficilement, mon ami découvre la voiture qui ramène une Viva nouvelle; dans le beau crépuscule violet, nacré de rose et d’or... Une Viva qui ose regarder vers l’avenir avec une foi victorieuse; son scepticisme vaincu par les mots qui sonnent en son cœur comme une promesse: «Ayez confiance, mon amour.»
18 août.
Le rêve est fini.
C’est bien vrai. Il m’a quittée.
Pourquoi l’ai-je laissé partir? Jamais plus, peut-être, nous ne retrouverons des jours pareils à ces derniers que nous venons de vivre... Où j’ai été vraiment sa Viva; celle que son souverain amour a créée; qui se livre à lui avec une confiance absolue, avec un cœur nouveau que nul n’a possédé, qu’il a délivré des doutes, des craintes, des souvenirs mauvais... Et pourtant un cœur qui sait... Comme savent la pensée, l’âme de femme que je lui apporte, tels qu’il les veut, ayant connu tant des saveurs, des parfums, des poisons de l’arbre de vie.
Près de lui, j’oubliais cette science dangereuse, purifiée par la source où il me faisait boire. Ah! quel gouffre entre mon ivresse affolée de jeune épouse et le sentiment si profond, presque grave que, recueillie, j’enferme en moi aujourd’hui, comme les croyants gardent leur Dieu.
Mais il est parti.
Une seconde, j’ai eu la tentation lâche de le retenir. Un cri involontaire m’est venu hier, quand, à son adieu, j’ai eu la sensation de l’irrévocable.
--Oh! pourquoi partez-vous? Pourquoi me laissez-vous?
--Mon amour, c’est pour quelques jours seulement.
--Que sait-on jamais!
D’un geste violent, il m’a saisie entre ses bras.
--Viva, que voulez-vous dire? Est-ce que, moi parti, vous allez vous reprendre? Est-ce que vous ne m’avez pas promis d’être mienne?
--Si... Oh! si!... A jamais, cher, je suis à vous. Mais tant de choses sont entre nous...
--Nous les écarterons... N’ayez pas peur, ma bien-aimée.
Je restais serrée contre lui comme un bébé qui a peur, raidissant ma volonté pour ne pas supplier encore:
--Restez... Oh! restez...
Heureusement, j’ai pu ne rien dire... C’eût été mal de le retenir, sachant que sa mère le désire près d’elle,--lui, un passant, en France,--au jour d’anniversaire qui réunit tous ses enfants. Un obscur remords fût né entre nous; chez moi, de mon égoïsme; chez lui, de sa faiblesse...
Il est parti. J’essaie d’être brave en me répétant--à satiété!--que dans quinze jours, nous nous retrouverons. Je vais quitter Saint-Moritz à la fin de la semaine prochaine. Je repasserai par Paris--où il sera--avant d’aller m’installer chez père pour septembre et octobre. Là, je suis si libre, que j’arriverai bien à profiter de son dernier mois en France.
Je me dis tout cela... Et parce que je ne sens plus son amour m’envelopper étroitement, mon âme est glacée... Un être dépouillé du vêtement qui lui tenait chaud!
19 août.
Marinette ne s’est doutée de rien. Tous les grelots qui tintent joyeusement dans sa jeune vie font, autour d’elle, trop de bruit pour ne pas la distraire. Et puis, à mon égard, elle n’est plus guère, ma petite enfant d’autrefois, qu’une fugitive visiteuse qui s’arrête avec des mots affectueux--souvent bien quelconques--quand elle sent le besoin de retrouver ma tendresse... O mon petit papillon chéri, vous ne soupçonnez donc jamais tout le bien que vous pourriez faire au cœur de votre «grande»?
Ce matin, elle est entrée dans ma chambre avec une dépêche décachetée, m’a chaudement embrassée, s’est prise à fourrager parmi mes bibelots, sur la table à écrire. Puis son délicieux visage très rose, elle m’a confié, et ses yeux m’observaient, un peu chercheurs:
--Je viens de recevoir des nouvelles de Bob. Il a dicté une lettre à sa garde, me dit-il. Nous allons l’avoir. Son bras se remet. Il est bien soigné.
--Par la Danaïde...
--Il ne le dit pas... Mais je pense qu’elle vient le voir... c’est bien le moins! Tu ne trouves pas?... Puisque c’est par sa faute qu’il a été blessé...
--Évidemment, elle lui doit bien cela!
Ma voix est paisible. Pourtant un choc m’avait atteinte quand Marinette avait prononcé le nom de Robert. Brutalement, je retrouvais la chaîne, un moment oubliée. C’est pourtant vrai qu’aux yeux du monde, j’ai un mari... Et je me considérais comme une fiancée! Un peu d’ironie avait dû se glisser dans mon accent, car Marinette qui joue avec des bagues, coule vers moi un coup d’œil semi-inquiet.
--Tu lui en veux beaucoup, à ce pauvre Robert?
--Non, je ne lui en veux pas du tout!
Elle ne peut savoir à quel point je dis vrai! Lui en vouloir, parce qu’il m’a donné le courage de recouvrer mon indépendance? Oh! non, je ne lui en veux pas!
Un instant de silence. Mes yeux suivent les frissons de l’eau verte, sous ma fenêtre.
Marinette s’est levée et, devant la glace, tourmente les cheveux fous qui moussent autour de son front. Puis elle revient vers moi, petit tourbillon parfumé, et me jette ses bras autour du cou. Les lèvres fraîches caressent mon visage de baisers légers.
--Tu es un amour, Viva. Ah! si tu voulais, comme tu empêcherais bien Bob d’aller attraper des coups de pistolet... bêtement! pour défendre ou garder une Danaïde!
Encore une minute de silence. Par delà le lac étincelant, mes yeux, ceux de l’âme, aperçoivent les cimes de la Maloja...
--Oui... Mais je ne le veux pas... Je ne le veux plus. J’ai essayé autrefois! Il y a longtemps... longtemps! La Viva qui l’a tenté en ces jours lointains n’existe plus du tout. Celle d’aujourd’hui, petite Marinette, ne désire plus que sa liberté, sa liberté complète!
Encore un coup d’œil, un brin embarrassé, de Marinette. Puis, bien innocemment, j’en jugerais, elle s’exclame:
--Tu vas t’ennuyer sans Meillane. Vous étiez si amis! Paul, le sage Paul, prétend que ça vaut mieux qu’il soit parti, car tu aurais fini par être compromise. Il m’a bien amusée avec sa réflexion!
Ici, je juge prudent d’entraîner Marinette hors de ce délicat terrain; et j’interroge, sûre du succès de ma diversion:
--As-tu des nouvelles de ton amie Valprince?
L’effet est instantané.
--Oui, ce matin même. Une lettre délicieuse!
Robert, sa fâcheuse aventure, Meillane, moi, nous nous évaporons littéralement du cerveau de Marinette. Et malgré mes dénégations, il me faut entendre différents passages de ladite lettre.
--Tu vois quelle femme exquise elle est!... Comme toi!
--Plus que moi, certes!
--Autrement, voilà tout...
Je n’insiste pas et bientôt Marinette me quitte pour une petite flânerie avant le déjeuner.
Je reste à songer. Devant ma fenêtre, j’entends jouer les enfants sous la garde d’Agnès; et jusqu’à moi montent la voix d’oiselet d’Hélène, le timbre plus masculin de Guy.
Pourquoi Marinette m’a-t-elle si bien rappelé que je suis toujours en puissance de mari? Que de mois vont passer avant que je sois délivrée! Et d’autres mois encore, avant que je puisse être emportée, devenue son bien, par l’être qui m’a conquise sur moi-même!
Le divorce, je l’obtiendrai... Mais quand? Attendre, il faut attendre... Et l’avenir, c’est la colline de sable qui s’écroule quand on croit l’avoir gravie.
21 août.
_Lui_ présent, j’ai pu m’enclore dans le monde enchanté qu’il m’avait ouvert.
Mais maintenant qu’il est loin, je regarde hors de l’éden; et tout de suite, le vol troublant de mes pensées recommence; leurs ombres glissent sur mon ciel.
Hélas! il n’est plus là pour les écarter!
Quand je lis sa chère causerie quotidienne, si vivante qu’elle m’apporte--quelques minutes...--l’illusion de présence, alors la confiance m’apaise, et j’espère... Mais après!... Après, je réfléchis.
Ce matin, il m’écrit:
«Sitôt votre retour à Paris, vous commencerez, n’est-ce pas, mon cher amour, les démarches qui vous libéreront et vous donneront à moi, afin que je puisse enfin vous montrer ce que c’est, une femme adorée.»
Me libérer!... oui.
Et ensuite?... Ensuite, un jour, il m’emmènera devant un monsieur qui, en vertu des conventions sociales, me conférera le droit de vivre en épouse, légalement, auprès de l’homme que j’aime. Et puis ce sera tout. Cérémonie si puérile et absurde, que je me demande pourquoi m’y prêter et attendre, pour être à lui, la vaine permission octroyée par la loi...
La lecture de sa lettre achevée, il m’arrive de fermer les yeux afin de le mieux voir en mon âme... Est-ce bien moi la moqueuse, la désenchantée, la sceptique qui, avide, recueille ainsi l’onde du bonheur venue jusqu’à elle!
Que de chemin parcouru depuis le soir où il est entré dans ma loge, visiteur inconnu, posant sur moi son vif regard; où je l’ai accueilli indifférente, sans nulle intuition que c’était ma destinée qui entrait...
Maintenant, j’ai presque peine à retrouver son visage de nos premières rencontres; un peu froid, un peu impérieux, son allure de clubman très correct, l’ironie gamine et gaie de son sourire, l’éclat de ses yeux, alors sans caresses.
Ce Meillane-là, c’est celui de tout le monde. Non pas celui que je connais maintenant... Celui de la Maloja!...
Oh! la Maloja!... Entrerai-je jamais dans le paradis qu’il m’a montré ce jour-là?... Tant de mois doivent passer encore, avant qu’il ait le droit de m’y emporter! Et dans cinq semaines, il sera parti...
Il ne sera pas là pour me soutenir dans les heures mauvaises qui vont venir, où il me faudra lutter; et pour vaincre, dévoiler ma misère d’épouse, revivre les jours torturés d’autrefois...
Quelle femme serai-je après cette épreuve?
Aurai-je la force de recommencer ma vie, avec un cœur nouveau, oubliant l’amoureuse que je fus jadis pour un autre qui m’a laissé la terreur et le dégoût de l’amour?...
Oh! le triste don que je vous accorderai, mon ami, en me confiant à vous, toute meurtrie du mal que l’autre m’a fait!
Que j’ai peur de moi!... Que j’ai peur pour vous!
Là-bas, quand vous serez bien loin, soustrait à l’enchantement par votre nouvelle existence, si vous alliez regretter votre généreuse folie?
Oui, folie!... Oui, généreuse, oh! combien!... Ne protestez pas, mon chéri. Car ce n’est pas l’égoïste recherche de votre plaisir qui vous a rendu... ce que vous avez été pour moi, depuis qu’une volonté inconnue nous a rapprochés.
Telle je suis, c’est vrai, je vous ai plu. Mais vous n’avez pas imité tous ceux qui rôdaient autour de mon isolement... Votre promesse d’être seulement «mon ami», vous l’avez bien tenue! Plus qu’à vous-même, vous avez pensé à moi, ayant pitié de la détresse de mon cœur que vous aviez devinée et essayiez de consoler...
Et pour un homme épris comme, peu à peu, vous le deveniez, c’était très difficile ce rôle que vous acceptiez, justement parce que votre amie vous était très chère--plus que vous-même.
O mon bien-aimé, comment vous remercierai-je assez d’une telle preuve de votre tendresse! Vous ne soupçonnez pas à quel point je suis fière que vous soyez ainsi. Grâce à vous, je sais maintenant combien il est délicieux d’estimer autant qu’on aime. C’est une joie que je ne connaissais pas!
Mais qu’ai-je à vous offrir pour tout ce que je reçois de vous? Mon cœur, mes caresses--et mon cruel passé de femme.
24 août.
Hier soir, je pensais à _nous_, incapable de m’endormir. Une étrange idée, tout à coup, a déchiré le sombre tissu de ma rêverie. Une idée qui m’a secouée d’un sursaut de révolte. Une idée sortie de quelles profondeurs? «Justement parce que j’aime mon ami du meilleur de mon âme, je devrais me refuser à lui, car je vais lui apporter difficultés et tourments de toute sorte...»
Cela est si évident que ma révolte s’est brisée... Je ne m’illusionne pas; il lui faudra renverser combien d’obstacles pour faire accepter aux siens, à sa mère, son mariage avec une femme divorcée qui, même pour sa carrière, peut devenir une entrave!
Dans le monde auquel j’appartiens, le divorce est un acte très simple, naturel et logique. Mais dans le sien, fidèle aux principes d’antan, ce n’est qu’un mot. Pour ces gens d’autre race, aucune puissance humaine ne peut délier la femme du serment conjugal. Ma mystique maman aurait pensé ainsi...
Peut-être, moins difficilement, ils admettraient que je devienne sa maîtresse; la faute alors n’est pas irréparable.
Sûrement,--et je le conçois!...--sa mère a rêvé pour lui une épouse d’autre sorte qu’une femme déflorée par la vie. Certes, je suis ce que l’on appelle couramment une honnête femme. Mais de cette honnêteté, je n’ai pas le droit de me faire gloire! Si je me suis farouchement gardée depuis notre séparation avec Robert, ce n’est pas souci de la vertu, comme disent les gens sages; c’est que mes souvenirs suffisaient à écarter l’ombre même de la tentation. Le mariage, tel que je l’ai connu, m’a donné un culte de nonne pour la chasteté. J’en suis sortie avec une soif éperdue de pureté pour mon corps, autant que pour mon cœur. Et ma solitude a été vraiment une eau lustrale, si bienfaisante que, dès lors, d’instinct, j’ai fui tout ce qui ressemblait même à l’ombre d’une souillure...
Mais ce n’est pas de la vertu, cela, puisqu’il n’y a eu dans ma sagesse, ni effort, ni lutte, ni tentation. Je le sais bien que j’ai refusé mon corps, mes lèvres même, simplement parce que les livrer m’aurait fait horreur. Et l’impression est si vivace en moi que, même de _lui_, jusqu’alors... j’aime par-dessus tout la caresse des mots...
Et puis encore, sa mère, il l’a dit devant moi, est une chrétienne fervente. Alors comment, dans sa conscience de catholique, acceptera-t-elle que son fils, son unique fils, vive pour l’amour d’une femme en rébellion avec la loi formelle de sa religion?... A cause de moi, ils se feront souffrir l’un l’autre, eux en ce moment si unis... Car elle ne sait rien encore, sur ma prière... A quoi bon parler maintenant d’un avenir trop lointain?
Chez lui, les croyances ont été emportées par le flot. Et puis, il me veut si fort que, pour aller à moi, il les écarterait comme un fétu de paille. Mais... mais ne garde-t-il pas, peut-être à son insu, l’empreinte des enseignements auxquels nos mères ont cru, dociles, et n’éprouvera-t-il pas, je ne sais quel subtil regret d’être contraint de les transgresser?
Est-ce que moi-même qui me jugeais une affranchie, je ne découvre pas ceci, dont je suis stupéfaite: ce sera pour moi une barrière à franchir, ce divorce qui me sépare de l’Église, à laquelle, pourtant, je me croyais devenue étrangère.
Oh! le voile noir sur mon ciel! Jacques, il faudrait votre présence pour l’écarter...
25 août.
Ce matin, Marinette est arrivée dans ma chambre, tandis que, les épaules nues, je finissais de m’habiller, ayant changé de blouse. Et elle s’est exclamée:
--Oh! Viva, tu es de plus en plus mince! Sûrement, tu as maigri Est-ce que tu es souffrante?
--Non, pas du tout, chérie.
--Et puis, tu n’as plus la belle mine de la semaine dernière!
J’ai eu peur de quelque rapprochement avec le séjour de Meillane. Je l’ai embrassée et l’ai distraite par une question; ce qui n’a pas été difficile. Elle est habituée à ce que, dans nos causeries, nous parlions toujours d’elle, jamais de moi.
Ce que j’ai?... sans doute, je réfléchis trop!
Elle s’est mise à me raconter, avec une gaminerie spirituelle, toute sorte de menus propos sur les uns et les autres. Je l’écoutais vaguement, indifférente à ces petites histoires qui l’occupaient très fort. Mais ce m’était un bien de respirer sa jeunesse, ainsi qu’un bouquet de roses toutes fraîches.
Elle était dans ses jours de câlinerie tendre. Et elle a prié, au moment de partir:
--Viva, tu vas être gentille, ne pas faire la sauvage, et tu viendras, avec nous, goûter tantôt. Tous te réclament.
Et j’ai promis, pour échapper à ma pensée. Mes souvenirs me brisent.
Maintenant, j’ai peur des longues courses solitaires que j’adorais.
Autant que je puis, je reste avec mes deux petits, me laissant accaparer par leur naïve tendresse qui m’apaise. Mais j’en suis venue à compter les jours qui me restent à passer avant celui où je pourrai me réfugier auprès de _lui_!
29 août.
Tantôt, une découverte dont je demeure bouleversée.
Je m’habillais. J’ai voulu rattacher le ruban qui serrait les dentelles sur ma poitrine. Il avait glissé contre la peau. Comme je cherchais à en saisir l’extrémité, mes doigts ont frôlé ma gorge nue... Et brusquement, j’ai oublié ruban, dentelle, tout... tout ce qui n’était pas un point, une invisible grosseur que ma main venait de rencontrer pour la première fois.
Le cœur soudain battant très vite, j’ai palpé... Sous la peau, qui a toujours sa pâleur nacrée, il y avait, certainement, quelque chose d’étrange, de mystérieux,--non point douloureux.
Devant la glace, dans la pleine lumière, j’ai observé mes deux seins. Ils sont pareils, fermes, ronds... La chair rosée à peine, sur le réseau léger des veines...
Qu’est-ce que j’ai?... Quel mal inconnu dont l’œuvre jusqu’ici aurait été de me rendre plus mince encore?...
Des secondes, des minutes, que sais-je? ont coulé tandis que, obstinément, je considérais ma chair dévoilée, cherchant à en découvrir le secret. Comme la vie y circulait, ardente! Mes doigts la trouvaient tiède, toute parfumée dans la dentelle; comme jadis, aux heures où des lèvres gourmandes la brûlaient de caresses...
Alors... quoi?
Le claquement sec de mon store, battu par la brise, m’a fait relever la tête.
Dans la glace, je me suis aperçue avec un visage de cire, des lèvres graves, de grands yeux de créature épouvantée. Et j’ai eu l’impression d’avoir entrevu un abîme.
A Paris, immédiatement, j’aurais recouru à mon docteur, afin d’avoir une explication... Ici, je ne puis qu’attendre mon très prochain retour en France, et écrire à quelque spécialiste sûr, pour demander un rendez-vous.
Devant cette évidence, je me suis raidie contre mon affolement, bien résolue à en garder le secret.
30 août.
Donc, je n’ai rien dit à Marinette qui s’agiterait de ma révélation, sans m’apporter aucune assistance, physique ou morale. Et puisque je ne peux rien savoir avant quelques jours, j’emploie toute ma volonté à oublier l’inquiétude qui s’est attachée à moi, rude comme un cilice.
Peut-être, après tout, n’ai-je rien qui justifie mon anxiété? Que de fois, j’ai entendu raconter des histoires analogues à la mienne; des diagnostics faux de médecins, des erreurs de femmes désemparées qui, pour un bobo, se croyaient perdues!
31 août.
J’ai écrit, afin de m’informer si le spécialiste qui a soigné plusieurs femmes que je connais pourrait me recevoir à mon passage à Paris, demandant que la réponse me soit envoyée chez moi, au Cours-la-Reine.
Car, dans quatre jours, je pars. Les Abriès me précèdent. Ils reviennent des lacs italiens et voulaient m’y entraîner. Ils ignorent le double aimant qui m’attire à Paris.
Marinette exulte; parce que, à Lugano, elle va retrouver son _âme-sœur_. Les Valprince y séjournent, en effet, pour quelques semaines; et Paul, bien entendu, s’est empressé de satisfaire au désir de Marinette de les aller rejoindre un moment. Ma petite sœur en éprouve une allégresse qui, s’unissant à la liquidation de ses flirts à Saint-Moritz, l’absorbe bien trop pour que j’aie à faire grand effort afin de lui dissimuler ma préoccupation. Il lui suffit pour le moment de trouver en moi la fidèle confidente, à qui elle peut tout dire, et elle m’en témoigne son plaisir avec des mots tendres de petite fille dont je connais maintenant la valeur et qui, cependant, me sont encore doux à entendre.
O Marinette chérie, tu ne sais pas ton bonheur de pouvoir n’être qu’un délicieux papillon, voletant dans la joie!
1er septembre.
Demain, je pars.
Tous ces jours-ci, j’ai fait le pèlerinage des endroits que j’ai le plus aimés. Mais je ne suis retournée ni à Samaden, ni à la Maloja que je veux conserver, en mon souvenir, comme des visions d’un séjour enchanté où je ne rentrerai qu’avec _lui_... Si j’y rentre jamais...
Je prends congé des êtres dont l’existence a côtoyé la mienne pendant les semaines qui s’achèvent et que, pour la plupart, je ne reverrai jamais... «Partir, c’est mourir un peu...»
Voici le dernier soir où je regarde, sous la lune étincelante, à travers les vitres, car il fait froid, le beau paysage qui m’est devenu un ami, tant j’ai songé, mon regard errant sur ses lointains, aussi bien dans l’éveil rose du matin que sous le bleu crépuscule.
Que de fois, aussi, j’entendrai la houle du vent à travers les sapins, le bruit frais de l’eau; l’éclat des jeunes voix, au tennis; le rire de mes «petits» quand ils venaient jouer sous ma fenêtre...
Et avec quelle mélancolie je regretterai cette musique des sons qui me furent doux...
Ah! que je supporte donc mal les départs!
Petit pays, perché comme une aire au creux de vos montagnes, par combien de fibres je vous demeurerai attachée!... Cela me fait grand’peine de vous dire adieu...
Oh! oui, partir, c’est mourir un peu...
2 septembre.
Le train file. Une course vertigineuse d’express. Paris, maintenant, est bien proche... Et je m’aperçois que je ne voudrais pas encore arriver!... J’ai peur de ce que je vais y trouver... Peur de la révélation qui m’attend peut-être. Peur--l’aurais-je jamais cru?--peur de le revoir, mon ami chéri. Si lui, si moi, nous allions être autres... Si l’enchantement n’était plus...